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IV. — SYSTÈME DE M. LE SECRÉTAIRE DE LA COMMISSION

d’afriqüe.

Les opinions de M. Lingay sur l’Algérie doivent être sérieuses, M. Lingay est secrétaire de la présidence du conseil des ministres, maître des requêtes au conseil d’État, et secrétaire de la commission instituée par le Gouverne-

1 Annales algériennes , 1. 11, p. 93.

5 Opinion du comte d’Erlon sur ce qu’il convient de faire à Alger , 1836, p. 8.

COLONISATION. 41

ment en 184^ pour l’examen des affaires d’Afrique.

Les travaux de cette commission n’ont pas été livrés au public; son secrétaire publie aujourd’hui un ouvrage intitulé la France en Afrique .

Depuis 184^, la commission élabore les matières algériennes : nous sommes en 1846. Le temps et les renseignements officiels et confidentiels ne lui ont pas manqué.

M. le secrétaire a été éclairé par les travaux de la commission, composée de membres distingués des deux Chambres, et de la haute administration. Appelé par son emploi à tout écouter, à tout retenir, son ouvrage ne peut manquer d’être le résumé ou le produit des savantes discussions dônt il a constaté le cours.

On ne s’occupera ici que de la partie de l’ouvrage relative à la colonisation. Toutefois, un mot sur le point de départ. Le voici :

Suivant M. le secrétaire de la commission, les Ses idées, grandes nations ont le devoir de porter la civilisation par les armes et par le commerce dans les contrées éloignées. La Russie et l’Angleterreremplissent ce devoir en Asie, les États-Unis en Amérique. L’Afrique était négligée, oubliée, méconnue; la France, par la conquête de l’Algérie, a pris l’engagement de civiliser l’Afrique (p. 3) L C’est une mission que, suivant lui, la Providence nous

‘ Indication des pages de la France en Afrique.

a confiée; mission confirmée par le glorieux trépas de cent mille Français (p. 5).

Il nous fait ensuite pénétrer dans les empires mystérieux de l'Afrique centrale : à l’Ouest, par le Sénégal et nos nouveaux comptoirs ; à l’Est, par nos établissements du canal de Mozambique, et par la haute influence de l’iman de Mascate; au Sud, à la suite des missionnaires; et au Nord, par l’Algérie. « Partout , en tout sens, la France paraît, agit, se déploie en Afrique ; c’est son penchant, son devoir, son intérêt, sa loi (p. 6). » Enfin, M. le secrétaire nous attribue le monopole du commerce de l’Afrique centrale; mais «si nous voulons y pénétrer, il faut préluder à nos incursions par de grands travaux hydrographiques. Le commerce n’y suffirait pas; c’est une tâche qui n’est possible qu’à un gouvernement; il y a de quoi tenter le nôtre (p. 90). »

Quant à l’influence de l’Algérie sur la politique de la France, M. le secrétaire de la présidence du conseil des ministres proclame que notre entreprise d’Afrique est « le moyen le plus convaincant de prouver à l’Allemagne que nous avons définitivement renoncé à la rive gauche du Rhin (p. 234). »

Politique Des Partisans de la paix à tout prix s’applauentravée. éliraient à tort de l’affection paralytique que l’Afrique inflige à la France. Ils oublient que s’ils donnent ainsi -à l’Europe un gage de notre impuissance, ils n’ont ôté à l’Europe ni sa puissance

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ni son mauvais vouloir; et que la plus sûre garantie pour la France d’une paix assurée et honorable, est dans sa force et non dans sa faiblesse.

L’Afrique a déjà exercé sa fatale influence sur notre politique lors de nos affaires d’Espagne, du Luxembourg et de j84o L — L’honorable M. Jaubert le déplorait, en montrant « la satisfaction malicieuse avec laquelle les puissances rivales contemplent nos contorsions dans cette robe de Déjanire qui brûle nos flancs 2. »

Les puissances, en consultant le livre de M. le secrétaire de la présidence du conseil des ministres, se convaincront que nous sommes pour longtemps condamnés à cet affaiblissement déplorable.

M. le secrétaire reconnaît que « l’Algérie coûte annuellement cent millions , charge intolérable si elle devait durer trop longtemps 3 (p. 164). >» Il avoue que « la privation de 100,000 hommes, l’élite de notre armée, affaiblit notre influence en temps de paix, et compromettrait peut-être notre salut en temps de guerre (p. 2 57). »

« Qu’il faut prévoir la possibilité de collisions européennes, et prévenir le risque de voir intercepter les arrivages maritimes, tandis que l’Algérie ne serait pas en mesure de nourrir ses habitants... Qu’il est indispensable de se préoccu-

‘ Voir l'Algérie en 1844, p. 155. — 7 Moniteur, 9 juin 1838.

3 il y a erreur: l’Algérie aura coûté, en 1846, 125 millions, et non 100 millions.

per de ralimentation du pays, et, dans cette vue,

de hâter la fertilisation du sol (p. 164). »

« Le temps presse d’aviser aux moyens de dégrever le trésor et de dégager V armée (p. 267). » Et d’abord, quels sont les moyens que propose M. le secrétaire pour dégager l’armée?

Travail U appelle le soldat à exécuter « les travaux des soldat, routes, de canalisation, de défrichement, de constructions de tout genre (page 149). » H insiste de nouveau pour obtenir « le concours de l’armée pour les défrichements (page 176);» et enfin , « l’armée construira les centres de population , des hameaux, des villages, dont le peuplement sera confié aux soins de la direction de l’intérieur. C’est là un des services réels qu’elle peut rendre à la colonisation. Que l’armée prépare le sol (page 208 ). Oui, l’armée peut rendre d’immenses services à la colonisation, mais sans qu’il en coûte rien au trésor ( page 207 ). »

Combattu, A ces théories, le général Duvivier a déjà répondu avec autant de sens que de cœur : « Tous ces travaux ne coûteront que très- peu en argent, car on ne donnera aux soldats que de minimes indemnités; quant au nombre d’hommes morts ou à jamais perdus de santé, que ces mêmes travaux coûteront, le soin d’en faire la somme et l’estimation sera laissé à leurs familles en France. Est -ce donc dans une telle spéculation que la France tolérerait la consommation de ses armées, sans souvenance des lois

COLONISATION

sous la protection desquelles elles ont été créées, sans remords pour tant de funérailles...? Le seul désir, le seul espoir du soldat est de retourner dans sa famille, dès que le temps fixé par la loi aura été accompli, — et Ton voudrait encore faire de lui le contribuable du trésor, le serf des colons , l’homme lige des ambitieux'. » Plus tard, en voyant les bras du soldat employés à préparer la terre du colon et à la herser2, le général avait ajouté que le soldat ne devait pas être le bœuf de charrue du colon 3. Voilà ce que le général Duvivier, qui a commandé onze ans en Afrique, répond aux littérateurs et aux touristes qui, après avoir été quinze jours en Afrique, viennent ici prôner les travaux de colonisation comme favorables à la santé du soldat.

Concevra-t-on l’insistance de M. le secrétaire de la commission d’Afrique pour faire condamner notre armée aux travaux de colonisation , et surtout à ceux de défrichement, quand lui-même reconnaît le travail du défrichement comme « dangereux pour nos troupes, par suite des miasmes pestilentiels que des terres longtemps incultes exhalent sous la pioche du travailleur (page 229)? »

Cette question du travail du soldat a été dis- illégal, cutée et résolue. Le Gouvernement et la Chambre des Députés ont reconnu que le soldat devait seulement le service militaire et les travaux qui s’y

1 Quatorze observations , p. 50. — 2 Monit. algérien du 10 avril 1844 et 30 octobre 1843. — 3 Lettre à M. Desgobert , 1845, p. 26.

Garantie

d’intérêt.

Imprati¬

cable.

rattachent, qu’il ne devait pas être employé aux travaux de colonisation*. L’employer à ces travaux est commettre un abus de pouvoir. Jusqu’à présent, M. le maréchal Bugeaud n’a tenu aucun compte des ordres du Gouvernement. M. le maréchal Bugeaud est responsable des suites de celte violation de la loi du recrutement. Le soldat qui refuserait d’exécuter ces travaux ne pourrait y être contraint; et la discipline de l’armée serait compromise.

Imposer à nos soldats ce surcroît de travail, n’est pas dégager l'armée; c’est au contraire, et le maréchal Soult l’a reconnu, nécessiter une augmentation d’effectif2.

M. le secrétaire est-il plus heureux dans les moyens qu’il propose pour dégrever le trésor? Les voici : « Garantir un minimum d’intérêt aux capitaux qui se portent en Afrique, pour toutes les entreprises formées dans le but de développer largement la colonisation (pages 176 et 177). »

L’auteur n’avait pas trouvé suffisamment impraticable la proposition de M. de Lamoricière de donner une subvention au capital ; ce qui au moins réduisait la difficulté à constater la dépense première. Il propose de donner une garantie d’intérêt aux capitaux employés. Ainsi, l’Etat tiendrait la comptabilité de tous les colons d’Afrique, non-seulement pendant le temps de leur instal-

1 Rapport du général Bellonnet du 17 mai 1844.

* Lettre du 3 mars 1844 , du maréchal à la commission des crédits d’Afrique.

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lation, afin de constater le capital employé, mais pendant tout le temps de l’exploitation, de manière à pouvoir fixer le chiffre des intérêts garantis à fournir par le trésor.

C’est livrer les finances de l’Etat aux folles entreprises des spéculateurs.

Quel sera le capital dont les intérêts seront ainsi garantis? M. le secrétaire de la commission pense que la colonisation coûtera cinq milliards (page a48).

Quel sera le minimum de la garantie d’intérêt?

M. le secrétaire ne l’indique pas. M. Bugeaud dit que l’intérêt le plus minime que les capitaux aient trouvé en Algérie est de dix pour cent1.

M. le secrétaire pense-t-il que les contribuables de France, qui retirent trois pour cent de leurs capitaux, consentiront à garantir aux colons un minimum d’intérêt de dix pour cent pour les milliards que leur ignorance et leur maladresse gaspilleraient en Afrique?

Il dit que ce n’est pas à l’Etat à faire les frais de colonisation (p. 254)? et il s’adresse aux contribuables pour la garantie d’intérêt. Comme si, en matière d’impôt, les contribuables n’avaient pas le privilège de dire , « L’État c’est moi. »

M. le secrétaire n’est effrayé de la dépense qu’en Capitaux ce qu’elle figurerait au budget, et il n’hésite pas particuliers, à la demander aux particuliers. Il ne se rappelle

1 Moniteur algérien du 4 juin 1845.

déjà plus la perturbation que les demandes de capitaux pour les chemins de fer ont apportée dernièrement dans les transactions. Il semble ignorer que ce qui manque en France ce sont les capitaux; que ce qui fait la richesse de l’Angleterre ce sont les énormes capitaux dont disposent son agriculture, ses manufactures, son commerce; qu’il faut attribuer à cette différence entre les deux situations financières la difficulté pour la France de soutenir la concurrence anglaise : c’est la première objection qui nous est faite lorsque nous proposons quelques réformes économiques.

M. le secrétaire de la présidence du conseil des ministres, maître des requêtes au conseil d’Etat, etc., semble ignorer toutes ces choses. Quand je dis qu’il semble ignorer, je me trompe; nonseulement il les ignore, mais il proclame des idées contraires. A l’entendre, les capitaux se trouvent à l’étroit et manquent d’aliments (p. 285). En vérité, si on suivait ses dangereux conseils, le titre de son livre deviendrait un fait , on verrait la France en Afrique .

Et dans quel espace de temps veut-il opérer le miracle de la colonisation de V Algérie (p. 248), miracle du prix de cinq milliards? Dix ans au plus suffiront pour dégager la France et pour faire face à l'Europe et aux événements (p. 248). Ce serait enlever chaque année à la France 5oo millions de capitaux dont l’intérêt serait garanti par les

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contribuables; et si des capitaux étrangers se présentaient, ce seraient encore les contribuables de France qui leur en garantiraient l’intérêt. Car M. le secrétaire fait aussi appel aux capitaux étrangers (p. 285). C’est bien le cas de dire comme M. Guizot, On croit réver !

Heureusement pour la France que si M. le secrétaire de la commission d’Afrique est imprudent dans ses conseils, si le Gouvernement est imprudent dans ses demandes, si les Chambres sont imprudentes dans leurs votes, les capitaux des particuliers sont très-prudents quand ils se gouvernent eux-mèmes, quand ils ne sont pas lancés au hasard par la raquette de gouvernants aventureux. — Nous en avons la preuve dans la réserve qu’ils mettent à se confier à l’Afrique qui, en fait de colons, n’a jusqu’à présent, que des spéculateurs en maisons, des brocanteursen toutes choses; mais des cultivateurs, aucun.

Nous avons eu une preuve officielle de cette prudence dans la circonspection et la réserve que la banque de France a mises pour la création du comptoir qu’on a sollicité d’elle pour Alger. Les excitations du Gouvernement et de la Chambre n’ont pu obtenir d’elle qu’une commandite de deux millions dans une société anonyme établie à Alger, et dont elle s’est réservé la direction. Seulement, comme rien de ce qui concerne l’Afrique n’est sincère, le titre de la loi est Comptoir

M . Dufaure, rapporteur.

Système

d’occupa¬

tion.

de la banque de France . La création de la loi est une banque locale \

Loin donc de dégrever le trésor, les proposi-* tions de M. le secrétaire de la commission ne pourraient que le grever davantage.

Telles sont, relativement à la colonisation, les idées de M. le secrétaire de la commission d’Afrique, après quatre années de travaux et de méditations.

\ V. — SYSTÈME DU GOUVERNEMENT ET DE LA COMMISSION DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS EN 1846.

La gravité des derniers événements accomplis en Afrique avait inquiété les esprits; la Chambre, qui en fut vivement émue, a confié à une nouvelle commission l’examen des affaires de l’Algérie. M. Dufaure, dont les sympathies pour l’Afrique sont vives, en devint le rapporteur.

M. Dufaure avait déjà été chargé d’un semblable travail en 1 838. A cette époque, il s’opposait à l’occupation générale de l’Algérie , qui , disait-il, nous condamnerait à une guerre dont nul ne pouvait prévoir le terme. Il invoquait à l’appui de son opinion, celle de MM. Thiers et Guizot : il approuvait le traité de la Tafna et était partisan de l’occupation restreinte 2.

» Voir la discussioa de la Chambre des Députés, Moniteur % 1846 , p. 2007.

2 Rapport du 29 mai 1838, p» 16, 17, 18, 19.

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Nous disions alors que l’occupation restreinte était impossible ; que nous serions nécessairement entraînés à l’occupation générale; que la mise en présence d’un colon et d’un Arabe engageait une lutte qui ne pouvait finir que par l’extermination des Arabes ou l’expulsion des Français; et nous proposions l’occupation radicalement maritime de deux points de la côte, tels que Mers-el-Kébir et Bougie; avant tout, nous réclamions la prohibition de la colonisation européenne, à l’exemple des Anglais dans l’Inde 1.

Le système, d’occupation restreinte a prévalu et nous a conduits où nous sommes.

Aujourd’hui , M. Dufaure détermine le but que nous avons à atteindre: «Qu’il soit, dit-il, bien entendu pour tout le monde, que nous n’y restons pas pour satisfaire les exigences persévérantes de l’honneur national; que nous n’y sommes pas pour nous exercer aux terribles jeux de la guerre; mais que notre but, notre œuvre, notre mission est d’y fonder, avec des éléments trèsdivers, une société, une famille compacte, unie, digne un jour d’entrer par une alliance indissoluble dans la grande famille européenne (page 53). »

Ce but est bien vague , bien éloigné. — Les moyens de l’atteindre bien incertains. — Les sacrifices à faire, réels, actuels, douloureux. — Sacrifices en hommes, sacrifices en finances. — Notre

Exigences

de

l’honneur national j écartées.

École

de

guerre

récusée.

But

atteindre.

1 L’Algérie en 1838.

Moyens

proposés.

puissance politique est paralysée. — Le régime colonial, qui était inévitable , s’est établi par la loi de i845, nous amènera toutes les difficultés qui lui sont inhérentes, et entravera les réformes économiques qui sont indispensables.

Puis , — si le but marqué par M. Dufaure pouvait être atteint — lorsque le peuple projeté par lui serait créé, — il arriverait ce qui est arrivé à toute colonie. Ce peuple voudrait se gouverner lui-même, et nous aurions à lutter contre lui pour le maintenir sous notre empire , après avoir lutté contre les choses pour le créer.

La mission dont parle M. Dufaure peut être providentielle , comme 011 dit aujourd’hui; mais considérée au point de vue humain, elle est bien contraire aux vrais intérêts de la France.

Nous remercions sincèrement M. Dufaure d’avoir mis hors cause — les prétendues exigences de l’honneur national, — et d’avoir fait justice de cette idée qui nous présentait l’Afrique comme école de guerre, idée aussi fausse que sauvage.

Quels sont les moyens de colonisation que propose la commission? Elle condamne de nouveau la colonisation militaire (p. 38); elle ne parle pas des moyens indiqués par M. de Lamoricière et M. le secrétaire de la commission d’Afrique. Elle compte, dit-elle, «sur l’intérêt individuel suffisamment éclairé et convenablement garanti. Si de hautes raisons politiques 11e nous commandaient pas de nous hâter, nous nous en rapporterions au

COLONISATION

mouvement qui porte déjà les populations européennes vers les rivages de l’Algérie... Mais nous ne pouvons attendre, et c’est pour racheter des années que nous offrons les terres du domaine (p. 39). » Elle espère « que l’Algérie peut détourner et attirer une partie des émigrants allemands qui vont chercher fortune en Amérique, pourvu que le Gouvernement s’impose l’heureuse obligation d’en faire une terre d’ordre, de liberté religieuse et politique, d’égalité (p. 41)*»

La commission appelle en Algérie les bras et Concision», les capitaux. Les ouvriers seront reçus dans des dépôts en Afrique; et des concessions de terres seront faites à des capitalistes, sous des conditions variables, de l’espèce de celle faite à M. Ferdinand Barrot I.

Il y a eu beaucoup de demandes faites, et peu, que je sache, l’ont été par des cultivateurs de profession. Celles connues, émanent d’hommes d’intelligence sans cloute, mais par trop étrangers à la direction des choses matérielles. Un avocat, un conseiller d’Etat, un professeur, un juge, un ministre2, reconnaîtront à l’œuvre leur impuissance pour une création agricole. Leur donna-t-on en pleine Brie ou en pleine Beauce une ferme

1 Lettre de M. Barrot au National du 2 juillet, et Moniteur du t5 novembre 1845.

2 M. Mendizabal paraît avoir réservé pour l’Algérie les moyens merveilleux de prospérité que, ministre des finances, il avait annoncés à l’Espagne.

— U ira rejoindre M. le prince de Mir et M. le comte de San Juan del Valle.

Difficultés

de

l’entreprise.

bâtie, montée de bestiaux et mobilier aratoire, je craindrais fort qu’en dix ans ils n’aient mangé les bestiaux, le mobilier, la terre même.

Ce qu’ils veulent entreprendre est bien plus difficile qu’une simple culture. Une création agricole! et en Algérie encore! Je prévois pour eux le sort du prince de Mir et des concessionnaires qui, il y a dix ans, devaient régénérer l’Afrique.

J’ai quelque peu bâti et cultivé en France pendant douze ans, et je dirai quelques mots sur l’entreprise des concessionnaires. Ce n’est pas leur affaire que je traite, mais l’affaire de l’État, c’està-dire la nôtre : c’est l’État qui fait la concession; c’est l’État qui protège avec 100,000 hommes et 1^5 millions; c’est l’État qui subira tous les risques de l’entreprise, car tôt ou tard viendront les indemnités : toutes les colonies ont fini par là.

Je suppose d’abord que ces concessionnaires veulent diriger eux-mêmes leur entreprise. Être en Europe pendant qu’un régisseur conduirait leur culture en Afrique, serait chose que ne pourrait comprendre un agriculteur. — Il faut de la jeunesse, de la santé, une grande activité de corps, et ne craindre ni pluie, ni brouillard, ni rosée, ni soleil.

Je suppose encore que ces concessionnaires ne veulent pas de culture nomade, pour laquelle ils ne pourraient jamais rivaliser avec les Arabes, et qu’ils veulent de la culture européenne; alors il faut des bras nombreux et force capitaux.

COLONISATION

Main-d'œuvre . Les bons ouvriers ne quittent guère leur pays. Ceux qui vont chercher fortune au loin sont le plus souvent ceux qui n’ont pas pu réussir chez eux. Le plus souvent aussi , lorsqu’ils n’ont pas réussi, c’est par leur faute ou leur incapacité; par leur faute, s’ils sont sans conduite, paresseux; par incapacité, quand ils sont infirmes ou maladroits. — Ils emporteront avec eux en Afrique leurs défauts et leur pauvre nature, et l’Afrique ne les corrigera pas. Les concessionnaires auront donc, pour les aider, les moins bons ouvriers d’Europe. Par cela seul, leur travail serait cher, à quelque bas prix que fût la journée. Or en Afrique un terrassier coûte 3 fr. , un ouvrier d’art, un maçon, un menuisier, 6 ou 7 fr. par jour r, c’est-à-dire le double du prix de France. On peut juger à quel prix reviendraient les travaux.

Il faut des capitaux pour les constructions, le défrichement, les clôtures, les plantations, le bétail, les gages des domestiques, et surtout pour attendre et vivre jusqu’au temps des produits.

M. Barrot, pour les mille hectares qui lui sont concédés, a calculé sur 35o francs par hectare*, évaluation faite par quelques agronomes des dépenses qu’entraîne une semblable création en Europe. Cette estimation est faible; d’autres agro-

Main*

d’œuvrè.

Capitaux.

' Discours du maréchal Bugeaud du 24 janvier 1845. 2 Lettre au National du 2 juillet 1845.

nomes l’ont portée jusqu’à 600 francs, et le plus souvent on arrive à cette dépense.

MaisM. Barrot doit supporter bien d’autres frais que ceux de construction de bâtiments ruraux et d’exploitation de culture.

Établisse- Aux termes de sa concession, il doit établir “de* trente familles sur ses terres \ Le Moniteur qui la famille*, mentionne évalue les dépenses d’établissement d’une famille à 4 ou 5, 000 francs; à ce taux, l’établissement seul des trente familles absorberait la moitié du capital de M. Barrot. Nous avons vu que le Gouvernement avait dépensé 5, 800 francs par famille (page 27), et nous avons vu l’état dans lequel se trouvent ceux de ces malheureux qui n’ont pas succombé (page 24). M. Barrot fera mieux que le Gouvernement; il choisira mieux les familles, les surveillera mieux, et mettra plus d’économie dans les dépenses; mais il n’aura pas eu comme lui les ressources du matériel de la guerre pour les transports, le produit des razzias pour le bétail, et les bras du soldat pour les travaux.

.plantations. La création agricole que l’on entreprend en Europe avec 35o et meme 600 francs par hectare, a pour but la culture de plantes annuelles ou l’éducation des bestiaux : l’on obtient des produits réguliers après quatre ou cinq ans. La culture qui a le plus de chances en Afrique est celle des

1 Moniteur dn 15 novembre 1845.

COLONISATION. 57

arbres et principalement de l’olivier. Or, tout le monde sait combien il faut attendre les produits des plantations, et ceux qui ont planté savent combien il en coûte.

Les bâtiments sont tous à faire; leur construction sera plus chère qu’en France. Nous venons de voir que la main-d’œuvre sera plus coûteuse ; les matériaux seront plus coûteux aussi, surtout à cause des transports.

C’étaient ces difficultés de construction qui avaient engagé M. Barbet à faire faire à Rouen meme les maisons qui devaient loger les colons qu’il devait transporter de Suisse en Algérie, pour faire valoir les terres qu’il y avait achetées *. M. Barbet avait parfaitement raison; mais il a encore mieux fait en laissant ses maisons en Normandie, leurs habitants en Suisse, et en revendant à bénéfice ses terres demeurées incultes.

Ces opérations exigent une main-d’œuvre considérable, et nous avons vu qu’elle était chère. Le défrichement d’un hectare coûte 700 francs \

D’après les conditions imposées par sa concession, et celles que voudrait ajouter le rapport de M. Dufaure (page 4*) > il faut au concessionnaire beaucoup de bétail , par conséquent beaucoup de capitaux pour l’acheter et pour l’élever.

Quant à l’achat : en Algérie le bétail est petit : on veut l’améliorer ; — il est rare par suite de la

1 Procès-verbaux de la commission d’Afrique, p. 93.

3 Moniteur algérien du 30 octobre 1843.

Bâtiment*.

Défrichements, cultures , plantations.

Bétail.

Fourrages.

consommation et des razzias européennes. Deux journaux spéciaux avaient à ce sujet une discussion instructive : L' Afrique demande ce que ses bestiaux étaient devenus; l'Algérie lui répond : « Ce qu’ils sont devenus! c’est triste à dire, hélas! mais les pauvres bêtes sont mortes. Elles ont servi d’aliments à toute une génération d’hommes intelligents, braves, morts aussi, et dont il serait beaucoup plus humain de s’enquérir... Cela tient d’abord à la consommation constante pendant quinze ans de i5o,ooo Européens qui, pendant tout ce temps, n’ont pas produit pour la consommation d’une semaine. Mais la cause par excellence a été la guerre, qui ne laissait aucun repos ni aux hommes ni aux troupeaux \ »

Le remède qu’indique alors C Afrique est de faire venir du bétail d’Europe et de lui donner le passage gratuit*. Même avec le passage gratuit ce bétail sera cher, il en périra beaucoup en mer.

Nourriture des animaux. Elle se composera de fourrages et de légumes. L’un et l’autre sont chers en Algérie.

L’administration militaire ne voulait accorder aux colons que 7 fr. 5o c. des 100 kilogrammes de foin. La société agricole présente au gouverneur un mémoire qui établit le prix de revient à 8 fr. 4o c., et demande que le fourrage soit payé 9 fr. à 9 fr. 5o c. les 100 kilog. 3.

1 Algérie du 16 février 1845.

2 L'Afrique du 12 février 1845.

3 Courrier d’Afrique du 3 mai 1845.

COLONISATION. 59

Le prix porté aux comptes de la guerre pour l’année r844 est; de io fr. 77 c. x.

La valeur moyenne de nos fourrages, en France, est de 5 fr. environ, c’est-à-dire, moitié du prix du foin en Algérie; et à ce prix cependant la viande produite en France est bien chère. A quel prix les concessionnaires produiront-ils la viande en Afrique?

Comme palliatif, la Presse algérienne conseille la culture de la betterave, racine qui «a l’avantage, dit-elle avec raison, de porter la boisson avec la nourriture, chose précieuse dans un pays où l’eau de source est rare. La betterave seule paraît réunir toutes ces conditions. Sans elle l’élève des bestiaux est impossible, et l’élève des bestiaux est le salut de l’Afrique 1 2. »

Si la betterave réussit dans de bonnes terres bien cultivées et bien fumées, dans un pays où les pluies viennent de temps à autre donner de l’activité à leur végétation, elle végète misérable sous un climat brûlant, et sera inévitablement étranglée par la terre desséchée d’Afrique, qui étrangle déjà le collet des céréales 3.

Je vois d’ici le malheureux concessionnaire en face d’un bétail mal soigné, rationné avec du

1 Comptes de 1844, p. 158. — M. Barrot, dans sa discussion avec le National , a fait erreur en portant le prix du foin de Philippeville à 4 fr. 50c. le quintal métrique; c’est le double, 9 fr. Il a confondu le quintal métrique avec le quintal simple.

2 L'Afrique du 12 février 1845.

3 Procès-verbal de la commission d'Afrique de 1833, p. 80.

Légumes

Céréales,

foin à 9 francs les ioo kilog., et quelques betteraves coriaces revenant aussi à un prix exorbitant. Je le plains! — J’ai nourri pendant douze ans quarante à cinquante vaches avec du fourrage à 5 francs et des betteraves à i fr. 8o c. les ioo kilog. J’avais pour les diriger et les soigner des gens comme l’Afrique n’en verra jamais. Mes comptes, rigoureusement tenus en partie double, sont à la disposition des concessionnaires : ils y verront que le compte des bestiaux n’a pas toujours présenté des bénéfices ; et si le bétail est mal , ou trop chèrement administré, il ne produit rien et ne paye pas ses gouvernants.

Nous répétons depuis douze ans aux colons, qu’ils ne feront pas de blé; qu’en fissent-ils, il ne pourrait soutenir ni la concurrence arabe ni la concurrence européenne. Le blé consommé par les Européens vient de l’étranger, principalement de la mer Noire. Aujourd’hui les colonistes avouent leur impuissance; ils disent : « Comment veut-on que la colonie qui vient de naître, où les capitaux et les bras sont rares, où la main-d’œuvre est deux fois plus coûteuse qu’en France; comment veut-on que la colonie soit capable de soutenir la concurrence des blés étrangers? » Et ils réclament un impôt niveleur ». Ils reconnaissent qu’ils ne peuvent supporter la concurrence du blé produit par les Arabes % et demanderaient probable-

1 Nécessité d'un impôt sur les grains étrangers , par M. Sabatault, colon-propriétaire , 1845, p. 8.

3 Ibidem, p. 6.

COLONISATION

ment la suppression de la culture arabe, s’ils avaient à la redouter. Mais « les Arabes n’apportent sur nos marchés que des quantités insignifiantes; et, refoulés par nos armes et notre émigration , les indigènes ne sauraient nous opposer longtemps une concurrence sérieuse 1 2 »

On voit donc que les colonistes ne peuvent produire en Algérie les premiers éléments de la consommation européenne, et ne peuvent ainsi sauver notre armée des conséquences d’une guerre maritime.

Quant aux produits coloniaux, on paraît y avoir renoncé; nous n’avoris voulu nous occuper ici que de la production des vivres destinés à alimenter l’armée pour le cas où une guerre maritime interromprait les arrivages.

M. Dufaure se fait illusion , en présentant comme un grand avantage pour les colons la concession gratuite de la terre. Lorsque les colons auront mis sur cette terre gratuite les capitaux nécessaires pour sa mise en valeur, et que l’État aura fait les dépenses dont il se charge, cette terre aura coûté au moins ce que valent les terres en France, et l’intérêt des capitaux employés sera au moins aussi lourd que le fermage dont on a voulu alléger le cultivateur d’Afrique. C’est ce que nous avons surabondamment prouvé ailleurs \

Valeur

de

la terre.

1 Nécessité d’un impôt sur les grains étrangers , p. 6.

2 La Question d’Alger , 1837, p. 143 L’Algérie en 1844, p. 54.

Régime Nous terminerons par une observation sur le

économique. , . , , , . .

régime des douanes établi en Algérie. Cette partie si importante de la question d’Afrique n’a pas été traitée par M. Dufaure. Il se borne à indiquer qu’il ne faudrait pas épuiser les ressources des colons par nos lois de douanes L Sans doute. Mais les producteurs de France, qui fournissent les 12Ô millions d’Afrique, pensent aussi qu’ils ont bien le droit de fournir par privilège leurs produits à cette Afrique qui leur coûte si cher.

Ce sont là les idées qui devaient venir à chacun avec le temps. C’est là le régime colonial lui-même, basé sur de vieilles erreurs économiques; mais cependant il faut le prendre avec ses nécessités, ou le rejeter. C’est là le côté économique, le côté de la question le plus important de tous, car son étude prouve invinciblement, qu’en supposant aplanies toutes les difficultés politiques, militaires et financières de l’entreprise, la colonisation de l’Algérie n’en serait pas moins mauvaise pour la France. C’est cette opinion incontestable pour les économistes que j’ai développée dans mes publications antérieures1 2. La loi de douanes de 184Ô sera la source de difficultés inextricables.

Le régime des concessions ne sera pas plus favorable à la colonisation que les autres systèmes qui ont échoué.

Toute colonisation utile est impossible.

1 Page 45 du Rapport.

2 La Question d'Alger. — L’Algérie en 1838. — L’Algérie en 1844.

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