‹ L'Algérie en 1844Chapitre 38 sur 108 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Colonies

militaires

russes.

Leur

organisation

<$ II. Colonies militaires russes.

Le but des colonies militaires russes était : 1° de réduire la dépense de l’armée permanente, en forçant les soldats à contribuer à leur entretien par les travaux agricoles. 2° U étendre et d améliorer l’agriculture et d augmenter la population. 3° D’accroître la force militaire. 4° De propager l’instruction et la civilisation.

Alexandre et le général Araktchief crurent pouvoir mettre ce projet à exécution en employant les domaines et les serfs de la couronne. Un ukase constitutif de ces colonies lut rendu le 26 avril 1818.

Le maître colon recevait la terre, les bâtiments, le bétail, les instruments aratoires et les semences pour la première année. Des écoles étaient établies pour les enfants. Ce maître colon ne payait pas d’impôt : il était seulement obligé à nourrir deux colons adjoints qui devaient l’aider dans ses travaux *.

On supposait que d’aussi grands avantages, accordés à des serfs, leur feraient bénir leur nouvelle position , et cependant le gouvernement a

« Essai sur la Colonisation militaire do la Russie, par M. Lyall. — Système militaire de la Russie, par M. TansUy. —Voyages aux Indes orientales, par M. Bélanger. — Voyage du duc de Raguse, tonie I.

éprouvé de leur part les résistances les plus vives. « La régularité et la monotonie de toute cette existence de camp, où le lever, le coucher, les repas et les travaux s’exécutent au son du tambour, les découragent complètement »

« Combien les pauvres paysans ne gémissent-ils par sur la sévérité de la police militaire qui les poursuit sans cesse dans leurs demeures! avec quels amers regrets , ils déplorent la fatalité qui les a forcés à devenir colons ! avec quelle chaleur ne s’expriment-ils pas sur la ruine dont ils sont menacés ! leur ancien esclavage civil leur parait une liberté complète, en comparaison du nouveau régime militaire dont le joug pèse pour eux \ »

« M. le général de Witt, gouverneur des colonies du sud, disait, en 1 826 : « 11 a fallu traquer ces peuples comme des bêtes fauves ; nous avons eu des révoltes réitérées à comprimer, et j’ai vu des milliers d’individus préférant se précipiter sur nos baïonnettes que de se soumettre à la colonisation 3. »

Quoi qu’il en soit , le gouvernement russe a poursuivi son essai avec la persévérance qu’on lui connaît. Les six millions de paysans appartenant à la couronne , et les immenses domaines qui en dépendent, lui donnaient toute facilité.

1 M. Tansky, p. 146.

* M. Lyall p. 46 et 48.

1 M. Bélanger, Voyage aux Indes orientales.

CUAP1TBE IV.

Des colonies d’infanterie furent établies au nord de l’empire dans le gouvernement de Novgorod , sous la direction du général Araktchief. C'est à grand’ peine et par d’énormes dépenses qu’on a pu les soutenir jusqu’à la guerre de Pologne, qui leur a porté le dernier coup elles ont complètement échoué 2.

Les colonies de cavalerie établies dans le sud, sur les bords du Bug, de la Siguiska et du Dnieper, sous la direction du général de Witt, présentèrent quelque avantage comme établissement de haras, dans lesquels les hommes et les chevaux se forment en même temps. La dépense qu’elles occasionnent n'en est pas moins considérable.

M. le duc de Raguse en rend un compte assez favorable. Mais il n’a pu s’en rapporter à ses yeux : il reconnaît qu’il voyageait en vue des immenses troupeaux qui avaient reçu l’ordre de se tenir à portée de la route.

Il y a toujours beaucoup de fantasmagorie dans l’exhibition de la civilisation improvisée de la Russie. En 1824, le général de Witt avait donné à Alexandre une représentation complète de ces colonies. Les routes avaient été garnies d’arbres apportés des forêts voisines; les paysans et les troupeaux, amenés sur le passage du souverain ,

1 M. Tansky, p. 130.

J Duc de Raguse, 1. 1, p. 193.

étaient ensuite chassés sur un autre point des colonies pour servir à de nouvelles représentations *. Cinquante ans auparavant , Catherine avait assisté à une semblable comédie pendant le voyage triomphal que Potemkin lui fit faire a travers les nouvelles provinces de l’empire.

Mais en admettant que les colonies dont l’existence est fondée sur les domaines et les serfs de la couronne aient pu produire quelque résultat favorable, nous n’avons pas les mêmes ressources pour en établir de semblables en Afrique.

Nous n’avons pas en Afrique les terres immenses et d’une fertilité extraordinaire 1 2 que le duc de 11aguse a rencontrées dans les domaines du czar. Les parties du domaine dont nous pouvons disposer sont éparses sur le territoire , et nous enq nicheront toujours d’agir par colonisation compacte et résistante. — La population française s appai tient et n’appartient pas à un maître qui puisse en disposer. Si le serf russe préfère l’esclavage civil à l’insoutenable règlementation de la colonie militaire, le citoyen français, habitué chez lui à la liberté dans son travail, pourra encore bien moins subir les exigences d’une pareille condition. « C est de tous les hommes le moins propre à se constituer de bonne grâce , et pour un temps plus ou

1 M. Tansky, p. 138.

2 Voyages du duc de Rttguse, t. I, p. 22î.

ciiAi'iiiti: îv.

moins prolongé, en colon militaire, c’est-à-dire en laboureur soumis à la régularité d’un campement et courbé sous la discipline du service 1 » Nous ne pouvons donc en rien imiter les essais de colonisation militaire des Russes.

§ III. Colonies militaires en Afrique, proposées par M. le maréchal Rugeaud.

militaires le maréchal Bugeaud est peut-être le seul

Bugiami.'1 C^ie^ militaire en position d’être appelé au gouvernement d’Afrique qui possède des connaissances agricoles assez positives et assez pratiques pour pouvoir apprécier les difficultés de la colonisation. Aussi, lorsqu’il s’est trouvé en présence de la terre qu’il avait à cultiver et des prétendus colons qui étaient à Alger, il dut être saisi d’un profond découragement.

Cependant, voyant la France condamnée à conserver l’Afrique2, s’étant condamné à la conquélir, il se condamne encore à la coloniser.

Quant à la population coloniale, « M. le gouverneur apprit avec étonnement qu’en général les colons ou plutôt les habitants ne possédaient aucune terre, le sol étant entre les mains de déten-

1 Rapport de la commission ministerielle sur la colonisation du 21 juin 18t2, p. 23.

2 Mdmoire sur notre etablissement d Oran, p. <0.

leurs qui ne cultivent pas. Il n'y a pas de colonisation sans cultivateurs, et le gouverneur ne comprenait pas qu'on appelât colonisation des agglomérations d’hommes qu’il faut garder et qui ne vivent que d’industries uniquement alimentées par l’armée1 » qui les garde!

Tels étaient les colons auxquels il avait affaire. Leurs ressources étaient nulles, et le maréchal ne voyait pas pour eux la possibilité de suffire aux dépenses qu’entraîne un établissement agricole où tout est à créer : dépenses de défrichement, constructions, achats d instruments et de bétail, et avances pour vivre en attendant les récoltes.

Quant au sol, il le connaissait.

Il ne fut donc nullement surpris des mécomptes qu’avaient subis les essais de colonisation civile individuelle. Il les avait prévus et indiqués d’avance, et c’était pour en éviter de nouveaux qu’il avait conçu, en 1838, un système de colonisation militaire. Il l’avait formulé en un projet d’ordonnance réglant les différentes parties de cette colonisation 2.

En 1842, M. le maréchal Bugeaud avait conservé les mêmes opinions. 11 les appuyait par de

1 Moniteur Algérien du 1er mars 1841.

- De l’établissement de légions de colons militaires dans les pos sessions françaises du nord de l’Afrique, 1838.

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