‹ L'Algérie de la jeunesseChapitre 6 sur 21 · LK TOI' H DK FRANCK · texte numérisé non relu

LK TOI' H DK FRANCK

Dès le lendemain, et pendant deux mois entiers, il trouva plus d’ouvrage qu’il n’en pouvait faire. Plusieurs lettres du capitaine Josselin l’encourageaient encore par les chaleureux témoignages d’une affection que le temps et l’éloignement ne pouvaient affaiblir. — N’use pas tes forces, lui recommandait la dernière, par un travail manuel trop assidu ; tu n’es pas du bois dont on fait les ouvriers ordinaires ; l’ esprit a besoin de se nourrir comme le corps : cultive le tien par le genre d’études qui peut développer tes connaissances acquises. Nous devons à Dieu et à la société un compte égal des facultés intellectuelles et physiques dont nous sommes doués. L’homme qui découvre un procédé utile est comme celui qui fait une bonne action ; la reconnaissance de ses semblables lui est acquise, à meilleur titre qu’à l’indifférent qui se contente de gagner son pain quotidien, ou qui ne travaille que pour amasser. Ne t’arrête, le long du tour de France, que pour gagner de quoi le continuer. Agrandis ton imagination en étudiant, dans ta sphère d’activité, les individus et les choses ; l’observation sérieuse mûrit le jugement et élève lame; en voyant de près la grande famille humaine, on apprend à aimer ses frères, à se dévouer pour les bons, à soutenir les faibles, et à prier pour la régénération de ceux qui ont failli. C’est par les hommes de cœur et d’intelligence que l’action de Dieu se manifeste sur tous les degrés de l’échelle sociale ; c’est à eux qu’est imposé le devoir de moraliser par l’exemple, et de toucher par le bienfait. Au retour de ce pèlerinage, rapporte-moi une bonne récolte de fruits de sagesse et d’expérience; j’espère qu’alorsje trouverai mieux qu’un rabot à te mettre à la main.

Le matin du jour où cette missive lui parvenait, Jean- Ferdinand songeait précisément à visiter la Provence.

— Vraiment, se dit-il, le capitaine a bien raison de blâmer les gens qui ne travaillent que pour eux. Voici, grâce à tI)ieu, cinquante belles pièces d’or toutes neuves dans ma ceinture, et j’oubliais les petits orphelins de la veuve du gabier ! Envoyons-en vite la moitié à mon bon père adoptif, pour qu’il adoucisse plus souvent les privations de cette pauvre famille. Il est si doux de partager avec ceux qui souffrent, le bien que la Providence nous envoie !

Après avoir expédié ce don d’un noble cœur, notre héros, en revenant du bureau de la poste, se dit que le soleil de février devait resplendir d’un éclat plus chaud sur les belles plaines du Midi. Marseille, dont on lui parlait tous les jours, l’attirait comme un mirage du paradis terrestre ; aucune nécessité ne l’arrêtait à Lyon : — Faisons comme l’hirondelle! s’écria-t-il en courant d’un pied léger jusqu’à sa petite chambre, dont il franchit en un clin d’œil les cinq étages ; allons voir si les genêts et les pins sauvages vont bientôt fleurir aux bords de la Méditerranée !

Deux heures après, il rattrapait au galop les messageries du Midi, et se hissait comme une vigie sur l’impériale de la voiture, à côté du conducteur. Prompt à se souvenir des traditions historiques dont chaque ville garde un lambeau, il traversa Vienne, sur la rive gauche du Rhône, en se rappelant que c’était la patrie du poète Claudien, et qu’un concile fameux, tenu en 1311, y avait décrété la suppression de l’ordre du Temple, et condamné au feu ses chevaliers. Le conducteur lui montra de loin

LE TOUR DE FRANCE

le fort Salomon, où une légende prétend que Ponce Pilate, gouverneur romain de la Judée, était venu finir ses jours, en proie au chagrin d’avoir livré Jésus-Christ à la fureur des Juifs.

On arriva de nuit à Valence, ancienne colonie romaine qui date de Vespasien, et qui devint, sous les Carlovingiens, la capitale du royaume d’Arles. Jean-Ferdinand ne put visiter le mausolée du pape Pie VI que renferme la cathédrale de Valence, mais il se rappela la grotesque anecdote de ce commandant militaire, à qui un agent de la république française demandait un reçu de la personne du pontife, confiée à sa garde, et qui se contenta d écrire : « Reçu un pape en bon état. » Triste mémoire que celle de ces temps encore trop près de nous, où tout ce qui commande le respect de la foule s’était vu si vite oublié, ou si cruellement méconnu!

La route jusqu’à Orange n’eut rien de remarquable que le bourg de Mornas , adossé à un rocher du haut duquel , pendant les guerres de religion , le célèbre baron des Adrets forçait les prisonniers qu’il avait faits dans ces luttes déplorables à se précipiter sur les piques de ses soldats. De là , un chemin rocailleux entraîna notre jeune voyageur, par monts et par vaux, jusqu’à une belle avenue de peupliers qui se termine par un arc de triomphe romain, dédié à Marius. C’est l’entrée d’Orange, ancienne cité des belliqueux Cavares , mais dont les habitants modernes ne savent construire que des bicoques en cailloutage, d’un si chétif aspect qu’une rue tout entière ne parait composée que de projets de maisons, et que si l’on ne voyait par-ci, par-là, des rideaux aux fenêtres, ou une femme qui tricote, on pourrait croire ce lieu inha-

bité. Et pourtant on y trouve une sous-préfecture, une bibliothèque, un collège, et des manufactures de laines et de soies.

La diligence roula plus vite pour gagner Avignon, noble et vieille ville, toute cicatrisée par les révolutions des âges ; Avignon, conquête romaine dévastée par les barbares du Nord à la chute de Rome, puis devenue cité des Bourguignons ; assiégée par Clovis, premier roi connu de nos annales françaises, et qui ne put la soumettre; tombée plus tard au pouvoir des Arabes d’Afrique, et délivrée par Charles Martel ; république au treizième siècle; ville des papes au milieu du quatorzième, et enfin réunie à la couronne de France, et partageant aujourd’hui avec Paris l’honneur d’offrir un asile honoré aux vétérans de nos gloires.

D’Avignon à Aix, l’Athènes du Midi, Jean-Ferdinand n’eut rien à voir ; mais il voulut s’arrêter dans cette capitale des comtes de Provence, qui en avaient fait, au moyen âge, le foyer des arts et des lettres. Il salua, sur le cours d’Orbitelle, la statue du bon roi René, roi titulaire de Sicile et de Jérusalem, comte de Provence, mort en 1480, qui avait institué les processions de la Fête- Dieu, et composé des hymnes d’église qu’on chante encore partout, sans se rappeler leur pieux auteur.

Le lendemain, au point du jour, notre ami quitta Aix pour franchir, à pied, les huit lieues qui le séparaient de Marseille.

Sa poitrine se dilatait aux approches de la mer, et il se faisait, à l’avance, une folle joie de mesurer bientôt cette fameuse rue de la Cannebière, dont tous les Marseillais sont si fiers, qu’ils ne sauraient échanger trois phrases

LE TOUR DE FRANCE

avec un voyageur de Paris sans lui dire, en faisant la roue : « Si votre Paris possédait seulement une petite Cannebière, Paris serait un petit Marseille! » Eli bien! chose étrange aux yeux de tout Marseillais qui nous lira, Jean-Ferdinand arriva sur la Cannebière sans s’en douter. Il oublia qu’il se trouvait dans la plus ancienne ville de France, qu’il avait à admirer le port Dieudonné et la maison du sculpteur Puget, l’Observatoire et les allées de Meilhan, le château d’If et les promenades du Faro. L’affluence des gens de tous pays qui se croisent en toul sens sur les quais et dans les rues; la variété bizarre des costumes, des mœurs et des langages; les mille vaisseaux, chaloupes et batelets, couvrant d’une forêt mouvante le port magnifique dont le spectacle tout nouveau s’étalait à ses regards, il ne vit rien de tout ce qui, dans d’autres circonstances, l’eùl si fort attaché.

Il allait droit devant lui, d’un pas rapide, et comme poussé par une force irrésistible ; un sombre nuage voilait ses yeux, et il marchait, marchait toujours, quand une main nerveuse l’arrêta rudement, et le fit asseoir d’une secousse entre deux ballots de marchandises, en même temps qu’une voix lui disait : — Gare donc, étourdi ! Vous allez tomber à l’eau!

Jean-Ferdinand passa la main sur son front baigné d’une sueur froide , et recouvra sa raison, un moment égarée.

Les senteurs marines l’avaient subitement enivré de souvenirs confus. Une hallucination passagère venait de lui retracer les images de sa patrie, les genêts à fleurs d’or des landes bretonnes, les bruyères pourprées du rivage atlantique, et les murmures du vent sur la rade ;

puis, dans un doux lointain le clocher de Larnbezellec, et le pavillon flottant sur la maison du capitaine. Il lui semblait, pauvre enfant, que l’espace fuyant sous ses pieds le ramenait aux lieux de son bonheur d’autrefois

— Gare donc ! Vous allez tomber à l’eau !

Cette rude parole avait brisé le charme; le son d’une voix étrangère suffit pour rendre Ferdinand au sentiment d’une absence qui, pour son âme aimante et douce, s’imprégnait des tristesses de l’exil.

L’homme du peuple qui venait de l’arrêter au bord de l’abime continuait sa route, en sifflant l’air d’une chanson de pêcheur.

— Hélas! se dit notre jeune ami, en promenant sur le port un regard désolé, je suis à Marseille, et mon cœur arrive de Brest : c’est bien loin !

Page 1