‹ L'Algérie de la jeunesseChapitre 13 sur 21 · I.K CHEMIN DU BONI! ECU · texte numérisé non relu

I.K CHEMIN DU BONI! ECU

I3es leçons d’histoire du ca- Josselin avaient porté leurs fruits. Depuis que Jean- Ferdinand se voyait initié aux progrès de notre glorieuse conquête, le séjour de l’Algérie lui offrait sans cesse de nouveaux sujets d’études aussi intéressantes que variées. Une correspondance active le tenait au courant de la santé de

son père adoptif; et son cœur, tranquillisé par ces doux échanges de mutuelle affection, se rendait, avec moins de contrainte, aux vœuxduvieux marin, qui semblait prendre

plaisir à soumettre encore son obéissance à l’épreuve du temps. Cependant il aspirait sans cesse aux joies d’un prochain retour. Ses rêves de chaque nuit le reportaient doucement sur les grèves du Finistère, parmi les sentiers bordés de bruyères et d’ajoncs fleuris qui menaient à la maison du capitaine, sous les grands ombrages de Lambezellec. Puis, au réveil, il retombait du haut de son bonheur idéal dans les tristes réalités de sa vie d’exil, et se prenait à pleurer.

Bien des mois s’étaient écoulés ainsi, lorsque, à la fin d’octobre 1838, notre jeune ami reçut de son père adoptif une dernière lettre qui lui rendit le courage et l’énergie qu’il commençait à perdre. — Cher enfant, lui écrivait M. Josselin, je n’ai depuis longtemps sur la terre d’autre félicité que mon dévouement à ton avenir; les témoignages de ma sollicitude ont suivi chaque année de ton adolescence ; mais avant de te découvrir mes derniers desseins sur toi, je voulais m’assurer que, de près comme de loin, tu resterais digne de mes soins affectueux et des sacrifices que je m’imposerais encore. Ta soumission a été parfaite, et ta conduite à l’abri de tout blâme. Tu as appris par des épreuves assez longues que, si le travail est la loi de l’homme, Dieu bénit sa persévérance, et que sa protection ne manque jamais à celui qui marche dans les sentiers du bien. L’heure est venue de récompenser tes jeunes vertus ; je ne te dis pas encore quel prix je leur ai réservé; j’aime mieux jouir de ta surprise, et je ne te demanderai d’autres preuves de gratitude que la promesse de ne jamais quitter le vieil ami de ton enfance. — La veuve du gabier te remercie de la part que tu lui fais parvenir, chaque mois, du produit

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«le tes épargnes. Elle a loué, par mes conseils, une grande chambre au bout du village, pour y rassembler chaque jour les petits marmots de la commune, pendant que les pères et mères vont travailler aux champs. Cette espèce de salle d'asile est une bonne œuvre que je favorise de tout mon pouvoir. Les paysans aisés payent pour la garde de leurs enfants une petite redevance ; je mets de ma poche les deux sous par jour que les pauvres ne pourraient donner sans se gêner ; de cette manière tout navigue à pleines voiles. Je passe mon inspection au retour de ma promenade quotidienne ; et je me retire avec les bénédictions de mon petit équipage, en me rappelant avec attendrissement cette parole du Sauveur : « Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. » Voilà, cher Ferdinand, mes distractions et mes plaisirs. Mais je sens que je m’affaiblis peu à peu ; à chaque changement de temps, mes blessures font l’office d’un douloureux baromètre. J’ai besoin d’un lieutenant pour gouverner ma vieille barque, et d’un ami à qui je puisse conter cent fois les mêmes souvenirs, en attendant que j’aborde au rivage où tout s’oublie, excepté le bien qu’on a fait. Reviens donc, car tu es l’ami sur qui reposent toutes mes pensées ; je ranimerai mes dernières forces au soleil vivifiant de ta robuste jeunesse, et j’attendrai doucement que Dieu veuille me rappeler à lui, pour te donner là -haut le rendez-vous auquel chacun arrive tôt ou lard.

Jean-Ferdinand reçut cette lettre à Constantine, où il s’était rendu pour y visiter le théâtre d’un triomphe dont l’éclat rayonne à côté des plus glorieuses victoires

de l’ère impériale. Laborieux voyageur, il y laissa les traces de son actif concours aux travaux de la colonisation naissante ; mais, pour tout l’or d’un royaume, il n’eùt consenti à retarder l’instant d’un départ qui comblait toutes ses espérances. Accoutumé à vivre de peu, il possédait une bourse bien garnie pour parer à toutes les éventualités de son existence nomade. Il acheta un mulet pour le porter avec son léger bagage, et obtint du général commandant la place la permission de se joindre à un convoi de soldats congédiés, qui allaient prendre, sous une escorte suffisante, le chemin de Bône, où ils devaient s’embarquer pour revoir la France.

Le 14 novembre, premier anniversaire de l’assaut de Constantine, la petite caravane se mit en route au point du jour, et sortit de la ville en franchissant le pont d’El- Kantara, qui la sépare du mont Mansourah. Les pluies, qui tombaient presque sans relâche depuis plus d’un mois, présageaient un voyage pénible. Ce matin, le ciel était sombre ; de gros nuages plombés se traînaient lourdement sur les montagnes lointaines ; des lambeaux de brume flottaient en longues écharpes sur le ravin sinueux du Rummel; et un vent presque glacé, secouant les verts panaches de quelques palmiers clair-semés çà et là, en faisait jaillir des myriades de perles humides. Les chemins défoncés ressemblaient à des rivières de boue dormante, et nos voyageurs ne parvenaient qu’au prix de fatigues infinies à franchir, chaque jour, un espace de quatre à cinq lieues.

Le troisième jour de cette marche , ils arrivèrent au Ras-el-Akba, défilé montueux qui s’engage en- Ire des murs de granit escarpés. À mi -hauteur des

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pentes, sur une terrasse naturelle, bordée de trois côtés par d’âpres précipices, et que dominent des pics verticaux, gisent les ruines d’une ancienne ville romaine. Cette singulière ville, que les Arabes nomment Announa, mais dont le nom antique reste ignoré, semble n’avoir été bâtie, en dehors de toute communication, que pour faire jouir ses habitants d’autrefois d’une délicieuse vue sur la vallée de la Seybouze. Elle était construite en pierres de taille; un arc de triomphe, simple et de bon goût, existe encore entier; vis-à-vis s’élève une façade qu’une inscription tronquée , gravée à l’extérieur, avec une croix, font reconnaître pour celle d’un temple païen converti en église à l’époque où le christianisme pénétra en Afrique. Plusieurs arcades d’un bel aqueduc sont aussi debout. Le sol est jonché de débris, entre lesquels se distinguent ceux d’un vaste édifice, dont le plan est encore dessiné par les soubassements de ses colonnes. On croirait cette ville renversée depuis peu d’années par un tremblement de terre, plutôt que détruite par l’action des siècles. Au nord gisent des tombes antiques, couvertes d’inscriptions effacées.

Forcée par le mauvais temps de s’arrêter dans le défilé de Ras-el-Akba, la petite troupe française établit son bivouac sur la terrasse d’Announa, et posa des vedettes pour en surveiller les approches. Mais lorsque, le lendemain, elle voulut continuer sa route, quelques coups de fusil tirés sur ses derrières l’avertirent d’une attaque. Pendant que la tête de colonne avançait, sa petite arrière-garde ralentit le pas, pour riposter au feu des assaillants qu’elle prit pour un parti d’Arabes maraudeurs. Mais bientôt une décharge faite en tête annonça que nos

infortunés voyageurs étaient tombés dans une embuscade ; quelques espions avaient révélé leur petit nombre aux Arabes d’alentour, qui s’étaient réunis pendant la nuit pour les surprendre, en occupant les deux issues du défdé et les crêtes qui le dominent. Un combat corps à corps s’engagea de part et d’autre. Jean-Ferdinand, qui avait mis pied à terre, ramassa le fusil d’un soldat de l’escorte tué raide à ses côtés, et se battit à l’arrièregarde, comme un brave éprouvé par vingt campagnes. La lutte fut courte; l’ennemi, abordé avec résolution, ne put tenir contre cette poignée de Français, qui n’avaient de chances de salut que dans une résistance désespérée. Mais au moment où la tête de colonne forçait le passage, aux cris de << Vive le roi! » Jean-Ferdinand, électrisé par l’odeur de la poudre , s’élançait , baïonnette croisée, contre un groupe d’Arabes qui le serrait de près. Un coup de feu l’atteignit au pied ; la douleur fut si violente qu’il tomba sur ses genoux en laissant échapper son arme. Ses compagnons d’arrière-garde, qu’une vive fusillade décimait du haut des rochers, et que des masses d’assaillants allaient envelopper, n’eurent pas le temps de l’enlever de la mêlée, et notre pauvre ami resta prisonnier de guerre. Un cavalier arabe lui lança un crochet attaché au bout d’une longue corde, et l’entraîna au galop, à travers les broussailles, jusqu’à une distance de quelques cents pas.

Jean-Ferdinand, meurtri , déchiré, couvert de sang, s’était évanoui. Nul doute qu’il n’eût été mis en pièces par des ennemis furieux de leur défaite, si ces Arabes, qui placent le courage guerrier au-dessus de toute vertu, n’eussent été touchés de sa jeunesse et de l’énergie qu’il

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avait montrée. Quand il reprit ses sens, il se trouva couché sur des nattes de jonc recouvertes de peaux, sous une tente dont le possesseur semblait commander le respect aux gens de la peuplade. Il put aussi deviner qu’une assez vive discussion avait lieu entre ce cheikh et les autres Arabes, qui s’amassaient en foule aux abords de la tente, en poussant des clameurs confuses, accompagnées de gestes menaçants. Mais sur quelques paroles proférées avec l’accent de l’autorité par le personnage qui l’avait recueilli, Jean-Ferdinand vit cette horde farouche se disperser lentement et regagner ses abris. Bientôt un esclave nègre vint visiter sa blessure ; la balle n’avait heureusement rien brisé, et l’esclave, après avoir broyé quelques herbes dans une écuelle de bois, en fit un cataplasme, qu’il attacha sur la plaie avec des bandelettes d’écorce ; puis il se retira, en faisant signe au prisonnier d’avoir bon courage et de se tenir en repos.

Le pauvre jeune homme était moins affecté de ses souffrances que du triste sort auquel il se voyait réduit. Si sa vie ne paraissait pas menacée, un dur esclavage, dont le terme était impossible à prévoir, allait remplacer pour lui les joies du retour tant désiré. — Pourquoi, se disait-il en soupirant, pourquoi ne suis-je pas mort comme un soldat! le capitaine Josselin l’aurait su quelque jour, et une telle fin, en m’épargnant bien des maux, eût été honorée de quelques larmes par le vénérable ami de mon enfance. Au lieu de cela, s’il apprend ma captivité, peut-être pensera-t-il que j’ai manqué d’audace, et loin de me regretter, il me méprisera !

Cette cruelle pensée , dont il ne pouvait écarter les funestes impressions, lui causa une longue et accablante

insomnie ; et lorsque, vaincu par son épuisement, il sentait ses paupières se fermer, un cri d’alarme, suivi de trois coups de fusil, et répété de proche en proche, le fit tressaillir, et mit le camp sur pied, dès l’aurore. En un clin d’œil les tentes furent abattues, roulées et chargées sur des chameaux ; Jean-Ferdinand, hors d’état de marcher, se vit enlever par deux bras vigoureux, qui le lièrent en croupe derrière un cavalier, et en quelques minutes toute la peuplade disparut dans un nuage de poussière, à travers les mamelons qui parsèment la plaine où elle avait passé la nuit. Le prisonnier put entendre l’écho d’une fanfare lointaine, qui annonçait l’approche d’un détachement français; mais les Arabes avaient trop d’avance pour redouter cette poursuite. Une partie des cavaliers se mit à galoper en tous sens, de manière à effacer les pistes du gros de la troupe, qui gagna en peu d’heures une chaîne de collines, dont les détours, connus d’elle seule, devaient défier toute atteinte.

Après huit jours d’une marche contrariée par les avis qu'apportaient les espions arabes, la caravane guerrière pénétra enfin dans cet archipel de montagnes que nous avons appelé le pâté de Bougie, et dans lequel notre domination ne s’est pas encore étendue. Des émissaires secrets, parcourant tout le pays d’alentour, annonçaient la prochaine arrivée d’Abd-el-Kader, et son projet d’enlever aux Français la ville de Bougie. Tous les partisans de ce célèbre chef arabe étaient convoqués pour cette expédition, et la tribu dont Jean-Ferdinand se trouvait le prisonnier s’acheminait, comme bien d’autres, au lieu du rendez-vous.

Par un heureux hasard , la balle qui avait blessé no-

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