I.K TOUR DK FRANCK
et les enfants étaient au centre. En tête de chaque troupe s’avancaient les chefs de manufactures, et les contremaîtres d’ateliers, disséminés sur les flancs, maintenaient l’ordre de la marche.
Jean- Ferdinand, émerveillé de ce spectacle, s’était rangé sur le côté du quai, pour assister au défilé du cortège, que la foule saluait d’unanimes acclamations.
— Holà! camarade, lui cria tout à coup, d’une voix rudement amicale, un joyeux ouvrier du corps des charpentiers qui s’était attardé, et cherchait en courant à rejoindre son chef de file ; — tu n’es donc pas des nôtres? Est-ce que l’on part, un jour comme celui-ci?
— Au contraire, j’arrive ! s’efforça de répondre avec fermeté le jeune voyageur, que cette apostrophe à brûle pourpoint avait fait rougir jusqu’aux oreilles.
— Vivent les compagnons lyonnais! reprit le charpentier, en lui broyant la main comme dans un étau.
— Je suis Breton : vivent les travailleurs de toute la France! répondit Jean-Ferdinand.
— Bravo, frère ! sois le bienvenu. De quel métier?
— De tous ceux où il faut deux bons bras, pour tailler le bois ou battre le fer.
— En ce cas, viens-t’en, je ne te lâche plus ! A demain l’ouvrage, s’il plaît à Dieu; mais aujourd’hui, vive la joie ! les fabricants donnent un banquet aux ouvriers, pour célébrer un fier anniversaire. Ta place est avec nous; entre deux verres de vin à la santé de la France, tu trouveras ce soir un patron.
Et sans laisser à Jean-Ferdinand le temps de se reconnaître, le charpentier prit son bras sous le sien, et l’entraîna d’un pas rapide au milieu de ses compagnons.
La colonne, sortie de la ville, gagna le pont de l’ile Barbe, et se rangea en bataille devant de longues lignes de tables champêtres, dressées en amphithéâtre faisant face à la rivière. Les commissaires du banquet s’occupèrent aussitôt d’assigner la place réservée pour chaque corps detat, puis tout le monde se mit en devoir de faire honneur aux mets solides dont le fumet stimulait l’appétit général. Les rangs étaient confondus par une fraternelle égalité ; les maîtres manufacturiers n’avaient pas dédaigné de s’asseoir au milieu des masses courageuses dont le travail, obscur et sans gloire, contribue si puissamment à la prospérité du commerce français.
La première heure de cette réunion de famille fut consacrée tout entière à la plus importante fonction du moment. Les plats et les bouteilles circulaient à la ronde avec une activité qui faisait plaisir à voir. La musique des régiments de la garnison, que les autorités de la ville avaient conviée à la fête, exécuta des fanfares qui remplissaient l’absence des conversations, et couvraient le cliquetis monotone des fourchettes et des verres, âu dessert, une surprise délicatement ménagée par les riches fabricants de ces étoffes d’or, d’argent et de soie dont la renommée est européenne, excita un hourra universel. Des flacons de vin de Champagne vinrent égayer de leur mousse étincelante les visages radieux des convives, et la détonation de trois pièces d’artifice, répétée au loin par les échos du mont Cindre, donna le signal de toasts improvisés par l’énergique expression des souvenirs populaires que rappelait cette journée.
Le doyen des ouvriers en soie, beau vieillard de soixante ans, que vénéraient à l’égal d’un père tous les travailleurs
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lyonnais, monta sur un banc, et un profond silence régna tout à coup comme par enchantement. Noble débris du bataillon sacré qui s’écroula, comme un mur, autour de l’aigle impériale tombée à Waterloo, il avait revêtu son antique uniforme de la garde immortelle. Ses longs cheveux, blanchis par Page, flottaient sur ses épaules comme au temps des campagnes d’Italie et d’Égypte; son épaisse moustache semblait chargée des frimas de Russie, et ses galons de sergent, roussis par la poudre de vingt batailles, dataient du Consulat .
— Au nom de toutes nos gloires, s’écria-t-il, buvons à la paix de la France, et à l’union de ses enfants! Au nom des trois couleurs qu’il m’a été permis de revoir, avant d’aller retrouver là haut. . .
Ici sa voix s’éteignit : le vieux soldat de l’empire se couvrit le front....
Les assistants se taisaient devant ce douloureux hommage de la fidélité au souvenir d’une tombe exilée ; mais le vieillard releva bientôt sa tête martiale ; son regard de feu sembla lire dans les cieux, et il reprit en élevant son verre : — C’est aujourd’hui le 30 novembre ; il y a six ans, qu’à pareil jour, un général de dix-neuf ans à peine commandait la tranchée, sous le feu des canons d’Anvers; buvons aux nouveaux triomphes du vieux drapeau national !
— Et à la gloire du duc d’Orléans ! car j’étais là pour le voir, et il y faisait plus chaud qu’aujourd’hui, s’écria de loin un jeune forgeron. J’étais de tranchée le 30 novembre 183*2; les boulets pleuvaient dru comme grêle, et les conscrits les saluaient. Alors le Prince Royal, qui parcourait les travaux, sauta d’un bond sur le talus du
L'ALGÉRIE DK LA .1EDNESSK.
fossé : — d Camarades, leur dit-il, vous ne voyez donc pas que les Hollandais tirent trop haut; je suis plus grand que vous, et leurs coups ne m’atteignent pas ! » V rai, mes amis, je n’ai pas plus peur qu’un autre ; mais faut avouer que tout le monde ne s’aviserait pas comme ça de jouer avec le feu ; et plus d’une vieille moustache aurait pu faire la grimace en flairant de si près cette soupe au fer.
— Bien ! jeune troupier d’hier, reprit le sergent qui venait de vider deux verres à la santé de ses souvenirs ; — tu as mon estime, et l’assemblée te vote des félicitations unanimes ; mais, par droit d’ancienneté, je me repasse la parole que tu viens d’usurper, car je n’ai pas tout dit...
— Après nous, s’il en reste ! interrompirent des voix de tous côtés. Père La Ramée, vous êtes un digne homme, un ancien, pour qui chaque ouvrier lyonnais se ferait couper en quatre, et vous le savez bien. Mais après votre vieux drapeau, vous ne connaissez plus rien : c’est injuste!... et là-dessus nous demandons la parole, ou nous la prendrons d’assaut !
Et de ci, de là, cinq à six orateurs se trouvèrent en même temps debout sur leurs bancs, le verre en main. Parmi eux s’élança, des premiers, le compagnon charpentier qui avait amené à la fête son nouvel ami, Jean-Ferdinand.
— Messieurs, dit-il, en dominant de sa voix vibrante celle des plus pressés de parler, je n’ai pas été soldat ; je n’ai pas brûlé de cartouches aux quatre coins de l’Europe, comme le sergent La Ramée, ni mangé de la soupe au fer avec l’ex-voltigeur de la campagne d’Anvers ; mais depuis
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tantôt dix ans, je nourris ma pauvre mère, veuve d’un ouvrier mort à la peine et les soldats du travail va-
lent bien les autres !
— C’est vrai!... murmurèrent d’un ton sourd presque tous les ouvriers; car ce mot de soldais du travail réveillait dans leurs âmes un souvenir pénible.
— Il y a donc six ans, poursuivit le charpentier, que le duc d’Orléans faisait ses premières armes : honneur à celui qui vient de le rappeler ! Mais ce qu’on n’a pas dit, et ce qui vaut cent fois plus à nos yeux qu’un bulletin de victoire, c’est qu’une année avant l’expédition de Belgique, le 30 novembre comme aujourd’hui...
— Non, non, c’était le 3 décembre! s’écria tout l’auditoire.
— Qu’importent trois jours de plus ou de moins? continua le charpentier ; la mémoire du bien survit aux dates et ne les compte pas. C’était donc, si vous le voulez, le 3 décembre 1831 . Les ouvriers de Lyon, manquant de travail pour eux et de pain pour leurs familles, avaient pris les armes depuis quatre mois. Les riches tremblants avaient vu les pauvres descendre dans la rue avec une bannière de deuil, sur laquelle la détresse et la faim avaient écrit : « Vivre en travaillant, ou mourir en combattant ! » Pour toute réponse, les puissants du jour avaient appelé une armée ; mais le Roi, qui ne savait pas toutes nos misères, n’oublia point que nous étions ses enfants comme les autres ; il voulut aussi connaître la vérité, et nous envoya le duc d’Orléans : c’était un témoignage de confiance qui fit tomber les armes de nos mains, et fut considéré par le peuple comme un gage de salut. Le sang avait coulé, la mort attendait de nouvelles
victimes, et par l’impossibilité de prévoir de quel côté resterait la force, une lutte effroyable allait se perpétuer, quand l’intervention du Prince Royal fit briller sur notre cité frémissante l’aurore de la paix. A son entrée dans ces murs, il trouva sur son passage les autorités, organes de la loi qui frappe, et le clergé, gardien des traditions de la clémence : « — Je suis venu, dit alors le duc d’Orléans, non pour chercher des coupables, mais pour rappeler à des Français égarés leurs devoirs. J’ai aussi une tâche plus douce à accomplir, celle d’apporter tous les soulagements possibles au sort des ouvriers lyonnais, dont le roi mon père m’a chargé de m’occuper avec sollicitude. C’est bien mériter de la religion et de la patrie que d’apaiser les fléaux des discordes civiles. Les coupables appartiennent à la justice; les malheureux sont de mon domaine; je m’en empare, je veillerai sur eux... »
Les touchants souvenirs sont comme la gloire; ils trouvent de l’écho dans tous les cœurs français. Un frémissement électrique parcourut l’assemblée, en écoutant retracer ces nobles paroles qui avaient mieux arrêté la guerre civile que le menaçant appareil d’une armée. Les ouvriers sentaient de douces larmes couler sur leurs joues brunies ; et les femmes , soulevant dans leurs bras leurs petits enfants, leur montraient un buste du Prince Royal placé au milieu de l’amphithéâtre , sous un trophée de drapeaux, et s’écriaient : — Voilà celui qui a sauvé vos pères ! grandissez polir l’aimer, . . . vivez pour le servir un jour sous les bannières de la patrie!
Le charpentier, ravi de l’effet qu’il avait produit, ouvrait la bouche pour continuer ; mais un débardeur du
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Rhône, d’une taille herculéenne, et qui, depuis quelques moments, s’efforcait en vain de glisser un mot à son tour, le saisit par le milieu du corps, le souleva comme un enfant, le fit rasseoir, prit sa place debout, et dominant toute l’assemblée : — Les orateurs se suivent et ne se ressemblent pas! dit-il d’une voix tonnante; et avec la permission générale, je veux briller à la tribune comme à table. Au repos les verres, et écoutez-moi tous; on ne trinquera plus qu’au commandement. Plus d’un de ceux qui me regardent savent bien que je n’étais pas des derniers à faire le coup de fusil dans les carrefours, à l’époque de nos troubles ; et quand le duc d’Orléans parut au faubourg de Vaise, mes camarades m’avaient choisi avec deux autres Bras-de-fer de ma trempe, pour aller parlementer, au nom des insurgés. Nous suivîmes, sur la foi d’une trêve, nos magistrats qui se rendaient au devant du prince. ■■< N’aie pas peur, que je me disais tout bas, c’est un homme comme toi ; les princes, c’est de chair et d’os comme nous autres ; tu lui parleras, il te répondra comme une personne naturelle, et voilà ! » Eh bien ! messieurs, vrai comme je m’appelle Pierre Canut, de père en fils, quand j’ai vu d’un peu près ce beau jeune homme qui venait de son palais de Paris nous apporter la branche d’olivier, comme dirait le père La Ramée; quand je l’ai vu, grave sans morgue, et conciliant sans faiblesse, pousser son cheval jusqu’à moi, en ôtant son chapeau pour nous montrer à tous un front calme, et un regard qui vous pénétrait jusqu’à lame, j’ai perdu mon assurance! non, je ne crains pas de le dire, moi Pierre Canut, dit Tape-partout , je n’avais plus une goutte de vitriol dans les veines ! — Pourquoi vous
êtes-vous battus? me demanda-t-il. — Parce que l’ouvrage allait mal, et que le boulanger ne donne pas son pain, que je lui réponds en tortillant mon oreille, comme un gamin pris en faute. — Est-ce que la révolte vous en donnera? qu’il me riposte, d’une voix qui me tombe comme des larmes sur le cœur, chaque fois que j’y pense. — Eh bien, mes amis, qu’il nous dit encore, allez annoncer, de ma part, à ceux qui vous envoient, que le pardon et l’oubli m’accompagnent ; rentrez dans l’ordre aujourd’hui ; demain, j’aurai les noms de ceux qui souffrent, et tous auront de mes nouvelles. — Et ce qu’il avait dit fut fait; la misère avait armé des milliers d’hommes les uns contre les autres, et la générosité d’un enfant royal sauva des milliers de familles. Les ouvriers lyonnais ne l’oublieront jamais !...
A ces mots, cette foule, si puissante pour le dévouement comme pour la lutte, se leva d’un mouvement spontané. Des salves d’acclamations couvrirent la voix du débardeur, qui, franchissant les tables d’un saut vigoureux, s’élança dans l’amphithéâtre, et détachant les drapeaux qui ombrageaient le buste du jeune duc d’Orléans, fît de leurs lances, à l’aide de cinq ou six ouvriers, un brancard improvisé sur lequel l’image aimée fut reportée en triomphe à l’hôtel de ville de Lyon, au bruit de chants patriotiques, précédée de la musique militaire, et suivie d’un immense concours de peuple qui grossissait à chaque pas.
— La voix du peuple, c’est la voix de Dieu ! pensait .Tean-Eerdinand , profondément ému du spectacle auquel il venait d’assister. J’écrirai à mon père adoptif le récit de cette journée ; elle est pour moi d’un bon augure.