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pouces, pareilles aux éperons de la vieille chevalerie, complètent l’ajustement du chef. L’ardent étalon qu’il gouverne porte une selle chamarrée d’arabesques or et argent, que, par-derrière, une espèce de dossier de fauteuil et, par-devant, un pommeau recourbé rendent plus commode au cavalier arabe que nos selles à la hussarde. Son fusil incrusté d’ivoire et de corail, de moitié plus long que les nôtres et paré de capucines d’argent, est confié aux soins d’un serviteur qui le porte enfermé daps un étui de soie ou de velours écarlate. Son yatagan est suspendu sous le quartier de la selle, du côté gauche.
Deux esclaves saisissent par la bride le cheval écumant ; un troisième courbe ses épaules, qui servent de marchepied au chef pour mettre pied à terre. Il s’élance d’un bond léger sous la tente, dont on soulève les rideaux devant lui, puis il s’assied sur des coussins amoncelés, et le jeune prisonnier chrétien lui est présenté. Sur un geste du maitre, un chaouch (1 8) se détache et revient, le moment d’après, suivi d’un autre prisonnier, qui comprend la langue arabe, et dont les lambeaux d’uniforme français se cachent à demi sous une couverture de laine en haillons.
Après avoir brièvement échangé quelques mots avec le cheikh de la tribu voyageuse, le chef de l’armée arabe interrogea Jean-Ferdinand par l’intermédiaire du second prisonnier, qui devait traduire ses réponses.
— Quel rang , lui demanda-t-il , tiens-tu parmi les chrétiens de France?
— Je n’ai point de rang, répondit notre ami; obscur au sein de la foule, je vis par le travail.
— Ton costume, reprit le chef, n’est pas celui des
guerriers de ton pays ; pourquoi done les Arabes t’ont-ils saisi les armes à la main ?
— J’étais allé voir flotter les drapeaux de ma patrie sur les murs de Constantine; au retour de mon voyage, je suivais paisiblement une troupe de nos soldats, parce que les routes ne sont pas sûres. Nous avons été assaillis dans la montagne ; plusieurs sont morts à mes côtés ; en les voyant tomber, j’ai ramassé une arme, non pour attaquer, mais pour me défendre. Le plomb de tes guerriers m’a frappé à mon tour ; ils m’pnt pris vivant, mais je ne leur ai pas demandé grâce.
— Et je m’étonne qu’au lieu de nourrir une bouche inutile, ils ne m’aient pas apporté ta tête.
— Tu peux la prendre 1 s’écria Jean-Ferdinand.
— Tu es bien audacieux, jeune Roumi (19), répliqua le chef, qui, malgré sa froide gravité, ne put comprimer un mouvement d’impatience.
— Je suis Français, voilà tout. Si c’est un titre à ta haine, si mon sang peut satisfaire ta vengeance, tu es libre : je n’implore point ta pitié.
— Sais-tu bien à qui tu oses parler ainsi?
— Tu m interroges et je réponds. Qui que tu sois, le reste est en ton pouvoir.
— Tes réponses, reprit le chef, ne sont pas celles d’un
homme obscur, tel que tu prétends être. Nous avons enlevé plus d’une fois, dans la grande plaine voisine d’Alger, des gens d’Europe qui cultivaient la terre des Arabes, dont ils se disaient possesseurs ; ces gens-là se traînaient à nos genoux
— Ce n’étaient point des Français. Chez nous, on sait souffrir, mais on ne s’humilie pas.
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— Le cheikh m’a dit que tu étais le seul de la troupe française qui ne portais point l’habit des guerriers. Je suppose, d’après ce fait et d’après ton langage, que tu peux être le fils de quelque grand de France, et que ces hommes armés t’accompagnaient pour te faire honneur.
— Si cette opinion peut te flatter, garde-la ; je ne m’y oppose point.
— Parle donc avec franchise : ta liberté en dépend. Si, comme je le veux croire, ta famille est considérée, elle n’hésitera point à te réclamer. Je t’autoriserai à écrire au gouverneur d’Alger pour négocier ton échange ou ta rançon. Un de mes cavaliers se chargera de ta lettre, et rapportera la réponse. Je jure, par le nom vénéré d’Abd-el-Kader, notre glorieux émir, d’accomplir fidèlement nos conventions, et l’on sait que Ben-Salem ne manque jamais à sa parole.
Au nom de Ben-Salem, Jean-Ferdinand sentit pour la première fois une légère émotion. Ce n’était pas de la crainte qu’il éprouvait, mais une surprise mêlée d’un noble orgueil, en se voyant au pouvoir du chef intrépide qui avait souvent porté le fer et la flamme jusque sous les remparts d’Alger. Ben-Salem était alors un des meilleurs lieutenants de l’émir, de qui il tenait le commandement des tribus de l’est, et il y avait presque de la gloire à être le prisonnier d’un tel homme. Cependant notre jeune ami ne voulut pas mentir pour adoucir momentanément sa situation. — Je t’ai dit la vérité, repritil avec calme ; ma capture est sans importance aux yeux des Français ; tu peux ordonner ma mort, sans avoir à craindre leurs représailles, ou ma liberté, sans qu’ils se croient engagés à la moindre reconnaissance.
— C’est bien, reprit Ben-Salem en souriant ; ta finesse ne saurait mettre en défaut ma perspicacité. L’ennui de mener parmi nous un genre de vie si différent de celui des hommes d’Europe te fera bientôt parler plus clairement que ne l’obtiendraient mes instances. Au surplus, nous attendons ici la prochaine arrivée d’Abd-el-Kader : sa volonté suprême décidera de ton sort.
A ces mots, le chef arabe fit un signe ; ses chaouchs emmenèrent Jean-Ferdinand et le second prisonnier qui lui avait servi d’interprète, et les conduisirent sous une tente voisine, auprès de laquelle une sentinelle fut placée.
Cette rencontre de deux compatriotes au sein d’une même captivité fut pour l’un et l’autre un mutuel adoucissement à leur misère. Ils se firent un long récit de leurs aventures, et confondirent leurs larmes avec leurs souvenirs. Le compagnon de Jean-Ferdinand était un interprète attaché à l’armée d’Afrique; il avait été pris dans la plaine de Métidjah, six mois auparavant, au milieu d’une partie de chasse interrompue par l’attaque soudaine de quelques cavaliers embusqués dans un chemin creux. Ben-Salem, à qui on l’avait livré, le traitait avec assez d’humanité, mais le jugeant utile pour questionner les prisonniers français qui tombaient de temps à autre entre ses mains, il avait sans cesse repoussé les offres d’échange que nos généraux lui avaient adressées. Gardé à vue, et sans cesse observé de fort près, ce malheureux avait perdu toute chance de jamais s’échapper. Lorsque deux hommes sont réunis au sein d’une même infortune, ils éprouvent quelque soulagement à partager entre eux le poids de leurs souffrances et les consolations passagères que le ciel leur envoie, comme pour les a ver-
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tir que la douleur n’est qu’une épreuve, et que l’espérance, fleur du ciel, ne doit jamais se faner dans nos cœurs. Au bout d’un mois, la blessure de Jean-Ferdinand se trouva cicatrisée, et il pouvait, à l’aide d’une canne de palmier, et appuyé sur le bras de son nouvel ami’, faire quelques promenades à travers le camp arabe. Ben-Salem avait prescrit qu’aucune insulte ne fût faite au jeune Français, mais ses chaouchs le suivaient partout comme son ombre, et lors même que ses forces lui auraient permis de fuir, comment serait-il parvenu à franchir la triple ligne des tentes, et à mettre en défaut l’active surveillance des petits postes qui couvraient les versants de chaque colline et toutes les issues de la vallée! Chaque soir, il revenait s’étendre sur son lit de feuih lage, à côté du pauvre interprète, qui lui redemandait pour la centième fois le récit de son histoire; et lorsque sa voix s’éteignait dans les sanglots et les larmes, l’interprète lui rappelait, comme une prophétie d’heureux augure, ces paroles du capitaine Josselin : « Je t’ai donné le nom de Jean qui est béni dans les cieux, mais tu porteras aussi celui de Ferdinand qui est aimé sur la terre de France. Qui sait si ce nom ne sera pas pour toi un gage de bonheur, et si Dieu ne permettra pas que ce fils de France te rencontre, quelque jour, sur le chemin de ses royales destinées, et presse de sa noble main celle du pauvre délaissé qui n’avait encore tout à l’heure ni nom, ni patrie, ni souvenirs, ni espérances ! » Ami, lui disait encore l’interprète, les hommes que Dieu se plaît à éprouver par de grandes infortunes, sont souvent plus près du bonheur que ceux qui végètent sur le sentier monotone d’une calme existence. Patience et courage!
le courage est la vertu des Français'; la patience doit être celle du chrétien. C’est la fleur de la couronne d’épines que partagent, dès cette vie, les bien-aimés du Sauveur ; l’espérance en est le parfum, et ses fruits mystérieux mûrissent pour le ciel. Plus à plaindre que vous, je n’ai ni famille, ni protecteur ; obscur interprète, on peut remplacer mes services, et l’intérêt qui a dicté en ma faveur aux généraux français quelques offres d’échange ou de rachat, s’efface de jour en jour. Malgré l’abandon auquel je suis voué, j’aime toujours mon pays, et j’ai refusé de changer mon esclavage contre la liberté et la fortune, en abjurant ma religion pour servir dans les troupes de l’émir. Ben-Salem, je le sais, m'en estime davantage, mais les autres Arabes, dont je ne puis acheter la reconnaissance par aucun service personnel, restent pour moi des gardiens vigilants et incorruptibles. Si au lieu de ma stérile science d’interprète, je possédais, par exemple, quelques notions de médecine vulgaire, si je savais seulement choisir les simples qui guérissent une fièvre, ou dont l’application peut alléger une souffrance, je me ferais dès demain cent amis, et peut-être trouverais-je parmi eux un libérateur ; car la mémoire, d’un service rendu est éternelle sous la tente de l’Arabe.
— Quoi! s’écria Ferdinand, ces peuples, qui rallumèrent en Europe, au moyen âge, le flambeau des sciences , n’ont pas même aujourd’hui quelques médecins^
— Mon Dieu non! toute tradition s’est perdue dans ce malheureux pays depuis que le despotisme des conquérants turcs y a ramené la barbarie à la suite de l’oppression. Les Arabes ne sont plus que des hordes
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errantes, au sein desquels tout vestige de leur vieille civilisation s’est évanoui. Comme tous les peuples abrutis, ils sont devenus fatalistes et superstitieux. Quelques empiriques indigènes ou des Juifs voyageurs exploitent leur triste crédulité, et leur vendent, en passant, des prières cousues dans de petits sachets que les malades suspendent à leur cou. Si la guérison s’opère par les forces de la nature, le charlatan ramasse gloire et fortune ; et des tribus entières achètent à l’avance ses précieux talismans. Si le mal persiste, ou si la mort survient à sa suite, ceux qui survivent se consolent en disant : Dieu l’a voulu ainsi !...
— Mais ce que vous m’apprenez là, mon cher compagnon, reprit vivement Jean-Ferdinand, est pour nous deux un trait de lumière ! et dès cette heure, je ne puis plus regarder ma captivité comme un malheur, puisque j’ai le secret d’adoucir la vôtre, et peut-être, d’y mettre un terme.
Il lui raconta alors que, parmi les études auxquelles le digne capitaine Josselin avait habitué sa jeune intelligence, celle de la botanique ne lui était pas la moins familière. Il savait reconnaître presque toutes les plantes usuelles, leurs propriétés, leurs vertus, leur emploi. Cette curieuse recherche l’avait conduit à étudier, dans les loisirs de ses voyages, quelques livres élémentaires dans lesquels des médecins, véritablement amis de l’humanité, n’ont pas craint de révéler les moyens faciles de se procurer à soimême les premiers secours, et de pouvoir attaquer en tous lieux des maladies fréquentes, dont les symptômes se manifestent par des signes invariables. Nous sommes sauvés! s’écria-t-il en se jetant dans les bras de son com-
pagnon de misère. Les campagnes' africaines produisent, avec les plantes qui leur sont propres, toutes celles des climats d’Europe. Dès demain, je donnerai des consultations gratuites comme on fait à Paris ; vous m’expliquerez de votre mieux ce qu’éprouveront mes malades, et Dieu nous soit en aide, pour que le peu de bien que je pourrai faire nous profite à tous deux !
Cette nuit-là, l’espérance les berça de ses plus doux rêves, et dès l’aurore, l'interprète sortit de sa tente pour son inspection de santé. Il n’alla pas bien loin sans découvrir un pauvre Arabe, arrivé de la veille au camp de Ben-Salem, et à qui l’excès de la fatigue avait donné une fièvre violente. — Viens avec moi, lui dit-il, il y a ici un jeune chrétien prisonnier qui sait chasser le mal ; et s’il parvient à te guérir, comme nous manquons de tout ici, tu lui donneras une jatte de lait de brebis, et un vieux morceau de laine pour abriter ses membres contre la froidure des nuits humides.
L’Arabe se laissa conduire, suivi d’une foule de curieux qui voulaient éprouver la puissance du Ruumi. Jean- Ferdinand se procura des feuilles d’oranger auxquelles il mêla d’autres herbes dont le suc, pris en breuvage, provoque une abondante transpiration. Il fit gravement bouillir sa tisane, et lorsque le malade grelottant fut étendu sur un lit de peaux bien douillet, il lui fit avaler de fréquentes gorgées de cette infusion salutaire. Pendant ces préliminaires, l’interprète, secondant le zèle du docteur improvisé, fit chauffer des briques plates et minces qu’on enveloppa dans des couvertures de laine pour les appliquer sur le patient qui se tenait immobile, et se laissa soigner comme une poupée. A mesure que ces briques se
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refroidissaient, elles étaient continuellement remplacées avec soin. A la fin du jour, ce simple traitement avait opéré un prodige pour des imaginations arabes. Le malade, soulagé par des sueurs bien entretenues, passa une nuit calme dans un sommeil réparateur, et le lendemain il se releva, dispos et gaillard; il ne lui restait de sa courbature qu’une faiblesse générale, que la tranquillité et les aliments firent bientôt disparaître.
Le bruit de cette cure se répandit dans le camp, et la tente des prisonniers fut assiégée par une foule de gens qui voulaient se faire médicamenter à tort et à travers. Jean- Ferdinand, presque effrayé de son énorme clientèle, ne savait plus à qui répondre , lorsque tout à coup les chaouchs de Ben-Salem vinrent disperser, à grandes volées de bâton, consultants et spectateurs, et conduisirent M. le docteur et l’indispensable interprète en présence du chef.
— J’avais raison de penser, dit celui-ci à Ferdinand, que tu n’étais pas un homme ordinaire, malgré tes ruses pour me tromper. Tu exerçais parmi les Français l’art de guérir, et il parait que tu jouissais d’une grande réputation, puisqu’ils te faisaient voyager avec une nombreuse escorte. Un savant tel que toi mérite quelque considération, et je ne saurais rendre un meilleur service à notre glorieux émir Abd-el-Kader qu’en lui faisant hommage de ta personne. Sa santé délicate réclame des soins dont sa protection pour toi sera le prix. S’il est content de toi, quand nous prendrons aux Français un autre médecin, tu pourras espérer ta liberté. Des nouvelles récentes m’apprennent que notre chef suprême, occupé d’affaires plus graves, a remis à d’autres temps la conquête de Bougie. Son camp est établi du côté de Médéah;
douze cavaliers d’élite vont t’y conduire avec mon interprète. Mais, de peur qu’un parti de ta nation ne vous rencontre et ne cherche à te délivrer, mes serviteurs vont brûler tes vêtements d’Europe et te couvrir d’un bernous. Si l’un de vous cherche à fuir pendant ce trajet, on m’apportera vos deux têtes. Si tu es sage, tu te soumettras à la volonté de Dieu.
Et sans donner le temps de répondre, Ben-Salem fit un signe; les gardes emmenèrent les prisonniers pour exécuter les ordres du chef, et, quelques instants après, la petite troupe s’éloigna du camp et disparut dans les sentiers de la montagne. — Dieu seul, disait Ferdinand, sait quel sort nous est réservé! J’aimerais autant mourir que de voir se prolonger mon incertitude !
— Patience et courage I lui répondait l’interprète. Cette devise n’est pas neuve, mais elle me console toujours. Et puis savez-vous que peu de Français peuvent se vanter d’avoir vu de près le fameux adversaire de nos armées? Cela vaut bien un petit voyage, d’autant plus qu’on dit l’émir généreux et humain. A la garde de Dieu, mon brave ami ! Vous reverrez la France, allez, soyez-en sûr. et votre excellent père Josselin sera fier de vous. Il est capable de vous faire étudier la médecine de fond en comble ; et quelle concurrence ne feriez-vous pas alors aux docteurs de votre Bretagne, en écrivant sur vos cartes de visite : Jean-Ferdinand, ancien premier médecin d' \bdel-Kader, membre des facultés médicales du désert de Sahara, etc., etc.! Quel orgueil de pouvoir dire aux bonnes gens de votre village de Lambézellec : Tel jour, après telle victoire gagnée par nos drapeaux, le prince des Musulmans avait la migraine, et je lui administrai du (juin-
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LE CHEMIN 1)1! BONHEUR
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quina ! Tel jour, une colonie 'française surprit à table le célèbre émir; il n’eut que. le temps de renverser la marmite et de fuir, avec moi en croupe et une indigestion sur le cœur; et, après vingt heures de fuite à bride abattue devant nos braves généraux, j’eus l’insigne honneur de lui faire une tasse de camomille ! »
' Ces plaisanteries et bien d’autres dissipaient de temps en temps la tristesse de ce voyage forcé. Au bout d’une marche de treize jours, on arriva au camp de l’émir. La recommandation de Ben Salem valut aux deux prisonniers un accueil plus favorable que celui qu’ils attendaient. Jean-Ferdinand et son compagnon ne purent s’empêcher d’admirer cet homme extraordinaire qui tient les Arabes sous une sorte de fascination.
Abd-el-Kader était alors âgé d’environ trente-trois ans. Sa taille est médiocre ; il a peu d’embonpoint. Sa physionomie'douce, spirituelle et distinguée, ressemble assez au portrait qu’on nous fait traditionnellement de Jésus- Christ. Ses yeux sont fort beaux ; sa barbe est noire ; ses mains sont jolies et il en a un soin particulier ; il porte sa tête un peu penchée vers l’épaule gauche. Ses manières sont affectueuses et pleines de politesse et de dignité ; il se livre rarement à la colère, et sait toujours la réprimer; toute sa personne est séduisante, et il est difficile de le voir sans se sentir attiré vers lui. Toujours vêtu très-simplement, son costume est celui d’un pur Arabe, sans aucune espèce d’ornements; il n’emploie quelque luxe que pour ses armes et ses chevaux. Sa famille jouit, de temps immémorial, d’une haute vénération parmi les Arabes. Sa jeunesse aventureuse et plusieurs voyages en Orient ont reflété sur son front l’auréole d’une précoce
célébrité. Les légendes des marabouts algériens l’ont proclamé, de bonne heure, comme l’instrument prédestiné à la restauration du vieil empire arabe. Sa noblesse, disent les savants du pays, remonte jusqu’au prophète de l’Islam : car il est de la race des Hachems, qui se prétend issue de la famille du même nom, à laquelle appartenait Abdallah, père de Mohammed. Ces croyances expliquent le prestige qu’Àlxl-el-Kader exerce sur tous les Arabes ; mais quoi qu’il en soit de cette généalogie que l’on ne peut pas plus contester que prouver, le génie de ce personnage aura une grande place dans l’histoire, et le dernier mot de sa destinée se cache encore dans l’avenir.
Après le premier traité qu’il fit avec la France, enl834, il profita de nos relations pour s’instruire de nos formes politiques, et pour les appliquer à son empire naissant. C’est alors qu’il créa son infanterie régulière et ses cavaliers rouges qui, plus d’une fois, prouvèrent à nôs soldats que s’ils leur étaient inférieurs en tactique militaire, ils les égalaient en courage. Dans le but de hâter l’organisation de ses troupes, il prescrivit de cesser l’affreuse coutume d’égorger les prisonniers ; ceux qui tombaient entre les mains des chefs soumis à son autorité étaient envoyés à son quartier-général, et il les employait à montrer aux Arabes notre maniement des armes, et quelquesunes de nos manœuvres. Le besoin de bons instructeurs lui fit même souvent envoyer des émissaires dans les camps français, pour embaucher les soldats mécontents, et attirer à lui, par de magnifiques promesses, ceux qui connaissaient les métiers de forgerons, de fondeurs, et d’armuriers. A l’aide de ses troupes régulières, il leva des impôts sur les villes et les bourgades, et il se concilia
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l'affection et le dévouement de ses bataillons, en instituant pour eux une solde mensuelle, et des récompenses militaires. Avec les fonds de son trésor, il fit bâtir des magasins de vivres, des postes fortifiés, des poudrières, des arsenaux, et il fallut, plus tard, toute la persistance de nos armées, toute notre supériorité dans fart de la guerre, pour détruire un à un ses établissements, à la rupture de la paix.
Jean-Ferdinand n’eut pas à souffrir au camp d’Abdel-Kader. 11 suffisait qu’il fût sous la protection de l’émir, pour que personne n’osât le traiter en ennemi. Son temps se passait d’ailleurs d’une manière assez uniforme. Sa petite science médicale ne s’étendait pas assez loin pour guérir toutes les infirmités qui réclamaient ses soins ; car sous le climat d’Afrique se développent de bien cruelles maladies, dont les sources ignorées défient encore notre expérience. Mais quand ces cas se présentaient, Jean-Ferdinand avait recours au fatalisme arabe, et disait gravement, en levant les yeux au ciel : « Dieu l’a voulu! Dieu seul peut te délivrer de cette affliction. » Et le malheureux que frappait cette sentence se résignait à souffrir. Quand notre ami avait visité ses malades, il se retirait sous sa tente, voisine de celle de l’émir, et se livrait à l’étude de la langue arabe; l’interprète, après avoir été son aide médical, devenait son professeur. Abd-el-Kader aimait à s’entretenir souvent avec eux de la France; et lorsque Jean-Ferdinand fut, au bout de quelques mois, assez fort pour échanger quelques phrases de conversation, l’émir s’amusait naïvement de ses fautes de langage, et se prit à lui témoigner une bienveillance toute particulière. Notre jeune ami sut en profiter en ne
demandant jamais rien pour lui, mais tout ce qu’il pouvait obtenir en faveur des Français que le sort des armes faisait tomber entre les mains des Arabes. Bien des fois, lorsqu’on traînait aux pieds de l’émir des groupes de nos malheureux soldats blessés, couverts de sang et de boue, déchirés par les ronces des chemins ; lorsque de farouches cavaliers rouges, brandissant leurs cimeterres, demandaient à grands cris le signal d’horribles boucheries, Jean-Ferdinand se jetait à genoux devant Àbd-el-Ivader, et lui disait en arabe: « Grâce, grâce, pour mes frères de France ! si tu veux du sang, fais verser le mien! »> Et souvent, frappé d’admiration à la vue de ce généreux dévouement pour des compatriotes inconnus , F émir se levait, et tendant sa main au jeune apôtre de la clémence : « Allez, disait-il aux prisonniers ; retournez libres sous vos drapeaux, et souvenez-vous que la prière de Sidi-Ferdinaml a seule pu vous soustraire à la vengeance des Arabes. » Et ces infortunés, qui se croyaient à leur dernière heure, étaient reconduits sous escorte jusqu’en vue des avant-postes français. A leur retour, ils racontaient, tout émerveillés, la puissance d’un personnage nommé Sidi-Ferdinand, qui leur était apparu comme un ange libérateur, et qui semblait, disaient-ils, mener Abd-el-Kader par le bout du nez. On sut bientôt dans Alger et dans toute l’armée que la France était redevable à un de ses enfants du salut de bien des soldats. Les chefs purent supposer que c’était un déserteur qui voulait quelque jour rentrer en grâce. Les journaux d’Afrique en parlèrent comme d’une fable ; mais le fait étant parvenu par hasard, à Paris, jusqu’à l’oreille du duc d’Orléans : « Messieurs, dit ce prince à l’officier
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qui le racontait devant lui, un tel homme, s’il existe, a mieux mérité de la patrie qu’un général chargé de cent victoires. »
A la fin d’octobre 1839, Abd-el-Kader, qui n’avait pas renoncé à son projet d’expédition sur. Bougie, leva son camp, et se rapprocha de la chaîne de montagnes qui borde, à l’est d’Alger, la grande plaine de Métidjah. Ses émissaires parcouraient toutes les tribus kébaïles pour les rallier à sa cause, et le succès de ses intrigues pouvait rendre à la guerre sainte une nouvelle activité, et la rendre interminable, si notre adversaire en portait le foyer dans les régions presque inacessibles du Djerje- . rah. Le maréchal Yalée jugea nécessaire de nous assurer la possession d’une ligne de communication par terre, entre les provinces d’Alger et de Constantine, pour être à même de surveiller sans cesse les mouvements de l’émir, et d’intercepter le passage de ses partisans. Il ordonna, dans ce but, les préparatifs d’une expédition qui devait avoir pour objet la reconnaissance militaire du fameux défilé des Portes de Fer.
L’arrivée en Afrique de S. A. R. Mgr. le duc d’Orléans fit hâter cette entreprise, bien digne de séduire la brillante imagination du Prince Royal. En acceptant le commandement d’une division, il venait prouver encore une fois qu’après avoir pris part à de glorieux combats, il voulait aussi s’associer aux travaux utiles de l’armée, et que les maladies, si nombreuses cette année, ne l’éloignaient pas plus des rangs que les périls de la guerre. Après avoir visité notre conquête de Constantine, dont le gouvernement ne lui avait pas permis de partager les dangers, il se rendit, le 16 octobre, à Djimmilah, où se
trouvaient réunies les troupes qui devaient marcher sous ses ordres. Le camp de Djimmilah se trouvait établi au milieu des plus belles antiquités romaines qui aient résisté en Afrique à l’action des siècles. Un temple, un théâtre, deux mosaïques très-étendues attestent la grandeur de la ville dont les débris jonchent le sol. Mais l’attention du Prince Royal fut surtout fixée par un arc de triomphe admirablement conservé, d’une structure élégante et hardie, et dont les riches proportions sont relevées par une grande beauté de sculpture. Ce monument, presque entier encore, s’élève tout doré de ses tons rougeâtres dont le temps a coloré ses assises. Quelques pierres détachées gisent au pied de ses larges pilastres, mais si bien conservées, que la main d’un architecte retrouverait facilement la place que chacune d’elles doit reprendre. Le prince, à la vue de ce splendide monument des vieux âges, exprima le vœu que ses pierres, numérotées, fussent transportées en France, et vinssent, sous la direction d’un habile artiste, reproduire sur une des places de la capitale ce symbole éclatant de la grandeur romaine en Afrique. Selon le vœu de Son Altesse Royale, qui, en fait d’œuvres d’art, était un juge du goût le plus exquis, une simple inscription, gravée au faite du monument, I’Armée d’Afrique a la France, rappellerait à la pensée de tous le sang versé par nos soldats, leurs travaux, leurs souffrances pour conquérir ces vastes contrées à la civilisation moderne. L’aspect de ce glorieux arc de triomphe, les souvenirs qu’il réveillerait parmi nous des splendides fondations des Romains, feraient songer au pénible contraste que présentent nos établissements provisoires, où le soldat trouvç à
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peine un abri, où les privations l’exténuent; et sans nul doute, la France voudrait aussi que rien ne manquât à ceux de ses enfants qu’elle envoie remplir la noble et pénible tâche de la conquête d’Afrique. Le gouvernement a donné pour la translation des ruines de Djimmilah, des instructions qui ne sont pas encore exécutées.
Le 25 octobre, à 8 heures du matin, l’armée des Portes de Fer, composée des divisions d’Orléans et Galbois, se mit en route sans connaître la direction de ses manœuvres. Il importait d’assurer par une marche rapide le succès de notre audacieux projet. Le Prince Royal, dont les soins actifs avaient tout prévu pour alléger sa division, arriva, le 27, à 6 heures du matin, dans une plaine mamelonnée que voilaient d’épais brouillards. Sur un avis parvenu au maréchal Valée, qu’Ümar, lieutenant d’Abd-el-Kader, cherchait à gagner les Portes de Fer, la cavalerie fut détachée à sa poursuite, et ne put l’atteindre. On apprit bientôt que, n’osant se risquer dans les gorges du Biban, il avait gagné, à marches forcées, la limite du désert. L’armée fit halte sur un des plateaux du Djebel -Dahr-el-Hamar, où se termine la plaine, et où quelques sources jaillissent des plis de la montagne. De l’un de ces sommets, l’on commence à voir s’échelonner les chaînes imposantes et les vallées multipliées, au milieu desquelles nous devions aller chercher les Portes de Fer. Un vieux spahis, qui, dix ans auparavant, s’était rendu d’Alger à Constantine, et qui marchait en tête de la colonne, chercha même à faire distinguer deux mamelons lointains, entre lesquels, disait-il, était le passage tant désiré. Il fallait tâcher de gagner le plus de terrain possible. Le Prince Royal forma une avant-garde -
qu’il composa du 2e léger et de deux cent cinquante chasseurs ou spahis, avec deux obusiers; puis, laissant le reste de la division sous le commandement du colonel Guesviller, il poussa en avant.
L’imagination des troupes s’exaltait; le nom mystérieux des Portes de Fer était dans toutes les bouches. Plus de fatigues pour ces braves Français qui ont si vivement l’intelligence des grandes choses ; et les esprits les plus réfléchis, ceux qui jugent la témérité de l’entreprise, les obstacles qui la menacent, la faiblesse de la colonne destinée à l’accomplir, la saison pluvieuse qui peut la rendre impossible , et les dangers de la retraite , personne ne peut se soustraire à l’enthousiasme qui s’est emparé du corps d’armée : chacun cherche à trouver d’heureux présages dans les incidents les plus imprévus de cette campagne aventureuse.
Après avoir descendu le versant du Dahr-el-Hamar et franchi une petite plaine, la colonne du prince arriva dans une région d’un aspect nouveau. Au lieu des terrains âpres et mamelonnés qu’elle parcourait depuis longtemps , se déroulait une vallée plantureuse entre deux chaînes de montagnes couvertes de pins, de mélèzes, d’oliviers, de genévriers de plus de cinquante pieds de haut , qui rappelaient les sites pittoresques des Alpes et des Pyrénées. En avant, et sur le flanc de sa ligne de direction , s’étendaient quatre grands villages kehaïles dont les maisons de pierre, couvertes en tuiles, offraient l’aspect des riantes bastides de la fertile Provence. Dans chaque pli du terrain , des bouquets d’oliviers, de citronniers, d’orangers, annonçaient une culture perfectionnée. Sur les plateaux inférieurs paissaient d’immenses
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troupeaux, et pas un coup de fusil ne vint signaler la moindre inquiétude de la part des nombreux habitants de cette riche vallée. L’armée atteignit enfin le lit de la rivière des Beni-bou-Ketheun qu’il faut suivre pour arriver aux Portes de Fer. Les difficultés de ce passage sont inouïes; le chemin, .dont la largeur n’est que de quelques pieds, est contourné par des ravins profonds. L’avantgarde arriva à six heures du soir sur un plateau nommé Sidi-Hasdan, qui commande le cours de la rivière. Il était impossible d’aller plus loin , et toutes les dispositions furent prises pour y camper. A dix heures seulement l’arrière-garde s’y trouva rendue, après d’extrêmes fatigues. Un trajet de plus de vingt lieues se trouvait ainsi franchi en deux marches, et l’expédition touchait presque aux Portes de Fer. Des feux brillants de mélèzes s’élancaient de tous les points des bivouacs, et les chants des soldats se mêlaient à leur pétillement. Jamais les armées turques n’avaient osé s’arrêter sur cette roule périlleuse. On eut d’abord à souffrir du manque d’eau, car la rivière des Beni-bou-Ketheun coule sur des marnes bleues qui produisent une grande quantité de' sulfate de magnésie, dont la dissolution prête à ses flots une saveur amère. Mais cette privation fut bientôt compensée par l’empressement des Arabes du voisinage, accourus en foule au camp français, chargés de lait, de raisins, d’oranges, qu’on leur paya généreusement. Deux de leurs chefs, qui prenaient le titre de gardiens des Portes de Fer, s’offrirent d’eux-mêmes pour guider le Prince Royal au but de son voyage.
Le lendemain, 28 octobre, une pluie battante avait retardé jusqu’à dix heures du matin la marche de la colonne
française. Elle cheminait depuis une heure, tantôt dans le lit du torrent, tantôt sur l’une ou l’autre de ses rives , ayant en tête les deux chefs arabes, lorsque la vallée, encore assez large jusque-là, se rétrécit tout à coup, en plongeant dans une coupure flanquée d’immenses murailles de granit, dont les crêtes, pressées les unes contre les autres, découpaient sur le ciel des silhouettes fantastiques. Il fallut gravir un sentier presque à pic sur la rive gauche du torrent ; et , après un circuit de montées et de descentes pénibles, oh les sapeurs durent travailler avec effort pour ouvrir un passage aux mulets, la colonne se trouva encaissée au milieu de cette gigantesque formation de roches escarpées, qu’elle avait admirées devant elle quelques heures auparavant. Ces masses calcaires, de huit à neuf cents pieds de hauteur, se succédaient, séparées par des intervalles de quarante à cent pieds qu’avaient occupés des parties friables détruites par le temps, et allaient s’appuyer à des sommets qu’elles brisent en ressauts infranchissables. Une dernière descente, 'qui semblait fuir dans un gouffre, conduisit le prince au milieu du site le plus sauvage ; et après avoir marché, pendant près de dix minutes, à travers des rochers amoncelés comme les ruines d’un monde, l’dvant-garde arriva dans une espèce d’entonnoir, où il eût été facile de la fusiller à bout portant, du haut de ces espèces de remparts, sans qu’il fût possible de riposter. — Là se trouve la première porte des Biban, tranchée large de huit pieds, pratiquée perpendiculairement dans une de ces grandes murailles, rouges dans le haut et grises dans le bas. Des ruelles latérales, formées par la destruction des parties marneuses, se succèdent jusqu’à la seconde porte, où un
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mulet chargé peut à peine passer. La troisième est à quinze pas plus loin, en tournant à droite. La quatrième, plus large que les précédentes, s’ouvre à cinquante pas de la troisième; puis le défdé, toujours profond, s’élargit un peu, et ne se prolonge guère au delà de trois cents pas.
C’est en se précipitant du haut en bas de ces masses calcaires que les eaux torrentielles ont creusé, à la longue, ces déchirements étroits auxquels leur étrange aspect , dont aucune description ne saurait rendre le grandiose , a si justement mérité le nom de Portes de Fer. Au sortir de ce sombre défilé où le Prince Royal avait voulu s’engager le premier, un radieux soleil éclaira tout à coup une belle vallée. Le duc d’Orléans avait ordonné à l’avant-garde d’occuper immédiatement les crêtes qui dominent la sortie du défilé. Cette manœuvre, en protégeant le passage de la division et du convoi, mettait en mesure de déjouer une attaque; mais quatre coups de fusil, tirés au loin par des maraudeurs arabes, et qui n’atteignirent personne , vinrent seuls protester contre le succès merveilleux qui couronnait l’expédition. La division employa trois heures au passage des Portes ; puis une nouvelle halte eut lieu dans la vallée, sous un ciel de feu. Les baïonnettes françaises couvraient les hauteurs voisines; un orage, éclatant au loin sur la droite, mêlait ses grondements lugubres aux joyeuses fanfares de la musique militaire ; officiers et soldats se livraient à leur enthousiasme. Ces Thermopvles africaines, où cent hommes arrêteraient une armée , et qu’avaient protégées , contre les conquérants de tousles âges, les superstitieuses croyances des indigènes qui n’en approchaient eux-mêmes qu’avec frayeur : une poignée de braves les avait fran-
chies ! Elle avait fait sa première halte au fond de ces puits de granit réputés sans issue, et dans lesquels trois heures de forte pluie, disaient les guides arabes, pouvaient amonceler trente pieds d’eau! Quand le drapeau de cette troupe héroïque reparut flottant sur les crêtes opposées, des nuages plombés se roulaient dans les cieux, et les échos de la foudre ressemblèrent à la plainte des génies de ce désert, troublés dans leur antique repos. Mais l’œuvre était accomplie, le charme était brisé, et chaque soldat, fier de son jeune général, venait jeter aux pieds du prince un rameau détaché des palmiers séculaires des Biban.
Pendant cette halte, quelques cavaliers, qui s’étaient avancés en éclaireurs, pour sonder un petit bois d’oliviers éloigné de quelques cents pas, en virent sortir un individu couvert d’un bernous en haillons, et qui se mit à courir de leur côté, en leur tendant les bras avec des cris de joie. Arrêté sur-le-champ par les soldats surpris de trouver en pareil lieu un Arabe parlant français, il fut conduit au centre de la division , près d’un petit monticule où le prince était debout au milieu de son état-major. En apprenant de ses gardiens qu’il allait paraître devant le duc d’Orléans, le prisonnier tomba à genoux en s’écriant : — Merci , mon Dieu I merci ! tous mes maux sont finis ! Ou est-il? Ab ! monlrez-le-moi de loin, pour que je le salue de mes vœux, car je sens mes dernières forces près de m’abandonner !
— Allons , marche ! lui dirent les soldats en le poussant à coups de plat de sabre. On saura tout à l’heure le nom de ton régiment ; ainsi ne fais pas le malin , car il pourra t’en cuire d’avoir pris congé sans feuille de route, pour t’engager chez les Bédouins.
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Mais, comme on l’entraînait avec violence, un voltigeur du 2e léger, attiré par ce spectacle, le reconnut et se jeta dans ses bras. — Que faites-vous ? dit-il à ses camarades; vous n’avez donc jamais entendu parler de Sidi-Ferdinand , à qui tant de soldats sont redevables d’avoir encore leur tête à poste fixe? A bas les sabres ! c’est en triomphe qu’il faut rapporter à Alger le sauveur de nos frères d’armes !...
Comme il achevait ces mots, sans qu’on eût pu arracher le prisonnier de ses bras, l’escorte arriva devant le prince. Un aide de camp sortit du groupe de l’état-major pour savoir ce qui se passait.
— Mon colonel, s’écria dê nouveau le voltigeur, c’est l’armée des Biban qui a l’honneur de présenter — à Ferdinand, le bien-aimé des braves — le fameux Sidi-Ferdinand, dont nous parlons tous depuis six mois, et qui devait être au moins le premier marabout d’Abd-el-Kader, puisque c’est à ses prières que plus de soixante troupiers d’élite, sans me compter, doivent successivement l’agrément de répondre à l’appel!
Jean-Ferdinand, car c’était bien lui, pleurait de bonheur. La foule des curieux se pressait en demi-cercle autour de lui ; les plus avides de le voir avaient grimpé sur les épaules de leurs chefs de file.
A la voix du voltigeur, le Prince Royal s’était approché. Tout ce qui portait le sceau d’une belle action faisait vibrer son cœur. Toute son âme semblait passer dans ses regards.
— Jeune homme, dit son Altesse Royale à Ferdinand, est-ce bien vous qui méritez l’honorable témoignage que je viens d’entendre?
— Pardon, excuse, raonseignenr ! interrompit le soldat du 2e léger, en portant la main à son képi. J’en réponds corps pour corps, et j’irais, si vous l’ordonniez, en chercher le certificat au fin fond du désert.
— C’est bien , mon brave, reprit le prince en souriant. Je sais de quoi tu es capable; mais fais-moi le plaisir d’attendre que je t’interroge.
— Mon général, ce n’était pas pour vous offenser, mais suffit : on comprend le mot d’ordre. François Paquot, voltigeur du 2e, est toujours mobilisé pour aller en avant; — du moment que son prince le met d’arrièregarde, il y restera de pied ferme.
— Votre conduite, continua le duc d’Orléans en se tournant de nouveau vers notre ami , ne sera pas sans récompense. Mais répondez avec franchise. Appartenezvous à l’armée? seriez -vous déserteur? Parlez sans crainte, je vous fais grâce.
Encouragé par celte expression de bonté qui conciliait tous les cœurs au duc d’Orléans, Jean-Ferdinand raconta en peu de mots toute l’histoire de son passé, jusqu’à sa fuite du camp d’Abd-el-Kader.
A deux journées de marche des Portes de Fer, des espions étaient venus informer l’émir du voisinage de la colonne française. Ferdinand avait caché sa joie et ses espérances ; et la nuit suivante, pendant que les Arabes se livraient au repos, il avait profité de l’espèce de liberté dont on le laissait jouir, pour franchir les avantpostes* Connaissant un peu la langue du pays, il avait répondu aux sentinelles que l’émir l’envoyait en mission secrète auprès de Ben-Salem. Cette ruse favorisait sa fuite, et lui assurait quelques heures d’avance pour échap-
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per aux poursuites. Pendant toute la nuit, il avait marché avec rapidité, tantôt suivant les chemins battus, tantôt s’en écartant pour éviter de fâcheuses rencontres. Au point du jour, il entend derrière lui la course de plusieurs chevaux lancés à toute bride. Bientôt le bruit se rapproche, et, sur un sentier tortueux, entrecoupé de broussailles , le malheureux fugitif distingue les blancs bernous d’une troupe de cavaliers arabes. Nul doute que ces émissaires ne soient sur ses traces ! Ferdinand presse sa course pour chercher un abri qui le cache à leprs yeux. Mais, hélas! à peine a-t-il fait quelques pas, qu’au delà du fourré s’ouvre une petite plaine entièrement nue. Des cris farouches, poussés derrière lui , l’avertissent en môme temps qu’il est découvert. La mort l’environne, le presse de toute part ; mais cet instinct de conservation que Dieu a mis en nous, et qui opère quelquefois des prodiges à l’heure d’un péril inévitable, vient au secours du héros de cette aventure. A sa droite, quelques platanes d’une végétation vigoureuse penchent leur épaisse ramure sur un ravin solitaire , au fond duquel se précipite en nappe d’écume l’eau d’une bruyante cascade. Sans calculer les chances de sa chute, il s’élance d’un bond rapide à travers les feuillages, et plonge d’une hauteur de vingt pieds dans le lit du torrent. Dieu seul qui veille sur lui a permis qu’il ne fut point brisé ; il lutte de toutes ses forces contre la violence du courant, et parvient à se cramponner à des racines pendantes qui le soutiennent entre l’abime creusé sous ses pieds et la nappe blanchissante qui tombe devant lui, comme un rideau, en l’inondant de douches glacées. C’est dans cette affreuse position qu’il attend sa destinée. Les cavaliers arabes
l’ont vu disparaître ; ils se dispersent sur les bords du torrent et y déchargent leurs longs fusils ; puis, après une recherche minutieuse parmi les buissons d’alentour , convaincus de l’inutilité d’une plus longue recherche, ils pensent que le fugitif a péri dans sa chute, et que les flots fougueux ont entraîné son cadavre. Ils remontent à cheval et retournent lentement sur leurs pas. Mais Ferdinand craint encore qu’ils ne se soient embusqués, à tout hasard, sur la seule route par où sa fuite soit possible, et qu’il lui faudra regagner. Trois mortelles heures s’écoulent dans les tortures de la crainte; il ose enfin se risquer hors de son humide asile, observe avec précaution , prête l’oreille aux moindres frémissements des broussailles , et se glisse comme un serpent entre la mousse et les hautes herbes qui tapissent les flancs des ravins. Le voilà sur la crête; il reprend sa course avec une ardeur que soutiennent l’amour de la vie et l’espoir de voir couronner tant d’eflorts, tant de persévérance, par la rencontre des Français. Quelques olives sauvages, des glands de chêne forment son unique nourriture ; ses pieds, ses mains, son visage, sont déchirés par les ronces, et l’unique vêtement qui cachait sa misère traîne autour de lui par lambeaux. C’est ainsi qu’après une marche de trente lieues, à travers des forêts, des rochers, des précipices, il était arrivé, sans le savoir, dans la vallée où débouchent, du côté d’Alger, les défilés des Biban. L’écho lointain des trompettes françaises avait été pour lui l’annonce du salut et de la délivrance
— Votre Altesse Royale sait le reste, dit-il en achevant son récit que le prince avait écouté avec une attention bienveillante. Je suis trop heureux du beau jour que
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Dieu m’accorde, pour en ternir l’éclat par un mensonge; et le capitaine Josselin, qui m’a élevé et qui m’attend à Lambezellec, peut attester, sur l’honneur sans tache du pavillon de sa frégate, que si j’eusse été soldat, nul ne m’eût vu trahir mon drapeau! Dieu a voulu que je connusse la souffrance et l’esclavage ; je bénis ses décrets, puisqu’ils furent un moyen de salut pour des infortunés qui ne me doivent rien. Ma récompense est ici, Monseigneur, puisque avant de revoir Alger je serai témoin d’une victoire. Ben -Salem est aux environs, Abd-el- Kader manœuvre pour vous surprendre ; mais la fortune de la France brille partout où vous êtes !
— Noble jeune homme, s’écria le prince, l’armée d’Afrique reconnaissante vous doit un souvenir; et c’est moi qui acquitte sa dette. Recevez de mes mains ce signe de l’honneur ; que l’étoile des braves soit le prix du sang précieux que vous avez conservé à la patrie. Le soldat du dévouement vaut à mes yeux celui qui gagne une bataille !
De vives acclamations couvrirent, à ces mots, la voix du duc d’Orléans, pendant qu’il attachait sa croix sur les haillons de Jean-Ferdinand.
— Mon Dieu, balbutiait notre ami, c’est trop de bonheur ! Le capitaine Josselin m’avait dit, en me donnant votre nom : Qui sait si ce fils de France ne te rencontrera pas un jour sur le chemin de ses destinées, et si sa main royale ne pressera pas celle du pauvre orphelin !...
— Orphelin! vous ne l’êtes plus! dans mes bras, sur mon cœur ! Tous les braves sont mes frères d’affection ; et notre glorieuse patrie n’est qu’une grande famille, où il y a place pour tous !
Jean-Ferdinand fléchit le genou, en arrosant de ses larmes la main que le prince attendri ne retirait pas. Objet des soins les plus empressés, il reçut des vêtements, et on le fit monter sur un cheval ; mais il ne voulut pas se séparer du vieux bernous sur lequel brillait sa croix. — «C’est mon manteau d’honneur, disait-il; et quand je mourrai je veux qu’il soit mon linceul ! »
A quatre heures du soir, la division d’Orléans se remit en marche. Elle descendit, le lendemain, vers la fertile plaine de Hamza et franchit, le jour suivant, le défilé de Dahr-el-Abagal, sans rencontrer d’ennemis. Mais à sa sortie de ces gorges profondes, des cavaliers arabes ne tardèrent pas à se montrer sur les derrières et sur les crêtes voisines. Des coups de fusil commencèrent à partir de ces divers groupes ; on reconnaissait les bernous écarlates des cavaliers de Ben-Salem, et il devenait évident que l’expédition des Portes de Fer ne se terminerait pas sans combat. A un signal donné par le prince, une nuée de tirailleurs s’étendit au-devant de l’ennemi ; l’infanterie marcha de front pour les soutenir, et la cavalerie s’élança pour tourner la position des Arabes par la droite et par la gauche. Cette manœuvre, exécutée avec autant de précision que de rapidité, culbuta les rassemblements épars sur les crêtes. Le duc d’Orléans dirigeait * lui-même les tirailleurs au milieu d’une grêle de balles qui pleuvait de toute part. Quelques décharges d’obusier achevèrent la déroute des assaillants. Mais si leur audace était ralentie, ils devaient se rallier une seconde fois pour disputer au vainqueur les passages périlleux du mont Hammal. Le prince conduisait l’avant-garde, lorsqu’il apprit que la fusillade recommençait à la queue de
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la colonne. Il s’y porte au galop, en traversant des sentiers affreux, prend avec lui deux compagnies du 17e léger, fait sonner la charge, et fond sur l’ennemi. Jean- Ferdinand, qui le suivait de près, reçut un coup de feu qui brisa sa croix par la moitié : — Monseigneur, elle en
vaut deux! s’écria-t-il en sautant à bas de cheval
pour en recueillir les fragments au milieu de la mêlée.
Cette fois encore, les Arabes, promptement dégoûtés de la soupe au fer qu’on venait de leur tremper, comme disaient les soldats, plongèrent pêle-mêle dans les ravins, pour échapper à la mitraille et aux baïonnettes. La division reprit sa route, et ne fut plus inquiétée. Le même soir, elle bivouaquait sous le canon du Fondouk, et le lendemain, 2 novembre, elle faisait sa dernière halte à la Maison-Carrée, où le prince lui adressa de touchants adieux. — Messieurs, dit- il aux officiers en finissant son allocution, dans les pays que nous avons traversés ensemble, je ne me suis pas cru absent de la France, car la patrie est pour moi partout où il y a un camp français. Je ne me suis pas cru éloigné de ma famille, car j’en ai trouvé une au milieu de vous, et parmi les soldats, dont j’ai admiré la persévérance dans les fatigues, la résignation dans les souffrances, le courage dans le combat. Si de nouvelles circonstances me ramenaient en Afrique, je n’y trouverais peut-être que de nouveaux régiments, auxquels vous avez montré l’exemple; mais partout où le service de la France vous appellera, vous me verrez accourir avec vous ; et là où sera votre drapeau, là sera toujours ma pensée !
Une marche triomphale termina cette journée. Le Prince Royal rentra dans Alger au milieu d’une foule
innombrable d’Européens et d’indigènes, qui faisaient retentir les airs d’unanimes acclamations. Il faut avoir approché le duc d’Orléans, pour comprendre l’enthousiasme qu’excitait dans l’armée chaque parole sortie de ce noble cœur. Les braves, qui les recueillaient pouvaient-ils prévoir qu’ils porteraient bientôt le deuil du jeune héros en qui s’alliaient tant de vertus populaires à de si hautes espérances !
Quelques jours plus tard, Jean-Ferdinand quittait l’Afrique. Il emportait un glorieux souvenir; il allait chercher le bonheur.
Comblé des bienfaits de son auguste protecteur, il était assez riche pour voyager en poste, et payait doubles guides pour arriver plus vite en Bretagne. Mais quand la voiture fut près d’entrer dans Brest, son cœur battait si fort, qu’il ne put se résoudre à descendre dans un hôtel, avant de s’acheminer vers la petite maison de Lambezellec, où son père adoptif l'attendait depuis une année. Il mit pied à terre, et gagna, entre les émotions d’une crainte vague et les frémissements de l’espérance, la petjte route de traverse qui conduisait au village. L’absence de toutes nouvelles, car il n’avait point retrouvé de lettres à Alger, lui causait de cruelles inquiétudes.
Bientôt il aperçut la maison du capitaine, sa frégate de pierre , immobile dans une éclaircie de grands arbres.
Il double le pas, il arrive, il frappe. On ouvre.
Mais une servante inconnue parait au seuil du logis, et aux questions du voyageur une seule réponse est faite : — Je ne sais pas !
— Quoi ! vous ne savez pas que le capitaine Josselin demeure ici depuis des années?
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— S’il y demeurait, il n’y est plus. Les maîtres que je sers ont eu ici d’autres domestiques avant moi, et je ne connais personne du nom de Josselin.
Et comme Ferdinand voulait insister, la servante lui jeta un dernier : a Je ne sais pas; » lui tourna le dos, et ferma la porte.
Notre pauvre ami, resté seul, sentit son cœur douloureusement blessé. Il se laissa tomber sur un banc de pierre, et passa plus d’une heure, abîmé dans les plus sombres réflexions. Au moment de toucher à la seule félicité qu’il eût jamais rêvée, le malheur se plaçait encore entre lui et l’avenir; et quel malheur! Il n’osait y croire ! le doute l’accablait ; la réalité l’eût tué.
Jusqu’à la chute du jour, personne de la maison n’entra ou ne sortit. La nuit semait ses premières ombres; la solitude était morne et glacée. Jean-Ferdinand se leva en chancelant, le regard obscurci par les larmes, le front brûlant de fièvre, et sans avoir le courage ou la pensée de chercher aux environs quelques renseignements, il retourna lentement sur ses pas, et alla se loger dans une petite auberge du faubourg, où il passa toute la nuit dans les larmes. — Si le capitaine n’est pas mort, se disait-il, il m’a donc oublié; car s’il avait seulement espéré mon retour, il ne serait point parti sans laisser pour moi l’indication du lieu de sa retraite !
Le lendemain, de bonne heure, il se rendit, tout tremblant, chez le banquier qui payait les revenus de M. Josselin.
A sa grande surprise, M. Plélan, c’était le nom de ce digne homme, le reçut à bras ouverts et avec un visage joyeux.
— Ah ! s’écria Ferdinand, qyelle nouvelle allez-vous m’annoncer?
— Tout va pour le mieux, quant à présent, répondit le banquier. Vous ne vous attendiez pas à trouver du changement ; mais rassurez-vous, et soyez le bienvenu. Les journaux d’Alger nous avaient appris dans le temps une partie de vos malheurs, et le digne capitaine Josselin en a été, pour sa part, profondément affecté. Ce vieil ami, accablé de souffrances par suite de ses anciennes blessures, a réalisé sa petite fortune, et s’est décidé, sur les instances des médecins, à aller s’établir à la Martinique. Le climat chaud des Antilles lui sera plus favorable que les brumes de la Bretagne. Mais, en partant, il ne vous a pas oublié, et dans l’espoir que vous pourriez revenir quelque jour, il a laissé entre mes mains une somme de trente mille francs, qu’il destine à vous créer un établissement, en quelque lieu qu’il vous plaise de vous fixer.
A ces paroles, Jean-Ferdinand restait anéanti ; le chagrin lui ôtait la parole.
— Calmez-vous, mon bon ami, reprit affectueusement le banquier ; l’absence du capitaine ne sera pas éternelle. Ce que vous avez de mieux à faire aujourd’hui pour justifier les bonnes dispositions de votre protecteur, c’est de chercher à utiliser votre savoir, et j’ai déjà pensé à vous en préparer les moyens. Vous arrivez même fort à propos, car l’occasion se présente d’accepter un emploi aussi avantageux qu’honorable. Quand vous serez complètement installé, et que vous aurez rendu des services, vous pourrez obtenir un congé et faire un voyage de deux ou trois mois, pour aller visiter ce digne M. Josselin. Mais, pour le moment, nos colonies sont encombrées de gens
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de toute profession qui vont y chercher fortune, et vous ne trouveriez pas à vous caser convenablement. Ce cher capitaine pensera peut-être à vous ménager, un jour ou l’autre, quelques chances d’établissement. Mais, jusquelà, son intention formelle, je dois vous en prévenir, est que vous restiez en France, et que vous vouliez bien suivre les conseils que je vous donnerai en son nom.
— Je resterai, murmura Jean-Ferdinand d’une voix étouffée par les sanglots.
— Fort bien. J’aime à vous voir toujours docile, même de loin, aux volontés de votre père adoptif. Maintenant, voici ce que je vous propose. M. de Lézerec, riche manufacturier des environs de Morlaix, est un de mes amis particuliers et de mes plus anciens clients. Il m’a chargé dernièrement de lui trouver un intendant, pour mettre en valeur un nouveau terrain qu’il vient d’acheter, et sur lequel il a le projet de faire construire des usines. Vous seriez très-capable de surveiller, d’après ses plans, la direction des travaux de toute espèce nécessaires à sa grande entreprise. Je vous engage, de la part de M. Josselin, à profiter de cette place qui me semble vous convenir à tous égards. Nous allons, de ce pas, rendre visite à votre futur patron , qui se trouve justement à Brest pour quelques jours.
Jean-Ferdinand se laissa conduire. M. de Lézerec l’accueillit avec bienveillance : — Les recommandations de MM. Josselin etPlélan sont, lui dit-il, les meilleurs garanties que vous puissiez m’offrir. Je vous donne, dès ce moment, toute ma confiance. Vous serez chargé du maniement des fonds que je consacre à mon exploitation, dont voici les plans et les devis arrêtés entre moi et mes
architectes. Tous les six mois, vous rendrez vos comptes à S! . Plélan, mon banquier ; et je vous attribue, dès aujourd’hui, un traitement de mille écus par an, qui augmentera en proportion de votre activité et de vos services.
Jean-Ferdinand voulut objecter son inexpérience. Sa modestie fit plaisir, mais ne fut pas écoutée : — Avec votre intelligence, qui n’est pas ordinaire, avec de l’ordre et du travail , on vient à bout de tout , lui répliqua en souriant le manufacturier.
le contrat fut dressé le même jour; les obligations et les droits du nouvel intendant y furent stipulés avec soin.
— Tout marchera sous votre conduite, tout le monde vous sera soumis sans contrôle, ajouta M . de Lézerec. Je n’ai qu’une dernière recommandation à vous faire : c’est d’avoir les plus grands soins et les plus grands égards pour la veuve respectable d’un ancien caissier qui s’est dévoué jusqu’à sa mort aux intérêts de mamaison. Je lui ai faitune petite pension, réversible sur la tête de sa fille, et je l’ai installée dans mon domaine de Douarnez. Vous habiterez donc sous le même toit avec madame Bertin. Elle sera pour vous comme une mère, et je désire que vous la traitiez ainsi.
Jean-Ferdinand promit tout avec l’effusion d’une sincère gratitude, et partit le surlendemain pour sa destination.
La petite maison de Douarnez était simple, mais commode. Elle s’élevait, au milieu d’un verger, sur une colline dont la pente adoucie descendait au hameau voisin, séparé par une petite rivière. Madame Bertin était à la tête d’un ménage modeste, où tout respirait l’aisance. La chambre de Jean-Ferdinand avait été préparée par
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ses soins ; rien n’y manquait : bibliothèque garnie de bons livres, meubles confortables, et terrasse ornée de fleurs d’hiver, que soignait, soir et matin, sa fille Cécile, gracieuse et candide enfant de seize ans.
Madame Bertin était une femme vive et sérieuse tout à la fois, de quarante et quelques années, d’un abord sympathique et bienveillant. Son visage pâle et son regard mélancolique annonçaient qu’elle avait souffert , mais quelle était résignée. Jean -Ferdinand se trouva bientôt, auprès d’elle, aussi heureux, aussi à l’aise que s’il la connaissait depuis longtemps. Elle lui fit, à son arrivée, les honneurs du logis, lui montra la maison et ses dépendances, et l’initia aux travaux qui devaient l’occuper.
— Cette femme est admirablement bonne, se dit Jean- Ferdinand ; je ne comprends pas l’insistance de M. de Lézerec à me recommander d’avoir pour elle toutes les prévenances que lui assure déjà mon affection naissante.
Il témoignait à madame Bertin un respect filial. Ses devoirs nombreux ne lui permettaient guère, chaque jour, de la voir qu’aux heures des repas. Mais il passait auprès d’elle et de Cécile de charmantes soirées intimes.
Il ne tarda pas à écrire à M . Plélan pour lui adresser les remercîments les plus vifs. — Je ne souhaite pas pour toute ma vie, lui disait-il, un sort plus agréable ; et si j’avais le bonheur de revoir auprès de moi mon père adoptif, tous mes vœux seraient à jamais comblés ! Les gens de ces campagnes sont bien sauvages ; mais j’espère les adoucir par le travail , et en faire peu à peu de bons voisins. M. dé Lézerec ne blâmera point, sans doute, les efforts que je tenterai dans ce but.
Cependant les travaux du domaine de Douarnez a van-
çaient avec une rapidité qui faisait honneur au zèle et à la capacité du jeune intendant. Madame Berlin, s’associant de grand cœur à tout le bien qu’il voulait faire, avait ouvert une école gratuite pour les petites filles du hameau voisin, et Jean -Ferdinand passait les soirées d’été à instruire les jeunes garçons. Dans ses autres moments de loisir, il se livrait à des études sérieuses ; mais rien ne parvenait à diminuer le sentiment qui l’entraînait sans cesse vers la jeune personne qui lui offrait un si touchant modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus de famille.
Un matin, dès l’aurore, arriva de Brest un message pressé, de la part de M. Plélan.
Jean-Ferdinand ouvrit la lettre avec empressement, et pâlit. Puis, il courut s’enfermer dans sa chambre, et ne parut pas au déjeuner de famille.
Madame Bertin, fort inquiète, vint s’informer s’il était malade.
— Madame, lui dit Jean-Ferdinand d’une voix altérée,
je pars dans deux heures! Je serai bientôt remplacé ici. Je désire que vous vouliez bien me garder un affectueux souvenir. Pardonnez-moi de ne pouvoir m’expliquer davantage
— Quoi! vous nous quittez!... Et pour toujours!
Jean-Ferdinand n’eut pas la force de répondre.
La bonne dame, stupéfaite de cette catastrophe si inattendue, s’éloigna toute en larmes.
M. Plélan venait d’envoyer en communication à Jean- Ferdinand une lettre, venue, disait-il, de la Martinique, dans s©n paquet de correspondance. Cette lettre annonçait que le capitaine Josselin avait été ruiné par la faillite
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soudaine d’une maison de commerce qui faisait valoir ses fonds. Réduit par cette perte à la plus grande gène, il voulait revenir en France, et priait son ami de lui faire passer l’argent nécessaire pour ce voyage. Il le chargeai! aussi de l’informer du sort de l’enfant qu’il avait élevé, et de lui faire savoir, en quelque lieu qu’il fût, qu’il n’avait, à son tour, d’autre refuge que dans son dévouement.
D’après cette lettre, M. Plélan demandait à Jean de lui faire connaître immédiatement ses intentions, et s’il l’autorisait à envoyer à M. Josselin, sur les trente mille francs dont il avait l’acte de donation , la somme nécessaire au retour du capitaine.
— Vous pouvez, au reste, mon cher monsieur, ajoutait le banquier, rester sans inquiétude sur le sort du capitaine Josselin. Sans rien toucher au petit pécule qu’il vous avait laissé, et dont vous pouvez avoir besoin , je suis assez riche pour rendre à mon vieil ami le service qu’il réclame. Notre brave capitaine s’entendait mieux à battre les Anglais qu’à faire des spéculations. Vous avez d’ailleurs des engagements à remplir envers M. de Lézerec, qui ne vous permettent guère de vous déranger, et votre patron peut seul, dans tous les cas, vous délier de vos obligations. Il suffirait donc, si vous le jugez convenable, de m’envoyer un mandat de la somme que je pourrais expédier, de votre part, à M. Josselin.
Le même soir, Jean-Ferdinand se trouvait dans le cabinet de M. Plélan.
— Monsieur, lui dit-il, je suis le débiteur du capitaine Josselin ; car il m’a fait ce que je suis. Je vais uioi-mème aller le chercher. J’irais au bout du monde, s’il le fallait.
— Mon cher monsieur, lui dit le banquier, j’ai voulu
vous éprouver, et je m'en félicite ; vous êtes un brave et loyal jeune homme! mais il ne faut rien faire sans réflexions. Je vous parle ici comme vous parlerait le capitaine. Il est inutile que vous tentiez un voyage de dix-huit cents lieues; en recevant l’argent que nous allons lui adresser, notre vieil ami s’embarquera, et nous le reverrons bientôt. Il sera charmé de vos bons sentiments, que je lui exprimerai dans ma lettre d’envoi, et vous n’aurez pas perdu votre position.
— Non, monsieur, non! je ne suivrai pas ce conseil. Ma présence sera plus utile à mon père adoptif que tout l’argent de l’univers. 11 a besoin d’un bras pour s’appuyer, d’un cœur qui le console, qui le protège et qui ne l’abandonne pas, si sa santé exigeait encore qu’il restât sous le ciel des Iles ! N’en parlons plus : mon parti est pris ! je trouverai du travail à la Martinique pour soutenir M. Josselin, et c’est maintenant que je vais être tout à fait son fils. Je ne veux céder à personne ce droit sacré. Ne craignez pas que je’ manque à mes devoirs envers M. de Lézerec. Il comprendra les exigences de ma situation, et d’ailleurs tous mes comptes sont en règle jour par jour ; je puis vous les rendre sur-le-champ, et vous voudrez bien lui faire agréer ma démission forcée. Si vous êtes l’ami véritable du capitaine Josselin, si vous avez pour moi quelque estime, vous ne direz plus un mot pour me dissuader.
— Ah! noble jeune homme, venez dans mes bras! s’écria le banquier. Les rois de la terre envieraient un pareil enfant! Demain, nous irons chez M. de Lézerec chercher la quittance de vos comptes, et vous partirez sur le Météore, qui met à la voile dans deux jours.
LE CHEMIN DU R0NHEUR
Jean passa toute la nuit qui suivit cet entretien à écrire à madame Bertin pour la consoler de son absence, pour lui faire espérer un prompt retour. Il versa dans cette lettre tous les trésors de sa belle âme ; puis il s’endormit, accablé de lassitude, et fit des rêves de bonheur.
Par une singulière fatalité, M. de Lézerec se trouvait éloigné de Brest pour quelques jours.
Jean-Ferdinand voulait partir à tout prix.
— C’est impossible, lui dit gravement M. Plélan. La vie sociale ne se compose pas uniquement de l’échange des plus saintes affections ; elle a aussi des devoirs impérieux dont l’homme d’honneur ne peut s’affranchir. M. de Lézerec ne peut vous rendre votre liberté qu’après avoir accepté, de vous-même, le compte définitif de la gestion qu’il vous a confiée. Le Météore emportera les fonds que nous destinons au capitaine ; mais vous partirez au premier jour; et ma lettre d’envoi annoncera votre prochaine arrivée à la Martinique.
Le jeune homme fut contraint de se rendre à ces sages raisons.
Trois jours s’écoulèrent encore, au bout desquels M. de Lézerec revint à la ville. Il écrivit à M. Plélan qu’il l’attendait à dîner pour le lendemain, avec son intendant, et qu’il regrettait que des affaires urgentes ne lui permissent pas de les recevoir plus tôt.
Jean-Ferdinand dévorait son impatience; on peut juger s’il fut exact au rendez-vous.
— J’étais, lui dit gravement le manufacturier, on ne peut plus satisfait de votre conduite et de vos travaux. Les lettres de madame Bertin m’ont appris tout le bien
que vous faisiez au hamau dé Douarnez, et les vifs regrets que vous y laissez. Je ne puis qu’admirer le noble et généreux sacrifice que vous êtes prêt à faire de votre position pour voler au secours de votre père adoptif, de notre digne ami. Dieu, qui lit au fond des cœurs, vous tiendra compte de ce dévouement ; mais, il est temps que je vous l'apprenne, ce lointain voyage n’est plus utile
— Que dites-vous, monsieur ! s’écria Jean Ferdinand, qui crut deviner dans les dernières paroles de M. de Lézerec l'annonce d’un affreux malheur. — Que dites-
vous?... M. Josselin serait-il Ah!... C’est impossible,
n’est-ce pas?... J’ai déjà tant souffert! Dieu ne voudrait point m’accabler !
— Calmez-vous , calmez- vous , brave jeune homme, reprit affectueusement le manufacturier. Je n’ai, et j’en suis bien heureux, que d’excellentes nouvelles à vous communiquer. Sachez d’abord que vous êtes, dès ce moment, maître absolu du domaine de Douarnez, qui ne m’a appartenu que peu de temps. Le capitaine Josselin lui-même m’en a acheté la propriété, qu’il vous destinait au retour de vos voyages. M. Plélan, que voilà, devait être l’exécuteur discret des volontés du capitaine, notre ami commun. Vous avez subi quelques épreuves, et je vous félicite de leur succès. Tout est fini ; il n’y aura plus pour vous que du bonheur. Je suis bien aise d’y avoir contribué en vous attachant à la respectable famille Bertin. Je vais vous remettre l’acte de donation,' rien n’y manque.
Jean-Ferdinand ne savait s’il rêvait; il était tombé dans une stupeur voisine de l’anéantissement. L’image
LE CHEMIN DU BONHEUR
du capitaine malheureux se dressait toujours devant lui. Sa tète et son cœur lui semblaient près d’éclater.
Cette crise ne fut pas longue. Une flamme vive colora subitement son visage ; il se leva, et pressant avec une énergie fiévreuse les deux mains de M. de Lézerec : — Hàtons-nous donc! s’écria-t-il, et béni soit Dieu, qui va rendre, par mes mains, une fortune à l’homme trop généreux qui se dépouillait pour m’enrichir ! Le domaine de Douarnez, avec les constructions déjà faites, vaut, dès ce moment, plus de cent mille francs ; en peu d’années, il aura doublé de valeur. Voulez-vous bien, monsieur Plélan , faire expédier quatre-vingt mille francs à M. Josselin , et lui annoncer que je vais me rendre auprès de lui?
— Doucement, s’il vous plaît; comme vous y allez ! dit en riant M. de Lézerec. Il faudrait, tout au moins, avant de faire danser les écus comme de simples chiffres, étudier l’acte de donation. Je vais aller le chercher.
M. de Lézerec passa dans son cabinet, et revint aussitôt avec le dossier. Puis, après l’avoir mis entre les mains de Jean-Ferdinand , il entraîna le banquier, et le jeune homme resta seul.
— Que se passe-t-il donc ici? se demandait Ferdinand. Et, puisque mon projet de départ leur parait à tous deux si honorable, pourquoi cette obstination à m’en détourner?.....
En faisant cette réflexion, il déroulait les papiers timbrés que M. de Lézerec venait de lui remettre.
Quand, après une rapide lecture, il en vint aux signatures, il baisa avec respect le nom du capitaine Josselin, tics caractères muets lui rappelaient tant de souvenirs l
La main qui les avait tracés S’était appuyée sur cette page
En les fixant avec plus d’attention, la date du contrat frappa ses yeux... Il sentit dans tout son être comme une secousse électrique...
Cette date était du jour même 1 ! !
— Ah ! s’écria Jean-Ferdinand en froissant le papier, cette signature est donc fausse I et je suis donc ici le jouet d’une odieuse comédie !...
Au cri de fureur qui lui avait échappé, M. de Lézerec rentra dans la chambre avec le banquier.
Leur figure rayonnait de joie.
— Savez-vous , messieurs , leur dit Ferdinand d’une voix tonnante, savez-vous que vous commettez une indigne action? Et quel infernal intérêt, je veux le savoir aussi, pouviez- vous donc avoir pour retarder mon départ, et dénouer cette scène par un outrage au nom de celui que vous appelez votre ami ?
Le manufacturier et le banquier l’écoutaient avec une sérénité qui redoublait son exaltation.
— Vous ne répondez pas, continua Ferdinand en faisant un pas vers eux, accompagné d’un geste menaçant. Vous narguez l’enlant trouvé, n’est-ce pas? Mais vous ne craignez donc pas qu’il venge sur vous le nom du capitaine Josselin dont vous vous êtes joué?...
— Doucement, doucement, s’il vous plaît, se hâta de dire M. de Lézerec, qui sentit le danger de prolonger cette scène. Nous sommes, en vérité, de fort honnêtes gens, et la jeunesse, comme vous allez le reconnaître vous-même, est parfois bien... bien inconsidérée...
— Comment donc?. . .
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— Oui, c’est encore une leçon d’expérience qui ne vous sera pas inutile, ajouta M. Plélan.
— Mais ce nom?... mais cette signature?...
— Eh bien, reprit M. de Lézerec, ce nom doit vous être bien connu...
— Et cette date?...
— La date? la date prouve que le cher capitaine n’est pas de retour...
Ah ! vous l’avouez donc enfin ! le capitaine n’est pas de retour...
— Non, sans doute, puisqu’il n’est jamais parti ! s’écria une voix éclatante, sortie du cabinet voisin, dont la porte s’ouvrit à grand bruit.
Le capitaine Josselin parut: — Jean-Ferdinand tomba à ses pieds, sans connaissance.
On s’empressa de lui prodiguer les soins les plus actifs. Quand il revint à lui, son désespoir était extrême d’avoir outragé les deux vieux amis de son père adoptif. — Grâce, grâce 1 murmurait-il d’une voix étouffée; je suis bien coupable, mais je ne pouvais comprendre... ni deviner !... Ah ! vous m’avez fait bien du mal !...
— Nous avons avons agi comme de vrais enfants ! disaient M. de Lézerec et le banquier. Ce pauvre garçon! c’est bien plutôt à lui de nous pardonner. La comédie que nous venons de jouer n’était bonne qu’au théâtre.
— Reviens à toi, mon fils, mon bien-aimé Ferdinand ! s’écriait le capitaine en pleurant de joie. Tu remplaces toute ma famille ! Ma femme et mes enfants, qui ne sont plus, te bénissent du haut des cieux ! Il y a assez de place pour vous tous dans mon cœur !...
Ce fut un jour de bonheur ineffable, comme il y en a
si peu sur la terre. Le brave capitaine semblait rajeuni de vingt ans. Son enfant d’adoption passait tour à tour de ses bras dans ceux du respectable manufacturier et du digne ami Plélan.
— Dînons ! dînons , pour compléter la fête , reprit M. Josselin. Au dessert, nous démêlerons à ce garçon les petites ruses de guerre dont je me suis servi pour terminer vigoureusement son éducation ; et il nous racontera, en retour, ses aventures de Robinson en Algérie !
Lorsqu’on en vint aux explications, M. Josselin reprit la parole. — Il y a du vrai, mon enfant, dit-il à Ferdinand, dans ce qu’on t’a appris du dépérissement de ma santé. Après ton second départ, l’isolement me tuait. Je vendis ma maisonnette de Lambezellec pour venir habiter la ville et voir plus souvent quelques amis. Mais j’avais compté sans la maladie, qui me visita un jour sous la forme de fièvre bilieuse. Entouré de soins mercenaires, je ne tenais plus guère à la vie, et j’attendais tant bien que mal le repos éternel, quand certains parents éloignés, et auxquels je ne pensais plus, instruits fort à point de mon état, s’avisèrent tout à coup de faire le siège de ma retraite, pour veiller sur mon testament. Au milieu de mes souffrances, j’attendais ton retour que tu m’avais annoncé, lorsqu’en parcourant un journal, je lus le récit de ton enlèvement par les Arabes, aux environs de Constantine. Cette nouvelle, qui aurait dù m’achever, opéra un véritable miracle. Un vieux marin de ma trempe ne prend pas la route du ciel avant d’avoir rallié son équipage ; un capitaine de la marine française n’abandonne, en cas de sinistre, son bord que le dernier. Je ne pouvais pas quitter la vie avant d’avoir perdu tout espoir de te
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retrouver mort ou vif! J’ai voulu vivre, j’ai vécu, j’ai guéri ; je t’attendais toujours, et Dieu me devait bien ton retour, car j’ai adressé au ciel plus de prières ferventes que mes canons d’autrefois n'ont tiré de boulets, et ce n’est pas peu dire ! Quand mes parents me revirent debout sur le tillac de la santé, ces bonnes gens s’éclipsèrent, en promettant de revenir : et ma foi, je les attends encore! — Quand je me sentis rétabli, je me mis à suivre un régime de distractions, qui me réussit parfaitement. Mon cœur me disait qu’un brave garçon, que j’avais élevé avec tant de soins et d’amour, ne périrait pas dans un désert ; et je mis mon dernier bonheur à t’assurer à tout hasard, en cas de retour, une belle indépendance, en achetant pour toi le domaine de Douarnez, véritable nid de misère dont je voulais que tu fisses un jour un paradis. Lorsque j’appris par les gazettes, quelques mois plus tard, le beau dénoùment de ta vie aventureuse, je voulus voir encore si l’orgueil n’aurait pas terni tout à coup tes belles qualités, et si tu reviendrais digne à mes yeux de cette étoile de l’honneur, que tu as si glorieusement méritée, et que le Prince Royal avait daigné attacher sur ta poitrine. L’ami Lézerec voulut bien me prêter son concours pour organiser une épreuve définitive , la plus rude de toutes pour toi et pour moi ; car si tu avais succombé, je serais mort de chagrin ! Le banquier Plélan s’était chargé d’être au courant de la direction que tu prendrais à ton arrivée en France, et de conduire mystérieusement l’exécution de mon dernier plan. Tu sais le reste. Il était important que tu me crusses très-éloigné , pour amener le dénoùment que je voulais tenter, et qui a dépassé mes plus chères espérances. Tu
nous pardonneras bien les petite chagrins que nous t’avons causés pour mieux assurer ton bonheur I
Quelques jours après cet événement, le capitaine Josselin signa solennellement l’acte d’adoption de son futur légataire universel. Madame Bertin lui écrivit pour le féliciter, et Cécile termina cette lettre, sous les yeux de sa mère, qui l’autorisait à répondre à la noble affection de Jean-Ferdinand, dont la première prière avait supplié le capitaine de consentir à ce qu'elle partageât son bonheur.
— Combien je vous remercie, lui disait-elle, de m’aimer encore, à présent surtout que votre sort est si fort audessus du mien ! Que je vous sais gré de penser toujours à une pauvre enfant comme moi, et d’écrire à ma mère que, sans elle et sans moi, votre félicité ne serait pas complète! Je ne puis encore m’accoutumer à l’idée si douce de ne plus nous séparer, de ne plus former, avec votre père, qu’une seule famille! Venez, mais apportez avec vous beaucoup d’indulgence pour mes imperfections. Alors, peut-être, je pourrai vous aimer comme vous méritez de 1 etre, et je serai heureuse de votre affection.
Je n’essayerai pas de vous peindre les joies délicieuses qui saluèrent cette réunion tant désirée. Le capitaine Josselin se fixa pour toujours à Douarnez, au sein de sa nouvelle famille.
Le bonheur devint le prix de l’innocence et de la vertu, couronnées par la piété filiale.
LE CHEMIN DU BONHEUR
— J’ai pris ma retraite de marin, s’écriait souvent le capitaine ; mais je me sens de force à recommencer la carrière au service de mes petits-enfants. Je leur apprendrai la manœuvre du canon et des cordages, sur la rivière de Douarnez...
— Oui , cher père , disait Cécile en l’embrassant avec un doux sourire; mais avant, il faudra les bercer dans votre vieux pavillon !