CHAPITRE V
depuis 1830 jusqu'à la prise de constantine (1837).
dJ^/es causes lointaines ont préparé la chute (lu pouvoir algérien sous les armes françaises. La régence nous avait expédié, de 1793 à 1798 , des quantités de grains considérables , pour approvisionner nos départements du midi, et pour le ravitaillement des expéditions d’Italie et d’Égypte. Le payement de ces fournitures, suspendu par l’épuisement du trésor publie, et surtout par la nécessité de refuser une forte partie de grains avariés, dont l’envoi constituait
une fraude véritable au préjudice du gouvernement français, fut l’objet de vives réclamations de la part du dey Mustapha. Pour éviter une guerre à laquelle il n’était point préparé, Napoléon fit solder plusieurs àcompte successifs au souverain d’Alger. Louis XVIII, à son avènement, ordonna de terminer cette affaire, pour rétablir entre les deux pays la bonne intelligence que réclamaient les intérêts commerciaux de nos provinces méridionales. Une transaction, acceptée dans les premiers jours d’avril 1820, réduisit de moitié la somme de quatorze millions que réclamait le dernier dey. Il faut observer que le monopole des grains, formant un des principaux revenus des chefs de la régence, Hussein-Pacha se trouvait créancier des juifs Busnach et Bacri, pour une somme de soixante-dix mille piastres, sur la valeur des fournitures exportées en France, et que ces deux négociants avaient tirées des magasins de l’État. Busnach et Bacri étant eux-mêmes débiteurs de plusieurs sujets français, le gouvernement avait stipulé, d’accord avec le dey, que leurs dettes seraient payées sur le montant des sept millions revenant à la régence d’Alger. Cette somme entière se trouva dévorée par les créanciers, et Hussein- Pacha se crut fondé à croire que, par suite des intrigues de Busnach et Bacri, des créances supposées l’avaient frustré de ses droits personnels. Il écrivit plusieurs fois aux ministres du roi de France, tant pour obtenir justice que pour se faire livrer ses deux sujets. On lui répondit que les clauses de la transaction étant formelles, il n’avait aucune plainte à élever, et que quant à ses sujets, Bacri s’était fait naturaliser Français, et Busnach habitait Livourne. De nouvelles démarches, dans lesquelles
le consul de Sardaigne intervint, furent accueillies par un silence dédaigneux. Le dey cacha son ressentiment jusqu’au 30 avril 1827.
Chaque année, à cette époque, il était d’usage qu’après les fêtes du Beïram, les consuls étrangers se rendissent à la Kasbah, pour complimenter le chef de l’État; ils prenaient rang, dans cette cérémonie, derrière le dernier des Turcs ; mais l’agent français avait su obtenir, pour l’honneur national, qu’il serait admis la veille, en audience particulière. Dans cette entrevue, il débuta par prendre sous sa protection un navire romain qui venait d’entrer dans le port. — « Comment, s’écria le dey avec impatience, viens-tu me fatiguer pour des objets qui ne regardent point la France, lorsque ton gouvernement ne daigne pas même répondre aux lettres que je lui adresse au sujet de mes intérêts?» Soit ignorance de la valeur précise des termes de la langue turque, soit oubli des convenances les plus vulgaires, M. Deval, notre consul, osa répondre au prince algérien, en plein divan : — Le roi , mon maître , ne descend pas jusqu’à répondre à un homme tel que toi.
Le dey ne put maîtriser sa colère, et au lieu de demander à notre gouvernement une honorable réparation qui ne lui eût pas été refusée, il frappa au visage le représentant de la France, avec un éventail en plumes de paon qu’il tenait à la main.
Le ministère français maintint M. Deval à son poste, et mit les côtes algériennes en état de blocus. Le 2 août 1829, le contre-amiral de la Bretonnière, commandant notre escadre, vint tenter à Alger une négociation sans succès. Au moment où il se retirait, sous
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pavillon de parlementaire, une décharge de l’artillerie des forts fut tirée contre son vaisseau. Cette violation du droit des gens fut désavouée par Hussein-Pacha, qui en fit punir les auteurs ; mais comme il refusait obstinément d’offrir à la France une satisfaction officielle, l’expédition d’Alger fut décidée.
Le 25 mai 1830, une flotte, composée de soixantedix-sept vaisseaux de guerre et de trois cent quarantesept navires de transport, sortit du port de Toulon, sous les ordres de l’amiral Duperré. Les troupes de terre, fortes de trente-cinq mille hommes, étaient commandées par le général de Bourmont , ministre de la guerre. Après une traversée contrariée par plusieurs incidents, le débarquement eut lieu, dans la nuit du 13 au 14 juin, sur la plage de Sidi-Ferruch, à l’ouest d’Alger. On s’attendait à trouver une énergique résistance ; mais les Turcs, au lieu de défendre le cap de Sidi-Ferruch, où leur artillerie aurait pu nous arrêter longtemps, occupaient, en arrière de la presqu’île, une position couverte par trois batteries , et qu’il fallait aborder en traversant une plaine encombrée de buissons. Le feu s’engage, et les boulets pleuvent sur nos colonnes, où ils creusent de larges vides; mais bientôt les Français tournent la position, prennent les batteries à revers, les enlèvent avec vigueur, et s’y établissent. L’ennemi fit retraite en tiraillant jusqu’à la nuit, et gagna le plateau de Staouëli.
L’agha des janissaires, Ibrahim, gendre du dey, commandait l’armée algérienne; c’était un homme d’un brillant courage, mais sans capacités militaires. La milice turque et les contingents arabes des provinces d’Al-
ger et d’Oran, sous les ordres de Mustapha-Bou-Mesrag, bey de Tittery, formaient à Staouëli un camp de vingt mille hommes. Quatre à cinq cents cavaliers du bey de Constantine s’étaient arrêtés au sud-est d’Alger, sur les bords de l’Haratch, pour y attendre les événements.
L’engagement de Sidi-Ferruch et la retraite précipitée de l’ennemi avaient donné à l’armée française une confiance de bon augure ; l’affaire générale de Staouëli devait lui assurer la victoire. Pendant la nuit du 19 au 20 juin, les Arabes auxiliaires avaient profité des ténèbres pour s’approcher sans bruit, pas à pas, de broussailles en broussailles, jusqu’à portée de nos avantpostes. Au point du jour, un coup de canon, tiré du camp d’ibrahim, donna le signal. D’innombrables tirailleurs se levèrent, comme des fantômes blancs, de tous les plis du sol, et firent une première décharge. Aussitôt la milice turque descendit du plateau, et se couvrant d’une ligne de feu, protégée en outre par un épais brouillard qui masquait son mouvement, se précipita avec furie sur la gauche de nos bivouacs. L’agha dirigeait en personne cette attaque , dont le succès , d’après ses plans, devait nour refouler vers la mer. Le premier choc fut mortel pour bien des braves, mais nos troupes ne perdirent pas un pouce de terrain ; un nouveau combattant prenait la place de chaque homme tombé, et les janissaires, surpris, mais non découragés, venaient expirer glorieusement sur nos baïonnettes. Après d’incroyables efforts, les Arabes firent retraite, selon leur tactique, dans laquelle la fuite même est encore un combat; mais l’artillerie turque nous faisant éprouver des pertes continuelles, le général en
chef se décida à porter l’armée en avant. Le plateau de Staouëli fut enlevé à la course ; nos soldats, traversant le camp d’ibrahim, poursuivirent les fuyards à plus d’une lieue. Trois mille Africains restèrent sur le champ de bataille ; les munitions, l’artillerie, les bagages et le trésor de l’agha tombèrent en notre pouvoir, et nous n’avions à regretter que $ix cents hommes tant tués que blessés.
Les résultats de cette brillante affaire jetèrent d’abord une profonde démoralisation parmi nos adversaires. Quelques jours s’écoulèrent sans qu’on les vit reparaître; on apprit par des transfuges que l’agha Ibrahim s’était caché dans une maison de campagne du Sahel, n’osant ni se montrer aux regards du dey, ni tenter une revanche impossible avec des troupes découragées. Le général en chef profita de ces moments de trêve pour achever la construction d’un camp retranché sur la plage de Sidi- Ferruch, et pour armer, avec les pièces enlevées aux Turcs, la ligne de communication qui reliait ce camp au plateau de Staouëli. — Le 24 juin, les musulmans revinrent à la charge, mais ils furent énergiquement repoussés jusqu’à une lieue d’Alger. Nos troupes, toujours victorieuses dans une foule d’escarmouches et de combats partiels, enlevèrent, le 29, les positions du mont Bou-Zariah, qui dominent la ville, et investirent le fort de l’Empereur, dernier boulevard de l’ennemi.
Ce fort, bâti par Hassan, gouverneur d’Alger, sur la colline de Koudiat-el-Saboun , où Charles -Quint avait établi son quartier général en 1 543 , portait parmi les Turcs le nom de Sultan-Kalassi ; les Arabes le nommaient Bordj-Muley- Hassan (le château de maître Hassan). C’est
un carré long flanqué d’une enceinte en maçonnerie; au centre s’élevait une tour qui dominait au loin ses abords. — Le 4 juillet, tous les travaux du siège étant terminés, nos batteries commencèrent le feu. Le général en chef s’était posté sur la terrasse du consulat d’Espagne, pour diriger l’attaque et en assurer les résultats. Le dey d’Alger, avec tous ses ministres, était debout sur les créneaux de la Kasbah. Les Turcs, enfermés dans la ville, et les Arabes, disséminés dans la plaine, attendaient avec anxiété l’issue de ce duel, qui devait décider de tout un avenir. L’armée française, impatiente de cueillir son plus beau laurier, couvrait les hauteurs qui regardent Alger. Une brume sombre pesait sur le fort de l’Empereur, et les premières décharges déchiraient au hasard les plis de ce linceul ; mais à six heures du matin, le jour éclaira ce champ clos. Le tir de nos pièces fut rectifié, et de part et d’autre grondait un effroyable tonnerre. Les artilleurs turcs, soutenus par le canon de la Kasbah et de la colline des Tagarins, nous opposèrent une défense héroïque ; mais bientôt une pluie de bombes, de boulets et d’obus s’abattit sur les remparts de Muley-Hassan ; des murs entiers s’écroulaient, les affûts de l’ennemi volaient en éclats; et plus la ruine augmentait, plus notre feu gagnait d’intensité. Deux mille musulmans périrent à leur poste, dans cette enceinte où chaque coup portait la mort ; le désordre et la révolte se mirent parmi le reste des combattants, et les débris de cette brave garnison, réduits à l’impuissance, voulurent aller mourir sous les portes de la ville qu’ils ne pouvaient plus protéger; mais ils furent mitraillés par les batteries de la Kasbah que le dey fit braquer sur eux.
Deux drapeaux rouges flottaient encore aux angles du fort l’Empereur ; un nègre se montra par deux fois sur les brèches, et les enleva l’un après l’autre. Il était dix heures. Un moment de silence solennel plana sur les ruines qui pantelaient de toutes parts ; et nos généraux, indécis, se consultaient sur les moyens de pénétrer sans exposer trop de monde dans cette citadelle béante, dont les flancs pouvaient recéler encore des périls ignorés, quand une explosion foudroyante fit trembler le sol. Le château s’ entr’ ouvrit comme un volcan ; une immense trombe de poudre et de fumée, mêlée de membres humains, de cendres, d’éclats de pierre et de bois, enveloppa l’atmosphère, qui resta longtemps obscurcie par des flocons de laine, provenant des ballots dont les Turcs avaient matelassé les brèches. Des canons de gros calibre furent lancés à d’énormes distances, et des lambeaux sanglants se retrouvèrent jusque sur les terrasses et dans les rues d’Alger.
Lorsque cet affreux désastre cessa, le fort de l’Empereur apparut comme un vaste tombeau, et les Algériens pressentirent que la fatalité se déclarait contre eux. Ils se souvinrent alors des vieilles prédictions de quelques marabouts, annonçant qu’ Alger-1 a-Guerrière serait un jour la proie de soldats francs, vêtus de rouge : l’oracle fatal allait s’accomplir. Le trouble régnait dans la ville, et les chefs de la milice, soulevés contre le dey, demandaient la paix à grands cris. Hussein, exalté par son malheur, voulait s’ensevelir sous les ruines de la Kasbah ; deux fois il s’élança le pistolet à la main, pour mettre le feu aux magasins de poudre que contenait cette citadelle, et ses officiers eurent grande peine à fléchir sa résolution
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désespérée. Accueillant alors la pensée qu’il pourrait encore sauver sa puissance au prix d’une humiliation passagère, il envoya son secrétaire Mustapha proposer à M. de Bourmont des excuses pour le gouvernement français, et le payement des frais de la guerre. Le général en chef reçut le parlementaire sur les débris du fort de l’Empereur, et répondit qu’il n’accorderait de capitulation qu’en échange de la reddition immédiate de la ville. Après vingt-quatre heures de pourparlers, Hussein-Pacha, menacé d’une révolte à l’intérieur, et prévoyant les malheurs irréparables qu’attirerait sur Alger son obstination à continuer one résistance inutile, accepta les conditions de la France, et la ville ouvrit ses portes, le 5 juillet, à dix heures du matin.
Le pouvoir turc était à jamais détruit par notre victoire. L’ex-souverain d’Alger quitta l’Afrique le 10 juillet, et deux mille janissaires s’embarquèrent le même jour, pour se retirer en Asie. Les autres, accusés plus tard d’avoir ourdi une conspiration contre notre autorité, furent expulsés du pays, tandis qu’une double expédition se présentait aux deux extrémités de la régence pour sommer les villes de Bone et d’Oran d’accepter notre domination; mais le 10 août, un navire arrivant de Marseille apporta en Afrique la nouvelle qu’une révolution venait d’éclater en France, et que le chef de la famille d’Orléans avait été proclamé lieutenant-général du royaume. Le 18, d’autres dépêches annoncèrent l’avénement de Louis-Philippe Ier, roi des Français.
Les Arabes s’imaginèrent alors que ces graves événements seraient suivis de la retraite de notre armée ; un personnage puissant, Mustapha-bou-Mezrag, bey de Tit-
tery, qui était venu à Alger, trois jours après la prise, pour nous offrir sa soumission, leva l’étendard de la révolte, et fit courir le bruit qu’il allait nous bloquer avec deux cent mille hommes. M. de Bourmont attendait, pour agir, les ordres du nouveau gouvernement. Le 2 septembre, le vaisseau ÏAlgésiras parut en vue d’Alger; le général Clauzel arrivait investi de la mission de commandant en chef de l’armée d’Afrique : M. de Bourmont s’exila.
A l’arrivée du général Clauzel, les tribus algériennes se trouvaient partagées en trois factions, prêtes à agir par des voies opposées. Tandis que la province d’Alger ne semblait pas éloignée d’accepter, non la domination, mais l’alliance des Français, la province d’Oran réclamait l’appui de l’empereur du Maroc; celle de Constantine, comptant sur ses propres forces, organisait sa résistance. Dans les environs d’Alger, quelques milices régulières ou auxiliaires, que le gouvernement turc employait à la levée de l’impôt ou au massacre des douars qui voulaient résister à ses exactions, s’étaient mis à faire la guerre aux Arabes pour leur propre compte, et les campagnes voisines de la ville conquise, livrées par ces maraudeurs au pillage, à l’incendie, à tous les excès d’un désordre effréné, n’offraient aucune sécurité hors de la portée des fusils de nos avant-postes. Après avoir pourvu aux nécessités administratives, le général Clauzel tourna ses forces contre Mustapha-bou-Mezrag, bey de Tittery, qui nous bravait derrière ses montagnes, en prêchant la guerre sainte et la délivrance d’Alger. Ce ohef turc avait sous ses ordres vingt et un outhans ou districts populeux, et pouvait mettre sur pied des troupes considérables. Le 17 novembre, une colonne française se mit en route
pour franchir l’Atlas, traversa la plaine de Métidjah sans rencontrer de résistance, occupa la petite ville de Blidah, dont les habitants s’étaient réfugiés dans les montagnes, et campa, le 20, au pied du Mouzaïah. Le général Clauzel reçut alors la visite d’un marabout, accompagné de cinq cheikhs du pays, qui, protestant de leurs dispositions inoffensives, venaient demander qu’on épargnât les biens et les personnes des habitants. Ce marabout donna des renseignements sur la route qui conduisait à la ville de Médéah. On avait deux chemins à choisir; le plus court et le plus direct, suivant le flanc des montagnes, aboutissait à un col nommé Tcniah de Mouzaïah . Ce sentier, d’un périlleux accès, et entrecoupé de ravins, donnait à peine passage à deux hommes de front. Malgré ces difficultés, le général Clauzel n’hésita point à s’y engager; il pensait que plus les obstacles à franchir étaient redoutables, et plus il obtiendrait d’ascendant sur l’esprit des Arabes, par un succès que la vigueur de nos troupes rendait certain.
Le 21, au point du jour, l’armée commença son ascension, Les premiers sommets de cette partie de l’Atlas se terminent par un large plateau, d’où le regard, plongeant sur'la Métidjah, s’étend jusqu a l’horizon delà mer. On fit halte, et l’artillerie salua de vingt-cinq coups de canon la première apparition du drapeau français sur ces crêtes inconnues. Peu de temps après, l’avant-garde rencontra un pont fraîchement brisé, sûr indice du voisinage de l’ennemi, qui se montra bientôt, posté sur les hauteurs, et couvrant avec deux mauvais canons le passage du Téniah. Une vive fusillade accueillit la colonne ; il fallut prendre rapidement des mesures énergiques. Le
défilé courait en zigzag sur une pente roide et glissante, flanquée de mamelons coniques dominant les deux côtés, et d’un profond ravin sur la droite. Les 14e, 20e et 28e régiments de ligne attaquèrent la gauche de cette position, et chassèrent devant eux les Arabes, en suivant les crêtes, pour prendre à revers les rassemblements qui défendaient le col, tandis que le 37e et deux compagnies du 14e continuaient à marcher sur la route. Les difficultés du terrain se multipliaient ; le jour baissait, et nos troupes souffraient beaucoup de la fusillade des Arabes ; le capitaine Lafare eut ordre de franchir, avec une compagnie du 37e, le ravin de droite, et de s’emparer d’un mamelon en même temps que la tête de la colonne aborderait le col au pas de charge. Le général Achard et le commandant Ducros, du 37e, menèrent l’attaque de front avec une grande vigueur, et malgré des pertes considérables, le col fut enlevé; mais l’ennemi, grâce aux accidents du terrain, put sauver ses deux canons. Dans cette affaire, plusieurs officiers d’état-major s’étaient jetés en avant pour indiquer la route, et l’aide de camp du général Achard, M. de Mac-Mahon, eut l’honneur d’arriver le premier au col. L’intrépide capitaine Lafare fut tué au moment même où il s’emparait de la hauteur, et sa compagnie eût peut-être été détruite, si la colonne victorieuse n’était venue la dégager. L’armée campa sur le col, mais la cavalerie se porta en avant, pour éclairer les mouvements de l’ennemi.
Le lendemain, une brigade fut laissée au Téniah, pour garder cette position, et le reste de l’armée continua sa marche. Le revers méridional de l’Atlas offrait d’abord un chemin large, mais encombré de grosses pierres, puis un
sentier qui ne donnait passage qu’à un homme de fronl, jusqu’à un grand bois d’oliviers : tout ce pays est trèsboisé. Après quelques combats de tirailleurs qui éloignèrent les Arabes, le général llauzel arriva en vue de Médéah, dont les habitants effrayés lui envoyèrent leur soumission. Le bey Mustapha, redoutant leur vengeance, vint se réfugier au camp français ; le général lui reprocha sa trahison, mais ne le traita pas avec dureté. Le 26, après avoir laissé une faible garnison à Médéah, l’armée reprit la route d’Alger, sans être inquiétée dans sa retraite. Mais les Arabes ne tardèrent pas à venir, en grand nombre, livrer des assauts continuels à la garnison française, et le 4 janvier 1831, le général en chef, ne pouvant entretenir à Médéah des forces suffisantes, fut obligé d’ordonner l’évacuation de cette ville. Des embarras sérieux attiraient ailleurs son attention ; l’empereur de Maroc avait envoyé son neveu Muley-Ali soulever les Arabes de la province d’Oran, et faisait publier partout que les Français ne devaient occuper que le littoral algérien, et lui cédaient l’intérieur de l’ex-régence. Quelques émissaires marocains parvinrent même à se glisser jusque dans Alger. Le général Clauzel fit aussitôt déclarer à l’empereur que sa conduite blessait le droit des gens, et que s’il lui refusait une réparation convenable, l’armée française irait la chercher dans ses états. Le général Damrémont, envoyé le 11 décembre, arriva le 13 en vue d’Oran, et s’empara des forts de Mers--el-Kébir et de Saint- Grégoire ; mais il avait ordre de ne répondre à aucune hostilité jusqu’à l’issue des injonctions faites à l’empereur de Maroc. Cette affaire se termina par une révolte des habitants de la frontière marocaine, irrités par les
exactions et les pillages que commettaient sur leur territoire les troupes de l’empereur, qui fut obligé de renoncer pour le moment à ses projets d’invasion.
Le général Clauzel ouvrit alors des négociations avec la régence de Tunis, pour confier à des princes de la famille du bey l’administration des provinces d’Oran et de Constantine, à charge de payer à la France un tribut annuel de 800,000 francs pour chaque province. Mais cette détermination qui semblait entraîner une aliénation trop complète des droits de la France sur l’occupation de l’Algérie, fut désavouée par le gouvernement. Par ce traité, le général en chef avait outrepassé ses pouvoirs ; il fut rappelé, et remplacé par le baron de Berthezène, qui se rendit à Alger le 21 février 1831 .
Le nouveau général, après quelques expéditions contre les Arabes de la plaine, voulut reprendre Médéah ; mais les munitions et les vivres lui manquèrent, et, le 2 juillet, il se vit obligé de ramener ses troupes à Alger. Cependant les Arabes, soulevés de toute part et prévoyant sa retraite, avaient songé à lui couper la route, et des rassemblements considérables se portaient au défilé du Mouzaïah. La célérité de notre marche pouvait seule prévenir ou faire avorter ce dessein. L’armée française quitta Médéah à cinq heures du soir, harcelée à l’arrière-garde par une nuée d’ennemis. Parvenue à huit heures au bois des Oliviers, elle en repartit à onze. A son approche du col, quelques coups de fusil lui tuèrent trois hommes ; et en même temps, des cris répétés sur toutes les montagnes signalaient aux Arabes notre mouvement à travers les ténèbres ; mais l’ordre bien suivi de ne pas riposter rendit leur fusillade presque sans
effet. La colonne, arrivée au col avec cinq ou six blessés, fit halte jusqu’au point du jour, et commença à descendre le versant nord de l’Atlas sans avoir plus de quinze cents assaillants à tenir en respect. Mais comme on n’avait pas pris la précaution d’occuper suffisamment les hauteurs pour protéger ce mouvement, les Kebaïles, embusqués sur les crêtes, suivirent le flanc droit de nos troupes, en dirigeant sur elles un feu vertical et bien nourri. Le bataillon du 20e de ligne, qui formait l’arrière-garde, se trouvant trop dispersé en tirailleurs et manquant de direction, fut saisi tout à coup d’une terreur panique, et serra en désordre sur le gros de la colonne déjà entamée par les Kebaïles. Cette secousse démoralisa les soldats ; les régiments, les compagnies se confondirent et coururent pêle-mêle jusqu’au pied du Mouzaïah. Dans ce moment critique, le chef de bataillon Duvivier sauva l’armée, en se jetant avec les zouaves en dehors du flanc droit de la colonne, et soutint avec cette faible troupe les efforts des Kebaïles ; combattant lui-même à pied avec une valeur héroïque, il dégagea une pièce d’artillerie renversée, qui n’avait plus pour défenseur que le brave commandant Camin. L’ennemi s’arrêta au bas des montagnes ; mais en débouchant dans la plaine pour se rallier, l’armée française la trouva couverte de cavaliers. L’officier qui vint en prévenir le général en chef lui dit avec émotion : « Ils sont des myriades! » Toutefois, les soldats voulaient reprendre une glorieuse offensive. Arrivés à neuf heures du matin sur la lisière de la plaine, ils se reposèrent jusqu’à six heures du soir, se remirent en marche, formés en colonne double, et traversèrent dans cet ordre, sans être inquié-
lés sur leur front ni sur leurs flancs, la vaste étendue qui conduit au gué de la Cliiffa, sur la route d’Oran. Mais, selon leur coutume, les Arabes chargèrent plusieurs fois l’arrière-garde. Le capitaine du génie Lemercier et le capitaine Saint -Hippoly te, aide de camp du général en chef, eurent leurs chevaux blessés. Le général Feuchères repoussa les assaillants et les tint à distance. La division rentra à Alger, le 5 juillet, avec cinquante-cinq morts et deux cents blessés. Ce fâcheux résultat devait encourager les tentatives menaçantes que les Arabes renouvelèrent bientôt. Vers le 10 juillet, le fils de Mustapha-bou-Mezrag se montra dans la plaine, tandis que Ben-Zamoun, chef des Kebaïles, prenait position sur la rive droite de l’Haratch. De nombreux maraudeurs parcouraient le pays environnant, et le petitfils d’un marabout vénéré, Sidi-Sâadi, arrivait, disait-on, de Livourne, où le dey Hussein s’était retiré, et prêchait l’insurrection. Le général Berthezène prit sa revanche, et resta vainqueur sur tous les points. Depuis la fin de juillet 1831 jusqu’à la fin de décembre, les hostilités cessèrent entièrement. Les Arabes reprirent le chemin de nos marchés ; les Maures, émigrés au commencement de la conquête, rentraient dans leurs foyers ; les routes devenaient sûres ; les indigènes ramenaient eux-mêmes nos soldats égarés, et les Européens pouvaient vaquer aux travaux agricoles avec une entière confiance, ün accord tacite semblait régner entre les Français et les Arabes, et le général Berthezène en profita pour donner ses soins à la mise en activité de nombreux travaux d’utilité publique. La ville d’Oran avait passé sous notre autorité, mais celle de Bône, à l’autre extrémité du lit-
toral, qui s était soumise d’elle-même, au mois de juillet, se révolta, le 26 septembre, par les intrigues du bey de Constantine. Le commandant Houder et le capitaine Bigot périrent dans cette insurrection. Le général en chef n’avait pas assez de troupes pour venger cet échec par une prise de possession sérieuse, et de son côté le ministère français, plus préoccupé d’Alger que des autres points de la conquête, songeait à essayer l’application d’un nouveau système, qui, laissant au chef de l’armée plus de temps à donner aux affaires militaires, remettrait l’administration civile entre les mains d’un fonctionnaire particulier. Cette résolution parut devoir nécessiter le choix d’un nouveau général, et le duc de Rovigo fut envoyé en Afrique, le 25 décembre 1831.
Les premiers actes de son. commandement procédèrent avec une extrême rigueur contre les Maures et les Arabes; cette politique n’amena point de résultats heureux, à l’exception de la reprise de Bône, qui fut l’œuvre de l’audace d’un brave capitaine d’artillerie, nommé d’Armandy. Après la mort du commandant Houder, le bey de Constantine avait envoyé contre cette ville un de ses lieutenants, Ben-Aïssa, qui la tint bloquée pendant six mois. Réduits à l’extrémité, les habitants implorèrent le secours de la France. En attendant la saison favorable pour une expédition, le duc de Rovigo chargea le capitaine d’Armandy d’aller encourager par sa présence les assiégés. Mais l’arrivée de cet officier, qui s’exposait aux chances de subir le sort de Houder, ne put relever le moral des gens de Bône. Les portes furent ouvertes, dans la nuit du 5 au 6 mars 1832, aux troupes de Constantine , qui pillèrent la ville.
M. d’Armandy n’eut que le temps de se réfugier sur la felouque la Fortune. Le turc Ibrahim, premier auteur du complot qui avait coûté la vie au malheureux Houder, se défendit dans la Kasbah jusqu’au 26. Le même jour, arriva de Tunis la goélette la Béarnaise, commandée par l’intrépide capitaine Fréart. M. d’Armandy se rendit à son bord, et lui demanda trente marins, se faisant fort de gagner avec eux la Kasbah, et de s’y maintenir jusqu’à l’arrivée des troupes d’Alger. Mais comme ce coup de main ne pouvait s’effectuer qu’avec le consentement d’ibrahim, M. d’Armandy se rendit auprès de lui dans la nuit ; mal accueilli par ce chef turc, qui craignait, en se livrant à la discrétion des Français, qu’on ne fit plus tard une enquête sur la mort de M. Houder, il fut obligé de se retirer. Après son départ, les Turcs se divisèrent ; la majorité réclamait notre secours. Ibrahim et ses partisans , réduits à la fuite , pour n’être point victimes de la révolte, se réfugièrent à Bizerte, et un émissaire sortit de la Kasbah pour en porter la nouvelle à bord de la Béarnaise. Nos marins accoururent aussitôt, et comme la porte était gardée à vue par les troupes de Ben-Aïssa, ils s’introduisirent par derrière le rempart à l’aide d’une corde qu’on leur jeta. Le pavillon français fut immédiatement arboré, et les Constantinois ayant voulu tenter un assaut, quelques coups de canon suffirent pour les éloigner. Ben-Aïssa se vengea sur la ville, dont il emmena les habitants, et à peine eut-il disparu, qu’une nuée de Kebaïles vint y mettre le feu. Le lendemain de sa retraite, les Turcs sortirent de la Kasbah pour chasser les maraudeurs qui achevaient de piller les ruines de Bône, et s’y établirent. Un bataillon du 4‘ de
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ligne, quelques canonniers et sapeurs du génie arrivèrent bientôt d’Alger, sous les ordres du commandant Davois, qui donna un rare exemple d’abnégation de toute susceptibilité hiérarchique. Le général en chef lui avait fait connaître son désir de laisser à M. d’Armandy le commandement supérieur de Bône, ajoutant que, si cette disposition le contrariait, il était libre de rester à Alger. M. Davois, plein d’estime pour le capitaine d’Armandy, ne fit aucune objection, et ces deux officiers, placés l’un vis-à-vis de l’autre dans une position toute exceptionnelle, s’entendirent pour la défense de Bône avec une générosité de procédés qui les honore également.
Mais cette époque vit éclore, à l’autre extrémité de l’Algérie, une puissance redoutable et qui devait opposer une lutte persévérante aux efforts de nos armes. Il existait aux environs de Maskara, dans la grande tribu des Hachems, un édifice religieux appelé la Guetna , appartenant à une antique famille de marabouts, qui faisait remonter son origine jusqu’aux khalifes Fathimites, proches descendants du prophète de l’Islam. Mahi-Eddin, chef actuel de cette famille, était vénéré comme un saint, et consacrait son influence à calmer les dissensions intestines des Arabes, pour les armer contre nous dans une ligue de guerre nationale. Les tribus voisines de Maskara lui offrirent, en 1832, le commandement suprême; mais, dédaignant pour lui-même l’honneur de marcher à leur tête, il signala à leur confiance son plus jeune fils, Abd-el-Kader.
Abd-el-Kader est né en 1 806 ; élevé dans les pratiques religieuses et les exercices militaires, il donnait de bonne
2o2 L'ALGÉRIE DE LA JEUNESSE.
heure de riches espérances. A lage de huit ans, il fit avec son père un premier voyage à la Mecque. Au retour, Mahi-Eddin, qui rêvait déjà pour lui la gloire d’affranchir les Arabes du joug des Turcs, répandit imprudemment le récit de prétendues révélations sur les destinées futures de cet enfant. Le bey d’Oran les fit arrêter, et ils n’échappèrent à la mort que par l’intervention d’amis puissants, qui achetèrent à prix d’or leur liberté, sous la condition d’un exil immédiat. Les deux proscrits retournèrent à la Mecque, et ne revinrent d’Orient qu’en 1828. Vivant dans la retraite avec une grande austérité, le jeune Abd-el-Kader partagea bientôt la vénération que les tribus témoignaient à son père. Lorsque le moment fut arrivé de le mettre en évidence, Mahi- Eddin raconta aux Arabes que, pendant son dernier pèlerinage, il avait visité à Bagdad un vieux fakir, qui lui donna trois pommes d’or, en lui disant : — La première est pour toi ; la seconde est pour ton fils aîné que voilà; la troisième est pour le sultan. — Quel est ce sultan? demanda Mahi-Eddin. — C’est l’enfant que tu as laissé dans ta maison, reprit le fakir. Cet enfant était Abd-el-Kader, fils cadet du marabout des Hachems. Les Arabes, amis du merveilleux, ont accepté cette tradition comme article de foi. Vers le même temps, un autre marabout étant venu publier dans Maskara que l’ange Gabriel lui avait apparu, et l’envoyait annoncer que, par la volonté de Dieu, Abd-el-Kader devait régner sur les Arabes, ce jeune chef fut proclamé prince ou Émir par les habitants de cette ville, qui, depuis la déchéance du pouvoir turc, se gouvernait en république.
Le 3 mai 1832. plusieurs milliers d’Arabes inauguré-
rent cette élection par une entreprise contre Oran ; mais l’habitude qu’ont ces peuples de ne porter à la guerre <pie les munitions et les vivres dont chaque individu peut se charger, rendit bientôt leur attaque infructueuse. Ils se débandèrent dans la matinée du 9, après plusieurs combats sans résultats. Mahi-Eddin et Abd-el-Kader assistaient à cette expédition, et plus d’une fois le jeune émir, pour encourager les Arabes qu’effrayait notre artillerie, lança son cheval contre les boulets et les obus qu’il voyait ricocher, et salua de ses plaisanteries ceux qui sifflaient à ses oreilles.
Le duc de Rovigo, atteint d’une maladie mortelle, quitta l’Afrique le 3 mars 1833, et fut remplacé successivement par les généraux Avizard et Yoirol. Ce dernier après s’être appliqué aux améliorations que réclamait le régime intérieur du petit territoire soumis à notre autorité , "reçut du gouvernement l’ordre de s’emparer de Bougie, dont les habitants avaient insulté le pavillon d’une puissance alliée de la France. Le général Trézel fut chargé de cette expédition qui parut devant Bougie le 29 septembre. L’artillerie de l’escadre fit taire en peu de temps les forts de la ville, le débarquement s’opéra, et malgré une assez vive résistance, la place fut enlevée en quelques heures. Les jours suivants, les Kebaïles tentèrent des efforts désespérés pour la reprendre ; mais pendant qu’une partie du corps d’armée les repoussait avec vigueur, l’autre travaillait à des retranchements qui devaient la mettre à couvert. Le général Trézel, grièvement blessé dans un de ces combats, retourna à Alger, et laissa le commandement de sa conquête au colonel Duvivier.
Toute la province d’Alger fut paisible pendant l’hiver de 1833 à 1834; mais au printemps il fallut renouveler les hostilités contre les tribus de la plaine qui venaient attaquer à outrance nos établissements. Le 26 février, le général Desmichels, commandant supérieur de la province d’Oran, signait avec Abd-el-Kader un traité de paix stérile pour les intérêts de la France, . et qui permit à l’émir de consolider son pouvoir. Le gouvernement français ne tarda pas à reconnaître que cette négociation , pour prix d’une trêve provisoire, lui préparait de nouveaux embarras. Pour y obvier, il résolut de donner à l’organisation de la conquête des bases plus solides ; le titre de gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique fut substitué à celui de commandant en chef de l’armée; toute l’autorité se trouva concentrée dans les mains du gouverneur, assisté d’un conseil d’administration composé de fonctionnaires civils et militaires. Le général Drouet d’Erlon fut nommé gouverneur. Trop âgé pour supporter le poids de sa haute et difficile mission, le comte d’Erlon ne fut pas heureux dans cette carrière. Deux tribus voisines d’Oran, les Douairs et les Semélas pouvaient nous assurer de puissants auxiliaires; le général Trézel, qui avait remplacé M. Desmichels, représenta au gouverneur l’utilité de les attacher à notre cause. M. d’Erlon crut voir dans ce projet une infraction au traité du 26 février, et refusa de l’autoriser. Abd-el-Kader, instruit par ses espions des vues du général Trézel, envoya des troupes pour contraindre les Semélas et les Douairs à émigrer. Ceux-ci réclamèrent le secours de la France, et cette fois, le général Trézel prit sur lui de protéger ouvertement les alliés qui d’eux-
mêmes s’offraient à nous. Il leur fit signer un traité de soumission à la France, et prévint, par deux lettres, le gouverneur de la mesure qu’il venait de prendre, et Abd-el-Kader de sa résolution de réprimer toute hostilité dont les Douairs et les Semélas auraient à se plaindre. L’émir répondit que sa religion ne lui permettant pas de laisser des musulmans, ses sujets, sous l’autorité des chrétiens, il irait les chercher jusque dans les murs d’Oran. Quelques jours après, un convoi français fut enlevé dans la plaine ; un détachement de cavalerie qui se rendait au fourrage fut sabré, et de toute part des contingents nombreux accoururent à la voix de l’émir, sur les bords du Sig. Le 26 juin 1835, M. Trézel sortit contre eux avec deux mille cinq cents hommes, six pièces d’artillerie et un convoi de vingt voitures.
A sept heures du matin, l’armée s’engagea dans la forêt de Muley-Ismaël, sur un sol entrecoupé de ravins. À huit heures, l’avant-garde rencontra les Arabes, fut chargée et se replia avec perte ; le colonel Oudinot tomba percé de balles, la cavalerie tourna bride, et le désordre gagna un bataillon delà légion étrangère. Le convoi allait tomber au pouvoir des assaillants, lorsque le général Trézel lança contre eux une compagnie qui rétablit le combat ; nos troupes reprirent l’offensive avec vigueur, et parvinrent à refouler les Arabes. Nous avions perdu cinquantedeux hommes, et il fallut sacrifier une partie des bagages et des approvisionnements pour mettre cent quatre-vingts blessés sur les voitures. La colonne, parvenue le soir sur le bord du Sig, se forma en carré ; le camp de l’émir était à deux lieues du nôtre. Le général Trézel, affaibli par ses pertes, et craignant de manquer de vivres, passa la
rivière, le 28, au point du jour, et commença sa retraite vers le portd’Arzew. Abd-el-Kader, voyant la colonne s’ébranler dans la plaine de Ceïrat, fondit sur elle avec dix mille cavaliers et l’enveloppa; le choc fut bien soutenu, et malgré une fusillade continuelle, nos troupes ne purent être entamées jusqu’à midi. Malheureusement, le général, craignant de trouver, pour ses voitures, des difficultés de terrain trop nombreuses sur la route directe d’Arzew, s’était décidé, contre l’avis des guides, à tourner les collines des Hamian, et à déboucher sur le golfe par la gorge de l’Habra, au point où cette rivière sortant des marais, prend le nom de Macta ; mais Abd-el-Kader, s’apercevant de son dessein, envoya un gros de cavalerie avec des fantassins en croupe, pour occuper ce défilé. A peine la colonne y fut-elle engagée, ayant à sa gauche les hauteurs et les marais à sa droite, que les Arabes descendirent des collines, fondirent sur le convoi, dont les voitures ne pouvaient marcher qu’à la file, et coupèrent l’arrière-garde. Celle-ci se jeta sur la droite, pour regagner la tête de colonne; une vigoureuse charge de cavalerie dégagea un moment le convoi en refoulant les Arabes sur les pentes des hauteurs de gauche ; mais bientôt les voitures, cherchant à éviter le feu roulant qui partait de cette gauche, s’embourbèrent dans les marais, et y furent assaillies par une masse de cavalerie arabe. Les conducteurs du convoi coupèrent lâchement les traits et s’enfuirent avec les chevaux, laissant nos blessés au pouvoir de l’ennemi. Les seuls équipages de l’artillerie, qui avaient suivi courageusement la route, furent sauvés de ce désastre. Tous les corps étaient alors confondus; la terreur était au comble. Heureusement que les Arabes,
occupés à piller le convoi, ralentirent leur attaque ; cela donna à quelques fuyards le temps de se rallier sur un mamelon, oii l’on traîna une pièce d’artillerie qui se mit à tirer à mitraille. Les hommes qui se réunirent sur ce point se formèrent en carré, et dirigèrent également sur l’ennemi un feu irrégulier, mais bien nourri, en chantant la Marseillaise qui, dans leur bouche, ressemblait plutôt à un chant de deuil qu’à un chant de triomphe. La masse des soldats entièrement démoralisée et ce qui restait de voitures s’entassèrent en arrière du mamelon, dans un fond qui paraissait être sans issue ; car en cet endroit la route d’Arzew, à peine tracée, tourne brusquement vers l’ouest. Plusieurs voyant la Macta à' leur droite, et au delà quelque chose qui ressemblait à un chemin, se précipitèrent dans la rivière et y périrent. La voix du général se perd dans le bruit; il y a absence de commandement, et ce n’est qu’au bout de trois quarts d’heure que cette masse informe, après s’être longtemps agitée sur elle-même, trouve enfin la route d’Arzew. Mais les soldats restés sur le mamelon n’entendent ou plutôt n’écoutent pas les ordres qu’on leur donne, et ne comprennent pas qu’ils doivent suivre la retraite. Ils font entendre des paroles décousues et bizarres, qui prouvent que la force qui les fait encore combattre est moins du courage qu’une exaltation fébrile. L’un fait ses adieux au soleil qui éclaire cette scène de désordre et de carnage ; l’autre embrasse en pleurant son camarade. Enfin, les compagnies du 66e, encore plus compactes que le reste, finissent par se mettre en mouvement ; mais les autres les suivent avec tant de précipitation, que la pièce de canon est un instant abandonnée. Elle fut dégagée ce-
pendant, et les hommes qui étaient restés si longtemps sur le mamelon se réunirent à ceux qui étaient déjà sur la route d’Arzew ; mais alors le corps d’armée ne présenta plus qu’une masse confuse de fuyards. l’arrièregarde n’était composée que d’une cinquantaine de soldats de toutes armes , qui , sans ordre , et presque sans chefs, se mirent à tirailler bravement, et d’un peloton de chasseurs d’Afrique, commandé par le capitaine Bernard. Quelques pièces d’artillerie, dirigées parle capitaine Allaud et le lieutenant Pastoret, soutenaient ces tirailleurs en faisant feu par-dessus leurs têtes ; mais leur nombre ayant été bientôt réduit à vingt, les Arabes allaient entamer une seconde fois la masse des fuyards, lorsque le capitaine Bernard les chargea avec tant de bravoure et de bonheur qu’il les força de lâcher leur proie. Dès ce moment, la retraite se fit avec plus de facilité ; bientôt on parvint sur le rivage de la mer, et la vue d’Arzew releva un peu le moral des soldats. Les Arabes, fatigués d’un long combat et surchargés de butin, ralentirent successivement leurs attaques, qui cessèrent tout à fait à six heures du soir ; à huit heures, le corps d’armée arriva à Arzew, après seize heures de marche et quatorze heures de combat.
Le général Trézel, qui s’était montré plein de courage et de résolution, ne voulut détourner sur personne la responsabilité de son malheur, qui nous coûtait trois cent cinquante-deux morts, trois cent quatre-vingts blessés, dix-sept prisonniers et la perte de presque tout notre matériel . L’armée tout entière respecta le chagrin d’un brave militaire que la fortune avait trahi, et elle regretta qu’on ne lui eût point donné la consolation, dont il était digne, d'effacer ce revers par une prochaine victoire.
Peu de temps après, le comte d’Erlon fut aussi rappelé, et quitta sans regrets une position que son grand âge laissait au-dessus de ses forces. Le général Clauzel, qui avait été nommé maréchal de France, devait venger la journée de la Macta. En arrivant à son poste, le 10 août 1835, le gouverneur se vit en face de nombreux embarras. L’influence française était presque détruite; quinze mois d’une paix équivoque avec l’émir avaient séparé de nous les tribus du centre de l’Algérie, et le désastre de la Macta prouvait aux Arabes que nous pouvions être vaincus. Abd-el-Kader triomphant régnait depuis Médéali jusqu’à Tlemcen ; Blidah, si rapprochée de nous, recevait de lui un chef, et Koléah n’était contenu que par le voisinage de nos camps. La Métidjah était parcourue en tous sens par des partis de cavalerie, et les colons fugitifs n’osaient plus se montrer au delà de nos lignes; enfin la province de Tittery fermentait sous les intrigues de l’émir, qui tenait toutes ses forces concentrées dans l’ouest, prêt à les lancer partout où leur présence pourrait jeter un désastre.
Le maréchal Clauzel entra en campagne à la fin de novembre, et se rendit à Oran avec le Prince Royal, dont la jeune gloire aspirait à grandir sur ces champs de bataille où son nom s’est immortalisé. En me racontant tes impressions de voyage, à bord de l’Amélie , tu n’avais pas oublié le récit de la brillante conduite du duc d’Orléans, et j’ai vu, cher Ferdinand, que les chaleureuses paroles du colonel s’étaient gravées dans ta mémoire. Nous sommes à l’époque où ce souvenir doit se placer, car l’expédition du maréchal Clauzel avait pour but la prise de Maskara. Après le beau combat du bois de
l’Habra, la rivière fut franchie, le 4 décembre au matin ; les Arabes, nous voyant maîtres de la route, se débandèrent successivement; un grand nombre regagnèrent leurs tribus; Abd-el-Kader disparut avec les autres, du côté de Maskara, qu’il espérait encore défendre. Le 6, au point du jour, après avoir bivouaqué au coeur des montagnes, l’armée continua son mouvement sans rencontrer d’autres ennemis que des partis peu nombreux; mais les difficultés du terrain se multipliaient à chaque pas, et retardaient sa marche malgré l’activité merveilleuse des officiers du génie. Le maréchal, ne voulant pas laisser à l’émir le temps de réunir des forces considérables autour de Maskara, prit les devants avec deux brigades. Parvenu sur le plateau d’Aïn- Kebira , qui s’étend, de l’est à l’ouest, jusqu’à la ville, il trouva un cheikh du village d’El-Bordj qui le supplia d’épargner sa tribu inoffensive. Un peu plus loin, les soldats arrêtèrent un juif, qui déclara que l’émir avait emmené les habitants. Laissant aussitôt derrière lui ses brigades, le maréchal courut au galop, avec le duc d’Orléans et une faible escorte, jusqu’à Maskara, grave imprudence qui, en cas de trahison de la part du juif, exposait le chef de l’armée et l’héritier du trône de France à être enlevés dans ce trajet. Les brigades n’arrivèrent en ville que deux heures plus tard, à la nuit close. Dès le lendemain, le maréchal, ne jugeant pas à propos d’établir une garnison sur ce point éloigné de communications faciles, ordonna la marche en retraite. L’armée brûla la ville avant -de se retirer, et poussa devant elle quelques centaines de familles juives réduites à la dernière misère. Cette retraite s’accomplit au milieu d’épais brouillards et
d’une pluie continuelle. On vit dans cet affreux moment des êtres humains, des femmes, des enfants exténués, si profondément ensevelis dans des lacs de boue , qu’il était impossible de reconnaître, autrement que par l’agitation de la vase, la place où ils venaient de tomber. Il faut renoncer à peindre cette scène de désolation ; mais on peut en concevoir toute l’étendue en sachant que, dans une armée où se trouvaient nombre d’hommes que trente ans de service et plus avaient bien familiarisés avec les misères humaines, il ne s’en trouva pas un qui ne convint qu’il n’avait jamais rien vu de semblable. Une nuée d’Arabes suivaient les derrières de l’armée, et, comme des corbeaux dévorants, se jetaient sur les malheureux qui ne pouvaient plus résister à la faim, à la soif, aux privations de tout genre. L’expédition rentra, le 12, à Mostaghanem, où le Prince Royal, accablé des fatigues de ces derniers bivouacs, et menacé d’une fièvre chaude, s’embarqua le 18, suivi des vœux de toute l’armée, que son exemple avait frappée d’admiration, et dont il devait bientôt revenir partager les dangers.
La prise de Maskara porta un coup funeste à la politique d’Abd-el-Kader ; nos alliés revinrent à nous. Cependant il n’était pas découragé, et quinze jours après il reparut devant Tlemcen pour assiéger les Turcs et les Koulouglis, qui s’étaient renfermés dans le Méchouar (citadelle) de cette place. Le maréchal, informé de ses manœuvres, sortit d’Oran, le 8 janvier 1836, avec trois brigades, et marcha contre lui. Le 13, il arriva dans la fertile plaine de Tlemcen ; Abd-el-Kader se retira sans avoir échangé un coup de fusil, et la ville nous ouvrit ses portes. Toutefois, ces résultats ne pouvaient offrir
une sécurité complète à notre domination, tant que l’émir serait debout. Les populations de Médéah, de Cherchell, Milianah relevaient de son autorité; la grande tribu des Hadjoutes désolait la plaine. Les Arabes comprenaient que nos armes pouvaient percer jusqu’au cœur du pays ; mais il aurait fallu confirmer leur croyance par une suite de faits énergiques, pour déterminer de leur part une soumission sans arrière-pensée.
Le 15 avril 1836, le général d’Arlanges, avec trois mille hommes, avait formé par ordre du gouverneur un camp sur les bords de la Tafna, pour mettre la garnison de Tlemcen en facile communication avec la mer. Les travaux avançaient avec rapidité, lorsqu’il apprit qu’un corps de sept mille Arabes s’avançait pour l’attaquer. Un combat fut livré, le 25, à deux lieues du camp. Après une lutte acharnée, dans laquelle le général fut blessé, nos troupes se retirèrent avec des peines inouïes dans leurs retranchements, en laissant trois cents hommes sur le champ de bataille. Notre camp de la Tafna, étroitement bloqué, allait devenir un tombeau; des renforts immédiats furent demandés à la France ; trois régiments furent embarqués sur-le-champ et transportés à la Tafna, où ils arrivèrent, le 6 juin, sous les ordres du général Bugeaud. Le camp fut dégagé, Tlemcen ravitaillé, et Abd-el-Kader, étant venu livrer bataille au confluent de Tisser et de l’Oued-Sesaf , fut repoussé après une chaude affaire, et se replia du côté de Maskara.
Pendant ces événements, le maréchal Clauzel s’était rendu à Paris, pour faire agréer au gouvernement son projet d’expédition contre Constantine, où régnait encore le pouvoir turc. De retour à Alger, le 8 septembre,
il commença ses préparatifs. Le 8 novembre, un corps de sept mille hommes se trouva réuni aux environs de Bône; un fils du roi, monseigneur le duc de Nemours, devait prendre part à cette campagne ; l’exemple donné par le Prince Royal faisait éclore entre ses frères une noble rivalité de dévouement au drapeau de la patrie. Mais quelque chose de plus touchant doit ici fixer les regards de l’histoire : ce sont les inquiétudes secrètes et les larmes cachées de cette reine auguste et si cruellement éprouvée, qui payait, elle aussi, l’impôt du sang que doivent toutes les mères, et qui, confiant à Dieu ses craintes avec ses espérances, invoquait sur ses enfants la protection du ciel, pour prix de tant d’infortunes adoucies, qui font bénir partout son nom vénéré !
Des renseignements exacts avaient été recueillis sur la route que l’armée devait suivre ; on savait que nos troupes ne trouveraient d’autres vivres que ceux qu’elles porteraient. Malheureusement, les moyens de transport dont pût disposer le maréchal n’étaient pas suffisants ; l’époque des grandes pluies allait aussi arriver, et cependant, malgré les inquiétudes légitimes que l’on devait concevoir, officiers et soldats se montraient pleins d’ardeur et de résolution. La généreuse audace des Français ne calcule jamais les prévisions sinistres ; elle avait trop souvent produit des résultats inespérés, pour que l’armée pût, devant la perspective d’un glorieux triomphe, laisser percer la moindre hésitation.
Après douze journées d’une marche pénible, tourmentée par la pluie, à travers un pays dépourvu de ressources, le corps expéditionnaire arriva le 19, sans combats, sur le plateau de Soumah; le soleil, perçant les nuages, fil
briller à trois lieues un groupe de maisons blanches : c’était le haut quartier de Constantine, à demi masqué par le plateau de Mansourah, et les soldats le saluèrent de leurs acclamations. L’armée, sauf le convoi, qui ne put rejoindre qu’au milieu de la nuit, se groupa autour d’un monument romain. A six heures et demie du soir, commença une pluie battante, entremêlée de neige, et qui dura toute la nuit. Depuis trois jours, nos soldats n’avaient pas un brin de bois, et le plateau maudit n’offrait pas un abri, pas une herbe sèche pour faire du feu. Épuisés de lassitude, ils se couchèrent dans la boue glacée, où beaucoup d’hommes périrent de froid. Des malades nombreux encombraient déjà les ambulances; les chevaux affamés mouraient de fatigue et d’inanition ; et plusieurs personnes qui étaient revenues de Moskou par un froid de vingt degrés , tempéré , il est vrai , par des feux de sapin, prétendirent n’avoir jamais autant souffert qu’à cet horrible bivouac.
Le 21, transi, presque sans nourriture, parce qu’il mange pour se désennuyer et alléger son fardeau, le soldat, fouetté depuis quatorze heures par une pluie de neige, se remet en route à travers une affreuse tourmente ; mais le jour et le mouvement semblent, après cette nuit d’angoisses, un adoucissement : chacun se croit soulagé pour avoir changé de souffrances. On atteint péniblement les bords du Bou-.Merzoug ; ce torrent, gonflé par les pluies, roule ses vagues furieuses sur des rochers aigus; une douzaine de cavaliers qui l’affrontent sont renversés avec leurs chevaux, et par une espèce de miracle, les chevaux seuls sont noyés. On trouve enfin un gué ; les sapeurs du génie passent un long cordage d’une
rive à l’autre ; ils forment sur chaque bord, en se serrant les uns contre les autres, des poteaux vivants autour desquels s’enroulent les extrémités de cette espèce de traille, et quand la résistance paraît assurée, les soldats, plongeant jusqu’aux aisselles dans le torrent glacé, le traversent en se cramponnant à la corde. Plus loin, ils rompent le courant, en s’échelonnant par groupes serrés ; en deux heures, l’infanterie et la cavalerie sont passées sans perdre un homme; de moindres affluents les retardent peu, et de deux à trois heures après midi, elles arrivent ensemble sur le plateau de Mansourah. Elles découvrent alors Constantine dans toute son étendue, et n’en sont plus séparées que par l’abîme au fond duquel bondit et gronde le Rummel. Mais l’artillerie et les équipages, ne pouvant franchir aussi aisément de tels obstacles, restent en arrière, sous l’escorte du 62e de ligne, et bientôt les maux et les efforts des troupes qui marchaient les premières sont surpassés. Quand la pluie et la neige eurent redoublé de violence, les chemins devinrent presque impraticables, et nos soldats employèrent cinquante heures, sans le moindre repos, à porter et à protéger le matériel des équipages et du génie. Ces cinquante heures mises à faire un trajet de trois lieues coûtèrent au 62e des pertes cruelles. Sans sommeil, sans feu, sans vivres, constamment mouillés à fond et les pieds toujours dans la boue, avec l’obligation de rester à la même place pendant plusieurs heures pour attendre le départ des dernières voitures, ces malheureux ne tardèrent pas à être décimés. Le plus grand nombre était atteint de tremblements convulsifs ; la mort survenait bientôt. Cent vingt-sept hommes restèrent ensevelis dans cette calamité à laquelle se joi-
gnirent les attaques incessantes d’un ennemi nombreux, qui, malgré l’épuisement des soldats, fut toujours repoussé. Au travers de ces mornes horreurs, et prenant leur part de toutes les souffrances, l’artillerie et le. génie conservèrent une contenance admirable, et arrivèrent le lendemain devant Constantine.
Cette ville est placée en amphithéâtre, s’élevant vers le nord-ouest, dans une presqu’île de roches contournée par l’Oued-Rummel, et dominée par la montagne de Mansourah, dont elle est séparée par une grande coupure où coulent les eaux du Rummel ( rivière de sable), qui, audessus de la ville, reçoit l’Oued-bou-Merzoug, dans-un lieu appelé El-Kouar (les arceaux). Ce ruisseau vient de l’est, et aboutit à la rive droite du Rummel. Le mont Mansourah s’étend dans la direction du sud-est au nordouest; il est dépouillé d’arbres; vis-à-vis de Constantine, son plateau porte deux mamelons ; celui de l’est domine la ville à grande portée de canon ; il est couronné par deux marabouts en maçonnerie, nommés Sidi-Mabroug. L’autre mamelon, au nord-est, porte le nom de Sidi-Mecid ; de ces appendices très-accidentés, on peut battre la ville.
Au sud-ouest de Constantine, à environ quinze cents mètres du faubourg, sont les hauteurs de Koudiat-Aty, sur lesquelles gisent des tombeaux, et qui dominent les approches de la place. Constantine, entourée de jardins et de cultures, offre un site pittoresque. Au sud et à l’ouest, la vue s’étend très-loin; au delà de la plaine apparaissent des montagnes boisées ; au nord-est, l’horizon peu étendu est borné par la hauteur de Mansourah.
La ville a la forme d’un ovale, allongé dans la partie tournée vers le sud-est. Sur cet espace, long de cinq ou
six cents mètres, il y a trois portes. Celle de l’ouest se trouve à l’angle saillant, sur le point le plus élevé du contrefort, là où les rochers cessent d’être continus et de former une enceinte naturelle; on nomme cette porte Bab-el-Djédid; le chemin d’Alger par terre y aboutit. Celle du centre s’appelle Bab-el-Oued, ou de la Rachbah ; elle conduit vers le sud, et peut faire gagner par un embranchement le chemin d’Oran, dit du Gharb (ou de l’ouest). La troisième porte, nommée Bab-el-Djabia, communique avec la rivière de Rummel ; elle est dominée par la porte et le rempart Bab-el-Oued. Ces trois portes sont réunies par une muraille antique, haute de trente pieds, souvent sans fossé. On remarque en avant, sur le contrefort qui se lie au Koudiat-Aty, une espèce de faubourg peu étendu, terminé par quelques Fondouks ( hôtelleries ) et par les écuries du bey ; de ce côté gisent aussi beaucoup de ruines romaines.
En face de Mansourah s’ouvre une quatrième porte, dite d’El-Kantara ( ou du pont ). Le pont d’où elle tire son nom est de construction antique, large et fort élevé ; il a trois étages d’arches, traverse la rivière et unit les deux bords de cette grande coupure qui sépare la ville de la montagne. A côté de ce pont, le long des murs de la place, règne une mauvaise rampe qui conduit au fond du ravin, véritable précipice où les eaux du Rummel coulent quelques instants sous terre et reparaissent à découvert un peu plus loin. Entre la porte d’El-Kantara et * celle Bab-el-Djédid, vers l’angle élevé que forment les murailles, se trouve la Kasbah, couronnant les rochers à pic qui entourent presque toute la ville. Les escarpements de ce côté ont plus de cent mètres de hauteur ; ils
diminuent graduellement, et finissent par disparaître vers la porte El-Djédid. Les maisons de Constantine s’adossent en partie contre l’enceinte ; les rues sont étroites et tortueuses comme dans le haut Alger. De la porte d’El- Kantara, on parvient à la Kasbah en tournant à droite, et montant assez rapidement par quelques zigzags, jusqu’à la rue El-Mar, qui, par un coude à gauche, gagne la hauteur de la citadelle. Le palais du bey occupe le centre de la ville. Le Rummel, qui fournit ses eaux à Constantine, est guéable en toute saison, et son lit, peu profond, ne s’élève 'qu’à quatre pieds d’eau par les plus fortes pluies. En amont de la ville, les plaines cultivées sont sur la rive gauche ; la droite est bordée par le mont Mansourah. A la porte d’El-Djabiah, une cascade se précipite dans le ravin, large de quatre-vingt-dix mètres et profond de cinquante, qui contourne la ville depuis cette porte jusqu’à celle d’El-Kantara.
La place n’était abordable que par le plateau de Koudiat-Aty qui conduit, de plein pied, au bas du mur d’enceinte, ou par le pont qui franchit, du côté d’El-Kantara, l’abîme du Rummel. Une impérieuse nécessité faisait au maréchal un devoir de hâter ses opérations. Des montagnes couvertes de neige entouraient l’armée de toute part; l’argile détrempée était l’unique lit offert aux fatigues du soldat. Le plateau de Mansourah étant formé de couches alternées de roches et de marne, la dégradation des couches molles avait fait saillir en corniches les plus dures, et nos malades pouvaient se blottir, comme des troglodytes, sous ces tristes abris dont tous ne devaient pas sortir vivants. Les redoutables effets de la saison, l’insuffisance des moyens de transport, et plus que tout
cela, la perte d’une partie des vivres, enterrés dans un lac de boue, faisaient présager un immense désastre, si le but de l’expédition était manqué. Le maréchal Clauzel avait d’abord choisi pour point d’attaque la porte d’El- Kantara. Le 23 novembre, à la nuit tombante, le général Trézel porta les troupes du génie à la tête du pont ; on devait faire sauter la première porte, et monter à l’assaut pendant que les sapeurs enfonceraient la seconde. Mais les assiégés veillaient. Des décharges redoublées foudroyèrent les assaillants ; un clair de lune brillant éclaira tout à coup cette scène sanglante; la mitraille pleuvait sur le pont encombré de nos soldats, et le brave Trézel tomba au milieu des blessés et des morts. Les officiers n’eurent plus qu’à se dévouer pour sauver ces héroïques débris et les ramener sur le plateau. A onze heures du soir, le maréchal n’avait pas encore perdu l’espoir d’enlever la place de vive force, par le côté plus accessible de Koudiat-Aty. Le colonel Duvivier, chargé de ce coup de main, parvenu à trente pas de la porte Bab-el-Oued, fut accueilli par un feu d’artillerie si meurtrier, qu’il dut borner sa gloire à sauver ses blessés et à faire une retraite intrépide. L’insuccès de ces deux tentatives ne permettait pas au maréchal de continuer le siège. L’artillerie française n’avait plus que trente livres de poudre; les soldats tombaient d’inanition; la retraite devenait une cruelle nécessité : elle fut admirable.
Le 24, dès cinq heures du matin, les troupes avaient été rappelées de Koudiat-Aty. Tout le matériel qu’on ne pouvait emporter sans ralentir la marche, tentes, effets, bagages sont détruits ; la moitié de la cavalerie est mise à pied; les blessés et les malades sont chargés sur les
fourgons, les bêtes de somme et les chevaux qu’on a rendus disponibles. A huit heures, le signal du départ est donné. Le colonel Duvivier, avec une poignée de braves, couvre la crête qui domine le ravin de Mansourah, et protège le mouvement des troupes. Mais à peine a-t-il commencé, que des nuées d’Arabes, sortis de la ville, viennent fondre sur les flancs et l'arrière-garde de l’armée. C’est alors que le sang-froid du commandant Changarnier sauva l’armée de grands malheurs ; avec son bataillon du 2e léger, réduit à trois cents hommes, il fit former le carré et soutint la retraite à l’extrême arrièregarde. Entouré d’ennemis innombrables, il fait entendre à ses soldats cette parole digne des héros des vieux temps : « Camarades, ils sont six mille et vous êtes trois cents, la partie est égale ! » Électrisée par l’exemple de son chef, cette petite phalange se dévoue ; elle combat à portée de pistolet, et par un feu de deux rangs bien soutenu disperse les masses qui tentaient de l’écraser. Le 1er décembre, l’armée, exténuée par les souffrances de la route, parvint à regagner les cantonnements de Bône. Le maréchal Clauzel fut rappelé en France peu de temps après, et remplacé par le général Damrémont.
L’année suivante, ce désastre fut vengé. Le Prince Royal avait sollicité l’honneur d’aller prendre Constantine ; mais des considérations de haute politique privèrent de cette page de gloire la belle et trop courte existence de l’héritier du trône; le gouvernement décida que le gouverneur général dirigerait en personne la nouvelle expédition, à laquelle le duc de Nemours fut attaché avec le commandement d’une brigade. Les préliminaires de cette seconde campagne ne furent pas moins pénibles qu’en 1836.
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Au milieu des efforts tentés par les Arabes, que rendait plus hardis le souvenir récent de notre échec, on parvint à construire une batterie de brèche sur la pente du Koudiat-Aty. Le 12 septembre, les troupes impatientes demandaient à grands cris qu’on les conduisît à l’assaut. Cependant, peu désireux des lauriers qu’on ramasse dans le pillage et le massacre d’une cité, le brave Damrémont voulut tenter les voies d’une capitulation qui ne rendrait pas sa victoire moins éclatante. Il choisit pour parlementaire un soldat turc des bataillons auxiliaires, et le chargea d’une proclamation en langue arabe, adressée aux habitants. Introduit dans la place au moyen de cordes que les assiégés lui tendirent par dessus les remparts, notre envoyé revint, le 13 au matin, avec une réponse verbale : les défenseurs de Constantine avaient encore du blé et de de la poudre ; ils en offraient aux Français, qui n’entreraient, disaient-ils, dans leurs murs, que sur le cadavre du dernier Arabe. — Ce sont des gens de cœur! s’écria le général en chef ; il ne nous reste plus qu’à les vaincre! Cette nouvelle fut bientôt répandue parmi les soldats, et M. de Damrémont, salué par leurs acclamations, ne songea plus qu’à contenir dans les bornes de l’honneur les résultats d’un assaut qui allait occasionner des luttes impitoyables. Avant de prendre ses dernières dispositions, il voulut étudier de plus près l’état de la brèche, et se porta en avant des batteries avec monseigneur le duc de Nemours et son état-major. Parvenu sur un point très-découvert, il mit pied à terre et fit quelques pas ; un officier général lui représenta vivement le péril auquel il s’exposait : — C’est égal, dit tranquillement M. de Damrémont. Ce fut son dernier mot : un éclair brilla sur les remparts de
Constantine, et le dernier boulet tiré par les assiégés l’étendit raide mort. Le général Valée, par droit d’ancienneté de grade, prit aussitôt le commandement des troupes, et décida que l’assaut serait livré dès le lendemain.
Le 14, à sept heures du matin, monseigneur le duc de Nemours fit donner le signal. Le colonel de La Moricière, suivi des zouaves et des sapeurs du génie, sortit le premier des retranchements, et franchit au pas de course le terrain qui s’étendait jusqu’au pied de la brèche. En un instant, malgré les éboulements de décombres qui manquaient et croulaient, à chaque pas, sous les pieds et les mains des assaillants, la pente est escaladée, et le drapeau tricole flotte au sommet. On fut longtemps à s’agiter dans l’étroit espace que nos boulets avaient déblayé au haut de la brèche, sans deviner quelle communicatidn pouvait exister sur ce point entre le rempart et l’intérieur de la ville. Il y avait là quelque chose de plus terrible que la présence de l’ennemi : ce sont des constructions incompréhensibles ; des enfoncements qui promettent des passages et qui n’aboutissent pas ; des apparences d’entrée qui n’amènent aucune issue ; des angles saillants et rentrants, embrouillés comme à plaisir ; des semblants de maisons, dont on ne sait où prendre le sens, où prendre la face; en un mot, c’est un mirage périlleux qui offre l’image décevante d’une ville, sans que l’on puisse rien saisir de ce qui constitue une ville réelle. Mais les balles de l’ennemi connaissent la route ; elles arrivent sans qu’on sache par où elles passent ; elles frappent sans qu’on puisse leur répondre. Le canon a créé un terrain factice de terres remuées et de décombres, qui, se superposant au sol primitif, ont envahi les
issues, obstrué les portes et défiguré entièrement l’état des localités ; la direction des balles semble seule indiquer que les toits sont leur point de départ. Le colonel de La Moricière fait aussitôt apporter des échelles, et montant sur la terrasse d’une maison, il organise un combat aérien au-dessus des combats qui s’engagent dans les ruines. On finit par rencontrer une ruelle étroite bordée de chaque côté de ces loges carrées qui, dans les villes d’Afrique et d’Orient, servent de boutiques ; la plupart sont à moitié fermées par des planches et des espèces de volets. Ce passage est forcé, mais à peine les soldats y sont- ils engagés, qu’une double décharge partant de ces niches, de droite et de gauche, avertit qu’elles servent de lieu d’embuscade à l’ennemi. Mais celui-ci, qui avait cru arrêter par sa fusillade la marche des assaillants, les voyant arriver droit sur lui à la baïonnette, et n’ayant plus d’autre défense que son yathagan , se précipite hors de ces loges. Plusieurs fuyards sont tués ; d’autres échappent et disparaissent, comme s’ils eussent pu s’enfoncer en terre ou percer les murs. Les Français avancent, et se trouvent en face d’une porte pratiquée dans une arche de maçonnerie. En frappant cet obstacle à coups de hache et de crosse de fusils, on reconnaît que la porte n’est tenue fermée que par des étais mobiles, destinés sans doute à faciliter la sortie ou la retraite des assiégés. On parvient à ouvrir un des battants, mais les Arabes, réunis à flots pressés dans la rue, en arrière de la porte, guettaient ce moment et tenaient leurs armes prêtes. Dès qu’ils voient jour à tirer , ils font pleuvoir les balles sur la colonne d’assaut. A quelques pas en arrière de cette
scène, s’en passait une autre, marquée d’un caractère plus lugubre. Un petit bâtiment en saillie, dont le pied avait été miné par les boulets, resserrait un étroit passage tout engorgé d’une foule de soldats. Soit par l’effet de l’ébranlement qu’occasionnaient les mouvements tumultueux et irréguliers de la troupe, soit que l’ennemi eut lui-même préparé là un piège redoutable, toute une face du mur ruiné s’écroula soudainement, et ensevelit un grand nombre d’officiers et de soldats du 2e léger; on vit avec angoisse le chef de bataillon Sérigny, pris sous les décombres jusqu’à la poitrine, implorant à cris étouffés des secours qu’on n’eut pas le temps de lui donner, survivre quelques minutes à une agonie désespérée, en s’épuisant douloureusement pour remuer la masse sous laquelle il périssait, et sentant tout ce qui restait d’entier dans son corps se briservpeu à peu.
A peine cet accident venait-il de s’accomplir, qu’uu autre encore plus terrible éclata. On avait dépassé cet obstacle, et la tête de colonne avançait dans la direction centrale de la ville, quand tout à coup les assaillants sentent comme tout leur être s’écrouler ; la vie un instant est presque anéantie en eux. Quand ils ressaisissent quelque connaissance, il leur semble qu’ils enfoncent dans un abime. La nuit s’est faite autour d’eux ; bailleur manque ; leurs membres ne sont pas libres, et quelque chose d’épais, de solide et de brûlant les enveloppe. Beaucoup ne sortent de ce premier étourdissement qu’avec des douleurs aiguës ; le feu dévore leurs chairs ; le > feu, attaché à leurs habits, les suit et les ronge; s’ils veulent faire un effort avec leurs mains, ils trouvent leurs mains brûlées ; si, reconnaissant que le jour renaît
autour d’çux, ils cherchent à distinguer où ils sont et ce qui les environne, ils s’aperçoivent que leurs yeux ne voient plus qu’à travers un nuage sanglant. Plusieurs ne font que passer des angoisses de la première secousse à celles de l’agonie. Quelques-uns, dépouillés preque entièrement de leur peau, sont pareils à des écorchés; d’autres sont dans le délire ; tous s’agitent au hasard et avec des clameurs inarticulées. Cependant les premiers mots qui se font entendre distinctement sont ceux : En avant ! à la baïonnette ! prononcés d’abord par les plus valides, et répétés ensuite, comme d’instinct, par ceux mêmes qui n’en comprennent plus le sens. Une explosion venait d'avoir lieu. Les assiégés avaient là un magasin à poudre, auquel le feu prit par hasard. Lorsque l’air fut en conflagration, les sacs à poudre que portaient sur leur dos plusieurs sapeurs du génie durent s’enflammer aussi; les cartouchières de soldats devinrent aussi, sur une foule de points, des centres ignés, dont les irradiations, se croisant et se heurtant en tous sens, remplirent de feu et de scènes horribles tout ce grand cercle de calamités. Le sol avait été remué et s’était creusé ; la terre avait jailli en tourbillons; des pans de murs s’étaient renversés; l’atmosphère s’était comme solidifiée ; le feu semblait pénétrer par la bouche, par les narines, par les yeux, par tous les pores. 11 y eut quelques moments de confusion ; on ne savait où était le péril ; en voulant le fuir, ceux qui étaient hors de sa sphère d’action venaient s’y jeter; d’autres qui auraient pu y échapper s’en laissaient atteindre, croyant que tout le sol était miné, que toute muraille allait s’abîmer, et que se mouvoir, c’était aller au-devant de la mort. Les as-
siégés, profilant de ce désastre, revinrent dans la rue qu’ils avaient d’abord abandonnée, lâchèrent plusieurs bordées de tromblons sur les groupes à demi brûlés ou terrassés par l’explosion, qui étaient entassés autour de la porte; et après avoir achevé ainsi de briser ce qui pouvait encore essayer de se défendre, ils hachèrent à coups de yathagan jusqu’aux cadavres.
Cependant, à mesure que les troupes, montant par la brèche, disparaissaient dans les flancs de la ville, des troupes nouvelles suivaient leur mouvement. Le combat s’étendait sur un théâtre plus vaste sans que la résistance parût diminuée. Le colonel Combes vint prendre le commandement que M. de La Moricière, horriblement brûlé et presque aveugle, avait depuis quelque temps cessé d’exercer ; mais en s’élançant pour enlever une position fortement barricadée, il fut atteint en pleine poitrine de deux balles mortelles. Il eut encore la force de regagner la batterie de brèche, rendit compte au général en chef île la situation des affaires, et ajouta quelques simples paroles indiquant qu’il se sentait perdu. A le voir ■si ferme encore dans sa démarche, on n’aurait jamais supposé que c’était là un homme quittant un lieu de carnage pour aller mourir. Ceux qui ont admiré Combes dans ce moment suprême ne parlent encore qu’avec un religieux enthousiasme de son héroïque trépas.
Après plusieurs heures d’une lutte épouvantable , nos soldats étaient parvenus à circonscrire dans un cercle très-resserré les derniers éléments de la résistance. Lorsque le maréchal de camp Rulhières, envoyé par le général en chef pour prendre le commandement des colonnes d’attaque, eut pénétré dans la ville à la hauteur des
tirailleurs les plus avancés, il vit venir un Maure qui agitait un papier. C’était un parlementaire que députaient les grands de la ville, pour demander que l’on arrêtât les hostilités. M. Rulhières le fit conduire auprès du général Valée, qui expédia sur-le-champ l’ordre de cesser le feu et de prendre possession de la ville et de la Kasbah. En arrivant dans cette citadelle, on la crut d’abord déserte ; mais en avançant au travers des constructions dont elle était encombrée, vers le bord des précipices qui l’entourent à l’extérieur, on aperçut les derniers défenseurs de Constantine, ceux qui ne voulaient point accepter le bénéfice de la capitulation, s’enfonçant dans les ravins à pic, la seule voie qui s’ouvrit désormais à leur retraite. Quelques-uns, avant de disparaître dans ces profondeurs, se retournaient encore pour décharger leurs fusils sur les premiers Français qui se montraient à portée. Quand on fut tout à fait audessus de ces abîmes, en y plongeant le regard on découvrit un affreux spectacle. Un talus extrêmement rapide retombe du terre-plein de la Kasbah sur une muraille de rochers verticaux , dont la base repose sur un massif de pierres aiguës et tranchantes. Au pied de cette muraille gisaient, brisés et sanglants, des corps d’hommes, de femmes et d’enfants. Ils étaient entassés les uns sur les autres, et à leurs teintes sombres et livides, à la manière dont ils étaient confondus par masses informes, on pouvait les prendre d’abord pour des amas de haillons. Mais quelques mouvements, qui trahissaient encore la vie, vinrent bientôt révéler l’horrible vérité. On finit par distinguer des bras, des jambes qui s’agiliiient, des agonisants qui frémissaient dans leurs der-
nières convulsions. Des cordes rompues, attachées aux pitons supérieurs des rochers où on les voyait encore pendantes, expliquèrent cette effrayante énigme. Réveillée de la sécurité dans laquelle elle avait dormi jusqu’au dernier moment, pour tomber dans les angoisses de la terreur, la population de Constantine s’était précipitée vers la partie de la ville qui était à l’abri de nos coups, afin de s’y frayer un chemin vers la campagne. Ces malheureux dans leur vertige s’étaient lancés au hasard à travers ces pentes funestes sur lesquelles on ne peut plus s’arrêter; les premiers flots, arrivant au bord de la cataracte poussés par ceux qui suivaient, et ne pouvant plus les faire refluer ni les contenir, roulèrent dans F abîme, et il se forma une avalanche humaine. Quand la presse eut été diminuée par la mort, ceux des fuyards qui avaient échappé à ce premier danger crurent trouver un moyen de continuer leur route périlleuse en se laissant glisser le long de cordes fixées aux rochers ; mais, soit inhabileté ou précipitation, soit que les cordes se rompissent sous un poids trop lourd , les mêmes résultats se reproduisirent par d’autres causes, et il y eut encore une longue série de chutes mortelles.
Deux heures après l’entière soumission de la ville, le général en chef et le duc de Nemours vinrent occuper le palais du bey. Les instructions du gouvernement prescrivaient au général en chef de protéger la population après la victoire. Le comte Valée s’y conforma rigoureusement, et ne négligea rien pour prouver aux habitants de Constantine que l’armée française savait être généreuse. Quelques jours après la conquête, on vit arriver le prince de Joinville, débarqué à lîône , le 4
octobre, et qui n’avait pu résister au désir de venir partager les dangers de son frère. Le 12e régiment de ligne l’avait suivi avçc enthousiasme; mais ces braves arrivèrent trop tard
Ainsi venait de tomber le dernier débris du pouvoir turc dans l’ancienne régence d’Alger. La prise de Constantine assurait à notre domination un riche développement. Assise sur un plateau élevé, à peu de distance de la mer, entretenant de faciles rapports avec les tribus arabes , voisines du Sahara, débouchant par de belles vallées dans les fertiles plaines qui s’étendent à l’est des Portes de Fer, cette ville devait, occupée par nous, exercer une puissante influence sur la prompte pacification du pays.
Un deuil public honora les restes du général Damrémont, qui durent transportés à Paris, et déposés dans les caveaux funèbres de l’hôtel des Invalides.
Le comte Valée fut élevé à la double dignité de marchai de France et de gouverneur de l’Algérie.