‹ L'Algérie en 1846Chapitre 9 sur 18 · III. — SYSTÈME DU GÉNÉRAL DE LAMORICIÈRE · texte numérisé non relu

III. — SYSTÈME DU GÉNÉRAL DE LAMORICIÈRE

M. de Lamoricière n’a pas quitté l’Afrique depuis l’occupation. Ceux qui n’ont plus d’espérance en M. Bugeaud la reportent vers M. de Lamoricière, et le désignent commele gouverneur futur de l’Algérie. Voyons ses idées sur la colonisation.

M. de Lamoricière entend établir ses colons sur les terrains du domaine , et sur le terrain des tribus qui, suivant lui, ne sont qu’usufruitières, tribus qu’il s’agirait seulement de déplacer1. — Cette théorie ingénieuse sur la propriété arabe , d’après laquelle l’Arabe n’est qu’usufruitier , a souvent été invoquée. Elle serait assez profitable, si on pouvait la faire comprendre facilement à ces indigènes peu versés dans les questions de droit; mais il n’en est pas ainsi : M. Bugeaud signale aux théoriciens et aux légistes les difficultés de déposséder les indigènes, et d’exercer le droit de propriétaire du sol qu’ils voudraient attribuer ainsi à la France. C’est la guerre, et toujours la guerre2.

Suivant M. de Lamoricière, laFrance a contracté une dette envers l’Afrique, et«la nécessité délibérer rapidement la mère patrie de lalourde charge que lui impose sa colonie, lui a fait concevoir l’idée

‘ Moniteur algérien du 4 juin 1845.

a Mémoire du 15 janvier 1844.

Ses

colons.'

Subven¬

tionnés.

Combattu

par

le maréchal Bugeaud.

Effrayant.

d’amortir cette dette par un sacrifice annuel destiné à subventionner la population européenne qui viendrait s’établir en Afrique. » A cet effet, il propose à la France de donner aux colons de l’Algérie une subvention de pour ioo de leurs dépenses de constructions, irrigations, défrichements et plantations. Ces subventions seraient réglées par des commissaires du Gouvernement *.

M. le maréchal Bugeaud répond à M. de Lamoricière : — que son système ne peut séduire que les personnes qui ne connaissent pas les difficultés agricoles; — que les subventions qu’il propose sont loin d’ëlre suffisantes; — que lorsque le colon aura reçu 2Ô,ooo fr. et en aura dépensé 100,000, son capital engagé ne sera pas plus productif; — il invoque avec grande raison son autorité de vieil agronome, pour faire ressortir toutes les difficultés qu’entraînent la création de villages, le choix des familles, leur installation 2.

Pour parler net et sans les métaphores de dette et d’amortissement , M. de Lamoricière propose aux contribuables de France de verser leurs impôts entre les mains de ses colons, qui, pour la moitié, sont des étrangers, et dont on nous fait chaque jour un si triste portrait.

C’est-à-dire, que le malheureux de France qui bouche sa fenêtre pour ne pas payer l’impôt de sa

‘ Moniteur algérien du 4 juin 1845.

2 Ibidem.

COLONISATION. 39

fenêtre, payera l’impôt de sa porte pour construire l’habitation du colon.

C’est-à-dire, que le malheureux de France auquel on interdit la culture du tabac pour son usage personnel , payera l’impôt du tabac pour subventionner la culture du tabac qu’essayera le colon d’Alger.

C’est-à-dire, que le malheureux de France qui paye le si lourd impôt du sel continuera à payer cet impôt pour subventionner le colon d’Alger; et M. le ministre des finances viendra encore nous dire : Que l 'on ne peut diminuer F impôt du sel tant que F Afrique sera aussi pesante \

C’est-à-dire, qu’il faudrait surcharger d’impôts toute la propriété de France, pour constituer en Afrique une propriété au profit de gens incapables d’être propriétaires.

Et qui estimera les travaux à subventionner ? Les agents du Gouvernement ? En trouveraient-ils le loisir? Dernièrement, la moitié des fonctionnaires d’Afrique était occupée à accuser et à juger l’autre moitié occupée à se défendre 2.

Le zèle qui a inspiré la proposition de M. de Lamoricière est louable sans doute, mais la proposition est inacceptable. Les contribuables de France sont sacrifiés, les moyens de contrôle peu rassurants , la réussite impossible.

1 Discours du 21 avril 1846.

2 «Des fonctionnaires sont rappelés en France, d’autres sont traduits devant des commissions d'enquête ou devant les tribunaux. » Rapport de M. Dufaure, p. 4.

Imprati¬

cable.

M. Lingay.

A Bougie , M. de Lamoricière a reconnu les mécomptes des théories sur la colonisation. Il a été l’un des plus chauds provocateurs de l’occupation de Bougie, et, en 1 833, a dirigé en partie cette funeste expédition. Alors on disait aux soldats que « leur mission était plus agricole que guerrière, qu’ils auraient plus souvent à manier la pioche et la bêche que le fusil \ » Ces malheureux se servent en effet de la pioche et de la pelle , mais c’est pour fouiller cet immense cimetière qui, chaque jour, engloutit leurs camarades. Dès i836, le général d’Erlon , ancien gouverneur d’Alger, demandait l’évacuation de Bougie, qui, en trois ans, avait dévoré 3,ooo hommes et 7 millions2. Dix ans sont écoulés depuis, et la pelle et la pioche n’ont servi qu’aux mêmes travaux funéraires : Bougie n’est qu’un ossuaire français.

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