‹ L'Algérie en 1846Chapitre 5 sur 18 · à la bataille d’Isly · texte numérisé non relu

à la bataille d’Isly

C’est ce qu’un honorable général, qui a fait la guerre d’Afrique, explique en disant : « On perd peu de soldats par le feu dans cette guerre, espèce de chasse aux hommes sur une grande échelle, ou les Arabes, étrangers à la tactique européenne, n’ayant pas de boulets à échanger contre les nôtres, ne combattent pas à armes égales3. »

C’est dans les hôpitaux que nous avons perdu les j 00,000 hommes que l’Afrique a dévorés. C’est là que se met en mouvement le crible funéraire si énergiquement dépeint par le général Duvivier. « Un homme dont la constitution n’est pas en harmonie avec le climat d’Afrique, 11e s’y assimile jamais; il souffre, il dépérit, il meurt... L’expression qu’une masse d’hommes envoyés en Afrique depuis un certain temps s’est acclimatée, est inexacte. Il nj a pas eu acclimatemen t , il y a eu triage par la mort . C'est un gra^d crible qui laisse passer rapidement tout ce qui nest pas de telle force 4. »

Quoi qu’il en soit, le recrutement de l’armée d’Afrique enlève chaque année à leurs familles au moins 20,285 enfants, sur lesquels 6,000 environ périssent de maladies.

1 Bulletin du 20 mai 1843.

2 Bulletin du 17 avril 1844.

3 Discours du général Castellâne à la Chambre des Pairs du 4 juillet 1845.

4 Solution de la question de l’Algérie, p. 19 et 21-

Ce qui est eu

présence

eu

Afrique.

Ce qui est en présence en Afrique. — La chute d’Abd-el-Kader ne changera rien. — L’ancienne Numidie. — Le Caucase. — Haine des Arabes. — Extermination des Arabes. — Funeste pour nous. — Ils ne sont pas soumis.

Qu’ont produit ces efforts, ces sacrifices , et le dévouement admirable de nos soldats? Les Arabes sont-ils soumis?

L’erreur incurable des algérophiles est de toujours mettre en présence et en comparaison les 4oo mauvais cavaliers d’Abd-el-Kader , et les 100,000 bons soldats français qui sont en Afrique. Ce n’est pas là ce que l’Afrique met en présence.

Ce qui est en présence , le voici :

De notre côté, 100,000 hommes qui représentent la force physique, force physique irrésistible lorsqu’on lui opposera une autre force physique. — Du côté des Arabes , la nationalité, la religion, la propriété, la famille à défendre, toutes choses se résumant dans leur tête et dans leur cœur en idées, en sentiments, en passions.

Or, avec la force physique, on ne contraint pas des idées, des sentiments, des passions. Abdel-Kader n’a aucune force par lui-même, il n’a ni soldats, ni organisation, ni finances; mais il

trouve partout sympathie, assentiment, obéissance, parce qu’il résume les idées, les sentiments et les passions du pays.

Les algérophiles, depuis douze ans qu’ils courent après Abd-el-Kader, font preuve de peu d’intelligence, en répétant chaque matin: Prenons Abd-el-Kader, et tout sera fini. La mort d’ Abd-el- Kader ne changerait pas notre position , ni celle des Arabes. Nous serons toujours les ennemis de leur religion et de leur nationalité , les perturbateurs des mœurs et de la famille arabes, les envahisseurs de leur propriété. Ils auront toujours les mêmes intérêts , les mêmes idées, les mêmes sen* timents, les mêmes passions. Après Abd-el-Kader surgira un autre homme qui représentera les mêmes intérêts, les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes passions: cet homme sera quelque temps à se révéler, mais il se révélera, parce que chaque époque produit toujours l’homme qui représente le sentiment public.

Le raisonnement l’indique et l’histoire le confirme à chaque page de ses annales. A ceux qui nous jettent toujours à la tête l’histoire romaine, nous rappellerons qu’en Afrique, à l’endroit même où ils nous proposent de suivre l’exemple des Romains, ces grands conquérants, après cent soixante ans d’occupation militaire, avaient à lutter contre l’indigène Tacfarinas, le huitième ou dixième chef des insurrections numides; et cependant entre les Romains et les Nu-

La chute d’ Abd-el- Kader ne changera rien.

L’ancienne

Nunaidie.

Le

Caucase.

mides n’existait pas la haine des religions qui existe entre les chrétiens et les mahométans, car les Romains avaient élevé des autels aux dieux inconnus.

A ceux qui ont plus de confiance dans les enseignements de l’histoire moderne, nous mettrons sous Jeurs yeux la lutte des Russes et des Caucasiens qui dure depuis cent vingt-quatre ans. Aujourd’hui les Russes ont dans le Caucase i3o,ooo hommes, et n’en sont pas plus maîtres que lors de la première expédition de Pierre le Grand. Depuis lors cinq ou six chefs, produits par des intérêts et des passions semblables à ceux qui fermentent en Algérie , se sont succédé. Les politiques de Saint-Pétersbourg, n’apercevant que l’homme et non l’idée qu’il représente , répètent incessamment : Il faut prendre Kasy-Mollah, il faut prendre Chamyl, comme nos politiques répètent : Il faut prendre Abd-el-Kader. — Le dernier chef caucasien, à la poursuite duquel ils se sont mis, était Kasy-Mollah; après lui tout devait être fini. Kasy-Mollah a disparu ; Chamyl l’a remplacé, plus puissant que son prédécesseur. Chamyl disparaîtra : il aura un successeur. — Ainsi se continue cette successibilité sainte et efficace ; sainte , car elle donne son appui aux droits d’un peuple; efficace, car elle se porte toujours sur celui qui s’est montré le plus capable, le plus fort, le plus dévoué et, par conséquent, le plus utile.

Lors des guerres de Numidie, les généraux triomphateurs avaient déjà obtenu à Rome trois statues couronnées de laurier; et cependant Tacfarinas ravageait encore la province \ Les Romains ont-ils jamais conquis une soumission réelle?

Combien de fois les bulletins russes ont-ils proclamé la soumission des Caucasiens! En 1 844 ? le comte Woronzoff gagne la bataille de Dargo; il est élevé à la dignité de prince héréditaire. Les Caucasiens sont-ils soumis ?

Combien de fois n’a-t-on pas proclamé la soumission des Arabes! En 1 844 » aussi, le général Bugeaud gagne la bataille d’Isly ; il est élevé à la dignité de duc. Les Arabes sont-ils soumis ?

Que reste-t-il de toutes nos victoires? un millier de bulletins, et les grandes toiles d’Horace Vernet!

Au jour où les Arabes comparaissent devant les juges qui disposent de la vie et de la mort, les Arabes, confessant leur foi, proclament à leur tour leur haine contre nous; et, lorsque nous avons la simplicité de leur dire que quelques-uns d'entre eux nous sont dévoués, ils nous répondent: « Ceux-là vous mentent par peur ou par intérêt; et, toutes les fois qu’il viendra un schériff qu’ils croiront capable de vous vaincre, ils le suivront tous, fût-ce pour vous attaquer dans Alger1 2. »

Haine

des

Arabes.

1 Tacite, Annales , liv. rv, § xxui.

2 Interrogatoire du frère deBou-Maza du 12 novembre 1845.

16 CHAPITRE Ht.

C’est ainsi que s’exprimait le chef. Le simple Arabe avait déjà dit au chrétien : « Quand on fera bouillir ma tète avec la tienne, mon bouillon se séparera du tien. »

La seule chose raisonnable, en s’emparant du pays pour y implanter une population européenne, était la destruction de la population indigène. Quelque couleur que l’on donne à ce fait, de quelque voile qu’on le couvre, c’est toujours l’extermination. — En i83i, le maréchal Clauzel demandait si elle était nécessaire ' ; — en i833, le maréchal Soult demandait si elle était praticable1 2; — aujourd’hui, le secrétaire de la présidence du conseil des ministres veut « fonder pacifiquement la colonisation en étouffant dans ses flots les vagues mourantes de la nationalité arabe 3. »

Quelle que soit la recherche du style , peut-on voir dans cette phrase autre chose qu’une pensée d’extermination?

Depuis seize ans donc , se poursuit la destruction par le fer, par le feu, surtout par la misère. Cette destruction est érigée en système par le gouverneur général 4.

1 Nouvelles obset'vations du maréchal Clauzel, p. 38.

2 Instructions pour la commission envoyée en Afrique, p. 3.

3 La France en Afrique, p. 169.

4 En février 1837, M. Bugeand disait aux Arabes : « Vous ne labourerez pas, vous ne semerez pas, vous ne pâturerez pas, sans notre permission. » Plus tard , il donne la définition suivante de la razzia : « Irruption soudaine ayant pour objet de surprendre les tribus pour tuer les hommes,

DE LA SOUMISSION DES ARABES. il

Un honorable général qui a commandé en Afrique constate par ces paroles les résultats de ce système. « Nous avons soumis le pays par un arsenal de « haches et d’allumettes chimiques. On coupait les « arbres, on brûlait les moissons, et on se rendait « bientôt maître d’une population réduite à la fait mine et au désespoir1. »

Le général Duvivier avait dit aussi : « Depuis onze ans on a renversé les constructions, incendié les récoltes , détruit les arbres , massacré les hommes, les femmes, les enfants, avec une furie toujours croissante2. »

Cette lutte déplorable est aussi funeste pour nous que pour les Arabes. Un officier distingué qui l’a suivie pendant dix ans, a résumé ces misères communes dans ces tristes paroles : « La destruction d'un Arabe nous coûte la mort de 33 hommes et i5o,ooo francs 3. »

Les Arabes sont-ils soumis?

enlever les femmes, les enfants, le bétail. » En 1844, il complète cette théorie en disant aux Kabyles : « J’entrerai dans vos montagnes, je brûlerai vos villages et vos moissons , je couperai vos arbres fruitiers. » (Proclamation du 30 mars.) En 1846, en rendant compte de ses opérations contre Abd-el- Kader, il dit aux autorités d’Alger : « La puissance d’Abd-el-Kader se compose des ressources des tribus : donc , pour ruiner sa puissance , il faut ruiner les Arabes; aussi avons-nous beaucoup incendié, beaucoup détruit.» ( Akhbar de février.) — Les Russes emploient aujourd’hui les mêmes moyens dans le Caucase; n’ayant pu réduire les populations, ils s’attaquent à la nature et incendient les forêts.

1 Discours du général de Castellane à la Chambre des Pairs du 4 juillet 1845.

* Solution de la question de l'Algérie , p. 285.

3 Épigraphe de l'Algérie prise au sérieux ♦ par M. Leblanc de Prébois.

Funeste pour nous.

Page 1