ÉPILOGUE
cette époque de sa vie, Jean-Ferdinand ne pouvait rester indifférent aux nouvelles d’Algérie. La mémoire des temps et des lieux l’on a souffert s’efface vite que celle des jours Il pouvait, en lisant les bulletins de nos combats,
dire souvent, comme le pigeon voyageur du bon La
Fontaine : « J’étais là, telle chose m’avint. »
Les progrès ou la chute d’Abd-el-Kader étaient le thème favori de ses conversations ; mais il ne parlait de l’émir arabe qu’avec cette loyale estime qu’un cœur
brave ne refuse jamais à un ennemi fameux. Il ne pouvait oublier qu’Abd-el-Kader l’avait traité généreusement et couvert de sa protection. Comme Français, il désirait, pour le bien de sa patrie, voir finir, par une victoire décisive, les fléaux d’une guerre sanglante; mais il mêlait à cette pensée le vœu secret d’une alliance de paix qui produirait encore plus de fruits, en rendant le génie du plus éclairé des Musulmans d’Afrique tributaire de nos lumières, et agent convaincu de nos grandes vues civilisatrices.
De nouvelles expéditions ne tardèrent pas à s’organiser ; car nous ne pouvions, sans périls pour nos intérêts, laisser au pouvoir de l’ennemi les passages de l’Atlas qui communiquent de la Métidjah avec l’intérieur du territoire algérien. Le gouvernement résolut l’occupation définitive de Médéah (20). On savait qu’Abd-el-Kader, informé par de fidèles espions de toüs les mouvements de l’armée française, ralliait en masse sous sa bannière tous les cavaliers des tribus errantes et tous les fantassins de la montagne, pour venir, à la tête de forces redoutables, nous disputer le défilé de Mouzaïah, qui avait déjà été le théâtre de luttes acharnées. Le duc d’Aumale était appelé à inaugurer sa carrière militaire par cette campagne importante, et le Prince Royal voulut le guider luimême au rendez-vous de la gloire. Ce fut le 27 avril 1840 que le futur vainqueur de la Semalah (21) cueillit son premier laurier , en chargeant à la tête d’un escadron des masses d’Arabes qui défendaient les gorges de l’Afroun.
Après plusieurs affaires partielles, dans lesquelles l’avantage nous fut vigoureusement disputé ,■ la colonne
française arriva, le 11 mai, au camp de l’Haouch-Mouzaïah, au pied de l’Atlas. Le maréchal Valée prit aussitôt ses dispositions pour que le passage des montagnes pût s’opérer le lendemain. Le Prince Royal réclama l’honneur d’enlever la formidable position du col de Mouzaïah. À 4 heures du matin, dès que le général de Rumigny eut couronné le mamelon qui domine l’entrée de la route, S. A. R. Mgr le duc d’Orléans se mit en marche. Les Arabes ne tentèrent aucune résistance jusqu’au plateau situé à la naissance du plus rude escarpement; mais on apercevait distinctement, sur les hauteurs, tous les mouvements des troupes d’Abd-el-Kader. De tous les points de l’horizon, ses bataillons réguliers, organisés sur le modèle des nôtres, et de nombreuses troupes de montagnards kebaïles arrivaient dans les retranchements de pierre sèche construits depuis longtemps par ordre de l’émir; et, malgré la distance à laquelle nous nous trouvions, il était facile de reconnaître qu’ils se préparaient à une lutte acharnée. A midi et demi, le Prince Royal fit faire tête de colonne à gauche au général Duvivier, qui commandait une brigade de sa division. Les soldats s’élevèrent vers le piton de Mouzaïah par un terrain d’un accès extrêmement difficile , et sur lequel ils ne pouvaient souvent cheminer qu’en s’accrochant des pieds et des mains aux broussailles. Ce fut un solennel moment que celui où ces braves, dont un si grand nombre ne devaient pas revenir , s’éloignèrent de nous pour accomplir une des actions de guerre les plus brillantes de nos annales d’Afrique. Dès que cette brigade commença à gravir les pentes du piton , elle fut accueillie par une vive fusillade qui la prenait de front et en flanc.
Les Kebaïl es étaient embusqués derrière les roches près que à pic sur lesquelles il fallait monter; ils avaient profité, avec une remarquable intelligence , pour cacher leurs tirailleurs, des ravins infranchissables que présente le sol, et ils avaient construit trois retranchements successifs dont les parapets étaient garnis de défenseurs. Le général Duvivier fit rapidement avancer vers la crête à gauche du piton, sans s’inquiéter du feu des retranchements, qui furent débordés et enlevés par ses flanqueurs, pendant que la colonne, profitant du passage d’un nuage qui empêchait l’ennemi de l’apercevoir, fit une halte de quelques instants. Elle continua ensuite son mouvement, et, en sortant du nuage, elle essuya, à demi-portée, le feu de trois autres retranchements se dominant entre eux, et dont le dernier, protégé par un réduit, se reliait au sommet du pic où se trouvait un bataillon régulier de l’émir. Le 2e léger, électrisé par l’exemple du colonel Changarnier, se précipita sur ces obstacles foudroyants et les enleva en un clin d’œil. Les Arabes qui occupaient le pic voulurent tenter un retour offensif; mais, abordés eux-mêmes avec furie, ils furent précipités dans les ravins, et le drapeau du 2e léger flotta glorieusement sur la plus haute cime de l’Atlas.
Pendant ce combat, le Prince Royal avançait avec les deux autres colonnes de sa division. A trois heures après midi , on atteignit une crête boisée qui prenait naissance à droite du piton , et que dut gravir la deuxième colonne. Cette escalade, exécutée par le colonel de Lamoricière, fut un instant compromise au pied d’une redoute dominée par un plateau de roches à pic d’où partait un feu terrible. On eut un moment d’anxiété, mais qui cessa
bien vite par l’arrivée du 2e léger sur les derrières de l’ennemi. Les zouaves s’élancèrent dans la redoute, où tout fut massacré, et quelques minutes après, les deux colonnes firent leur jonction au point où l’arête qu’avait suivie M. de Lamoricière se détache de la chaîne. Les troupes des divers corps se lancèrent à la poursuite des fuyards, en se dirigeant vers le col, au milieu d’accidents de terrain presque infranchissables. Dès que la deuxième colonne eut rempli sa mission, le Prince Royal marcha vers le col à la tête des 23e et 48e de ligne. L’ennemi tenta de l’arrêter en démasquant à l’ouest une batterie qui fouettait d’écharpe la direction de la route. Le maréchal Valée fit avancer aussitôt une contre-batterie qui éteignit le feu des Arabes. S. A. R. Mgr. le duc d’Orléans lança aussitôt un bataillon en tirailleurs, et se porta avec les deux autres droit au col, qu’il atteignit au moment même où la colonne de gauche, qui avait marché à sa hauteur, couronnait les crêtes. Dans cette périlleuse ascension, monseigneur le duc d’Aumale, qui s’était déjà signalé plusieurs fois par sa brillante intrépidité, voyant que le colonel Gueswiller avait peine à suivre cette marche rapide, se jeta à bas de son cheval , força le colonel de le prendre, courut se mettre à la tête des grenadiers, et arriva un des premiers sur le col. Le Prince Royal fit alors poursuivre l’ennemi par les trois colonnes réunies. Les réguliers d’Abd-el-Kader se replièrent en désordre du côté de Milianah, et les Kebaïles disparurent à travers les anfractuosités des montagnes.
Cette prise du col fut un beau spectacle ! Quelques officiers pleuraient de joie ; tous félicitaient les deux princes dont cet événement devait léguer les noms à l’histoire.
L’écho de l’Atlas répétait les cris des vainqueurs, et l’immortel drapeau de la France flottait avec orgueil sur ce pic tout à l’heure si menaçant, dans ces redoutes meurtrières où tant de sang avait coulé! L’infanterie de la division d’Orléans avait perdu deux cent cinquante hommes ; le général de Rumigny était blessé ; le général Marbot, aide de camp du Prince Royal, venait de l’être à côté de son Altesse Royale ; le brave Changarnier avait reçu sept balles dans ses vêtements.
Malgré leur défaite, les Arabes n’étaient pas découragés ; et , quand l’armée eut consacré quatre jours à fortifier le col et à rendre le chemin praticable à l’artillerie, elle trouva l’ennemi rallié dans de grands bois d’oliviers que franchit la route de Médéah , au pied du versant méridional de l’Atlas. Il fallut l’en débusquer dans la journée du 16 ; on le vit encore, le 17, prendre position, à une petite distance de Médéah, dortt il ne disputa pourtant pas l’entrée, et que nous trouvâmes complètement évacuée. Une garnison de deux mille quatre cents hommes y fut laissée, et le reste du corps expéditionnaire commença, le 20, son mouvement de retraite. Les Arabes s’étaient ralliés sur la route de Milianah, prévoyant que l’armée française continuerait ses manœuvres de ce côté; mais la possibilité de notre retour vers la base d’opérations ne leur avait sans doute pas échappé, car on les retrouva, comme par enchantement, sur notre passage. L’infanterie française ne comptait plus que trois mille baïonnettes. Cinq bataillons formaient l’avant-garde sous le commandement du Prince Royal ; l’arrière-garde en avait quatre. Arrivée au bois des Oliviers, l’avant-garde couronne rapidement toutes les hauteurs en avant des