ÉPILOGUE
passages difficiles par où le convoi doit défiler et se masser, et laisse un bataillon pour protéger, au besoin, la queue de la colonne. Bientôt le convoi se trouve engagé dans les défilés des Mines de Cuivre, où le passage n’est libre que pour un homme ou un cheval de front. A ce moment, l’arrière-garde, qui avait été inquiétée, dès le matin, par un fort parti de cavalerie, est de nouveau attaquée par trois bataillons de réguliers et deux mille cavaliers qui , arrivés sur le terrain au galop, mettent pied à terre, se jettent en avant de l’infanterie et commencent un combat furieux contre les nôtres. Jamais on n’avait vu les Arabes déployer un tel acharnement, ni vendre si chèrement leur vie. Ils défendent, reprennent, perdent de nouveau, occupent une seconde fois, à la baïonnette, toutes les positions attaquées par nous, et que nous n’emportons à la fin qu’en les couvrant de cadavres. L’acharnement de ce combat fut tel, qu’une fois à terre, les blessés français et arabes se lançaient encore des pierres. Le 17e léger et le AS" déploient une valeur admirable. Le deuxième bataillon des zouaves, envoyé au secours de l’arrière-garde, se jette sur les flancs des réguliers qui menacent le convoi, et leur fait un mal affreux. Le Prince Royal ordonne alors à ses quatre bataillons de se prolonger en arrière, le long des crêtes qu’il avait fait garnir, et le plus possible dans la direction de l’arrièregarde, sans trop affaiblir toutefois les positions qu’ils occupent en avant et autour du convoi qu’il faut sauver à tout prix. Enfin, par un suprême effort des braves engagés dans ce combat, un champ de bataille, jonché de cadavres et baigné du sang le plus précieux, reste décidément aux Français. Mais il fallait compter ses pertes ;
3iC L'ALGÉRIE DE LA JEUNESSE.
depuis l’ouverture de la campagne, l’armée n’en avait pas subi de plus douloureuses; cent quarante hommes tués et deux cent douze blessés, presque tous mortellement, payaient notre victoire I Ce fut la dernière lutte de cette expédition mémorable, dans laquelle le duc d’Orléans prodigua partout sa personne avec un dévouement qui frappait d’admiration les témoins de ce généreux courage.
Quelques jours après, il quittait l’Algérie... pour n’y plus revenir !
Digne émule des brillantes qualités de son frère, le duc d’Aumale y a continué ses nobles exemples. Son nom s’unit avec éclat aux principaux faits d’armes des années suivantes. Il avait débuté au combat de l’Afroun ; et les campagnes prochaines lui gardaient aussi des triomphes.
En 1843, Abd-el-Kader, vaincu en plusieurs rencontres, ralliait au bord du désert ses partisans dispersés. Cet insaisissable adversaire, dont le génie sait se créer de nouvelles ressources après chaque défaite, campait, au mois de mai, sur la lisière d’une immense plaine, à plus de cinquante lieues au sud-Ouest d’Alger. Sa Semalah, sa famille, ses trésors le suivaient, et cinq mille Arabes se pressaient encore autour de ses drapeaux. Le duc d’Aumale se trouvait à Boghar (22), à une lieue de Médéah, et les renseignements, fournis par le chef d’une tribu soumise à notre autorité, lui apprennent que l’émir est à peu de distance, aux environs d’un bourg nommé Goudjilah, mais sans qu’on puisse fixer exactement sa position. Le prince mesure aussitôt, d’un coup d’œil, l’importance d’une manœuvre rapide. Il rassemble une colonne de
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treize cents hommes avec six cents chevaux, et, conduit par des guides fidèles, il arrive, le 14 mai, à la faveur d’une marche de nuit, devant Goudjilah. Les habitants, cernés de toute part avant d’avoir eu le temps de fuir, déclarent en tremblant qu’Abd-el-Kader s’est porté à quatorze lieues plus loin vers le sud. Le prince se remet en route à marches forcées ; quelques Arabes, surpris dans les bois par nos éclaireurs, lui donnent de nouveaux indices : l’émir a levé son camp dans la soirée de la veille, et se dirige à travers les sables de Taguin, vers les montagnes du Djebel- Amour (23), dont les vallons, couverts de blés déjà mûrs, doivent ravitailler sa petite armée. Il fallait opter entre la retraite ou un dernier effort. Le prince avait la confiance des soldats ; leur énergie lui était connue : il n’hésite pas un moment à franchir une nouvelle distance de vingt lieues, à travers des plaines ardentes, sans eau, sans verdure, sans abri. Divisant en deux sa petite colonne, il laisse le convoi sous la garde de l’infanterie. Cette portion de ces forces le suivra d’aussi près que possible, avec ordre de le rejoindre à la source de Taguin, lieu du rendez-vous général où la mèneront des guides sûrs. Lui-même, avec sa cavalerie et un détachement de zouaves et d’artillerie, se porte en avant pour accélérer la poursuite. Quelques traînards de la semalah, ramassés par son avant-garde, l’égarent par de faux renseignements, et lui font faire une pointe à franc étrier vers le sud. Après quatre heures de course inutile, le prince, craignant de ruiner les chevaux, revient sur ses pas pour gagner la source où il doit retrouver son convoi. On n’espérait plus rencontrer l’ennemi, lorsqu’un des guides, détaché pour aller reconnaître l’emplacement
du ruiseau de Taguin, revint au galop prévenir Son Altesse Royale que la semala tout entière déploie trois cents tentes sur la source. Le prince n’avait avec lui que cinq cents cavaliers; les zouaves et l’artillerie étaient à plus de deux heures de marche. Il n’y avait pas à balancer; quelques minutes suffisaient aux Arabes pour mettre leurs équipages, leurs femmes, leurs troupeaux hors d’atteinte, et pour nous opposer un front de cinq mille adversaires. La victoire allait devenir improbable, et les chances les plus critiques pouvaient assaillir une retraite aussi dangereuse que la lutte. Aussi, malgré les instances des guides, qui, frappés du petit nombre des Français et des forces de l’ennemi, suppliaient le prince d’attendre au moins les zouaves, Son Altesse Royale donne aux chasseurs et spahis le signal d une attaque à fond.
Cette poignée de cavalerie se déploie aussitôt en fourrageurs, et se précipite sur le camp de la semalah avec cette impétuosité qui est le caractère distinctif de notre courage national, et qui double les garanties du succès. A gauche, les spahis abordent le quartier où flottent les bannières de l’émir, et culbutent son infanterie régulière, qui se défend avec la furie du désespoir. Sur la droite, les chasseurs d’Afrique traversent toutes les tentes au milieu d’une vive fusillade, renversent tout ce qu’ils rencontrent, et vo,nt arrêter la tête des fuyards, que de braves et nombreux cavaliers cherchent vainement à dégager. Dans cette manœuvre, qui produisit l’effet de la foudre, mille épisodes incroyables d’une lutte corps à corps, et qui dura plus d’une heure, pourraient être racontés. On ne tua que les combattants, dont trois cents