GOUVERNEMENT DE L’ALGÉRIE
litaire, et il a été obligé de se retirer devant la position et la volonté du maréchal Bugeaud : à sa place, un conseiller d’Etat ou un avocat ministres de l’Algérie auraient-ils mieux résisté? Étaient-ce ses épaulettes qui le rendaient faible? Était-ce son grade? M. Bugeaud aurait-il mieux obéi à un ministre en habit noir?
Enfin, on reproche au ministre de la guerre son impuissance pour organiser, coloniser, etc.
Suivant M. le secrétaire de la commission d’Afrique, « la création d’un ministère spécial aura pour effet de fonder pour l’Algérie la confiance et le crédit public (p. 284). » Comment, par quels moyens nouveaux s’opérera cette révolution financière? Je comprends que pour engager les capitaux dans une affaire improductive, on invoque la raison d’État, et l’on charge le gouvernement d’y employer les capitaux des particuliers. C’est ce qui a lieu toutes les fois qu’on appelle l’intervention gouvernementale dans les affaires de production. Ainsi, je comprends la demande que fait la France algérienne d’augmenter de 3o ou 4o millions le fonds de colonisation porté au budget. — Mais une phrase, un changement de nom ou d’habit n’ont pas cette puissance; c’est heureux, car la fortune publique, chaque jour, serait bouleversée par les rêves de la nuit.
Il est à regretter que M. le rapporteur de la commission des crédits n’ait pas donné plus de
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développement à l’appui de l’opinion de la majorité pour la Création d’un ministère spécial; sa plus forte raison est que l’œuvre que nous avons à accomplir est toute particulière, et ne rentre dans les attributions d’aucun des ministères actuels (p, 5o). Cette œuvre est nécessairement l’œuvre de la colonisation , œuvre de production , œuvre industrielle. — Or* tout gouvernement, sauf un gouvernement saint-simonien ou communiste, doit se regarder comme incapable de conduire une pareille œuvre. M> Thiers dit avec grande raison qu’il serait ridicule de lui attribuer de pareilles fonctions.
Cette création a rencontré deux adversaires
dans la commission.
L’un pense que les intérêts militaires tiennent encore trop de place en Algérie pour que le gouvernement de ce pays doive sortir dü ministère de la guerre; il voudrait seulement agrandir la part de l’action civile.
« L’autre envisage avec découragement l’œuvre gigantesque que nous avons entreprise en Afrique, et se demande si un ministère nouveau lui donnerait plus de chance de succès ; il ne peut le croire (p, 5i), »
Nous partageons complètement ce dernier avis. Mais le moyen du ministère spécial n’a pas encore été mis en œuvre; on veut en essayer. Dans trois ou quatre ans, on reconnaîtra que les choses
GOUVERNEMENT DE Iî’àLGÉRIE. 7S
ont toujours le même cours, on tentera de nouveaux essais comme fàit lê pauvre malade jusqu’au moment ou, résigné, il se reconnaît incurable.
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CONCLUSION
Il y a douze ans, les algérophiles étaient pleins d’espérance; aujourd’hui, ils s’écrient : «L’Algérie sera-t-elle toujours pour la France une plaie et un péril *? » et ils nous demandent, à nous, qui, pendant douze ans , avons combattu pour sauver la France du péril et la garantir de la plaie d’Afrique : Que proposez-vous?
Nous répétons ce que nous disions il y a douze ans : — Dire la vérité au pays, — ne pas l’abuser en lui présentant des espérances trompeuses. Le pays a toujours été trompé au sujet de l’Afrique. M. Thiers en faisait un jour le triste aveu à la tribune , et avait entrepris de dire la vérité au pays 2 ; alors il n’était plus ministre : un retour au pouvoir lui fit bientôt oublier sa patriotique résolution.
Nous répétons : Consulter les intérêts de tous, non les intérêts égoïstes de ce petit nombre d’hommes qui exploitent l’Afrique au profit de leur ambition militaire, ou de leur avidité de spéculateurs.
Le maréchal Bugeaud, lorsqu’il voulait l’abandon, disait : «La France officielle n’en veut pas, c’est-à-dire les écrivains, l’aristocratie de l’écritoire n’en veut pas. Les pères de famille qui voient
1 La France en Afrique , p. 258.
2 Discours des 21 et 22 avril 1837.
CONCLUSION
périr leurs enfants en Afrique pourraient penser autrement; mais ils ne parlent pas, ils n'écrivent pas, ils travaillent, et ne sont pas consultés I.»
Le recrutement de l’armée d’Afrique enlève aujourd’hui, chaque année, aux familles, 20,000 de leurs enfants les plus forts , les plus robustes, sur lesquels 6,000 au moins périssent.
Il est sans doute fort commode pour MM. les algérophiles de voter des hommes. Cet impôt du sang se change, pour eux, en impôt d’argent. Lorsque leur fils est désigné par le sort, ils donnent, pour le remplacer, une faible partie de leur revenu ou de leur traitement. Combien de malheureux donnent, pour racheter leurs enfants, non pas une partie de leur revenu, mais toute leur fortune, fruit d’une laborieuse économie! Combien de plus malheureux encore, ne possédant rien et ne pouvant se racheter, sont enlevés à leurs parents, dont ils étaient l’unique appui pendant leur vieillesse !
Pour rétablir l’égalité, MM. les algérophiles, qui ont les idées si larges lorsqu’il s’agit d’envoyer en Afrique les enfants des autres, accepteraient-ils la loi prussienne, qui, faisant passer tout le monde sous les drapeaux, enverrait leurs enfants aussi courir l’Atlas et défricher la terre du colon ? Nous en doutons.
MM. les algérophiles accepteraient-ils une loi
Discours du 15 janvier 184o«
qui, ainsi que Ja loi anglaise, mettrait la charge du recrutement au compte des contribuables? Nous eu doutons également.
MM. les algéropbiies refuseraient à la France, pays d’égalité , ce qui est établi en Prusse , pays de monarchie absolue; ils refuseraient un système qui, comme en Angleterre, pays aristocratique, ferait peser sur tous également l’impôt du recrutement; ils préfèrent rejeter cette charge sur le malheureux, et faire à ses dépens leurs expériences aventureuses.
Certes , le peuple français est admirable de résignation et d’abnégation; cependant, la réflexion pourrait lui venir, en pensant à ceux des siens qui ne sont pas revenus de l’Afrique, ou à ceux qui en sont revenus débiles et exténués. Que le gouvernement y réfléchisse.
Si l’on réduit en argent les deux charges d’impôt et de recrutemenî; , qn trouve que l’Afrique coûte en dépense au budget, , . .. 12$ i
et en charge de recrutement, à raison de 2,qoo fr., prix ordinaire d’un remplaçant, pour chacun des 20?qoo hommes enlevés par anf , . 4q millions,
Total des charges : i65 millions.
5i MM. les algérophiles ne veulent pas réduire en argent la charge du recrutement, ils sont obligés d’accepter le calcul suivant 1
La population française est de 34,2 3o, 000 âmes; l’Algérie nécessite :
CONCLUSION. 79
Une armée permanente en Afrique, de 100,000 hommes, qui font 3 hommes par 1 ,000 âmes ;
Et une dépense annuelle de ia5 millions, qui font 3,65o fr. par 1,000 âmes.
En sorte que chacune de nos communes de 5oo âmes fournit à l’Afrique un homme et demi en permanence pour la guerre et le défrichement, et lui paye par an un impôt de i,85o fr.
Si ce contingent de chaque commune n’est pas en Afrique, il est en France, où il remplace d’autres jeunes gens envoyés en Afrique : dans tous les cas, l’Afrique a été la cause de l’aggravation, pour cette commune, de la charge du recrutement. — Si une commune paye moins que son contingent en argent, une autre commune paye pour elle : il faut toujours que l’Afrique ait ses 100,000 hommes, et dévore ses i u5 millions.
Yoilà ce qu’il faudrait dire au pays.
Il faudrait ajouter que l’affaiblissement politique que nous cause l’Afrique n’est pas momentané, mais indéfini.
Il faudrait ajouter qu’un commencement de réussite de colonisation ouvrirait, pour nous, un champ immense de difficultés qui entraveraient des réformes économiques indispensables.
Il faudrait surtout faire comprendre au pays ces paroles si sensées du rapport de M. Dufaure : «Qu’il soit bien entendu pour tout le monde, que nous n’y restons pas pour satisfaire les exigences persévérantes de l’honneur national. » M. Mau-