‹ L'Algérie de la jeunesseChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

ALGER A VOL D’OISEAU

mon cœur fût capable : me voilà hors de France!...

Dans quelques jours, je pourrai compter une année tout entière écoulée, depuis la nouvelle séparation que vous avez exigée de moi. Chaque minute du temps qui s’envole vous porte là-has mes vœux les plus chers ; mais, je le sens bien amèrement, l’absence est un mal dont on

ne guérit qu’au retour, et Dieu sait si j’ai besoin de guérir !

Si vous étiez près de moi , le inonde nouveau qui m’environne serait coloré de bien riches couleurs ; mais, hélas ! partout où vous n’êtes pas, tout me manque à la fois. Quand nous vivions sous le même ciel, quand je pouvais tout à coup , au gré de mon impatience , voler vers vous et vous surprendre par mes embrassements, je parvenais encore à me faire illusion sur la distance ; mais ici, cher père, c’est presque un autre univers! et pour retourner où vous êtes, il y a la mer immense, il y a les vents contraires, les orages, et quatre cents lieues à franchir !

Pourtant, vous l’avez voulu, j’ai obéi. Puis-je espérer du moins que ce sera ma dernière épreuve, et que bientôt vous me rappellerez? Vous m’aimez tant, je le sais et je le sens si bien, que j’ai honte de vous affliger encore par le récit des faiblesses de mon cœur. Je ne serais pas votre digne enfant d’adoption, si je ne surmontais , en apparence du moins, les douleurs de l’absence. Mais que voulez-vous? je serai toujours faible et chagrin loin de tout ce que j’aime. Il faut bien me le pardonner.

Lorsque j’ai reçu à Marseille la lettre où, me voyant si près du théâtre des gloires nouvelles de la France, vous me pressiez d’y pousser mon voyage, et d’y faire trois mois de séjour, j’ai eu l’envie, faut-il vous l’avouer? de reprendre aussitôt ma course du côté de Lambezellec. J’étais sur que vous ne me repousseriez point; je vous aurais prouvé que vous aviez besoin de mes soins , et je vous aurais laissé croire que votre lettre ne m’était point parvenue. Puis, il m’a semblé que je ne pourrais, sans

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rougir, vous faire ce petit mensonge, et que ma plus tendre affection n’excuserait peut-être pas ma désobéissance. Je me suis résigné, le cœur gros. Me voilà donc Algérien depuis deux mois. Ai-je mérité de revenir bientôt, sans plus m’arrêter nulle part? Si vous m’écriviez le contraire, je croirais que vous ne m’aimez plus, et je mourrais ici!...

Les trois longues lettres que je vous ai adressées depuis mon arrivée sont restées sans réponse. Je les traçais avec mes larmes, et je ne savais rien vous dire, si ce n’est ma profonde tristesse. Vous êtes mécontent de moi ; vous pensez peut-être que je ne mets plus le temps à profit comme autrefois pour observer et pour m’instruire? Rassurez-vous de ce côté, cher père ; j’ai trouvé du travail, gagné de beaux écus à Alger, où les travailleurs habiles sont aussi rares que recherchés ; et comme , avec mon état de mécanicien, je suis appelé tantôt d’un côté, tantôt de l’autre , je vois chaque jour de nouvelles choses ; je note mes observations, je dessine des points de vue, des édifices , des costumes , et mes loisirs sont , en quelque sorte, plus occupés que mes heures de travail. Pour vous en donner la meilleure preuve , je vous envoie une collection de croquis et la relation de mon voyage, par où j’aurais dû commencer, si, pendant bien des jours, il m’eût été possible de penser à autre chose qu’à vous, à mes inquiétudes, et à mes cuisants regrets !

Parlerai-je de la traversée? C’est bien autre chose que nos petites promenades en canot sur la rade de Brest.

Je m’étais rendu au port de Toulon, où, par votre recommandation, j’ai obtenu de l’amiral mon passage gratuit sur un bateau à vapeur de l’Étal.

Une traversée un peu longue, et celle-ci a duré quatn* jours, est l’incident le plus poétique ou le plus vulgaire qui se puisse rencontrer dans un voyage. L’une et l’autre de ces impressions peuvent aussi alterner ; cela tient à trois choses : au mal de mer avant tout, au but du voyage que l’on s’est proposé, et au mode de navigation que l’on a adopté. Le mal de mer m’a cruellement éprouvé pendant plus de vingt-quatre heures ; on m’a conseillé de me coucher pour alléger ma souffrance ; c’est l’unique remède à suivre, et je m’en suis bien trouvé. Mais quelles tristes réflexions ne faisais-je pas dans l’espèce de tiroir, décoré du nom de couchette , où chaque passager se trouve serré ! Quelle profonde compassion je ressentais pour ces malheureux matelots qui pas, sent la meilleure partie de leur vie à lutter contre le roulis et le tangage (1) !

Vous voyez, cher père, que j’use hardiment des termes techniques dont vous m’aviez appris l’emploi avec tant de patience ; "et pour vous prouver que je n’ai pas oublié leur valeur précise , je la reproduis en note, à la fin de ma lettre. Je ferai, plus loin, la même chose pour ne pas trop surcharger mon récit d’explications utiles ou curieuses, que vous trouverez en post-scriptum.

Dans le tiroir au-dessous du mien se trouvait un commis de marine qui allait occuper à Alger un petit emploi dans les bureaux de l’Amirauté. Ce jeune homme naviguait depuis cinq ou six ans ; mais dans chaque voyage il tombait malade , et ses chefs ne pouvant plus l’employer dans la vie active , lui avaient enfin accordé un poste fixe. Il payait donc, cette fois-ci, son avant-dernier tribut à la mer, car il se promettait bien de ne pas

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solliciter le moindre congé avant d’être admis à la retraite.

— Mon cher monsieur, me disait-il dans les instants de répit que nous laissaient les secousses de nos estomacs délabrés, mon cher monsieur, prenez courage; en mettant pied à terre, le mal disparaîtra comme par enchantement. Mais faites comme moi, ne naviguez plus, si vous pouvez vous en dispenser. Tout le monde n’est pas taillé comme Duquesne ou Jean Bart, et la malice de la Méditerranée est, je crois, encore pire que les colères de l’Océan... Mon Dieu! mon Dieu! que j’ai mal au cœur !...

Je sympathisais trop avec lui, dans ce moment, par nos souffrances partagées , pour m’aviser de le contredire. Mais je pensais à vous, cher père, et me sentant faire si triste figure sur un bord, je me trouvais bien indigne de vous.

Mon compagnon de voyage ne prit pas mon silence pour une critique de son opinion. Il avala une gorgée de limonade gazeuse, et m’en offrit; j’acceptai avec reconnaissance. — Merci, lui dis-je; dans deux jours, j’espère qu’une fois à terre , vous oublierez vos rancunes contre la marine. C’est une si belle carrière, quand on peut la suivre avec l’espoir d’y rencontrer un peu de gloire !

— Ah! oui, sans doute, mon cher monsieur, reprit-il; mais l’exception ne fait pas la règle, et la nature sait bien nous avertir, quand nous prenons un métier qui n’est pas fait pour notre organisation. Je raisonnais comme vous à mon premier voyage, et depuis, mes idées se sont bien modifiées! Certes, considéré du côté le plus favo-

rable à l’imagination, un vaisseau est quelque chose d’imposant et de majestueux. Lorsque nous pensons que, semblable à l’aigle qui fend les airs, il s’élance à travers les périls d’une mer sans bornes , hérissée d’écueils et pleine d’orages, sur laquelle il n’est qu’un point perdu dans l’immensité, et que ce vaisseau porte la vie, l’industrie , le commerce , la civilisation d’un peuple aux extrémités du monde les plus reculées : il y a dans cette idée je ne sais quoi de grandiose, qui élève l ame et la rapproche de Dieu ! Lorsque , dans les navigations lointaines , nous entendons raconter aux matelots cette sombre légende du Vaisseau-Fantôme que l’on aperçoit, la veille d’une tempête, déployant sur l’horizon plombé ses voiles phosphorescentes, et faisant jaillir l’écume des vagues au feu des éclairs : voilà du merveilleux bien capable de charmer les ennuis du voyage ! Mais si nous usons aussi du droit d’envisager le navire comme une prison de bois et de fer, chargée des odeurs les plus nauséabondes, la scène change d’aspect, et la réalité détruit la poésie. Tenez, mon cher monsieur, les musulmans, chez lesquels nous allons, prétendent, m’a-t-on dit, que les occupations des bienheureux, dans le paradis de Mahomet, sont l’ombre de ce qui faisait leur bonheur physique sur la terre. Eh bien ! si le dogme musulman n’était pas une folle erreur; si Dieu lui-même ne nous avait pas révélé une vie future plus digne de notre intelligence et de sa souveraine bonté; si, en un mot, les châtiments préparés pour l’autre monde consistaient, par analogie avec les récompenses, dans la répétition forcée des choses qui nous déplaisaient le plus ici-bas, je frémirais à l’idée de me voir embarqué, pour mes péchés,

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sur l’ombre d’un navire, à voiles ou à vapeur, voguant sur l’ombre d’une mer. Vous figurez-vous quel supplice ce serait? N’avoir, pour toute l’éternité, que du biscuit rance, des légumes moisis, de l’eau chargée de rouille! N’entendre d’autre bruit que celui d’une roue qui fouette l’eau, ou le grincement des cordages ! Ne rencontrer, de l'avant à l'arrière (2) que des ombres de poules désolées, passant leur cou maigri entre les barreaux d’une ombre de cage ! Ne voir, éternellement, que le ciel fermé et la mer morte des enfers ; des nuages livides, dessinant sur l’horizon sans fin la forme trompeuse d’une côte qui fuirait sans cesse! et n’entendre de la bouche d’une ombre de capitaine, à l’éternelle question : — Quand arriveronsnous ? que cette parole désespérée : — Jamais ! ! I — Ah ! mon cher monsieur, que j’ai mal au cœur ' . . .

Cette fois , je ne répondis pas à mon compagnon de douleur ; c’était lui rendre service que de laisser tomber l’entretien, et je crois que peu d’instants après nos paupières se fermaient, sous l’influence d’un sommeil réparateur.

Le lendemain, de bonne heure, la mer était devenue calme et unie comme une glace. Je me sentais si dispos que je gagnai le pont, pour m’orienter un peu .

L'Amélie est un beau navire que je ne pus me lasser d’admirer. Sur le point le plus élevé, et vers le milieu du bâtiment, se dresse le gigantesque tuyau de la machine à vapeur, dentelé par le haut en forme de couronne, et laissant échapper presque continuellement des tourbillons de fumée, tantôt noire et épaisse, tantôt cendrée, et argentée par les nuages. Un second tuyau de fonte, de moindre dimension, et parallèle au premier,

ne rejette qu’à de plus rares intervalles des torrents de vapeur, qui en sortent avec une impétuosité bruyante, et se résolvent en rosée tiède dont vous êtes humecté, si vous faites une station trop prolongée dans son voisinage. Au pied de ce double mât de fer, l’œil découvre, à travers une double toiture vitrée , la merveilleuse machine qui vous fait marcher sur les flots, avec ses pompes, ses balanciers, ses pistons, ses engrenages, et qui semble un être vivant, aux nerfs de cuivre et d’acier. Plus loin s’entr’ouvrent deux fournaises qu’alimentent les chauffeurs , noirs habitants de l’entrepont qui rappellent les cyclopes de la fable.

Le grand mât s’élève à peu de distance de la cheminée ; ce géant de l’équipage étale avec élégance ses agrès et ses vergues chargées de voilures qui ombragent le pont tout entier. Ici, l’on descend deux ou trois marches pour entrer dans l’enceinte des premières places; des bancs à dossiers commodes, placés à tribord et à bâbord (3), vous invitent à la causerie ; une vaste tente de coutil garantit à la fois de la pluie et du soleil. Un pavillon se présente alors, peint et décoré avec un certain luxe; la porte, presque toujours ouverte pour donner plus de jour, laisse voir un escalier tournant qui mène aux cabines et à la salle à manger, qu’on nomme carré en termes de marine. La cage qui forme le toit de l’escalier représente une grande table, dont les quatre côtés sont percés à jour et vitrés. Plus loin, on arrive sur le tillac, qui est le haut du pont, théâtre des manœuvres et du maniement du gouvernail. Là se trouve bien close dans une boite de cuivre la boussole, notre guide et notre sauvegarde, devant laquelle se tient le timonnier, chargé de

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maintenir sans cesse, dans un équilibre convenable, la roue qui dirige la marche et empêche le navire de dévier. Cette roue puissante, malgré sa chétive apparence, n’a rien de commun avec celles qui-, placées sur les flancs de la machine, en sont comme les nageoires. Celles-ci font l’office des jambes ; la troisième peut se comparer à la tête.

Nous voguions à pleines roues et à pleines voiles ; mon indisposition n’avait duré qu’un jour, et je dinai de fort appétit pour réparer mes forces. Dans le cours de l’aprèsmidi, à un signal du capitaine, huit ou dix hommes se portèrent à l’arrière. Leur costume et leur visage avaient si bien pris la teinte du charbon de terre , qu’on eût dit à les voir qu’ils sortaient d’une mine. L’un d’eux tenait un énorme peloton de forte ficelle roulée sur une bobine de fer. Un autre, voisin du premier, portait à la main un petit sablier ; un troisième jeta dans la mer un morceau de bois lesté de plomb , et qui ressemble à peu près à la râclettedes ramoneurs; c’était ce qu’on nomme le loc[ 4). Sitôt que le loc est dans l’eau, le porteur du sablier ne quitte plus des yeux cette modeste horloge primitive, pendant que son camarade, les bras en l’air, laisse l’axe de sa bobine se dérouler de lui-même avec une rapidité qui est naturellement proportionnée à la vitesse du navire. Des nœuds se trouvent à certaines distances sur la corde qui file ainsi en mer, retenue par le loc. Cette opération dure quelques minutes, jusqu’à ce que l’homme à la pendule de sable crie : stop ! mot anglais qui signifie arrête. Le matelot qui déroulait la bobine ne bouge plus ; et l’on sait alors, rien qu’à l’inspection de ce qui reste de chanvre sur son support, combien de nœuds ont été em-

portés en une minute, ce qui donne le calcul par heure, multiplication faite par soixante. Il s’agit alors de retirer le loc, et telle est la force de l’eau et la pesanteur de la corde, qu’il ne faut pas moins de plusieurs hommes vigoureux pour ramener à bord ce petit segment de bois ferré.

Nous filions neuf ou dix nœuds à l’heure, c’est-à-dire trois lieues au moins. Nous passâmes, sans nous arrêter, entre les îles Baléares, qui sont à moitié route de France à Alger; l’équipage était joyeux de sa navigation si facile, et les passagers, groupés sur le pont, se livraient à des causeries animées sur toute sorte de sujets. Je m’approchai doucement d’un grand homme sec, enveloppé malgré la chaleur dans une large houppelande, la tête couverte d’un bonnet fourré, et le menton perdu dans un amas de foulards. Ce monsieur, qu’à son accent je reconnus pour un Anglais, causait avec un colonel qui allait rejoindre son corps en Afrique. Vous m’avez, cher père, tant de fois raconté vos combats contre les Anglais, et la mémoire de Trafalgar est toujours si présente à ma pensée, que je ne pouvais m’empêcher de lancer à la dérobée sur ce pacifique voyageur des regards où devait briller une antipathie nationale fort prononcée. Le colonel lui retraçait chaleureusement les beaux détails des expéditions auxquelles il avait pris part.

— En 1835, lui disait-il en ce moment, le maréchal Clauzel nous conduisait à la prise de Maskara (5). Nous venions de franchir la rivière du Sig (6) ; l’arrière-garde, occupée à relever les ponts, après le passage, eut à soutenir un engagement très-vif, et ne put rejoindre qu’assez tard le gros de la colonne, qui se dirigeait vers les bois do

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l’Habra(7). Les Arabes, commandés par Abd-el-Kader en personne, suivaient le flanc des montagnes sur une ligne parallèle à la nôtre. Le maréchal fut obligé de les faire débusquer plusieurs fois. Dans les combats presque continuels qu’il nous fallut livrer en avançant, chacun trouva l’occasion de se distinguer, et notre émulation était soutenue par la présence du duc d’Orléans, qui faisait sa première campagne en Afrique. Le matin, après le passage du Sig, on l’avait vu s’élancer à la tête de nos bataillons, au milieu du feu meurtrier qui partait des bois de l’Habra. Blessé dans cette lutte corps à corps, il ne voulut pas quitter le poste du danger. Quand le maréchal Clauzel fit attaquer les montagnes par notre infanterie, l’artillerie, habilement dirigée par le prince, contribua surtout à refouler la cavalerie arabe dont les masses inondaient la vallée, et lui fit éprouver des pertes considérables. Un peu plus tard, à la hauteur de quatre marabouts nommés Sidi-Embarek, un profond ravin coupait le passage de la colonne française, et de sa crête opposée, toute l’infanterie d’ Abd-el-Kader faisait pleuvoir sur nous une grêle de balles. Ce fut encore, dans ce moment difficile, l’épée du jeune Prince Royal qui ouvrit à nos braves soldats le chemin de la victoire. Donnant l’exemple d’une héroïque audace, il jette en tirailleurs dans les bois un détachement du 17e léger, et, suivi de deux compagnies, il franchit le ravin, fait aborder l’ennemi à la baïonnette et reste maître de la position, après un combat acharné. Eh bien, toute l’armée vous le dirait comme moi, l’admirable modestie de notre jeune prince, après le succès, égalait seule sa bouillante énergie dans l’action...

— Oh! cela ne m’étonne pas, répondit l’Anglais ; il y

a bien des années que, le voyant presque enfant, je devinais déjà en lui le germe de ces belles qualités militaires que les Français possèdent au plus haut degré.

A ces mots, cher père, je sentis s’évanouir mes préventions instinctives contre cet honnête Anglais. Je lui aurais volontiers serré la main, car il y avait dans son langage l’accent d’une véritable conviction. Je me glissai derrière lui, pour mieux l’entendre.

— C’était en 1829, poursuivit-il. Votre jeune prince sortait du collège, et son père venait de le conduire jusqu’en Écosse. C’est une très-bonne habitude que de joindre les voyages à l’éducation. L’esprit s’élève en apportant ses souvenirs sur les lieux fameux où de grands événements se sont accomplis ; les voyages ressuscitent l’histoire du passé, et plus d’un homme d’avenir leur a du le développement de facultés qu’il ignorait. Je me rappelle qu’à l’époque dont je vous parle, j’étais lord-maire d’Édimhourg, et malgré l’incognito des princes qui venaient visiter notre pays, je voulus leur en faire les honneurs, et j’accourus au-devant d’eux. Le duc de Chartres (8) avait alors vingt ans ; il était colonel du 1er régiment de hussards, et tous ses goûts, toutes ses pensées se dirigeaient déjà vers cette carrière militaire dans laquelle il débute avec tant d’éclat. Parvenu aux régions septentrionales d’ Edimbourg, il venait de quitter Inverness, et ne voulut arriver à la seconde capitale de la Grande-Bretagne qu’après s’être arrêté au milieu d’une des plus belles pages qui soient restées dans les annales de l’Europe. Il voulait contempler les marais de Culloden, comme pour leur demander s’ils n’avaient point conservé quelques gouttes de ce sang généreux qui sanctifia leurs

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eaux impures, dans la fameuse journée du 27 avril 1746. Il s'achemina vers Culloden, parcourut le sol de ce champ de bataille, où deux armées, deux peuples, deux monarchies s’étaient livré un duel à outrance, et où cette fière épée, qui s’appelait Charles le Prétendant, était venue se briser ! Plongé dans une sorte d’extase, il fallut lui faire presque violence pour le ramener à sa voiture.

— Ce devait être si beau, nous disait-il, cette lutte magnifique dont un trône était le prix ! Tout à l’heure, quand je rêvais, il me semblait presque en être. Je me voyais au milieu, ou plutôt à la tête de ces quelques centaines de braves, face à face avec ces flots de bataillons anglais! Je me voyais aussi, moi, avec mon plaid (9) de montagnard, comme tous mes compagnons de péril, comme l’intrépide Prétendant lui-même ! Je me voyais demandant à grands cris l’honneur de porter d’une main mon épée nue, et de l’autre ce simple lambeau de soie qu’ils avaient attaché au fer d’une pique, appelée royale bannière, et baptisée si royalement, en effet, du baptême de leur sang ! J’aurais voulu interroger les pierres d’Inverness, où ce fameux duc de Cumberland eut peur un moment, lorsque Charles Stuart vint le regarder en face, appuyé sur un si mince, mais si généreux fragment de nos armées ! J’aurais voulu creuser l’étang où il passa douze heures de ténèbres; j’aurais voulu poser le pied dans cet îlot désert, où le fils des rois vécut de poissons secs, jetés sur une rive maudite! J’aurais voulu étudier jusqu’au fond cette caverne où il étouffa trois jours et trois nuits; j’aurais voulu chercher partout quelque vieil écho qui se rappelât l’heure où Charles passait, criant: A Edimbourg! à Édimbourg! et où,

tombant à ses genoux, ces pauvres montagnards lui disaient : — Hélas I hélas ! que faire pour votre Grâce? Nous ne vivons que de pain noir, et nous sommes des armés! — Eh bien, je vous apporte des armes, et je mangerai de ce pain noir avec vous ! leur répondait leur souverain. Et puis enfin, j’aurais été frapper à toutes les portes, pour me prosterner devant celle, oubliée maintenant, où ce malheureux prince vint tomber à demi nu, brisé de fatigue et de faim, en disant : — Le fils de votre monarque vient vous demander du pain et un habit. Prenez les misérables haillons qui le couvrent ; vous les lui rapporterez un jour dans son palais de roi de la Grande-Bretagne !

En rappelant ces épisodes du passé, le jeune duc de Chartres était bouleversé d’émotion. Quelques tendres reproches lui furent adressés sur le paroxysme d’exaltation auquel il se laissait emporter avec une ardeur qui pouvait être funeste à sa santé. Mais il n’écoutait rien, il soulevait seulement vers son père ses paupières humides, et son père n’eût pu jeter un mot de blâme à travers cette scène attendrissante : il était trop fier de ces sublimes expansions d’une âme de vingt ans qui pleurait comme César, parce qu’à vingt ans une autre poitrine avait vibré sous le poids d’une bataille! — Que voulez-vous d’ailleurs? reprenait le jeune prince ; moi, j’aime cet homme, j’aime Stuart le Prétendant, parce qu’il était aussi, lui, jeune par les années, vieux par le génie! parce qu’il fut malheureux, parce qu’il fut, n’est-ce pas, mon père, allié au sang royal de France, et un digne petit-fils de Henri IV ?

— Oui, certes, interrompit le colonel, c’est une grande et noble figure que ce Charles Stuart! et l’on cite un mot

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de sa bouche que l’histoire a gardé : « Si j’avais, disait-il avant la bataille de Culloden, si j’avais trois mille Français, je serais dans un mois maître de l’Angleterre!... »

A ces mots, l’étranger fronça le sourcil, et rougit légèrement.

— Je ne crois pas, dit-il à demi-voix, que ce propos soit d’une parfaite exactitude.

— Pourquoi non, monsieur? m’écriai-je étourdimenl, sans songer que je n’avais nul droit de me mêler à la conversation.

Ma saillie fit sourire le colonel ; mais le grand homme sec, au nez d’aigle, à la perruque rousse, croisa ses bras sur sa houppelande, me jeta, de côté, un vrai coup d’œil de léopard, et s’éloigna en répétant au colonel : — Non, monsieur, je ne le crois pas; au surplus, ce mot de Charles Stuart eût pu devenir de l’histoire au milieu du dix-huitième siècle ; il survient parfois, dans la vie des nations, de si singuliers accidents! mais aujourd’hui...'..

— Aujourd’hui, m’écriai-je de nouveau, avec trois mille Français, mon père adoptif, le capitaine de frégate Josselin, se chargerait de vous faire payer Trafalgar !...

— Goddam II!... fit le bourgeois d’Edimbourg en se retournant avec colère.

— Là dessus, cher père, je compris un peu tard que j’étais allé trop loin ; et sans attendre la mercuriale qu’eut pu me valoir mon accès de vivacité, je disparus comme un lézard dans l’escalier de l’entrepont. J’appris bientôt que ce touriste britannique se rendait en Algérie pour acheter une exploitation de mines de cuivre. Je me repentis tout à coup d’avoir manqué d’égards à un homme respectable qui ne s’occupait pas de moi, et qui avait pu

juger de si près, et si bien, mon royal patron Ferdinand, que je ne verrai peut-être jamais! J’aurais voulu lui faire des excuses, puisque nous ne sommes pas en guerre; mais le souvenir de Trafalgar était toujours là pour me couper la parole. Je me rappelais les brillants récits que vous me faisiez, si souvent, de vos glorieuses campagnes, de vos lointains voyages, et de tant d’aventures auxquelles ma vie n’est pas destinée. Combien je m’enthousiasmais alors, devant le portrait que vous traciez de votre frégate chérie, cette Jeanne d’ Arc, si digne du nom qu’elle portait, puisque après avoir battu les Anglais, comme faisait jadis la vierge guerrière d’Orléans, elle a péri comme elle, par le feu des mêmes ennemis, en léguant à l’avenir le soin de la venger! Non, cher père, dussiez-vous me gronder, je n’aimerai jamais un seul des anciens adversaires de notre glorieux drapeau, et si c’est une faute, mon pays, Dieu et vous me pardonnèrent de ne pouvoir oublier les pages funestes de notre histoire !

Pendant que je faisais ces réflexions, l’Amélie marchait toujours ; la nuit était venue, la nuit du ciel d’Afrique étendant sur les flots son écharpe étoilée. Nous approchions du terme du voyage, et vers l’aube, un matelot placé en vigie, sur la vergue du grand mât, cria : Terre ! d’une voix sonore. J’accourus sur le pont pour voir Alger, cette merveille des âges modernes, qui imposa pendant trois siècles à la vieille Europe la terreur de son nom.

Un point blanchâtre, égaré dans l’espace, marquait la place où nos armes renouvelèrent, il y a huit ans, les victoires impériales. Peu à peu le point grandit, la teinle

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grise du ciel s’animait, à l’orient, de reflets d’azur où venaient se fondre les brillantes couleurs de l’opale, de l’émeraude et du saphir. Tout à coup, le disque ardent du soleil se dégagea de ses voiles d’or, et devant nous resplendit une pyramide colossale, ou un fantôme de neige : c’était Alger la Guerrière, El-Djezaïr-el-Ghazie ! avec ses dômes, ses minarets, ses forts où flottent les bannières de France ; ses vertes collines dont les blanches villas se détachent comme des perles, et, à notre gauche, la chaîne de l’antique Atlas, que surplombe la crête brumeuse du fameux Djerjerah (10)!

Deux heures après, nous étions à l’ancre dans le port, et plus de vingt batelets mauresques venaient se jouer autour de l'Amélie , pour nous conduire à terre. Après avoir souhaité bonne chance à mon compagnon de douleurs, le commis de marine, et glissé rapidement derrière l’ex-maire d’Édimbourg , qui ne me parut plus d’aussi mauvaise humeur, je voulus me livrer à tout l’imprévu de ma nouvelle situation, et je sautai dans un canot qui fda comme une flèche entre deux rangées de batiments de toute nation, de toute forme et de foute grandeur. A droite, j’avais le môle, le phare, le lazaret provisoire, qui ressemble à un petit temple grec, et la jetée du nouveau port qui s’avance dans la mer sur un lit de rochers noirs. A gauche, j’admirais un large quai servant de chantier et de débarcadère à cent espèces de marchandises ; puis les immenses arcades des greniers de réserve, et les batteries de gros canons qui veillent à la sûreté de la conquête.

En mettant pied à terre sur le quai de la Marine, je me trouvai aux prises avec une nuée de grands gaillards

basanés, qui firent le siège du canot pour se disputer les malles des passagers, et m’enlever des épaules la modeste valise qui avait succédé à mon havresac de voyage. J’étais fort embarrassé de répondre à leur langage, et cet effet de couleur locale commençait à m’inquiéter, lorsqu’un grave vieillard, à longue barbe et à manteau blanc, avec une de ces figures vénérables que nos peintres seraient ravis de faire poser pour leurs tableaux religieux, écarta la presse à grands coups de nerf de bœuf, et, comprenant à mon air emprunté que je devais être un nouveau venu, fit approcher, d’un signe, un de ces portefaix indigènes, jaune comme un bloc de cire vierge, mais taillé comme un Hercule. Je m’abandonnai à la fortune, et marchai sur les pas de mon guide, qui s’était chargé de mon bagage avec un extrême empressement. Un large escalier de pierre nous conduisit du quai à la porte de la Marine, que les Arabes appellent Bab-el-Djezeïra, porte de file, parce que le môle qui forme le port est construit sur un îlot que des ouvrages de maçonnerie ont relié à la terre ferme. En pénétrant dans la rue de la Marine, bâtie par les Français , car les Algériens ne faisaient point de rues , mais des ruelles , n’ayant point de voitures , mais aussi point de poussière et point de boue , quel pêle-mêle, quel mouvement, quels contrastes frappèrent nos regards !

Je me rappelais les Aventures de Télémaque, et je crus voir s’animer la description de Salente à demi construite; les grues qui élèvent des pierres, les hommes qui portent des fardeaux, les troupeaux bêlants qu’on fait entrer ou sortir, les guerriers dont les chevaux hennissent, les enfants arabes à demi nus , les femmes voilées , les vieil-

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lards majestueux ; une foule compacte, venue des quatre parties du monde, et offrant toutes les variétés de costumes civils et militaires, marins et ecclésiastiques : voilà ce qui, d’abord, mé causa la plus vive surprise. Ajoutez-y la population indigène, mauresque, arabe, juive, kebaïle ou mozabite, si bizarre d’aspect et si mélangée elle-même; ce tableau mouvant bouleverse l’esprit , et l’on se demande où l’on est, où l’on va. Faites vingt pas de plus, vous vous trouvez étroitement serré dans une agglomération des mêmes individus , que poussent et croisent en tout sens des marins qui vont au port , des soldats qui montent la garde, des Espagnols qui vendent des fruits, des ouvriers ou des colons qui cherchent du travail. Plus loin, il vous faudra faire place à un convoi de cavalerie qui se rend au fourrage; une charrette aux roues basses, aux bras démesurément prolongés , pesamment chargée et traînée par quatre bœufs, vous obligea la retraite. Ici, c’est un encombrement de moutons ou de chèvres qui vous barrent le chemin, en vous couvrant de poussière ; là, un cercle de chaux vive qui fume encore, ou un amas de moellons obstrue la voie publique, devant une maison arabe qu’on démolit, près d’une française qui s’élève. Puis, on est pris à l’ improviste par une caravane de petits ânes chargés de sable, de briques, de plâtre, dans des paniers de jonc, et chassés à la baguette par des Biskris ou des nègres. Tout cela se renouvelle presque à chaque heure de la journée ; c’est un bruit étourdissant, un coup d’œil incroyable, auquel on ne commence à s’habituer qu’au bout de quelques jours. Mais en y réfléchissant tant soit peu, ce mouvement, cet encombrement des hommes et des choses, n’a rien que de fort naturel,

et prouve en faveur de la colonisation naissante (11).

La capitale de l’Algérie s’élève en amphithéâtre triangulaire, partie au pied, partie sur le versant d’une colline dont la hauteur atteint quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer. La base du triangle s’élargit sur les grèves de la rade ; le sommet, adossé à la colline, porte la Kasbah (12) qui servait à la fois de citadelle et de palais aux souverains turcs. Alger, vu de la mer, offrait avant notre conquête l’aspect d’une immense carrière de craie. En y arrivant par la rade , c’est un spectacle bizarre et éblouissant. Rien n’est plus singulier que cette montagne à pic, couverte de milliers de maisons sans toits et. sans fenêtres , plantées à vue d’œil , sans que l’on sache de loin comment elles se tiennent, et sur quoi elles posent. Quand le soleil frappe sur cet amas de murailles blanchies à la chaux, on peut à peine soutenir l’éfclatde sa réverbération. La ville basse, bâtie sur un sol plat, est aujourd’hui déblayée, en grande partie, des masures arabes qui l’encombraient. Les trois grandes artères qui la traversent sous le nom de rue de la Marine, Bab-Azoun et Bab-el-Oued (13\ sont presque entièrement reconstruites à l’européenne, avec de belles arcades couvertes, comme notre rue de Rivoli. Le point de jonction de ces trois rues forme une place magnifique, dignement appelée Royale, et d’où la vue sur la Méditerranée ne le cède en rien , dit-on, à celle du golfe de Naples. La ville haute conserve encore en grande partie sa physionomie mauresque ; c’est un véritable labyrinthe de rues tortueuses et de passages voûtés, à l’exception de la rue de la Kasbah, qui part de Bab-el-Oued, et monte presque à pic jusqu’à la citadelle.

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Mon guide, que je suivais au hasard, tout préoccupé de tant de choses inconnues, me fit traverser la place Royale, franchir un porche voûté qui passe sous l’ancienne demeure des souverains d’Alger, et me conduisit dans une hôtellerie située sur une autre place où s’élèvent, face à face, l’hôtel du gouverneur, qu’habitait avant la conquête la nièce de Hussein-Pacha, et un autre palais changé par nous en évêché.

J’avoue, cher père, que, dans les premiers temps de mon séjour, je n’eus pas le courage de m’occuper d’autre pensée que de mon isolement , de la distance qui me séparait de vous, et des inquiétudes de l’absence. Je ne sais combien de jours j’aurais passé ainsi, en proie au plus triste découragement, si le maître de l’hôtellerie, qui est justement un Brestois, ne s’était pris d’amitié pour son pauvre compatriote exilé. Cet excellent homme, établi dans Alger depuis quatre ans, me parlait chaque jour de notre pays , où il espère bien retourner quand son industrie lui aura créé une petite rente. 11 vous connaît de nom, il vous aime comme tous les Bretons savent aimer les gloires de leur province, et il me parle de vous sans cesse, parce qu’il sait combien cela me soulage. C’est par lui que j’ai trouvé du travail; c’est avec lui que chaque dimanche je visite les curiosités et les souvenirs de la ville ou des environs , sur lesquels il possède une foule d’histoires et de renseignements. Si je ne sais pas mettre beaucoup d’ordre dans les observations que j’ai faites, c’est que je ne suis pas un voyageur ordinaire, riche de loisirs, et armé d’un itinéraire où tout est prévu. Je me borne à vous retracer mes notes fugitives : heureux s’il m’est bientôt permis de venir les repasser avec vous!

Nous avons dernièrement visité la Kasbah. C’est du haut des terrasses de cet édifice qu’il faut embrasser d’un coup d’œil la vue d’Alger ; le regard se repose d’abord sur les maisons de la ville, dont les masses blanches et irrégulièrement accidentées descendent par une pente rapide jusqu’à la mer, et viennent se terminer au môle et au triple rang de forts et de redoutes qui défendent les approches de la côte et du port. Immédiatement après les remparts , on n’aperçoit plus que des pierres blanches surmontées de turbans , et une myriade de petites constructions bizarres : ce sont les cimetières des Turcs, des Maures, des Juifs et des Nègres qui habitent Alger; lieux privilégiés pour les rares promenades des femmes musulmanes, et que, par cette raison, les anciens habitants tenaient très-rapprochés de la ville. Autour de ces tombeaux croissent, avec une force de végétation extraordinaire, des agaves, des nopals, des dattiers nains, parmi lesquels s’élancent çà et là quelques superbes palmiers, dont les tiges droites balancent leurs verts panaches plus haut que les minarets des mosquées. L’œil, parcourant ensuite un horizon plus vaste , embrasse tout à la fois l’espace compris entre la cime boisée du mont Bou-Zariah, qui domine Alger, et le cap Matifoux, où se termine cette large baie qui sert de limite, du côté de la mer, à la plaine de Mélidjah, si riche et si féconde; enfin, se repliant sur le Fahs (banlieue), il contemple ces milliers de maisons de campagne entourées de bosquets d’orangers et de citronniers, où les riches Algériens allaient autrefois passer la belle saison.

I,’ ancienne Kasbah, dont on a fait une caserne française, n'eût été, selon nos habitudes européennes, ni un

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palais, ni même une habitation tolérable. C’était une enceinte informe, fermée par de hautes murailles crénelées, et d’où s’échappaient, par de profondes embrasures, de longs canons dont la bouche était peinte en rouge. Deux ruelles, étroites et tortueuses, qu’on a renversées pour faire la place de la Victoire, conduisaient à l’entrée principale de cette espèce de forteresse. Un porche, fermé du côté de la ville par une porte massive à deux battants, au-dessus de laquelle étaient sculptés deux lions, emblèmes de la puissance algérienne, en formait l’entrée : c’est dans l’intérieur de ce porche que se tenait jadis la garde noire du Dey (14). Sous la voûte on voyait une fontaine jaillissante, dont les flots limpides tombaient dans une auge de marbre; à droite du jet d’eau, on apercevait dans un coin plusieurs monceaux de têtes empilées comme des boulets de canon ; ces hideux trophées de la barbarie des Turcs ont heureusement disparu. Après avoir franchi le porche, on parvenait à une allée découverte, qui conduisait au logement du dey, et aux batteries des remparts. A gauche était la poudrière, dont la voûte avait été mise à l’épreuve de la bombe par une double couche de terre appliquée sur des balles de laine. Sur la droite s’ouvrait la cour du Divan (15), vaste enceinte dallée en marbre et entourée d’une galerie couverte, soutenue par des colonnes mauresques d’un travail délicat. On y remarquait un magnifique citronnier, et une autre fontaine d’où s’élevait un mince jet d’eau. Sur un des côtés de la galerie, plus orné que les trois autres , resplendissaient des glaces de toutes les formes et de tous les pays; une banquette, ré-» gnant dans toute sa longueur, était recouverte à l'une

de ses extrémités d’un tapis de drap rouge brodé d’une frange de même couleur. C’est là que se plaçait le dey pour tenir son conseil, rendre la justice, ou donner audience aux consuls et aux marchands étrangers ; c’est là qu’eut lieu, en 1827, l’insulte faite au consul de France par Hussein-Pacha. Cette galerie n’avait d’autres meubles que des tapis de Smyrne, une pendule gothique, chef-d’œuvre de Boule, enrichie de bronze doré, et un petit meuble en laque de Chine, dans les tiroirs duquel se trouvaient un Koran , un calendrier turc ,‘ et quelques boîtes de parfums. On y voyait aussi un baromètre anglais, monté sur une table d’acajou, et dont les légendes étaient gravées sur des lames de platine. On trouva, en 1830, plusieurs instruments du même genre, et de formes variées, dans les appartements du dey, et un surtout très-riche, deDollon, offert à Hussein-Pacha, en 1819, par le prince régent d’Angleterre. Sous cette même galerie, à l’autre extrémité de la banquette, s’ouvrait la porte du trésor, armée d’énormes serrures et d’un fort guichet de fer; elle donnait entrée à deux ou trois corridors sur lesquels s’ouvraient des cellules sans fenêtres , coupées dans leur longueur par des cloisons ; c’est là qu’étaient entassées des monnaies d’or et d’argent de tous les royaumes, depuis le boudjou d’Alger jusqu’aux quadruples du Mexique.

Autour de la cour du Divan , qui formait la pièce principale de la Kasbah, des salles d’armes et des magasins, des écuries et de petits jardins, où se promenaient des autruches ; une ménagerie contenant quelques tigres •et quelques lions, et enfin un parc à boulets, complétaient les dépendances du palais, enclavé, comme je l’ai

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dit, dans des murailles hautes de quarante pieds, terminées par une plate-forme sur laquelle étaient braqués près de deux cents canons de tout calibre , dont une moitié servait à défendre la ville du côté de la campagne, et l’autre moitié menaçait de la réduire en poudre , en cas d’émeute.

Les appartements du dey étaient situés au second étage, du côté de l’est. Un petit escalier en bois peint vert et rouge, comme toutes les boiseries de la Kasbah, y conduisait par une autre galerie que fermaient des fenêtres donnant sur la cour du Divan, et garnies de stores en toile de Perse. Trois grandes pièces, qui ne communiquaient pas entre elles, composaient le logement du souverain. Ces chambres, décorées dans le style oriental, n’avaient pour meubles que des coffres, dorés ou plaqués d’une marqueterie faite avec des morceaux de nacre et d’écaille de tortue, et de grands lits en bois ou en fer, à quatre colonnettes supportant un ciel léger auquel étaient suspendus des rideaux de gaze enveloppant tout le lit pour préserver des moustiques. Au bout de la galerie s’ouvrait un kiosque entouré d’un divan rouge , où le dey venait fumer et prendre le café pour se délasser de la fatigue des audiences publiques. Une petite porte trèsbasse donnait accès dans le logement des femmes, composé de deux cours autour desquelles régnaient des boudoirs élégants. Ces appartements n’avaient du reste aucune fenêtre sur les parties publiques du palais; de petites croisées, garnies d’étroits grillages, et ouvrant sur les jardins, donnaient de l’air et du jour; et des espèces de meurtrières, longues et étroites, laissaient seules apercevoir quelques échappées de regard sur la mer et la

campagne voisine. Le mobilier du Harem (16) était plus somptueux qu’élégant; on n’y trouvait ni le goût français ni la propreté anglaise; c’était un encombrement de tapis de grand prix jetés à profusion sur le carreau, des quantités d’étoffes d’or et d’argent, un luxe étonnant de coussins de toute grandeur et de toutes formes, en drap et en velours , rehaussés de riches broderies arabes; des glaces et des cristaux sans nombre; des meubles d’acajou, massifs et surchargés de capricieux ornements de bronze doré ; des lits entourés de moustiquaires en mousseline de l’Inde parsemée de fleurs d’or ; des divans partout, et tout cela dans une atmosphère de rose, de jasmin, de musc, de benjoin et d’ambre.

Le salon où le dey donnait ses audiences, aux jours de fêtes solennelles, contenait une collection d’armes étrangères ; des trophées de fusils et de pistolets d’un travail curieux, dont la plupart sortaient des fabriques anglaises ; des sabres de Damas, des yataghans (17), des poignards aux ciselures magnifiques, aux fourreaux de velours, d’argent et d’or; des pelisses doublées de martre zibeline; des équipages de cheval d’une richesse merveilleuse ; des porcelaines du Japon, et une foule d’objets de fantaisie dont la curiosité décuplait la valeur ; c’étaient les présents que lui offraient les puissances d’Europe, pour acheter la sûreté de leur marine de commerce. C’est au milieu de ces tributs que l’orgueilleux pacha aimait à recevoir les étrangers de distinction qui venaient visiter son étrange et terrible royaume.

Tel était le séjour d’où nous sommes venus chasser ce tyran de la Méditerranée. Avec quelle joie patriotique j’ai vu flotter nos trois couleurs au grand mât qui portait

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le rouge étendard de la piraterie, sur cette terrasse d’où le dernier chef des forbans vint compter, en 1 830, la flotte française qui défilait devant ses remparts, et dont son aveugle orgueil et sa crédulité fanatique attendaient paisiblement le naufrage miraculeux, prédit par les prêtres de l’Islam! Pensant que nos soldats allaient débarquer dans la baie, il avait fait apporter sur toutes les batteries de la citadelle d’énormes quantités de munitions. Par son ordre, on avait braqué de ce côté dix pièces d’artillerie française, dont la fonte remontait aux règnes de LouisXIl , de François Ier, de Henri II et de Louis XIII. Sept de ces canons avaient été conquis par Charles-Quint, roi d’Espagne, sur François Ier, à la bataille de Pavie ; et Charles- Quint, à son tour, était venu les perdre, en 1541, dans sa désastreuse expédition sur la côte d’Afrique. Appuyé sur l’une de ces pièces, llussein-Pacha disait fièrement aux officiers des janissaires : < — C’est d’ici que partiront les premiers coups qui doivent écraser la flotte chrétienne ! » Et cependant vingt jours après, la Kasbah était la première à donner aux Algériens le signal de la soumission. Dieu est grand dans ses décrets, Dieu protège les armes de la France !

La Kasbah renfermait toutes les munitions destinées à l’armée turque ; les Français y trouvèrent des salles entières remplies de projectiles et de pierres à fusil. Le dey était en outre le premier marchand de ses états, et ses immenses magasins étaient enfermés avec lui. Sa demeure offrait ainsi l’appareil imposant de la guerre, l’attirail confus de tous les produits qui alimentent les spéculations commerciales, et les recherches les plus raffinées dont s’entoure la mollesse des Orientaux . Tout cela

pour un seul homme qui exerçait sur tout un peuple un despotisme absolu, mais qui redoutait ses sujets au point de n’oser franchir les murs d’un palais qui lui servait de prison, et au fond duquel il vivait entouré d’artillerie, et d’une garde dont la fidélité lui était suspecte !

De la Kasbah, cher père, je redescendis vers le bas de la ville, avec mon obligeant cicérone, qui ne se lassait point de satisfaire à toutes mes questions. Nous allâmes dîner, ce jour-là, chez un de ses amis qui a métamorphosé en restaurant d’officiers la maison d’un ancien seigneur musulman. Comme les habitations mauresques sont construites sur le même plan, et ne diffèrent entre elles que par l’étendue et la richesse, il suffit d’en voir une pour les connaître toutes. Ce sont des carrés formés par quatre murailles qui s’élèvent ordinairement jusqu’à la hauteur d’un troisième étage, percées de quelques petits trous pour laisser passer l’air, mais qui n’ont presque jamais de fenêtres extérieures. Chaque maison loge une seule famille et n’a qu’une porte d’entrée, assez large, voûtée circulairement, et à laquelle on arrive par plusieurs marches de pierre. Le rez-de-chaussée est presque toujours occupé par des écuries, des magasins, les chambres d’esclaves et le vestibule. Cette première pièce est rectangulaire ; on la nomme Ski fa ; les deux côtés sont garnis d’une banquette en maçonnerie, ornée d’un rang de colonnettes en marbre blanc, supportant des arcades délicatement sculptées. C’est là que le maître du logis vient recevoir les visites et causer de ses affaires, car, dans les mœurs musulmanes , aucun étranger n’est admis, comme chez nous, dans l’intérieur des appartements.

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En sortant de la Skifa, on monte un escalier dont les marches sont formées de pièces d’ardoises et de carreaux en faïence, parfois aussi de marbre ou de simple pierre ; et l’on arrive au premier étage, dans une cour carrée, autour de laquelle règne une colonnade dont la voûte en arceaux supporte le second étage. C’est par cette cour que l’air et la lumière pénètrent dans les appartements, qui ont chacun une porte et plusieurs fenêtres donnant en dedans. Chaque chambre occupe toute la longueur d’une face de la cour ; on y entre par une grande porte cintrée, que ferment deux battants dans lesquels sont pratiquées deux ouvertures plus petites qui servent à l’usage ordinaire. Les fenêtres, placées de chaque côté de la porte, sont basses, carrées, sans vitraux, garnies au dehors de barreaux de fer ou de grillages, et de volets intérieurs. A chaque extrémité de la chambre se trouve une estrade, en bois ou en maçonnerie, sur laquelle on place les lits. En face de la porte est pratiquée une niche cintrée qui reçoit le divan ou les coussins ; de chaque côté du divan sont creusées dans le mur d’autres niches portant des étagères pour serrer une foule de petits objets. L’ameublement de chaque chambre se compose d’un ou deux grands coffres en bois sculpté, et ornés de peintures ; d’une petite table ronde, haute d’un pied ; de coussins pour s’asseoir, et de tapis ou nattes de jonc qui recouvrent le carreau. La matière et la forme de ces meubles qu’on retrouve partout, varient selon le rang et la fortune des habitants. Les grandes maisons sont à trois étages ; mais le dernier ne contient ordinairement qû’un ou deux cabinets ; le reste est une plate-forme qui règne autour de la cour, et sur laquelle les femmes viennent respirer le frais, au cou-

cher du soleil. Malgré le grand nombre de fontaines publiques, chaque maison possède une citerne, alimentée par l’eau de pluie qui tombe sur les terrasses, et qui se rend dans le réservoir par des tuyaux en terre cuite, contenus dans l’épaisseur des murs. La plus exquise propreté règne dans ces habitations que les esclaves lavent à grande eau, plusieurs fois par semaine, depuis le haut jusqu’en bas. Le pavé est de marbre chez les riches, de briques ou de carreaux vernis dans les maisons moins opulentes. L’intérieur des chambres est revêtu, jusqu’à une certaine hauteur, de faïence peinte où sont figurés des oiseaux, des fleurs, des arabesques, dont le capricieux mélange plaît à l’œil par son étrangeté même.

Depuis que nous avons conquis Alger, de nombreuses émigrations ont dépeuplé ses plus riches quartiers. La race turque, déchue de son pouvoir, et vouée à l’exil en expiation de ses excès, nous a livré de nombreux édifices particuliers ou publics, dont la splendeur était le fruit de la piraterie extérieure, et des violences exercées parmi les tribus arabes. Nous avons logé dans quelques-unes de ces maisons les bureaux de diverses administrations civiles ou militaires ; des généraux, des intendants, des soldats, des magasins de subsistances. Un collège, uno bibliothèque, un musée sont éclos sur l’emplacement d’une vieille caserne de janissaires ; l’ancien bagne des esclaves chrétiens sert aujourd’hui de caserne, et la Djéninah, palais de ville des pachas, renferme aujourd’hui le dépôt des effets d’habillement et de campement de l’armée.

En retournant au logis, par un dédale de petites rues sinueuses, dont les unes montent et les autres descen-

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dent sur la pente à laquelle s’adosse la ville haute, nous retombâmes, mon guide et moi, dans ce carrefour irrégulier dont je vous ai déjà parlé et qui porte le nom, trop pompeux à mon avis, de place du Gouvernement. Nous devions y remarquer en passant, la cathédrale, attenant à l’hôtel du gouverneur général, et l’évêché. Le premier de ces édifices , consacré sous l’invocation de saint Philippe, était, avant notre conquête, une mosquée particulière où la nièce du dernier dey, Hussein- Pacha, allait faire ses prières. Bâtie par des artistes italiens, sa forme est à peu près celle du Panthéon de Rome, ou mieux encore celle de l’église de l’Assomption à Paris, qu’elle dépasse un peu en étendue. La coupole principale, entourée de dix-neuf autres plus petites, repose sur seize colonnes de marbre blanc, d’un seul bloc. Dans chaque mosquée existe une espèce de grande niche où, tous les vendredis, l’iman vient chanter les prières solennelles. L’évêque d’Alger a profité de cet enfoncement pour y établir l’autel de la Sainte Vierge, sur lequel il fit élever une statue de la mère de Dieu, trouvée dans le port d’Alger, lors de la conquête, sans qu’on ail jamais su d’où elle venait, ni à qui elle était adressée. On s’avisa de lire l’inscription arabe qui ornait l’intérieur de la niche, et par un singulier rapprochement, voici ce qui était écrit : « Dieu envoya un de ses anges à Lellah Mariem [Marie], pour lui annoncer qu’elle serait la mère d’Aïssa [Jésus). — Lellah Mariem répondit à l’ange : Comment cela se fera-t-il? — Et l’ange ajouta : Par la toute-puissance du Très-Haut. » Certes, jamais hasard ne fut plus heureux, et jamais verset du Koran ne se trouva mieux appliqué dans un temple devenu chrétien.

L’église de Saint-Philippe a pour trésor une relique précieuse de son illustre patron. Ce fut saint Philippe, disent les Actes des apôtres , qui baptisa le ministre de Candace, reine d’Éthiopie. Dans l’église qui lui est consacrée, la piscine en marbre où les Musulmans faisaient leurs ablutions sert aujourd’hui de fonts baptismaux. Les ornements sacerdotaux, les vases sacrés destinés au culte ont été donnés par la reine des Français : ils sont magnifiques, et seraient plus nombreux, s’il n’avait fallu couvrir la nudité des autres églises, indigentes cabanes de planches qui s’élèvent, avec une croix de bois, dans les villages des environs.

Il y a dans Alger une autre mosquée, plus grande que celle de Saint- Philippe ; elle fut bâtie en forme de croix par des captifs européens qui en cimentèrent les pierres de leurs larmes et de leur sang. Ils avaient voulu consacrer tout ensemble les souvenirs de la foi et de la patrie, et les prophétiques espérances de l’avenir. Cette mosquée, située dans la rue de la Marine, au coin de la place Royale , trace un rectangle voûté , divisé sur sa longueur en trois nefs par deux rangs de colonnes ; et sous le dôme, à peu près aux deux tiers de la longueur, deux autres rangs de colonnes coupent en forme de croix les deux premiers. De chaque côté de la grande nef, la colonnade supporte des tribunes dont les plus rapprochées de la porte sont publiques; mais celles qui se trouvent au delà du dôme, et de chaque côté de la niche de l’Iman, sont réservées pour les familles nobles. Cinq ou six lustres en cristal et plusieurs lampes sont suspendus avec des chaînes dans toute la longueur de la nef principale, et entre les rangs de colonnes <|iii la coupent

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sous le dôme. Les lampes sont allumées pour la prière du soir ; mais les lustres ne le sont qu’aux grandes fêtes du culte musulman. Alger possédait, avant notre occupation , dix grandes mosquées et cinquante plus petites réparties à travers les quartiers de la ville. Quelques-unes sont devenues des églises chrétiennes; d’autres tombent en ruines, la plupart ont été rasées par les travaux de reconstruction qui ont, en grande partie, changé l’aspect de la ville. A l’entrée de chaque mosquée se trouve une fontaine coulant dans un bassin où les musulmans viennent faire leurs ablutions avant de se prosterner pour prier; le faîte de l’édifice porte un dôme souvent entouré de coupoles plus petites. A l’un des angles s’élève un minaret, tour carrée au sommet de laquelle est fixée une potence en bois pour hisser un pavillon blanc, lorsque les muezzins montent sur la galerie, afin d’appeler le peuple à la prière. Comme les Algériens prient cinq fois par jour, les mosquées sont presque continuellement ouvertes ; pour y entrer, chacun est obligé de quitter sa chaussure. Autrefois tout chrétien qui en franchissait le seuil était puni de mort , et l’intérieur du temple était lavé à grande eau et reblanchi pour effacer la souillure de la présence d’un infidèle, nom que donnent les musulmans à quiconque ne professe pas leur croyance. Il faut du reste ajouter que l’exercice de tous les cultes était toléré dans le vieil Alger. Les juifs y avaient comme aujourd’hui des chenovas, ou synagogues, et les chrétiens possédaient une chapelle où la messe était célébrée chaque jour. Les hommes libres s’y rendaient, et les Algériens y amenaient souvent eux-mêmes leurs esclaves. Les lemples juifs sont construits dans le

style mauresque , et forment une enceinte carrée ou oblongue ; le pavé est couvert de nattes , les murs sont revêtus de carreaux en faïence ; au milieu se trouve une tribune destinée aux chantres et aux rabbins pendant les cérémonies. Il n’y a point de tabernacle, comme dans les synagogues de France ; mais tout autour de la salle, des armoires à hauteur d’appui, garnies intérieurement de soie , et fermées par des rideaux de même étoffe, contiennent des rouleaux de parchemin sur lesquels sont écrits les livres de la Bible.

En attendant que le gouvernement français puisse doter Alger d’une cathédrale digne de cette belle conquête, le service divin est tristement relégué dans les mosquées. Maïs le génie et la piété de l’évêque lui ont créé un charmant asile dans sa propre demeure. L’évêché, palais moins resplendissant à l’extérieur que celui où réside le gouverneur, est peut-être plus remarquable sous le rapport de l’art. C’était là que logeaient les beys de Constantine, de Tittery et d’Oran, quand ils se rendaient à Alger, pour verser au trésor du dey les impôts annuels de leurs provinces. A l’extérieur, il offre l’aspect misérable d’une grande masure ; mais au dedans, tout est splendide, tout est gracieux; ce ne sont que festons de marbre et délicieuses arabesques. La pièce principale, dont l’évêque a fait une salle deréception, a pour tenture une dentelle de pierre d’une élégance capricieuse et d’une admirable légèreté. Du vestibule, l’ingénieuse piété du prélat a su faire la chapelle gothique la plus poétique et la plus recueillie qu’on puisse voir. Vingt colonnes torses, en marbre blanc, décorées de chapiteaux d’une délicatesse infinie, soutiennent la voûte, et la parta-

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gent on douze niches qu’orneront, un jour, des statues dédiées aux douze plus célèbres évêques de la vieille Afrique chrétienne. Un ange de forme antique y repose sur un monument de marbre de Carrare, tiré des ruines d’flippone ; l’inscription, parfaitement conservée, rappelle qu’il fut élevé à la mémoire d’un enfant couché à ses pieds. — Au milieu du sanctuaire, et sous la lampe de bronze, une grande rosace en mosaïque, chef-d’œuvre de l’art romain, représente, par ses deux anneaux entrelacés, l’union de l’Église d’Afrique avec celle de Rome. Sous l’autel, on a déposé les ossements de saint Modestus, jeune martyr de douze ans, recueillis dans les catacombes romaines. Au-dessus resplendit un magnifique tableau de l’Assomption, présent de la pieuse reine Marie- Amélie; de chaque côté s’inclinent deux anges adorateurs, en bronze doré, semblables à ceux qui décorent le maître autel de Saint-Sulpice, à Paris. A droite, dans un enfoncement, se cache le confessionnal, au-dessus duquel sont gravées, en latin, ces paroles de l’Évangile : « Venez à moi, vous tous qui pliez sous le poids de vos fautes, et je vous délivrerai. » En face est appendue une madone d’un grand prix, capturée au temps de la piraterie par un corsaire algérien; cette sainte image est retombée providentiellement entre nos mains. Enfin, en forme de table de communion, deux magnifiques rampes en balustres de marbre blanc, incrustées de fleurs de marbre antique, du plus précieux travail, proviennent des restes de la chaire de Mahomet. L’autel est surmonté d’une coupole par où descend un jour religieux. A la porte de la chapelle, et dans son turban creusé à cet effet, le tombeau d’un dey garde l’eau bé-

nite. Tel est ce sanctuaire, mille fois plus précieux par les prières qui s’y répandent tous les jours que par le marbre et l’airain, par les prodiges de la toile et du ciseau ; car c’est là que déjà des Musulmans et des Juifs infidèles sont revenus à la foi du vrai Dieu. Jadis des esclaves tremblants y attendaient leurs maîtres, aujourd’hui la religion y ouvre ses bras aux esclaves affranchis par la conquête française.

Après cette visite à travers la ville, où ma curiosité se trouvait à chaque pas excitée par quelque objet nouveau, nous rentrâmes chez mon hôte, et jusque bien avant dans la soirée, je l’assaillis de questions auxquelles il s’empressait de répondre de son mieux. Je me fis répéter vingt fois toutes les explications qu’il m’avait données, chemin faisant, sur les costumes étranges que nous avions rencontrés, sur les diverses races d’habitants indigènes qui fourmillaient dans les rues et sur les places. J’étais avide de connaître leur genre de vie, leurs mœurs, leur gouvernement; et j’écrivis presque sous la dictée de mon obligeant ami les détails que je m’efforce de mettre en ordre dans cette lettre déjà bien longue, mais dont je ferais volontiers un gros livre, tant il me semble, cher père, qu’en vous écrivant je cause avec vous, et que j’entends votre voix aimée m’interroger et me répondre au fond de mon cœur ! Pardonnez-moi le décousu de mes notes et de mes souvenirs; je voyage à travers l’inconnu, et quand je veux rentrer en moi-même, pour classer avec ordre, dans les cases de ma mémoire, tout ce qui a frappé mes sens ou mon esprit , je n’y trouve pas une place que vous ne remplissiez toute entière. Je laisse alors courir ma plume sur le papier, pressé que je suis

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ALGER A VOL D’OISEAU

do vous envoyer cette mosaïque d’observations à laquelle vous répondrez, je l’espère, par une bonne leçon d’histoire dont j’ai tant besoin, pour verser la lumière au milieu du chaos qui m’entoure.

Je reprends donc, cher père, la suite de mes croquis ; je viens de décrire la ville à vol d’oiseau ; tâchons de mêler à cette esquisse un rapide coup d’œil sur les individus.

Le costume des Maures algériens diffère peu de celui des Turcs. Les riches portent une chemise de fine toile blanche, à manches longues, boutonnées au poignet comme les nôtres, et un large caleçon de même étoffe, serré à la taille et aux genoux par des coulisses. Par dessus ce premier vêtement, ils ont plusieurs vestes brodées en or ou en soie, avec plus ou moins de magnificence, selon le rang et la fortune des individus. Ils vont les jambes nues, et chaussent de larges souliers, ou des pantoufles nommées babouches. Une large ceinture de laine ou de soie de diverses couleurs, qui fait plusieurs fois le tour du corps, remplace pour eux les poches et contient le poignard, la tabatière et la bourse. Pour coiffure, les riches mettent le turban ; les gens du peuple se contentent d’une simple calotte rouge; le turban vert est le signe distinctif de ceux qui ont fait le pèlerinage de la Mecque. Les uns et les autres se font raser la tête, à l’exception d’une mèche de cheveux qu’ils gardent au sommet, et laissent croître leur barbe. En hiver, en voyage, et pour sortir quand il pleut, ils jettent sur eux un vaste manteau qu’ils nomment Bernous, tissu de laine blanche, brune ou noire, fermé par une couture au lieu d’agrafe, et terminé par un capuchon pointu que décorent des houppes de soie blanche ou rouge.

Les femmes ont deux costumes, l’un pour la ville, l’autre pour la maison. Le premier se compose du Zeroual-el-Zanka , large pantalon blanc qui s’attache audessous de la cheville du pied par des cordons à coulisses. Ce pantalon est soutenu à la taille par le Foutah, longue ceinture en soie rayée, qui se noue par devant et dont les bouts retombent jusqu’à terre. Par dessus est jeté le Haïk-el-Telhil, ample tunique flottante, fixée par des épingles à la partie supérieure. Le tout est recouvert par le Takh-el-Jlah , grande pièce de coton ou de soie, qui enveloppe la tête en formant des plis élégants, et tombe jusqu’à mi-jambe, en voilant toute la personne. Un mouchoir blanc, nommé Eû-Djar, déployé sur la figure jusqu’au-dessus du nez, ne laisse apercevoir que les yeux. Ainsi vêtues, les femmes mauresques ressemblent à des fantômes blancs.

Au logis, leur toilette est d’un éclat splendide. La coiffure consiste en une petite calotte de velours écarlate, à glands d’or, fixée à la partie supérieure de la tête par un foulard noir et rouge, roulé au-dessus de la naissance des cheveux, et dont les coins s’échappent sur les épaules avec de longues boucles de cheveux noirs. Quelquefois un diadème de perles remplace cette coiffure ; les oreilles portent des girandoles en diamant-; le cou est orné de colliers en or ou en corail. Sur une chemise fixée au poignet par des bracelets, elles ont une veste à courtes manches, toute brodée en or ; un large pantalon, brodé comme la veste, s’y rattache sous les plis d’une ceinture étincelante, et d’un grand châle de cachemire ou de soie, passé autour des reins et noué par-devant. Leurs pieds nus se jouent dans des pantoufles de velours bro-

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chées d’or, et un gros anneau du même métal tombe sur le cou-de-pied. Les Mauresques se colorent les sourcils avec une préparation de noix de galle, et le dedans des paupières avec du Q'holl, teinture d’antimoine. Elles se peignent aussi les ongles, la paume des mains et la plante des pieds, avec le suc rouge d’une plante appelée Henné. Les signes, les tatouages sont recherchés dans leur parure ; ce sont des fleurs, des croix grecques, des figures fantastiques dessinées sur le front, les bras ou les jambes. Aux jours de fête, elles ajoutent à leur corsage une tunique ouverte, en soie rouge ou bleue, et où les lames d’or et d’argent se marient capricieusement en charmantes arabesques.

Lès enfants des Maures sont vêtus comme leurs parents ; quand les petites fdles sortent, elles ont aussi le visage voilé. Les garçons ne prennent le turban qu’à l’âge de douze ans, et jusque-là, on laisse croître tous leurs cheveux.

Les Maures peu aisés et ceux qui habitent les campagnes se nourrissent chétivement, et connaissent à peine l’usage de la viande; mais les riches sont très-friands. Leur mets national se nomme Kouskoussou. Pour le fabriquer, ils font moudre du froment, tamisent la farine pour obtenir des grains un peu gros, qui forment ainsi une sorte de gruau, et l’ humectent pour la rendre demi-pâteuse ; ils placent ensuite cette pâte légère dans un grand plat de bronze, et la roulent avec la main pendant une demiheure; à mesure qu’elle se dessèche elle se brise en fragments de la grosseur d’une fève qu’ils étendent au soleil sur une toile. On pose ensuite, sur trois pierres servant de foyer, un pot de terre contenant de la graisse de

mouton ou de l’huile, des tomates, des oignons, du piment, des herbes aromatiques et des morceaux de mouton, de chèvre ou de volaille. Par-dessus le pot on met un plat percé en forme d’écumoire, renfermant les boulettes de pâte, qui cuisent ainsi à la vapeur du mélange inférieur. Le tout est servi sur la table, et les convives, qui ne se servent ni de cuillers ni de fourchettes, mettent la main au plat, déchirent la viande, et pétrissent avec leurs doigts les grains du kouskoussou. On sert ensuite des confitures de melons, de pommes et d’abricots, cuites dans du jus de raisin, et le repas se termine par le café et la pipe. — Tous les ans, au mois de septembre, chaque famille tue autant de moutons que sa richesse le lui permet et que ses besoins l’exigent. Toute la viande est coupée par petits morceaux et jetée dans une grande chaudière en bronze ou en cuivre, avec de la graisse ou de l’huile d’olives. On fait bouillir le tout pendant une journée entière, en ayant soin de le remuer de temps en temps avec une spatule de bois. Quand la cuisson est achevée, on verse le contenu de la chaudière dans des jarres, que l’on bouche ensuite hermétiquement avec du plâtre ou de la terre glaise. La viande, ainsi préservée du contact de l’air, peut se garder pendant plus d’une année ; mais comme les Africains ne savent faire qu’une huile grossière, leurs conserves s’imprègnent d’un goût nauséabond que le plus vorace appétit des gens d’Europe ne saurait guère tolérer.

Les Maures des moyenne et basse classes exercent presque tous les métiers. Sous le gouvernement turc, un grand nombre d’entre eux s’enrichissaient par la piraterie ; ceux qui n’ont pas émigré devant l’invasion fran-

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çaise vivent de négoce ou du travail de leurs bras. C’est une belle race d’hommes, mais énervée, peu guerrière, et qui n’a conservé que l’apparence du type fameux des anciens conquérants de l’Espagne. Le dey d’Alger ne les enrôlait dans ses troupes que lorsqu’il était menacé par une puissance européenne, et il ne leur était jamais permis d’aspirer aux dignités politiques ou militaires.

Un des préceptes de la religion musulmane déclarant que la prière est bonne en tous lieux , les Maures, comme les Turcs et les Arabes , se mettent à genoux partout où ils se trouvent, en se tournant du côté de l’Orient, où la Mecque est située. Aux heures fixées pour les actes de dévotion, les marchands dans leurs boutiques, les voyageurs sur les routes, les cultivateurs dans les champs se prosternent et prient, toute occupation cessant. Dans les villes et les villages pourvus de mosquées ou de chapelles, le crieur ( muezzin ) monte sur le minaret, et s’écrie : - — « Il n’y a qu’un Dieu et Mahomet est son prophète. Je vous salue, venez adorer Dieu, et que ceux qui sont aux champs ou sur les chemins prient là où ils sont ; la prière monte vers le ciel de tous les points de la terre ! » l e vendredi est le jour saint des musulmans, comme chez nous le dimanche, et le samedi pour les Juifs. Le premier jour de l’année ils ne se donnent point d’étrennes, mais chacun selon ses moyens apporte son aumône, dont le produit est versé dans une caisse particulière destinée au soulagement dès pauvres. La seconde fête a lieu aux anniversaires de la naissance du Prophète ; ce jour-là on illumine les mosquées et l’intérieur des maisons. Le Hhamadan, ou carême, commence le neuvième mois de l’année et dure vingt-neuf jours. C’est un temps

d’expiation, de recueillement et de jeûne rigoureux, qui se termine par des réjouissances publiques.

Lorsqu’un musulman vient à mourir, ses esclaves ou ses parents, s’il n’était pas assez riche pour se faire servir, lavent son corps, mettent du coton imprégné de camphre dans la bouche, les narines, les oreilles, sur les yeux, sous les aisselles. Ils l’habillent ensuite comme pour un jour de fête, l’enveloppent dans une pièce de toile blanche et le couchent sur son lit. Quand ces apprêts sont achevés, on laisse entrer les femmes de la famille, puis les parents et les amis qui pleurent à chaudes larmes, et se succèdent auprès du défunt, pendant les vingt-quatre heures qu’il reste exposé. Pour mener le mort en terre, on le place sur un brancard fait en planches, qu’on recouvre d’un drap d’or, de soie, ou de simple laine, selon sa qualité et ses richesses; — quand c’est une femme, le brancard est recouvert du rideau qui fermait l’entrée de sa chambre. Quel que soit le sexe, le mort est toujours porté par des hommes, qui s’offrent d’eux-mêmes, parce qu’ils regardent ce service comme une bonne œuvre. Dès que le cortège est sorti de la maison, les porteurs sont accostés et suivis par plusieurs autres qui demandent à se relayer, en sorte qu’avant d’arriver au lieu de la sépulture, un brancard funèbre a souvent passé dans cent mains différentes. Les parents et les amis du défunt l’accompagnent au champ du repos, mais les femmes, qui paraissent rarement en public, ne quittent point leur appartement. Il est d’usage, et surtout chez les grands du pays, qu’à la mort du chef de la maison, l’on donne la liberté à quelbues-uns de ses esclaves, et plus le défunt est riche, plus

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le nombre est grand. Chaque esclave ainsi affranchi reçoit un billet qui en porte témoignage ; ce billet est placé dans une fente faite à l’extrémité d’un roseau ou d’une baguette de palmier qu’il porte en élevant les bras et marchant en tête du cortège, que l’on conduit d’abord à la mosquée. Là, le corps est posé à terre, sur une natte ou des tapis, et l’on chante quelques versets du Koran, relatifs à la résurrection et à la vie future ; puis on se remet en route, dans le même ordre, pour se rendre au cimetière. Aussitôt qu’une personne est morte, on prépare dans sa maison des mets et surtout du kouskoussou, pour donner à manger aux gens qui suivront ses funérailles ; les pauvres se contentent de fruits et de gâteaux ; tout cela, porté par des esclaves ou des parents, suit le cortège. Les mendiants que l’on rencontre sur le chemin ne manquent pas d’accourir pour avoir part à la distribution que l’on est en usage de faire sur la tombe d’un musulman. Arrivé au lieu de la sépulture, on dépose le corps, et aussitôt que tout le cortège est entré, on ferme la porte, si c’est dans une propriété particulière close de murs, comme il y en a beaucoup autour des villes de l’Algérie. Les assistants récitent alors des prières pendant' qu’on procède aux derniers devoirs rendus au défunt. La fosse ouverte a une profondeur de cinq pieds environ ; les quatre faces de la cavité sont revêtues d’un mur de briques jusqu’à moitié de la hauteur. Le corps descendu, enveloppé comme il était sur le brancard, on lui tourne la tête du côté du sud ( tous les tombeaux sont orientés du sud au nord ) . La poitrine se trouve un peu élevée par un exhaussement pratiqué exprès dans le fond de la fosse, et on place le coude gauche de manière à ce

que le corps soit appuyé dessus. Cela fait, on découvre la figure du mort, pour la regarder une dernière fois, puis on ferme la tombe avec des plaques d’ardoises ou des dalles de pierre, préparées à l’avance. Quand toutes les dalles sont placées, on jette de la terre dessus, et enfin on met la pierre funéraire qui forme un rectangle oblong, dont les extrémités sont relevées. Pour les pauvres, cette tombe se compose de morceaux de pierres brutes ; pour la classe moyenne, ces pierres sont dégrossies et taillées ; pour les gens riches ou en dignité, on emploie des tables de marbre, sculptées avec art et posées sur un massif de maçonnerie. Si l’on questionne les musulmans sur le motif de la posture qu’ils donnent aux défunts, ils vous répondent gravement :« — C’est afin que s’ils n’étaient pas bien morts, et qu’ils viennent à se réveiller, ils puissent facilement soulever les pierres et s’en aller.» Quand l’inhumation est terminée, on distribue aux assistants une partie de ce que l’on a apporté, et quelques aumônes aux pauvres qui ont suivi le convoi. Pendant ce temps, les esclaves auxquels on a donné la liberté s’en vont chez le kadi avec leur billet d’affranchissement; ce magistrat, après en avoir pris lecture, leur annonce qu’ils jouissent dès ce moment de tous les droits de citoyens, et les exhorte à en faire bon usage.

Tous les musulmans ont une très-grande vénération pour les mânes des morts; ils vont souvent au cimetière où reposent leurs parents et leurs amis, et prient avec ferveur; à certaines époques de l’année, ils se couchent sur les tombeaux, et appellent par leurs noms ceux qui y sont enfermés. Les enfants accompagnent quelquefois leurs parents dans ces pieuses visites ; les femmes elles-

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mêmes, qui n’assistent jamais à aucune cérémonie religieuse, sont obligées par la loi d'aller prier et pleurer sur la cendre de leurs maris, et le vendredi est consacré à l’accomplissement de ce devoir. Ce jour-là , costumées comme elles le sont pour paraître en public, et accompagnées par des esclaves, elles se rendent en grand nombre au champ de repos, se prosternent sur les fosses, et font retentir les airs de cris douloureux. Chaque famille décore le tombeau des siens le mieux qu’il lui est possible ; on plante à l’entour différentes espèces d’arbrisseaux ; l’intérieur du rectangle tracé par les pierres sépulcrales est rempli de terre dans laquelle on cultive des fleurs ; aux deux extrémités, se trouvent des vases scellés dans les massifs, qui sont remplis d’eau et dans lesquels on met des bouquets renouvelés chaque semaine. Les pauvres gens qui ne peuvent pas autant s’occuper des tombeaux de leurs pères, les recouvrent d’une couche de chaux vive qu’ils étendent autour aussi loin que possible ; presque tous ceux qu’on trouve dans les campagnes sont blanchis de la sorte. Les sépultures particulières, closes de murs, sont tenues avec un soin délicat ; l’enceinte est tapissée de lierre ou de vigne ; des bananiers, des palmiers, des cyprès, ombragent les tombeaux. Il existe, dans presque toutes, une galerie couverte, ornée de colonnettes en marbre blanc, sous laquelle sont placés des tapis ou des nattes de jonc, qui servent au repos de ceux qui viennent prier. Souvent, la famille entière y passe la journée.

Les Maures, et en général tous les musulmans d’Alger, sont plus instruits que dans les autres villes du pays, parce qu’ils ont eu, de tout temps, des relations plus fré

L ALGÉRIE DE LA JEUiNESSE.

queutes avec les Européens. Avant la conquête française, on comptait à Alger plus de cent écoles publiques, où l’on apprenait aux enfants à lire le Koran, à écrire et à compter : c’est à cela, du reste, que se bornait toute leur éducation. Quelques-unes des écoles qui existent encore sont établies dans de grandes salles, ou plutôt de véritables boutiques, dans lesquelles on peut voir, de la rue, tout ce qui se passe, parce que la porte en reste ouverte pendant les séances. Le pavé est couvert d’unenatte de jonc; le maître est accroupi dans un coin , avec une longue baguette à la main, et plusieurs tableaux en bois sont accrochés le long des murs. En arrivant, chaque écolier quitte ses souliers, qu’il laisse à la porte, et va baiser la main du maître ; après cela, il prend un des tableaux pendus au mur, et s’accroupit sur la natte. Quand tous les écoliers sont placés, et ils ne sont jamais plus de douze à quinze, ils forment un demi-cercle, dont le maître occupe le centre. Ils ont ordinairement une écritoire pour deux, et chacun se sert d’un petit bout de roseau taillé en guise de plume. A ceux qui sont assez avancés, le professeur dicte quelques phrases du Koran qu’ils écrivent sur .leur tableau, de droite à gauche, qui est le sens de l'écriture arabe. Aussitôt que la dictée est finie, chaque élève à son tour présente son travail dont le maître corrige les fautes ; puis il quitte le cercle, et va se placer contre le mur, où il apprend par cœur ce qu’il vient d’écrire, en le récitant à haute voix jusqu’à ce qu’il puisse se passer du tableau. Il arrive un moment, vers la fin de la séance, où tous les enfants psalmodient leur leçon, chacun sur un ton différent, ce qui fait un tapage capable d’assourdir les oreilles les plus résignées. Le maître écrit lui-même sur le tableau

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de ceux qui ne savent encore que lire, et il les envoie étudier avec les autres ; enfin, il trace au crayon la forme des lettres, pour ceux qui ne savent pas même lire ; les enfants passent les lettres à l’encre, et viennent ensuite apprendre à les connaître, auprès du professeur, qui déploie une patience extrême dans l’exercice de ses fonctions. Lorsque l’heure de quitter l’école est arrivée, chacun efface avec une pierre ponce ce qui est écrit sur son tableau, le lave avec une petite éponge, et le remet à sa place. Les petits musulmans sont très-attentifs à leurs devoirs ; habitués au bruit par le mode de leur instruction, ils ne lèvent jamais les yeux pour regarder dans la rue, et s’exposent rarement au léger coup de baguette que le maître allonge sur leurs doigts pour les rappeler à l’ordre.

Les écoles des Juifs sont soumises à un régime plus sévère. Il y en a de deux degrés. Dans celles du premier, où sont les enfants depuis quatre ans jusqu’à huit, on n’apprend qu’à lire, en commençant par connaître les lettres, puis à épeler ; ceux qui épèlent le font sous les yeux du maître ; ceux qui sont assez avancés pour lire seuls, chantent plusieurs ensemble leur leçon. Le rabbin a devant les yeux le chapitre qu’ils lisent, distingué trèsbien la voix de celui qui se trompe, et le reprend aussitôt. Les premiers livres qu’on met entre les mains des enfants sont ceux des prières quotidiennes, puis l’Ancien Testament, et enfin l'histoire ancienne du peuple Juif. — Dans les écoles du second degré, où l’on enseigne l’écriture et les éléments de l’arithmétique, il y a plusieurs professeurs, et jusqu’à soixante écoliers; chacun est à genoux devant un banc qui sert de table, et copie sur du papier,

avec une plume en roseau, l’exemple en caractères hébraïques tracé par le maître. On commence par écrire en gros, puis en plus fin, et l’on finit par l’écriture cursive, destinée à l’usage vulgaire. Quand les écoliers sont arrivés à ce point, on ne leur pose plus d’exemples ; ils copient le texte de la Bible. Les professeurs israélites traitent fort durement leurs élèves. Ainsi, dans les écoles du second degré , que fréquentent les enfants au-dessus de huit ans, le rabbin prend celui qu’il veut punir, lui passe les pieds dans une double corde, fixée au mur ou à un poteau, et dont les extrémités sont attachées à un bâton qui, étant tourné avec la main, serre la corde au point que le petit patient ne peut plus bouger sans risquer de se jeter par terre. Dans cette position, il lui applique plusieurs coups de nerf de bœuf, et le laisse là pendant un temps proportionné à la faute qu’il a commise.

Les Juifs aisés ne bornent pas l’éducation de leurs enfants à celle qu’ils reçoivent dans les écoles ; ils les envoient en France, en Italie ou en Angleterre, pour apprendre le commerce et les langues vivantes.

Les filles musulmanes ne reçoivent aucune instruction; mais il y a des écoles pour les jeunes juives ; on leur apprend à coudre, à broder, rarement à lire et à écrire.

Après les Maures viennent les Koulouglis ( Koul-Oghlis , fils de soldats), nés de l’union des janissaires turcs avec les familles mauresques. Ils n’ont point suivi les Turcs chassés par nous ; possesseurs pour la plupart de grandes propriétés, issus d’officiers et de hauts dignitaires, quelques-uns même comptant des deys parmi leurs ancêtres, ne voyant aucun avantage à s’associer à la fortune des janissaires (pii les méprisaient , ils restèrent à Alger et

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ALLER A VOL D’OISEAU

dans les autres villes du pays. Ces Koulouglis se font remarquer par leurs habitudes efféminées, leur excessive vanité et leur profonde ignorance. On reconnaît dans toute leur personne le mélange du sang européen avec le sang africain ; ils ont la nonchalance des Turcs avec le tempérament lymphatique des Mauresques. Ce sont néanmoins de beaux hommes, avec des traits réguliers, l’œil bien fendu, la peau blanche et les muscles prononcés; mais leur stature élégante est altérée de trèsbonne heure par un excessif embonpoint. Presque tous assez riches pour ne rien faire, ils n’exercent aucune profession, ou celles qu’ils embrassent sont des moins laborieuses ; ils font cultiver leurs terres par des esclaves, et passent leurs journées soit chez eux, soit dans les cafés, soit dans les boutiques de barbiers, où ils vont chercher des nouvelles.

Hors des villes s’étend la race Arabe, qui se divise en deux grandes classes : les cultivateurs attachés au sol, et qui logent dans des maisons ou des cabanes plus ou moins mal construites ; et les nomades, vulgairement appelés Bédouins , qui vivent sous des tentes, sans s’assujettir à rester dans aucune contrée. Ce sont les mêmes hommes, parlant la même langue avec un peu plus ou moins de pureté, mais dont la manière de vivre diffère beaucoup.

Les Arabes sont généralement grands ; leur corps est bien fait; ils ont les cheveux noirs, le front découvert, les yeux vifs, la bouche fine et le nez aquilin, la figure ovale et les traits allongés ; leur peau est brune, quelquefois olivâtre.

Les cultivateurs sédentaires possèdent rarement des

maisons en pierre sèche; le plus souvent ils se font des cabanes, avec des branches d’arbres revêtues d’un treillis de roseaux ou de feuilles de palmier. Ces cabanes ne sont jamais isolées, mais réunies ensemble au nombre de quinze à trente ou quarante, formant ainsi de petits villages, entourés de haies de cactus, et qu’on nomme Dechra. On trouve, assez souvent, au milieu de ces villages, des maisons mieux édifiées, à l’usage des Cheikhs, chefs de la tribu. Chaque famille possède ordinairement deux cabanes : l’une pour elle, l’autre pour abriter une partie de son bétail. Tout l’ameublement consiste dans quelques pots de terre cuite, pour faire la cuisine et traire le lait des vaches ; des peaux de moutons ou des nattes de joncs, étendues sur le sol, servent de lits ; plusieurs outres en peau de chèvre conservent l’eau, l’huile ou le lait; une lampe de terre, qui rappelle les formes antiques, un métier à tisser la laine, des quenouilles pour la filer, et un moulin portatif, composé de deux pierres qui entrent l une dans l’autre et que l’on tourne avec la main, complètent les ustensiles du ménage.

Les tentes des Bédouins nomades sont faites avec une étoffe noire et blanche, tissue de laine et de poil de chameau. Cette pièce d’étoffe est tendue sur des piquets de bois, au moyen desquels on lui donne la forme d’un prisme triangulaire ; elle couvre un espace de douze pieds de long sur six ou neuf de large, qui suffit pour loger une famille de huit à dix personnes. Les tentes, dont le nombre varie suivant la force de chaque tribu, sont disposées en cercle qu’on nomme Douar. L’espace vide qui règne au centre esl destiné pour les troupeaux qu’on y

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fait rentrer pendant la nuit. Chaque tribu réserve une lente plus vaste que les autres, où les hommes s’assemblent aux heures de la prière. Dans l’été, les Bédouins couchent sous la tente ou à l’entour, et les bestiaux dorment en plein air; mais en hiver, les familles qui ne possèdent qu’une tente s’y réfugient pêle-mêle, avec leurs chevaux, leurs vaches, leurs moutons, qui les préservent du froid.

Le vêtement des Arabes se compose d’une chemise de laine, à manches très-courtes, semblable à l’ancienne tunique romaine, et d’un large caleçon serré à la taille par une coulisse, et qui se rattache au-dessous du genou. Pardessus la chemise, ils mettent le Haïk, pièce de laine blanche d’un mètre de large sur cinq ou six de long, dans laquelle ils se drapent avec une élégance remarquable. Le haïk passe autour de la tête, où il est fixé par un cordon de couleur fauve, en poil de chameau, qui forme quatre ou cinq cercles. Ce costume est complété, en voyage et dans la saison d’hiver, par le Bernous, dont j’ai parlé en décrivant le costume des Maures. — Les femmes arabes sont vêtues à peu près comme les hommes, si ce n’est quelles jettent le haïk sur leur tête sans l’attacher, et qu’elles- n’ont pas le visage constamment voilé comme celles qui habitent les villes. Elles ornent leurs oreilles de grands anneaux, quelquefois d’or et d’argent, plus souvent de cuivre ou de fer. Les chefs se distinguent par une tenue plus riche que celle de la multitude ; ils portent des chemises de toile, des voiles en mousseline dans lesquels ils s’enveloppent la tête, des culottes larges, comme les Maures, et parfois des bottes en maroquin rouge; quelques-uns même se décorent de vestes splendidement

brodées d’or. Les gens du peuple chaussent rarement les babouches ; la plupart entourent leurs jambes avec des morceaux de peau, dont ils mettent le poil en dehors, et qu’ils lacent avec une corde en écorce, passée dans des œillets. Cette chaussure des Arabes rappelle parfaitement celle des anciens Hébreux que nous voyons dans nos tableaux d’église ; l’ensemble de leur costume a aussi quelque analogie avec celui des personnages de la Bible.

De tous les peuples du nord de l’Afrique, les Arabes sont ceux qui vivent le plus sobrement. Scrupuleux observateurs de la loi de Mahomet, ils ne boivent jamais de vin, ni aucune liqueur fermentée. Dans l’été, une poignée de figues et de l’eau leur suffisent pour passer la journée ; ils ne mangent de la viande et du kouskoussou qu’aux époques solennelles. Leur nourriture la plus habituelle se compose du lait de leurs troupeaux qu’ils boivent ou mangent en fromages, d’un peu de galette d’orge, de froment ou de riz, cuite dans un plat de terre, et assaisonnée d’huile rance. Quand ils vont à la guerre, ils emportent de la farine dans un petit sac, pour faire des galettes, ou la manger toute crue, délayée dans l’eau, s’ils n’ont pas le temps ou les ustensiles nécessaires pour la cuisson de ce chétif aliment. Comme tous les Orientaux, les Arabes aiment passionnément le café ; ils n’en préparent néanmoins presque jamais chez eux, et n’en prennent que lorsqu’ils viennent dans les villes, et lorsqu’ils passent devant les cafés établis le long des chemins. Ils fument aussi, mais beaucoup moins que les Turcs et les Maures; on les rencontre assez souvent couchés devant leurs tentes ou sous un arbre, avec de longues pipesdonl le foyer est de bois très-dur, et le tuyau de jasmin. Les

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chefs et les riches prisent de plus un tabac très-lin, dans des tabatières en bois, en corne, en argent et même en or; les autres se contentent d’un bout de roseau creux, coupé au-dessous du nœud, et dont l’autre extrémité est fermée par un bouchon .

Le peuple arabe est extrêmement industrieux ; chaque tribu, on pourrait même dire chaque famille, produit elle-même tous les objets dont elle a besoin, à l’exception toutefois des armes et de la poudre, qu’elle achète des Maures, et des Kebaïles, dont je vous parlerai tout à l’heure. Les hommes tressent des nattes de jonc, et des paniers de toute espèce ; ils fabriquent des bâts pour les bêtes de somme, des harnachements pour les chevaux, des sièges, des ruches à miel avec des fragments d’écorce d’agave, qu’ils réunissent au moyen de baguettes d’osier qui les traversent, en passant par des trous faits exprès. Les herses, les charrues sont aussi leur ouvrage. Comme ils ignorent l’usage des voitures, ils transportent leurs fardeaux sur des chamêaux ou des ânes, dans des doubles paniers en feuille de dattier, qui ont tout à fait la même forme que ceux des Provençaux. Ils savent faire de la toile avec le lin qu’ils cultivent ; les femmes fdentla laine et la tissent en pièces d’étoffe blanche, assez semblable à de la flanelle grossière, et dont tout le monde s’habille. Mais leur principale industrie consiste dans l’éducation des bestiaux et surtout des chevaux. Toutes les tribus, sédentaires ou nomades, possèdent de nombreux troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs ; ces animaux ne coûtent rien à nourrir ; on les mène paître dans la campagne pendant toute l’année. On boit le lait des vaches et des brebis, dont on fait aussi du beurre et des fro-

mages que l’on mange ou porte au marché. Les riches ont des chameaux ; certaines tribus en comptent par centaines. Cet animal, d’une force, d’une patience et d’une sobriété admirables, est de la plus grande utilité ; quand une tribu décampe, on lui met sur le dos la tente, le mobilier, la femme et les enfants, et l’on peut faire ainsi vingt lieues sans presque s’arrêter. Mais les chevaux sont encore plus précieux ; un Arabe, quelque pauvre qu’il soit, en possède toujours au moins un. Les chevaux sont divisés en deux classes bien distinctes, les Qâdiskise t les Qôklanis ; les uns et les autres sont de moyenne taille, sans luxe de formes, mais vigoureux, rapides, infatigables. Lorsqu’ils restent oisifs, l’Arabe leur laisse brouter, pour toute nourriture, l’herbe des pâturages ; quand ils doivent servir pour la chasse, le voyage ou la guerre, il leur donne un peu d’orge et de la paille hachée. La nuit, on leur met une entrave aux jambes de devant, et on les attache par une longe à un piquet fiché en terre. Les Qâdiskis sont les chevaux de race inconnue ; ils* sont peu estimés, et employés aux travaux communs. Les Qôltlanis , au contraire, sont ceux dont la généalogie, plus ou moins certaine, remonte à des siècles : cette race est presque l’objet d’un culte. Pendant qu’aucun registre ne constate la naissance de leurs enfants, les Arabes réunissent plusieurs témoins pour la naissance d’un poulain, et un acte de nativité en est dressé soigneusement. A voir ces animaux la tête basse, le cou allongé, la plupart mal équipés, on ne pourrait croire à toute l’énergie dont ils sont capables, et cependant il y a entre eux et l’Arabe un grand rapport. Le Bédouin, dans l’inaction est mou, indolent, paresseux à l’excès ; mais dès que les passions l’agitent.

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dès qu’il respire l’odeur de la poudre ou qu’il entend la musique guerrière, son regard brille, sa taille se redresse, ses muscles se raidissent; il ést grand, fort, brave, audacieux, agile, et s’ennoblit à mesure que les cris augmentent, à mesure que le danger s’accroît. Le cheval aussi, qui dort sur ses entraves, laisse traîner sa queue et promène autour de lui un morne regard, dès qu’il sent son cavalier en selle, redresse sa tête si fière, secoue sa crinière ondoyante, se bat les flancs comme un tigre, et piaffant, écumant, rongeant son frein, il s’agrandit, il devient fort, brave, audacieux, agile, et s’ennoblit aussi à mesure que l’Arabe l’échauffe, et que ses flancs saignent sous l’éperon.

Les tribus, sédentaires ou nomades, sont gouvernées par un chef nommé Cheikh ; cette dignité est héréditaire chez les unes, élective chez les autres. Chaque tribu s’administre isolément ; chacun des êtres qui la composent a ses occupations déterminées, fixes, journalières. Les vieillards, devenus incapables de monter à cheval, et de faire au besoin le coup de fusil, vivent à l’ombre des tentes, dans le repos et la méditation ; ils racontent aux enfants et aux jeunes gens les événements du passé. Il est difficile de pousser plus loin le respect filial , et , en général , la vénération que les Arabes témoignent à la vieillesse ; pour le comprendre, il suffit de passer dans un Douar. On s’étonnera du grand nombre d’hommes et de jeunes gens et du peu de vieillards qu’on y rencontre. Dans la vie guerrière que mènent les tribus, peu d’hommes arrivent à un âge trèsavancé; ils meurent presque tous de mort violente, ou ne se reposent qu’épuisés par les fatigues, et couverts de

Ut L’ALGÉRIE DE LA JEUNESSE.

cicatrices. Ces hommes ont alors de grandes leçons à faire à ceux qui leur succèdent dans la carrière ; on les vénère, on les regarde comme protégés par le prophète Mahomet ; chacun les admire et envie leur sort.

Les jeunes gens et les chefs de famille ont toujours leurs armes prêtes, et leurs chevaux attachés devant leurs tentes. Au premier bruit d’alarme, ils s’élancent dans la plaine pour défendre les êtres faibles confiés à leur garde. Les enfants sont aussi, de très-bonne heure, exercés aux travaux de la guerre; dès l’âge de quatorze ans, ils savent monter à cheval, et accompagnent leurs pères dans toutes les expéditions. Ceux qu’une faible complexion ou un âge plus tendre ne permettent pas encore d’associer aux périls des guerriers, gardent les troupeaux avec les femmes. Tous les membres de la tribu sont donc naturellement soldats; mais il en est quelques-uns qui sortent de la classe commune, par l’antique noblesse de leur famille, par leur instruction particulière, et l’austérité de leur genre de vie: on les nomme saints ou Marabouts, c’est-à-dire hommes religieux.

Chaque ville , chaque tribu possède son marabout , dont l’existence est consacrée à secourir les indigents, à guérir les malades, à consoler les affligés. Les uns vivent en véritables anachorètes , les autres voyagent de tribus en tribus, et partout leur arrivée est fêtée par les populations comme une visite de l'esprit de Dieu; ils concilient les querelles, font la lecture du Koran, et se retirent suivis des bénédictions de la foule. Les Arabes n’entreprennent jamais un long voyage sans consulter d’abord un marabout. La plupart des cavaliers suspendent au cou de leurs chevaux un petit sachet en cuir, renfer-

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mant un verset du Koran, et ils ont beaucoup de foi à l’efficacité de ce talisman, qui doit , pensent-ils , les préserver des mauvaises chances de la guerre. Peu d’Arabes savent lire et écrire ; mais les marabouts possèdent généralement ce double savoir, et le mettent volontiers au service de leurs frères. Ils écrivent de droite à gauche, avec des morceaux de roseaux fendus et taillés comme nos plumes, et se servent comme nous d’encre et de papier. Quelques-uns dirigent les écoles , dont l’enseignement ordinaire se borne aux préceptes de la religion musulmane. La plupart ne font pas la guerre, et prient dans la retraite pour le succès de leurs compatriotes ; d’autres ne suivent les expéditions que pour donner leur avis dans le conseil des chefs; plusieurs, au contraire, offrent l’exemple du courage le plus fougueux et le plus téméraire. Lorsqu’un marabout meurt, il est inhumé en grande cérémonie sur le territoire occupé par la tribu. On élève un mausolée sur sa tombe, et ce lieu prend le nom du défunt. Les plaines et les montagnes sont parsemées de ces tombeaux, presque tous construits sur le même modèle : c’est une petite maison carrée, surmontée d’un dôme, et quelquefois ornée de légères colonnettes. Le voyageur qu’aucune route tracée ne peut guider, se dirige d’après leur situation. Avant la conquête française, et les longues guerres que nous avons eues à soutenir contre les Arabes, ces marabouts étaient entretenus avec luxe ; des lampes constamment éclairées étaient suspendues à leur voûte ; les accusés et les proscrits y trouvaient un asile inviolable. Ceux qui existent encore sont des rendez-vous de pèlerinages lointains. Les trois plus célèbres que nous connaissions sont celui

de Sidi-Ferruch, sur la plage où notre armée débarqua en 1 830 ; celui de Sidi-Abd-d-Rahman, aux portes d’Alger, et celui de Timezerit, chez les Kebaïles du Djerjerah. Des ermites vivants y gardent les restes de leurs prédécesseurs, et partagent avec la mémoire du saint le culte et la vénération des Arabes.

Le marabout de Sidi-Ferruch (dont le vrai nom est Sidi-Effroudj) est situé sur un rocher, à l’est d’Alger (17); les Algériens avaient grande confiance dans sa protection. Quand ils eurent connaissance que l’expédition française allait aborder sur ce point, ils allèrent processionnellement y porter des offrandes , pour obtenir par son intercession la destruction de nos vaisseaux ; mais lorsqu’ils virent leur armée vaincue, et leur capitale tombée au pouvoir des chrétiens, ils accusèrent le saint de trahison et délaissèrent presque entièrement sa sépulture.

Les saints de l'Islam ont leurs légendes comme les nôtres; celles de Sidi-Effroudj et de Sidi-Abd-el Rahman sont tellement populaires à Alger, qu’il n’est pas permis de les ignorer après un mois de séjour.

Le premier de ces personnages vénérés habitait, il y a quatre siècles, sur un coteau nommé Koléah, dans le Sahel de la Mitidjah. Comme il était très-pieux et passait presque toute la journée en oraison, les bergers et les jardiniers, dont les huttes formaient en cet endroit, depuis le temps des Romains, un hameau que l’antiquité avait nommé Casœ Calvinti, venaient lui apporter des agneaux et des fruits pour qu’il fit descendre la bénédiction du ciel sur leurs troupeaux et sur leurs cultures.

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Celui qui souffrait du chagrin ou de la maladie était sur d’être délivré de sa peine en invoquant les prières de ce saint personnage. Il fut surnommé pour cela Sidi-Effroudj ( Monsieur le Libérateur). Sa réputation s’étendit bientôt jusqu’à Alger, d'où plusieurs hommes puissants lui envoyèrent de l’argent, dans le but de s’assurer par son intercession la santé, les honneurs, le succès de toutes leurs entreprises ; en sorte que Sidi-Effroudj devint extrêmement riche. Le cheïkk des Beni-Mesganah, dont la tribu formait la population d’Alger avant que cette ville fût tombée au pouvoir des Turcs, ayant appris qu’il avait un voisin si favorisé de la fortune, s’en réjouit hautement, et sous prétexte qu’un homme consacré à la prière n’avait que faire des biens de ce monde, il forma en secret le projet de le dépouiller.

Sidi-Effroudj ne manquait pas d’amis. L’un d’eux, ayant ouï parler des desseins du cheikh des Beni-Mesganah, courut trouver l’ermite de Koléah, et le pressa de fuir au plus vite. Mais, à la grande surprise de l’officieux visiteur, Sidi-Effroudj prit aussitôt le chemin d’Alger, se présenta devant le cheikh, et lui annonça que, décidé à se retirer du monde et à cesser toute relation avec les vivants, il désirait obtenir, à quelque prix que ce fut, la concession de quelque solitude. Le cheïkh, ravi de voir le marabout se livrer de lui-même à sa cupidité, lui proposa de s’établir au bord de la mer, sur un cap sablonneux, où les Espagnols avaient élevé jadis une sorte de phare, dont les ruines subsistent encore, sous le nom de Torre Chica (la petite tour); il mit à cette concession un prix exorbitant, et ne fut pas peu surpris du calme im-' passible avec lequel Sidi-Effroudj lui compta la somme

exigée. Il se repentit même, dit la légende, de n’avoir pas élevé plus haut ses prétentions.

Le saint se retira comme il était convenu. Peu de temps après son installation, il avait défriché un petit champ pour ses besoins et bâti une maisonnette, d’où ses regards et sa contemplation s’étendaient au loin sur la Méditerranée. Un jour, un petit navire espagnol vint mouiller dans la baie que forme à l’ouest le cap de Torre- Chica. Les vergues et les cordages se bordèrent d’étoffes blanches qui se balançaient au vent ; c’étaient des chemises mouillées que les matelots avaient étendues pour les sécher; mais, dans sa simplicité, Sidi-Effroudj les prit pour des marchandises exposées en vente, et, montant sur un esquif de pêcheur, il se rendit à bord pour y faire quelques achats.

Les chrétiens connaissaient la renommée du pieux visiteur ; ils s’empressèrent de lui offrir la pipe et le café, en lui témoignant leurs regrets de son erreur. En causant avec le capitaine, Sidi-Effroudj finit par s’endormir. Cependant les matelots avaient empli d’eau leurs barriques ; un vent frais les invitait au départ, et ils parlaient de reporter le marabout dans sa maison sans troubler son sommeil, lorsqu’une mauvaise pensée traversa l’esprit de leur chef. La richesse du saint homme l’avait tenté; et il pensait qu’en le conduisant en Espagne il en tirerait une grosse rançon, et que de leur côté les Algériens ne marchanderaient pas la liberté d’un si fameux personnage. Il fait lever l’ancre et part. Toute la nuit le navire file avec une rapidité prodigieuse ; le vent se joue à travers les cordages, qui vibrent comme les cordes d’une lyre; Sidi-Effroudj dort toujours, et le capitaine s’applaudit de

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sa mauvaise action. A l’aube du jour, il entrevoit une terre à demi voilée de brune, et se croit aux Baléares ; il avança joyeux, mais quelle est sa surprise de revoir la Métidjah !

Le saint s’éveille alors ; « Écoute, dit-il à l’Espagnol ; je connaissais ton perfide projet ; mais Dieu protégeait son humble serviteur : fais-moi conduire à terre, et sois plus honnête homme à l’avenir.

L’équipage effrayé s’empressa d’obéir. Sidi-Effroudj retint jusqu’au soir dans son ermitage les mariniers qui l’avaient ramené, et leur fit vider quelques cruches de jus de raisin qu’il tenait en réserve pour fêter les visiteurs. Le soir venu, on remit à la voile comme la veille, et le capitaine espérait regagner le temps perdu ; mais à l’aurore suivante il se retrouva de nouveau en vue du rivage qu’il avait quitté.

Sidi-Effroudj, grelottant de froid, était debout sur la pointe du cap. — Ah! ah! s’écria-t-il, il paraît qu’un remords de conscience vous ramène. Confessez votre faute; rendez-moi mon bernous, et ne péchez plus! »

Le capitaine jura qu’il n’avait rien pris; mais un matelot, épouvanté de la puissance mystérieuse du marabout, avoua qu’en quittant l’ermitage, la tête un peu échauffée par les vapeurs du jus de raisin, il avait emporté par pure inadvertance le bernous du Sidi-Effroudj . La restitution faite, on se souhaita mutuellement toute sorte de bien ; le capitaine se croyait affranchi des poursuites du marabout, et n’aspirait plus qu’à regagner le port d’Espagne le plus voisin. Mais pareille malencontre lui survint à son troisième départ. Ramené cette fois, comme les autres, dans les eaux de Torre-Chica, il trouva

le saint assis sur la grève, enveloppé de son manteau, mais les pieds nus. — Qu’avons-nous fait encore, lui ditil d’un ton piteux, pour nous attirer votre malédiction?

— Peu de chose, répondit le marabout; aussi n’ai-je pas déployé contre vous une grande sévérité en me bornant à vous faire revenir pour me rendre mes babouches.

Le matelot qui avait été contraint de restituer le bernous s’était approprié les babouches; mais bien mal acquis ne profite pas, dit un proverbe de tout pays, et l’expérience le lui prouva. Quant au capitaine espagnol, il fut si frappé de ce triple prodige qu’il supplia Sidi-Effroudj de l’accueillir pour disciple et pour serviteur. Le nouveau musulman reçut le nom de Sidi-Rouchou, que certains chroniqueurs, qui ont commenté la légende, traduisent par Monsieur Rousseau, d’où il faudrait conclure que le capitaine était français ; mais une autre version le nomme Don Picar, c’est-à-dire le coquin, terme qui fait allusion à la méchante action de ce capitaine, qui avait voulu enlever le saint homme pour le rançonner. Quoi qu’il en soit, Sidi-Rouchou ou don Picar vécut encore vingt ans avec Sidi-Effroudj, mourut le même jour et fut enterré auprès de lui.

La légende de Sidi-Abd-el-Rahman n’est pas moins merveilleuse dans un autre genre. La mémoire du personnage auquel elle se rattache n’est pas tombée en discrédit comme celle du marabout de Torre-Chica, et les pèlerins de toute l’Algérie viennent en foule la fêter annuellement.

En sortant d’Alger par la porte Rab-el-Oued, on passe devant le bureau de l’octroi qui fait, à gauche, corps de logis avec un petit café maure et un abreuvoir, le tout

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couronné d’un palmier. Après l’avoir dépassé, on tourne brusquement à gauche, et l’on trouve un sentier rocailleux assez escarpé, qui monte vers la hauteur des Tagarins ; à mi-chemin, se dessine isolément une petite mosquée d’une forme svelte et gracieuse : c’est le marabout de Sidi-Ahd-el-Rahman. Ce sanctuaire, qui jouit d’une grande renommée, s’élève dans un site charmant, au milieu des figuiers, des caroubiers, des agaves; à quelque distance, un magnifique palmier déploie son large panache vert. On pénètre dans l’intérieur du marabout par un porche assez bas qui conduit à un vestibule sombre et voûté, à la porte duquel le gardien force les visiteurs à quitter leur chaussure. La chapelle est de forme circulaire ; le milieu est occupé par un catafalque en bois peint, sur lequel repose la châsse du saint, recouverte de drap rouge cramoisi, brodé en or ; autour de cette châsse, de gigantesques drapeaux en soie verte et rouge, également brochés d’or, ombragent le tombeau de leurs plis chargés d’une poussière séculaire. Les murailles sont revêtues d’inscriptions tirées du Koran , en lettres d’or ou d’un bleu céleste, soit peintes à fresque, soit enchâssées dans des cadres suspendus. Chaque année des tribus entières s’y rendent successivement en pèlerinage. C’est aussi dans cet asile que se réfugient les esclaves nègres qui ont à se plaindre de leurs maîtres ; et le marabout actuellement vivant les prend sous sa protection, que nul n’oserait contester. Voici la merveilleuse histoire du saint qui dort dans cette petite solitude :

Sidi- Mohammed- ben -Abd-el-Rahman est originaire d’Alger, où il vivait sous le règne de Mustapha- Pacha. Quelque temps avant sa mort il quitta* sa ville natale,

nous ne savons pour quel motif, et se rendit sur la montagne du Djerjerah , avec toute sa famille. Il n’y vécut que six mois environ. La veille de sa mort, il réunit ses voisins, et leur dit : « Mes enfants, je sens que ma vie est près de s’éteindre ; celui qui m’a créé me rappelle à lui ; demain j’aurai cessé de vivre, et je vous ai mandés pour vous dire ce que j’attends et ce que j’espère de vous. J’institue pour mon successeur l’homme qui pendant ma vie m’a témoigné un dévouement sans bornes : Sidi-Mohammed-ben-Aïssa sera votre chef après moi. Montrezlui cette déférence que vous avez eue pour moi ; écoutez ses avis, exécutez ses ordres ; c’est un homme de bien. »

Ce Sidi-Mohammed-ben-Ai'ssa était depuis longtemps déjà au service d’Abd-el-Rhaman , et poussait le respect envers lui à un degré qui serait difficilement compris par nous. Il avait l’habitude de nettoyer lui-même l’écurie où la mule de son maître était placée, et se servait de son bernous pour jeter au loin les immondices qui en provenaient. Ces soins pour le saint homme, unis à une grande piété, lui avaient attiré ses faveurs, et lui valurent d’être nommé au poste de khalifa ( lieutenant ) du marabout.

Sidi-Abd-el-Rahman mourut, en effet, le jour et à l’heure qu’il avait annoncés, et fut enterré par les soins de tous les frères en dévotion qu’il avait acquis chez les Kebaïles.

Trois jours après ce triste événement, les pieux musulmans d’Alger apprirent sa mort, et se désolèrênt en pensant que son corps reposait loin d’eux dans les montagnes des Kebaïles. Ils tinrent alors conseil sur les moyens à employer pour s’emparer de la dépouille mor-

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telle du saint personnage Persuadés que nulle prière, nulle demande n’obtiendrait cette concession des montagnards, et trop faibles pour l’exiger par la force , ils résolurent d’employer la ruse. Ils décidèrent qu’ils se partageraient en trois petites bandes : l’une irait, pendant la nuit, se cacher dans la montagne, à proximité du lieu de la sépulture, tandis que les deux autres se présenteraient dans les deux principaux douars, comme députés par leurs frères d’Alger. Leur but était de détourner ainsi l’attention des Kebaïles en leur témoignant la tristesse, le chagrin et les regrets que la perte de leur compatriote leur faisait éprouver. Ils devaient aussi aller prier sur le tombeau du marabout, mais en se gardant bien de laisser entrevoir qu’ils désirassent posséder son corps.

Tout se passa comme il avait été convenu. Deux fractions restèrent dans les douars des Kebaïles, et pendant la nuit qui suivit leur arrivée, la troisième fraction sortit de sa retraite , ouvrit le cercueil de Sidi-Abd-el-Rahman, chargea son corps sur un mulet, et partit en toute hâte pour Alger.

A la pointe du jour, on vint prévenir les Kebaïles qu’on avait violé la demeure du pieux marabout, et que ses restes avaient été enlevés. Aussitôt ils s’enflamment et adressent d’amers reproches aux Algériens sur l’inconcevable conduite qu’ils viennent de tenir. — Comment, répondent ceux-ci, pouvez- vous soupçonner notre bonne foi dans le triste devoir que nous sommes venus remplir ici ? Qui de nous peut avoir commis une action aussi blâmable? Depuis hier nous n’avons quitté vos gourbis que pour aller mêler nos prières et nos larmes aux vôtres sur le tombeau de notre cheikh. Nous avons pris nos repas

avec vous, et aucun d’entre nous ne s’est absenté de ces lieux. Les pierres et la terre qui recouvraient le cercueil ont été remuées, il est vrai; mais est-ce donc une preuve de notre culpabilité ? Voyons ensemble ce qui est arrivé, et cherchons une autre cause que la sacrilège profanation des restes d’un homme que nous vénérons tous.

Les gens de la montagne et ceux d’Alger se rendirent au tombeau du marabout ; on enleva la terre qui recouvrait le cercueil, et quel ne fut pas l’étonnement des Algériens d’y trouver intact le corps de Sidi-Abd-el-Raliman !

Pendant ce temps, la fraction qui venait de ravir aux Kebaïles cette précieuse dépouille avait vaincu tous les obstacles, et s’était rendue rapidement à Alger. Là elle inhuma le marabout avec de grandes cérémonies. La nouvelle du prodige qui venait d’avoir lieu parvint aux oreilles de Mustapha-Pacha, qui fil aussitôt élever une mosquée et une koubba (chapelle) au lieu où reposent encore les cendres d’Abd-el-Rahman.

Les musulmans, pour expliquer ce .fait si surprenant, disent que Dieu, ne voulant pas laisser naître une collision entre frères, et.en même temps pour satisfaire aux désirs de tous les vrais croyants, avait permis que le corps du pieux Abd-el-Rahman fut multiplié. Depuis cette époque, ce marabout a reçu le nom de Rou-Koubbarin ( père des deux tombeaux ).

Tous les montagnards de l’Algérie sont généralement désignés sous le nom. commun de Kebaïles. Leur caractère sédentaire, leur attachement au sol et à la culture, leur aptitude au commerce et à différentes branches d’industrie, en font une classe à part, qui mérite d’être observée avec intérêt. Les hommes indomptés se rappro-

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chent évidemment, plus que les Arabes, des nations d’Europe, telles quelles étaient il y a douze siècles, telles que plusieurs d’entre elles sont encore aujourd’hui.

Les tribus kebaïles forment des espèces de confédérations républicaines; chacune se partage en Kharouba ou districts, qui se subdivisent en Dechra ou villages. Chaque district élit son cheïkh, qui change tous les trois ou six mois, ou tous les ans, suivant les circonstances; de telle sorte que chaque chef de famille puisse, à son tour, exercer le pouvoir. .Le conseil des Cheïkhs assemblés décide la paix ou la guerre, à la suite des différends qui s’élèvent entre les tribus. La guerre consiste en incursions rapides ( Razzias ) sur le territoire ennemi : quelquefois les Marabouts interviennent, et l’influence dont jouissent partout ces personnages vénérés peut soulever ou faire taire toutes les haines et concilier tous les intérêts. Les cheikhs réunis jugent aussi les crimes et délits commis par des individus. Chaque Dechra ou village possède en outre un taleb, homme instruit dans les coutumes du pays, et qui apprécie les contestations de minime importance ; mais son arrêt n’est sans appel qu’autant que les parties l’acceptent. Les Marabouts habitent desZaouïas (chapelle, ermitage), et se chargent de l’instruction des jeunes gens parmi lesquels sont choisis les Talebs. La Zaouïa est un sanctuaire inviolable, et devient lieu d’asile pour les criminels qui peuvent s’y réfugier.

Les Kebaïles, qui ont, de temps immémorial, refusé de payer aucun tribut aux races étrangères, se cotisent entre eux pour l’entretien des pauvres, des chapelles et pour les besoins publics. Ces peuples ont adopté le costume et la religion des Arabes; ils sont de taille moyenne,

mais plus vigoureux que les gens de la plaine. Les riches ont des cabanes bâties en pierres brutes, mais superposées et liées avec art. Ces cabanes sont tantôt isolées, et plus souvent groupées en villages, de forme généralement carrée, avec une place au milieu. Les pauvres vivent sous des huttes de roseaux, enduites de terre grasse, à laquelle ils mêlent un peu de paille. Les uns et les autres conservent comme les Arabes, dans des trous coniques, appelés Silos, les grains, les légumes et les fruits. Les habitants des villages tiennent leurs provisions en réserve dans des jarres faites de terre glaise séchée au soleil, et qui ont cinq ou six pieds de haut. Ces jarres sont rangées le long des murs, ou appuyées contre des poutres auxquelles les attachent plusieurs cercles de fer. L’ameublement intérieur se compose de deux pierres pour écraser le grain, de quelques paniers et pots de terre, et de nattes ou toisons qui servent de couvertures. Les lits sont des estrades de pierre revêtues de plâtre, et les murailles sont blanchies à la chaux. Les villages kebaïles n’ont point de mosquées; mais de distance en distance on rencontre des tombeaux de Marabouts que fréquentent de nombreux pèlerins. La sobriété la plus rigoureuse préside aux repas des montagnards ; le Kouskoussou, rarement mêlé de viande, forme leur ordinaire. Les moins riches se contentent de galettes d’orge et de quelques fruits; tous boivent de l’eau, quoique le raisin ne soit point rare chez eux.

L’industrie du pays est très-active. Les Kebaïles travaillent le fer, fabriquent des fusils, des sabres, de la poudre et des balles pour la chasse ou la guerre, et quelques instruments aratoires; ils connaissent aussi une

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manière de tremper l’acier dont nous n’avons pas le secret. Les femmes aident leurs maris aux travaux des champs, et dans leurs temps de loisirs, elles tissent des étoffes de laine. La principale culture est celle du figuier et de l’olivier. Les Kebaïles font avec les villes, et surtout Alger, un commerce d’huiles, de cire, de fruits secs et de savon noir; surtout leiir richesse consiste en bestiaux, mais ils n’ont point de chameaux et fort peu de chevaux.

Après les races maure, arabe et les Kébaïles, qui forment la population la plus considérable de l’Algérie, il faut noter les nègres que les caravanes y amènent de l’intérieur de l’Afrique, et les Biskris, gens du désert, qui viennent à Alger louer leurs bras comme domestiques, portefaix ou journaliers. — Les nègres sont esclaves, mais traités avec humanité ; en certaines occasions, s’ils ont amassé une petite somme d’argent, ils peuvent se racheter ; à la mort de leurs maîtres ou pour prix d’éminents services, ils deviennent affranchis, et s’établissent sous la protection du droit commun; par une singulière bizarrerie, ce sont eux qui ont le monopole du blanchiment à la chaux des maisons mulsulmanes. — Les Biskris sont les Savoyards et les Auvergnats de l’Algérie. Ils exercent aussi les professions de boulangers et de garçons de bains ; sous le gouvernement turc, la garde des rues de la ville leur était confiée pendant la nuit ; ils couchaient sur le pavé et sous les auvents des boutiques. Réunis en corporation sous l’autorité d’un Amin (syndic), ils étaient responsables des vols et en payaient la valeur , quand le coupable échappait aux recherches. Depuis notre conquête, les Biskris sont déchargés de

cette fonction ; quand à force de travail ils ont acquis un pécule suffisant pour améliorer leur sort, ils retournent chez eux, et achètent des terres et des troupeaux.

Il me reste, cher père, à vous parler des Juifs, cette race cosmopolite qui se mêle à toutes les nations sans altérer son type originaire. C’est, dit-on, bien longtemps avant la grande émigration arabe qu’ils étaient venus habiter les régions atlantiques, d’oii ils avaient passé en Espagne au commencement du huitième siècle de notre ère.

Les musulmans d’Espagne avaient permis aux enfants d’Israël d’habiter avec eux, de se livrer au commerce, et d’exercer librement leur religion. Mais les chrétiens étant venus chasser les Maures, àlafin du quinzième siècle, recouvrèrent en peu de temps toutes les belles régions que la conquête leur avait enlevées depuis huit siècles. Pendant quelque temps après cette victoire, ils laissèrent les Juifs jouir d’une existence paisible ; mais, envieux des richesses qu’ils les voyaient amasser par le travail et le négoce, ils commencèrent tout à coup à les opprimer. Simon-ben- Smir, grand rabbin de Séville, fut chargé de fers et jeté en prison avec soixante chefs des principales familles israélites. Cet acte de violence arbitraire n’était que le signal de cruautés plus grandes encore que toutes celles dont la race juive avait eu à se plaindre jusqu'alors. Le supplice du rabbin et de ses compagnons d’infortune fut ordonné sous le prétexte d’une conspiration, et ils allaient être exécutés, lorsque le ciel les délivra par un de ces miracles dont les annales des enfants d’Israël offrent tant d’exemples.

Tous ceux qui étaient avec Simon voyant approcher leur

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dernière heure, se livraient aux convulsions du désespoir ; seul, ce grand homme restait calme, et semblait avoir oublié le sort affreux qui l’attendait. Tout à coup, ses yeux se remplirent de feu, son visage pâle resplendit, et une auréole de lumière se dessina sur sa tête. Dans ce moment, où, sans doute, l’esprit divin pénétrait son âme, il prit un morceau de charbon, traça sur la muraille la figure d’un navire, et se tournant ensuite du côté de ceux qui pleuraient, il leur dit d’une voix inspirée : « — Que ceux qui croient à la puissance de Dieu, et qui veulent sortir d’ici à l’instant même, mettent le doigt sur ce vaisseau ! » Tous le firent sans exception, et soudain l’image esquissée sur le mur devint un navire véritable, qui se mit de lui-même en mouvement, traversa les mes de Séville, au grand étonnement des habitants, sans en écraser un seul , et se rendit droit à la mer, après avoir recueilli sur sa route tous les Israélites opprimés. Ce vaisseau miraculeux fut conduit par le vent dans la rade d’Alger, qui n’était alors habitée que par des mahométans. Sur la demande que leur firent les Juifs de s’établir parmi eux, les Algériens, après avoir écouté le récit de la manière dont les enfants d’Israël avaient échappé à la cruauté des Espagnols, consultèrent un marabout fameux qui demeurait à Milianah. Sur sa réponse qu’il fallait accueillir les enfants d’Israël, ils eurent la permission de débarquer, et les habitants, ayant à leur tête les chefs de la religion et de la loi, sortirent en foule au-devant d’eux pour les recevoir.

En élaguant la partie miraculeuse de cette tradition, il reste le fait de cette grande immigration du quinzième siècle qui explique la quantité de Juifs que l’on trouve

établis dans les divers états barbaresques. Sur quatre millions de sectateurs que, d’après le géographe Balbi, compte le judaïsme, près de cent cinquante mille sont répartis dans la régence de Tripoli, l’Algérie et l’empire de Maroc. La haute classe fait la banque; la classe moyenne excelle dans les arts délicats, tels que la bijouterie, l’horlogerie et la broderie sur vêtements ; le menu peuple exerce de préférence les métiers de tailleur, cordonnier, passementier, mercier, ferblantier; tous sont, en outre, courtiers et agents d’affaires. Avant l’abolition de la piraterie, une de leurs spéculations les plus lucratives était d’acheter les prises des corsaires qui ne convenaient pas au pays, telles que vins, eaux-de-vie, chair salée, poisson mariné, etc., qu’ils acquéraient à vil prix et renvoyaient sur les marchés d’Europe, où ils réalisaient d’énormes bénéfices. Depuis l’occupation française, les Juifs algériens ne sont plus exposés aux avanies que la domination turque leur imposait, comme une condition de la tolérance qui leur était accordée.

Leur costume a beaucoup d’analogie avec celui des Maures; il.se compose d’une large culotte, qui ne descend pas plus bas que le genou; de deux vestes, dont l’une est à manches longues, brodée en soie et quelquefois en or ; mais ces vestes et la ceinture sont toujours noires ou de couleur foncée ; ils portent la barbe et les cheveux rasés , et au lieu du turban pour coiffure , un bonnet de laine blanche, autour duquel ils attachent un mouchoir de soie ou de coton. En voyage ou par les temps froids, ils jettent sur leur vêtement un bernous semblable à celui des Maures, mais sans aucun ornement. L’habit des femmes consiste en une robe de laine

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ou de soie à manches courtes, qui descend jusqu’à terre ; elles ont pour coiffure un simple foulard qui enveloppe leur chevelure , et aux jours de fête un bonnet de forme conique, en fil d’archal, nommé Sarmah, autour duquel s’attache un grand voile de gaze, dont elles savent draper les plis avec élégance. Quelquefois l’extrémité inférieure du Sarmah est ornée d’une queue en drap d’or qui tombe jusqu’à terre. Elles se parent aussi de bracelets d’or, d’argent ou de cuivre, suivant leur fortune ; de colliers de corail ou de perles, de chaînes de prix. — L’habitation et les aliments de cette partie de la population ne diffère point des usages mauresques, excepté le vin et les liqueurs fermentées, que la loi de Moïse ne défend pas.

Lorsque les Turcs s’emparèrent de l’Algérie, au commencement du seizième siècle, les Juifs perdirent une grande partie des privilèges qu’ils avaient obtenus des Arabes. On toléra leur religion, et on permit à leurs prêtres ou Rabbins de rendre la justice ; mais dans chaque ville un quartier particulier leur fut assigné, avec défense d’aller se loger dans un autre ; on les obligea de prendre des vêtements de couleur foncée, pour les distinguer dés musulmans. La coutume de se couvrir le visage fut interdite aux femmes ; on défendit aux hommes de monter à cheval et de porter des armes, et toutes les fois qu’il se trouvait quelque part un musulman, le Juif devait lui céder le pas ou la place d’honneur. Le despotisme militaire qui, avec le temps, opprima aussi bien les Maures et les Arabes que les Israélites, devint surtout extrêmement rude pour ceux-ci. Souvent, lorsque des janissaires les apercevaient dans les rues, ils les

accablaient de coups, sous le moindre prétexte , sans qu’ils osassent se défendre ; leur seule ressource était la fuite. S’ils s’avisaient de se plaindre, le kadi ou le bey faisait appeler les janissaires, et leur demandait pourquoi ils avaient frappé le Juif : « — Parce qu’il a mal parlé de notre sainte religion ! » répondaient les agresseurs ; et sur cette déclaration, dénuée de preuves, le Juif était presque toujours condamné à mort, exécuté sur-lechamp, et l’état confisquait ses biens. Lorsqu’un Juif se présentait à une fontaine publique, il était obligé d’attendre que tous les musulmans fussent partis, même ceux venus longtemps après lui, pour pouvoir puiser de l’eau. Sous peine de mort, il était interdit aux hommes de monter sur les terrasses de leurs maisons. Celui qui, en passant devant une mosquée dont la porte était ouverte, avait le malheur de détourner la tête pour regarder ce qui s’y passait, fùt-ce sans s’arrêter, payait souvent de sa vie cette imprudence. S’il rencontrait un Turc dans la rue, il était obligé de se courber en le saluant ; s’il y manquait, l’autre le frappait à outrance. Les janissaires entraient dans les maisons des Israélites, comme du reste dans celles des Maures et des Arabes de la campagne ; ils buvaient, mangeaient, et prenaient tout ce qui était à leur guise, sans que le maître du logis osât murmurer une plainte. Avilis sous un joug aussi honteux, les Juifs se consolaient par les profits du commerce qu’ils avaient su centraliser entre leurs mains ; la plupart jouissaient de fortunes considérables et devenaient les créanciers de leurs oppresseurs ; ils achetaient aussi la protection du dey ou de ses lieutenants par de riches cadeaux ; l’or les vengeait du mépris, et parvenait à

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rendre leur existence supportable. L’amour de ce précieux métal enfante bien des crimes parmi les peuples; chez les Juifs il engendre l’usure et la mauvaise foi. 11 a pénétré aussi chez les Arabes, mais sans les dégrader. Ceux-ci le désirent pour acheter de beaux chevaux, des armes de prix, de splendides vêtements. Ils ont les goûts des peuples enfants, leurs défauts, mais aussi leurs vertus généreuses. C’est un peuple bien intéressant, dont j’entends dire ici tant de mal, qu’il doit s’y mêler quelque exagération; et c’est de vous, cher père, que j’attends un jugement éclairé , de peur de hasarder le mien sur des préventions dont j’ignore la valeur.

Pour finir cette lettre déjà longue , je veux vous raconter une histoire simple et naïve qu’on croirait détachée des Mille et me Nuits. J’étais allé, naguère, visiter un village mauresque bâti sur le coteau de Koléah, à quelques lieues ouest d’Alger. De cette hauteur on aperçoit, à quatre lieues plus loin, un vieux monument composé de pierres énormes superposées et garnies de liens de fer. Ce monument, haut de vingt pieds sur une base du diamètre de quatre-vingt-dix, porte en arabe le nom de Koubber-el-Roumiah (Tombeau de la Chrétienne). A cause de sa forme tronquée, et des chroniques anciennes qui le disaient élevé sur un trésor, les Turcs l’appelaient le Trésor du pain de sucre. La légende s’en est emparée, comme de tous les vestiges du passé dont l’origine est incertaine. J’ai ouï dire que c’était la sépulture de la princesse Cava, dont le père avait attiré l’invasion arabe sur les rivages de l’Espagne, en 710, à l’époque où le roi goth Rodéric était maître de cette péninsule. Quoi qu’il en soit, je laisse à part cette tradition trop difficile

a vérifier, mais voici le conte arabe auquel elle a donne lieu.

Il y avait jadis, au pays des Hadjoutes, un certain Youssef-ben-Kassem, riche et heureux dans sa maison ; sa compagne était douce comme le miel, et paisible comme l’étoile du soir ; ses enfants, bien faits et robustes dès leur jeune âge, obéissaient à un signe de ses yeux. Que pouvait-il désirer de plus? mais combien peu de gens ici-bas savent se contenter du bien-être que Dieu même semble avoir mis auprès d’eux ! Youssef-ben-Kassem, jaloux des guerriers de sa tribu, se dit un beau jour, qu’il pourrait comme un autre acquérir un peu de gloire. 11 monta à cheval, armé d’un long fusil tout orné de ciselures incrustées de nacre et de corail ; mais l’éclat des dehors ne donne pas la victoire aux guerriers, et malgré sa bravoure, Youssef-ben-Kassem fut pris par les chrétiens, dès la première affaire. Ceux-ci le conduisirent dans leur pays et le vendirent comme esclave. Quoique son maître le traitât sans inhumanité, son àme était pleine de tristesse au souvenir de sa famille et des biens qu’il avait perdus.

Un jour qu’il travaillait dans les champs, il se sentit plus abattu qu’à l’ordinaire, et après avoir terminé sa tache, il se coucha sous un arbre, et s’abandonna aux plus douloureuses réflexions. — Hélas! se disait-il, pendant que je cultive ici les champs d’un maître, qui est-ce qui cultive les miens? Que deviennent ma femme et mes enfants ? Suis-je donc condamné à ne plus les revoir, et à mourir dans le pays des infidèles !

Comme il faisait entendre ces tristes plaintes, il vit venir à lui un homme grave, qui portait le costume des savants et des chefs de la prière parmi les chrétiens. Cet

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homme s’approcha de l’esclave, et lui dit : — Arabe, de quelle- tribu es-tu ?

— Je suis Hadjoute, répondit Ben-Kassem.

— En ce cas, reprit le chrétien, tu dois connaître le Koubber-el-Roumiah.

— Si je le connais! s’écria le pauvre captif; hélas! ma ferme, où j’ai laissé tous les objets de ma tendresse, n’est qu’à une heure de marche de ce monument !

— . Serais-tu bien aise de le revoir et de retourner au milieu des tiens?

— Pouvez-vous me faire une pareille question ? Dieu sait que tous mes vœux s’envolent vers mon pays. Mais à quoi sert de former des vœux que rien ne peut réaliser !

— Je le puis, moi, repartit le chrétien. Je puis t’ouvrir le chemin de ta patrie, et te rendre aux embrassements de ta famille ; mais j’exige de toi service pour service. Te sens-tu disposé à faire ce que j'attends de toi?

— Parlez. Il n’est rien que je ne tente pour sortir de ma malheureuse position, pourvu toutefois que vous rTexigiez de moi rien qui puisse compromettre le salut de mon âme.

— Ne crains rien à cet égard, répliqua le chrétien. Voici de quoi il s’agit. Je vais, de ce pas, te racheter à ton maître, et je te fournirai les moyens de te rendre à Alger. Quand tu seras de retour au pays des Hadjoutes, tu passeras trois jours à te réjouir avec ta famille et tes amis : à l’aurore du quatrième, tu te rendras auprès du Koubber-el-Roumiah ; tu allumeras un petit feu à sept pas du monument, et tu brûleras dans ce feu le parchemin que je vais te donner. Jure de faire ce que je te demande, ta liberté est à ce prix.

Youssef-ben-Kassem prêta le serment qu’exigeait le chrétien. Celui-ci lui remit un sachet couvert de-caractères magiques dont il ne put découvrir le sens. Le même jour la liberté promise fut rendue au pauvre captif, et son bienfaiteur le conduisit dans un port de mer où il s’embarqua pour Alger. Il ne resta que quelques instants dans cette ville, tant il avait hâte de revoir sa femme et ses enfants, et se rendit le plus promptement possible dans sa tribu. Je laisse à deviner la joie de sa famille et la sienne! Ses amis vinrent aussi se réjouir avec lui, et pendant trois jours son haouch fut plein de visiteurs.

Le quatrième jour, Ben-Kassem se rappela ce qu’il avait promis à son libérateur, et s’achemina, dès l’aube, vers le Koubber-el-Roumiah. Arrivé au pied 'de ce monument, il alluma du feu et brûla le parchemin, comme le chrétien le lui avait prescrit. Mais à peine la flamme eut-elle dévoré la dernière parcelle de cet écrit, qu’il yit, avec une surprise inexprimable, des pièces d’or et d’argent sortir par milliers à travers les pierres de l’édifice ; on aurait dit une ruche d’abeilles effrayées par quelque bruit inaccoutumé. Toutes ces pièces, après avoir tourbillonné un instant autour de la pyramide, prenaient la direction du pays des chrétiens avec une extrême rapidité, et en formant une spirale d’une longueur infinie. Ben-Kassem voyait toutes ces richesses passer au-dessus de sa tête ; il sautait du mieux qu’il pouvait, et cherchait avec ses mains à en saisir quelques faibles parties. Après s’être épuisé ainsi en vains efforts, il s’avisa d’ôter son bernous et de le jeter le plus haut possible. Cet expédient lui réussit, et il parvint à faire tomber à ses pieds une vingtaine de pièces d’or et une centaine de pièces d’ar-

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gent; mais à peine ces pièces eurent-elles touché le sol qu’il n’en sortit plus de nouvelles, et que tout rentra dans l’ordre ordinaire.

Le Hadjoute n’avait confié cette aventure qu’à quelques amis. Cependant le bruit en arriva jusqu’aux oreilles du pacha d’Alger, qui envoya des ouvriers pour démolir le Koubber-el-Roumiah, afin de s’emparer des richesses qu’il renfermait encore. Ceux-ci se mirent à l’œuvre avec beaucoup d’ardeur ; mais, aux premiers coups de marteau, un fantôme, sous la forme d’une femme, parut au sommet de la pyramide et s’écria : «El-Loulah! El-Louah! viens à mon secours ! » Aussitôt des guêpes énormes, aussi grosses que des rats, sortirent du lac voisin et mirent les ouvriers en fuite par leurs cruelles piqûres. Depuis ce jour-là, toutes les tentatives que l’on a faites pour ouvrir le Koubber-el-Roumiah ont été infructueuses, et les savants algériens ont déclaré qu’il n’y a qu’un chrétien qui puisse quelque jour s’emparer des richesses qu’il renferme.

Je ne crois pas, cher père, que les Français démolissent jamais cette ruine pour y chercher des monnaies du temps des Goths. Tous les antiquaires du monde crieraient au vandalisme, et les gens sensés se moqueraient à bon droit des chercheurs de trésors. Mais il en est un, plus précieux à mes yeux et que je voudrais posséder, c’est le tableau de l’histoire du pays où je vis*. Je rapporterai de meilleurs fruits de ce voyage, quand j’aurai mieux compris ce qui m’entoure, et surtout lorsque, à chaque pas, il me semblera que je cause avec vous, en relisant vos paternels entretiens.

’ Voyez les notes à la fin du volume.

Kecevez les vœux de votre affectionné fils d'adoption, qui ne demande à Dieu d’autre bonheur ici-bas que celui de vous revoir, et de ne plus vous quitter.

Jean-Ferdinand.

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