‹ L'Algérie de la jeunesseChapitre 4 sur 21 · I.K TOUR UK FRANCK · texte numérisé non relu

I.K TOUR UK FRANCK

pour l’homme industrieux et honnête. Mais je me sens à cette heure bien coupable, et ma conscience ne s’éveille (ju’en voyant des larmes dans vos yeux! J’avais voulu vous surprendre, vous montrer tout à coup votre enfant d’adoption apportant à vos pieds le fruit de ses journées fécondes. Hélas ! vous pleurez, cher père ! Ma tête a trompé mon cœur! Mais, du moins, je ne reviens pas comme l'enfant prodigue , je n’ai rien laissé de mon âme sur les sentiers d’épreuve d’où j’arrive : votre image vénérée me suivait sans cesse ! Dieu et vous étiez toujours mon unique pensée, mon guide et mon soutien ! Pardonnezmoi les inquiétudes que je vous ai causées, et maintenant, je vous en supplie à genoux , souffrez , si vous m’aimez encore, que je reste ici pour vous servir, vous mon bienfaiteur et ma plus sainte affection ! vous à qui je dois tout ce que je sais, tout ce dont je suis capable, et l’ineffable bonheur de sentir un si noble cœur battre contre le mien !

— Oui, oui, tu es bien mon fils, et tu en deviens plus que jamais digne, mon brave ami! mais je ne veux pas te garder ici sans utilité pour nous deux. Je suis dispos et bien portant; j’ai encore de bonnes années à vivre, et je veux achever mon ouvrage. L’épreuve que tu commences a été choisie par toi-même, et tu partiras ; mais Dieu, qui m’a fait puiser, dans ta belle conduite, de si chères consolations et presque une jeunesse nouvelle, Dieu te ramènera encore, assez tôt pour que je te bénisse une dernière fois avant de fermer mes yeux !

Jean-Ferdinand passa plusieurs semaines auprès du capitaine, partageant toutes ses heures entre les prévenances, les soins que lui inspirait sa tendresse, et la naïve

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joie de prouver sou -savoir-faire par de petits ouvrages ingénieux, qu’il exécutait avec une rare adresse. Les jours s’écoulaient si doucement qu’il ne songeait plus au départ. Le havresac gisait relégué dans un coin du grenier, et le bâton ferré servait d’appui au vieux marin pendant ses longues promenades. Mais M. Josselin n’était pas homme à supprimer, au profit de son bonheur personnel, la dernière épreuve du système d’éducation qui lui avait jusqu’alors si parfaitement réussi. Décidé à pousser à bout l’exécution do ses plans secrets pour assurer l’avenir de son protégé, il s’arma de tout son courage pour résister au chagrin de l’éloigner encore, et parut un matin, dès l’aurore, debout, les bras croisés, au chevet de Jean- Ferdinand, dont les lèvres souriantes murmuraient, dans un songe heureux, le nom de son père adoptif.

Le sévère capitaine s’arrêta un moment, tout pensif, devant cette fleur de la vie qui s’épanouissait au souffle de l’ange gardien de sa pureté. Quelques larmes sillonnèrent ses joues ridées ; il se représenta, dans une pensée rapide, toutes les amertumes de l’isolement qui allait encore se faire autour de lui, et sa résolution fut bien près de faiblir. Mais il surmonta cette lutte, et cherchant à donner à sa voix une assurance que son cœur n’avait pas, il posa sa main sur l’épaule du jeune homme, en lui criant, du ton du commandement qu’il prenait autrefois sur son bord : — Holà, garçon, le vent fraîchit, la mer est belle ; largue tes voiles , et gagne le large !

Jean-Ferdinand tressaillit, et se leva dans un grand trouble; mais accoutumé par le marin à l’obéissance passive, il ne se permit aucune plainte; son cœur lui disait d’ailleurs que le capitaine se faisait violence pour

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paraître lui-même impassible, et de peur de l’affliger davantage, il lit promptement ses apprêts de voyage.

Après un frugal déjeuner, M. Josselin prit sa canne à bec de corbin et voulut l’accompagner, pendant une demilieue, jusqu’aux arbres de la grande route. Ils passèrent, chemin faisant, dans la clairière où leur première rencontre avait eu lieu, six ans auparavant. Jean-Ferdinand rappela ce souvenir à son bienfaiteur, et ne put retenir ses larmes: — Père, lui dit-il en sanglotant, c’est ici que vous m’avez trouvé, et c’est ici encore que nous, allons nous séparer ! Qui sait si Dieu voudra nous réunir! je n’ai plus de courage, comme autrefois ; il me semble que l’éloignement va creuser un abîme derrière moi !...

— Morbleu, balbutia le capitaine en détournant les yeux pour cacher sa vive émotion, tu touches à tes vingt ans, sois un homme, et ne fais point la poule mouillée ! Bien avant ton âge, il y a cinquante ans de cela, j’en avais quinze, et je partais comme mousse. Mon père était un vieux chevalier de Saint-Louis qui ne plaisantait point, et malgré les pleurs de ma mère, il fallut m’attraper aux cordages, manger des coups de garcette avec des haricots moisis, et polir au sable, à fond de cale, des tas de boulets de canon. Je m’en suis tiré comme un autre, et bien mieux, puisque, douze ans plus tard, j’avais fait deux fois le tour du monde, et que de bas-officier, je revenais enseigne, grâce à mon digne commandant, dont j’avais su mériter l’affection. Dix ans après, nos batteries de tribord et bâbord avaient balayé les Anglais dans trente-six parages differents, et j’obtenais en débarquant les épaulettes de lieutenant de vaisseau ; un mois avaot l’affaire de Trafalgar, je me pavanais, à mon tour, sur le

pont d’une frégate toute neuve qui manœuvrait, àîna voix, comme un oiseau de mer... Le diable s’est mêlé de la partie pour casser les ailes à l’oiseau. . . Mais, tiens, n’en parlons plus !... j ’allais pour la centième fois te raconter mes campagnes, et mieux vaut que tu fdes de l’avant. Tu ne rencontreras ni Anglais ni naufrages; si tu prends moins haut ton essor, tu reviendras du moins tout entier, et tu verras qu’une vie paisible vaut bien les illusions de la gloire, brillant fantôme qu’on s’acharne à poursuivre, et qui s’évanouit trop souvent dès qu’on croit le saisir ! Va donc avec confiance, va partout où tu voudras ; les vœux de mon cœur suivront ta course lointaine ! Sois doux , • serviable et modeste, c’est le moyen de se faire des amis; et souviens-toi que je ne te pardonnerai qu’une seule peccadille : si jamais tu rencontres un Anglais, et qu’il médise de la France, ou qu’il te regarde de travers, dislui en face : Je suis Jean-Ferdinand, fils de Josselin, le capitaine brestois...

— Et s’il osait proférer le nom de Trafalgar... s’écria Ferdinand, dont le regard brilla comme un éclair.

— Halte-là! voici, je crois, ce que je te pardonnerais : easse-lui ton épine sur le dos — rien de plus ! — rien de moins.

— Soyez tranquille, mon père, je n’y manquerai pas.

— C’est bien. De chaque ville où tu t’arrêteras, écrismoi ; tu trouveras ma réponse, poste restante, à la ville prochaine. Si tu changes d’itinéraire, préviens-moi ; s’il t’arrive malheur ou maladie, ne me cache rien. Je saurai te faire virer de bord, et te remorquer au logis.

On touchait en ce moment à la lisière du grand chemin qui fuyait vers l’horizon comme nno traînée de pous-

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sière jaunâtre. Lejeune homme et le vieillard s embrassèrent pour la dernière fois , et Jean-Ferdinand se jeta dans un massif de mûriers qui bordait la route, pour épargner à son père adoptif le chagrin de le suivre des yeux aussi loin qu’il pourrait l’entrevoir.

Nous ne l’accompagnerons pas dans tous les épisodes qui marquèrent son tour de France. Fidèle au sentiment du devoir, arrivait-il dans une ville remarquable, ou bien la fatigue et la nécessité de remplir sa bourse le forçaientelles à faire halte , il allait offrir ses services aux chefs de fabriques près desquels son talent pouvait s’utiliser. Le dimanche ou les jours de fête, l’ouvrier changeait de costume, et se métamorphosait en savant voyageur. Les monuments, les musées, les jardins botaniques recevaient tour à tour sa visite studieuse, et lui fournissaient sans cesse de nouveaux sujets d’observation. Quand son escarcelle était ronde, il poussait sa route, malgré les efforts que faisaient ses patrons pour le retenir. Un ouvrier instruit dans son art et laborieux ne se rencontre pas facilement, et partout Jean-Ferdinand laissait regretter son intelligence et son adresse. Maint riche manufacturier, charmé de ses bonnes manières et de son esprit naturel, songea plus d’une fois à lui confier la direction de ses ateliers, avec l’arrière-pensée de lui faire place quelque jour à son foyer de famille, en le prenant pour gendre, car maître Jean-Ferdinand, sous sa blouse de voyageur, annonçait plus de distinction que bien des gens en habit noir. Mais ses yeux bleus , pétillants de vivacité , devenaient parfois rêveurs et tout humides, quand sa pensée secrète se reportait aux lieux de son enfance. Touché de 1 affection que lui témoignaient franchement ses patrons

après quelques jours de connaissance, il se prenait à payer de retour de si cordiales avances ; puis, tout à coup, le souvenir du capitaine battait le rappel au fond de son cœur, et Jean-Ferdinand se hâtait de brusquer son départ.

De ville en ville, et de fabrique en fabrique, notre héros gagna Lyon, la seconde cité de la France, après Paris ; Lyon, dont l’origine remonte à l’époque reculée où les Romains formèrent leurs premiers établissements dans les Gaules. Le consul Lucius Munatius Plancus, ami de Cicéron et d’Horace, et lieutenant de César, en fut le fondateur ; il y rassembla, l’an de Rome 7 1 1 , 43 avant Jésus- Christ, les habitants de Vienne, dispersés par les Allobroges. Lyon s appela d abord Lucii-dunum , puis, par abréviation Luc-dunum, et au cinquième siècle Lugdunum. L’étymologie de ce dernier nom n’est pas certaine ; quelques antiquaires veulent qu’il garde la mémoire d’un roi des Celtes, nommé Lugdus ; d’autres pensent qu’il doit rappeler une des légions de César, dont les quartiers d’hiver étaient en ce pays. D’autres encore prétendent que dans l’ancien langage des Celtes, Lug signifiait corbeau, et qu a cause de la montagne de Fourvières, que 1 on croit avoir été appelée Corbière ( ou retraite de corbeaux), la ville, d’abord bâtie sur cette hauteur, en avait retenu le nom. Il y a même des savants du moyen âge qui croient qu’on avait mis sur la cime de Fourvières un grand miroir d’acier qui, par la réflexion des rayons du soleil, enseignait aux voyageurs venant de la Savoie le chemin de Lyon, et qu’ainsi le mot de Lugdunum pouvait dériver de Lucis-dunum (ville de la lumière) tout aussi bien que du prénom du consul Plancus.

Quoi qu ilen soit, nous savons que F empereur Auguste,

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qui avait vu naitre Lyon pendant le triumvirat, y fit pendant trois ans son séjour. L’empereur Claude, successeur de Caligula, Marc-Aurèle dont l’histoire a honoré le beau règne, et Caracalla Géta, fds de Sévère, naquirent dans cette ville. Trajan y fit construire un magnifique édifice qui servait aux marchés publics et aux tribunaux. Ce monument, qui s’écroula vers l’an 840 de notre ère, porte dans plusieurs chroniques du neuvième siècle le titre de Forum, vêtus, dont on a fait dans la langue du moyen âge Fortviel, puis Fourvières, nom que porte aujourd’hui le quartier où il existait, et sur le point le plus élevé' duquel on a bâti une petite église, sous l’invocation de la vierge Marie, et plus récemment, une haute tour qui sert d’observatoire.— Saccagée et brûlée plusieurs fois sous les Romains, et notamment sous Sévère, Lyon se releva toujours Me ces désastres. Capitale de la Gaule celtique, elle posséda une fabrique de monnaie dont les produits avaient cours dans toute l’étendue de l’empire. — Au cinquième siècle, l’invasion des Barbares soumit cette ville aux Bourguignons, dont le roi devint feudataire de Clovis. Plus tard, les fils de Clovis ayant détruit le royaume de Bourgogne, s’emparèrent de Lyon, qui changea encore bien souvent de maîtres jusqu’en 1307 : à celte époque, ses habitants se placèrent sous la protection de Philippe le Bel, qui érigea leur pays en comté. En 1793, après un siège de deux mois, Lyon, réduite à capituler devant soixante mille hommes, eut à souffrir toutes les horreurs de la guerre; elle fut livrée au meurtre et au pillage, et après avoir vu dégrader ses plus beaux édifices, elle reçut le titre de Ville affranchie. A son avènement, Napoléon lui rendit son ancienne splendeur.

Assise dans une heureuse position, au confluent du Rhône et de la Saône , cette cité est dominée au nord par les montagnes de Fourvières et de Saint-Sébastien, et s’étend, partie sur un ruban de collines qui la bordent, et partie dans un vaste plateau. Les quartiers élevés sont mal bâtis , sombres et tristes , avec des rues sinueuses, étroites et difficiles à gravir ; mais la ville basse, le long du Rhône et de la Saône, ne le cède à aucune cité, si ce n’est Paris, pour la richesse et l’élégance. Patrie du brave maréchal Suchet, de l’illustre botaniste Jüssieu, et du mécanicien Jacquart, que l’industrie française doit immortaliser, Lyon fourmille de curiosités. De ses cinquante-six places publiques, celle de Rellecour est encore la plus remarquable; elle s’étend sur l’ancienne propriété d’un seigneur dont elle porte le nom. Là régnait jadis un château flanqué de tourelles et muni d’un large fossé : à la place du donjon féodal s’élève une statue équestre de Louis XIY, chef-d’œuvre de Lemot. Mais les façades grandioses et délicatement sculptées qui entouraient Bellecour, détruites, en 1794, par l’odieux proconsul Couthon, qui les frappa le premier d’un marteau que ses mains débiles pouvaient à peine tenir, ont été remplacées par des bâtiments modernes, d’un style sans gràceet sans harmonie.— La place, des Terreaux, qui vient en seconde ligne pour l’espace qu’elle occupe, n’a pas subi les mêmes ravages ; l’hôtel de ville, élevé sur les plans de Mansard, et le plus admirable de l’Europe, après celui d’Amsterdam, en fait le principal ornement. L’ancien couvent de Saint-Pierre, qui forme un de ses côtés, est devenu le palais des sciences, des arts et du commerce : on y voit une école gratuite de dessin, de

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peinture et (le sculpture, qui a fourni à la France des artistes distingués, dont le talent s’inspire de l’étude des Rubens, des Philippe de Champagne, des Tintoret, des Van-Dyck, des Téniers, des Carrache, des Pérugin, des Véronèse qui décorent le musée lyonnais.

Des Terreaux, on monte au belvédère de Fourvières, d’où le regard du touriste découvre la ville dans toute son étendue, la vallée du Rhône et de la Saône, le Mont-d’Or, les cimes agrestes d’une partie de l’Auvergne; et quand le ciel est parfaitement clair, les glaciers du Mont-Blanc qui resplendissent, comme des blocs de pierres précieuses, à une distance de soixante lieues. — Parmi les ruines éparses sur le plateau de Fourvières, on retrouve encore les vestiges d’un superbe aqueduc construit par Marc-Antoine, et la science de nos pères y est allée recueillir une infinité de vieilles inscriptions. L’hôtel de ville conserve , entre autres monuments du passé, deux tables de bronze, déterrées en 1529, sur la côte de Saint-Sébastien, et sur lesquelles sont gravées des fragments d’une harangue prononcée par l’empereur Claude, qui n’était encore que censeur, devant le sénat romain, pour obtenir en faveur des Gaulois de Lyon, sa patrie, le droit d’être admis, comme les Italiens, à l’exercice des fonctions publiques et des dignités de l’empire. — De Fourvières l’œil compte les ponts du Rhône et de la Saône, et va se perdre aux Brotteaux, rendez-vous que fréquentent aux jours de fête les familles de la classe ouvrière. En parcourant les promenades, les verdoyantes prairies qui environnent les Brotteaux, on ne se rappelle pas, sans pitié, que ces lieux où de nos jours éclatent, chaque dimanche, les accents

d’une joie folâtre, retentirent, en 1793, des cris de douleur poussés par des centaines d’infortunés Lyonnais, expirant sous la mitraille révolutionnaire ; et à l’aspect du monument funèbre érigé à leur mémoire, le passant déplore les funestes excès des crises politiques dont tant de pages de notre histoire gardent le deuil.

En arrivant dans cette ville fameuse par tant de souvenirs, Jean-Ferdinand fut surpris du mouvement extraordinaire qui l’agitait en tous sens. C’était par une belle matinée de ces temps d’automne déjà voisins de l’hiver, mais qui, à mesure que l’on gagne nos régions méridionales, se colorent parfois encore d’un rayon de soleil tiède et vivifiant comme ceux des mois printaniers.

Une foule bruyante inondait les quais du Rhône, et des milliers de banderoles tricolores pavoisaient, du haut en bas, les fenêtres des maisons.

Bientôt des chants joyeux s’élevèrent du lointain; ces chants, à mesure qu’ils approchaient, devenaient plus distincts ; c’était l’hymne national d’un grand poète, la Parisienne de Casimir Delavigne, répété par plus de trois mille ouvriers de toute profession, qui débouchaient par troupes de toutes les rues, et venaient prendre rang dans une colonne serrée, marchant au pas militaire et sur six hommes de front. Tous ces braves travailleurs étaient endimanchés ; des flots de rubans rouges, blancs et bleus ruisselaient de leurs chapeaux, et chaque boutonnière était décorée d’une petite médaille en cuivre doré, sur laquelle était gravée cette légende .-«les malheureux sont de mon domaine. » Cette grande légion populaire se divisait par bataillons, précédés d’une bannière aux emblèmes des divers corps d’industrie ou de métiers ; les femmes

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