‹ L'Algérie en 1846Chapitre 7 sur 18 · FINANCER · texte numérisé non relu

FINANCER

Si ces esprits superbes pouvaient laisser tomber leurs regards sur la France, ils y verraient :

Les communes : Obligées de s’imposer chaque année à environ 1 35 millions pour leurs dépenses locales ; — ayant à dépenser encore plus de 200 millions pour leurs chemins vicinaux ; 1 5o millions pour leurs églises; 4o millions pour leurs maisons d’école.

Les départements : Tous grevés d’impôts extraordinaires : leur situation s’aggrave chaque jour des dépenses nécessaires à l’achèvement et à l’entretien des routes départementales. Ils auront à pourvoir à la construction des prisons nouvelles.

L’État : Les budgets augmentent chaque année. Le budget de i83o a été réglé à 1,095 millions. Celui de 1847, présenté pour i,455 millions, s’élèvera, avec les crédits

extraordinaires, à plus de . i,5oo millions.

La dette publique augmente aussi; elle était

en i83o de . 235 millions.

Elle est aujourd’hui de . 288 millions.

Les réserves de l’amortissement sont engagées jusqu’en 1857 *.

C’est en vain que chaque année les impôts de consommation rendent davantage; c’est en vain que le fisc est plus rigide , les déficit n’en sont pas moins croissants, — on annonce celui de 1846 pour . . . 57,261,000*.

Pour combler ces déficit , on fait des emprunts ,

Communes.

Départe*

ments.

L’État.

{ Déficit.

1 Rapport de M. Bignon, du 15 avril 1846.

Besoins

du

pays.

on vend des forêts et les déficit menacent de

devenir plus considérables.

En marchant ainsi de déficit en déficit, peuton prévoir ce qu’amènerait une commotion politique qu une crise commerciale?

Besoins nu pays : Ces besoins sont immenses : r-rr quelques r uns, tels que la défense de nos côtes, sont impérieux, il faut y satisfaire à tput prix et immédiatement. — D’autres , concernant les améliorations intérieures, la marine et les travaux du génie dans une certaine mesure, sont pressants aussi.

En 1844, nous avons évalué à près de deux milliards les dépenses qu’entraîneraient ces travaux, sans y comprendre les chemins de fer1. — Depuis lors, certains travaux ont été faits; mais des besoins nouveaux sont survenus : la marine vient d’exiger un crédit extraordinaire de 93 millions; d’autres besoins exigeront d’autres sacrifices : encore à présent, le sol delà France réclame DEUX milliards.

Impôts : Tous les impôts sont excessifs. La propriété est accablée de centimes additionnels. La consommation est grevée de droits énormes. Jl faudrait diminuer les impôts pour abaisser le prix de nos produits, et faciliter la consommation intérieure et le développement du commerce extérieur, Avec les dépenses croissantes de l’Afrique, est -ce possible?

1 L'Algérie en 1844, p. 148.

COLONISATION

COLONISATION

Abandonnée à elle-même. — Devait échouer. — Colonisation subventionnée. -r- Écjipue aussi. — Systèmes divers.

§ ï. Système actuel. — L’État a tout fait Système factice.— Trappistes.

— Système condamné.

§ fl. Système du maréchal Bugeaud. — Colpniep rpilit^ire§. — Condamnées.’— Soutenues. — Système de M. Bugeaud. — Illégal. — Dépense. — Discussion. — Abandonné.

§ III. Système du général de Lamoricière. — Ses colons subventionnés.

— Système combattu par le maréchal Bugeaud. — Effrayant. — Inapraticable.

§ IV. Système de M. le secrétaire de la commission d'Afrique ,

M. Lingay Ses idées. — Politique entravée. — Trayai} du soldat. —

Combattu. — illégal. — Garantie d’intérêt. — Système impraticable — Capitaux des particuliers.

§ Y. Système de la commission de la Chambre des Députés en 1846.

— M. Dpfaure , rapporteur. — But à atteindre. — Exigences de l’hon¬

neur national écartées. — École de guerre récusée. — Moyens proposés. — Concessions. — Difficultés. — Main-d’œuvre. — Capitaux

Établissement de farqilles. — Plantations. — Bâtiments. — Défrichements. — Bétail. — Fourrages. — Légumes. — Céréales. — Valeur de la terre. — Régime économique — Toute colonisation impossible.

Dans le principe , on publiait la pensée que la colonisation se ferait* par les seules forces des particuliers et sans l'intervention du Gouvernement. Ainsi :

M. Thiers disait que le Gouvernement ne devait que la sécurité et la justice. — Que la colonisation ne pouvait regarder le Gouvernement. — Qu’il était ridicule d’appeler des agriculteurs

Abandonnée

elle-même.

Devait

échouer.

Colonisation

subven¬

tionnée.

Échoue

aussi.

de tous les points du globe. — M. Thiers répétait que la colonisation entre les mains du Gouvernement était ridicule x.

M. Guizot proclamait que l’action de l’administration devait se borner à garantir l’occupation sûre et tranquille du territoire. — Que la colonisation, les hommes et les capitaux devaient venir d’eux-inémes, et que l’administration ne devait pas aller au-devant 2.

Pour quiconque avait réfléchi , les espérances d’une colonisation spontanée étaient une chimère. Les déceptions et les désastres qui suivirent ses premiers essais ouvrent aujourd’hui les yeux des moins clairvoyants. Les essais de cette colonisation libre ont été bientôt suivis d’essais d’une colonisation subventionnée par l’État, et appuyée par les travaux illégalement imposés à nos soldats. Ces essais n’ont pas été plus heureux.

En dépit de tous les mensonges dont les intéressés ont bercé l’opinion publique, aujourd’hui il ri y a pas trace de colonisation en Afrique ; il y a des spéculateurs en maisons, des brocanteurs en toutes choses, des débitants, mais non des cultivateurs. *

En voici les preuves, fournies par ceux qui se disent les partisans de l’ Algérie :

A la porte d’Alger, « dans les villages du Sahel, les colons désertent, chassés par la faim.

1 Discours du 21 avril 1837.

* Discours du 20 mai 1835.

COLONISATION

S’il en reste quelques-uns, c’est qu’ils n’ont plus la force de se traîner. Dans un grand nombre de maisons il n’y a plus d’habitants, ils sont ou morts, ou à l’hôpital, ou en fuite. Dans une maison , sept personnes n’avaient pas mangé depuis trois jours et attendaient la mort. — Dans la plaine de la Mitidja , la misère et la désolation sont plus grandes encore. Depuis cinq mois, au Fondouck, sur une population de 280 habitants, il en est mort 120 *. »

Dans la province de Constantine : « de nombreux colons arrivent tous les jours à Guelma, traînant après eux des familles considérables dans le dénûment le plus affreux. Pas de terres à leur donner, pas d’argent à leur distribuer a. »

Suivant M. le secrétaire de la commission d’Afrique : « On se préoccupe de savoir si l’Algérie est effectivement un boulet que la France est condamnée à traîner éternellement, et si la colonisation est une chimère ou une réalité 1 * 3 4. »

M. le rapporteur de la commission des crédits d’Afrique constate les mauvais résultats du système factice suivi , et espère mieux d’un système nouveau 4.

M. le rapporteur de la commission du budget de 1 847 reconnaît que « les résultats de la colo-

1 L’Algérie y 22 décembre 1845.

3 Ibidem y 7 avril 1846.

3 La France en Afrique , p. 283.

4 Rapport du 20 avril 1846, p. 37.

Systèmes

divers.

L’État

tout fait.

nisation sont presque négatifs ; » il n’a pu obtenir le chiffre de la population agricole *.

La France algérienne , qui est à Alger, a pu en dire plus que la direction des affaires d’Afrique, qui est à Paris : la population des cultivateurs européens serait de 7,000 individus, composée, pour les deux tiers , de maraîchers a ; en sorte que la population véritablement agricole serait de 2,000. Nous avons vu plus haut l’état dans lequel ils se trouvent.

Il n’y a donc pas de colonisation. .

Les colonistes ne perdent pas courage : leurs propres forces sont impuissantes pour la colonisation , ils l’opéreront avec les bras des soldats et les impôts des contribuables; les systèmes ne leur manquent pas, mais la multiplicité de ces systèmes est une preuve d’impuissance. Nous allpns les examiner.

§1. — SYSTÈME ACTDEL.

C’est à grand* tort que l’on a reproché au Gouvernement de n’avoir pas encouragé la colonisation.

Le rapport de M. Dufaure résume les encouragements qui lui ont été prodigués. Il montre «l’administration ajoutant à la terre la maison, des travaux de défrichement faits par l’armée ou par les condamnés militaires, des bestiaux, des semences, des instruments aratoires, des sub-

1 Rapport de M. Bignon du 15 avjriJ 18^6 ? p. 240.

1 La France algérienne du 23 avfil 1846.

COLONISATION

vendons en argent (page 36). » Nous avons établi ailleurs que ces encouragements réunis s’éle^ vaient parfpq^ille à environ o,8op fr. *.

Des inspecteurs de colonisation sont préposés à Installation ç)e§ cplons et à la direction de leur culture. — Ces inspecteurs reçoivent les colons à leur débarquement ; ils présidât à la distribution qui leur est faite de semences, plantes, instruments, animaux, matériaux à bâtir , etc* Ils tiennent Jn comptabilité des instruments et des animaux prêtés, en font la visite et en assit? rent la conservation et le mouvement ; — toutes ces opérations sont contrôlées et constatées par des paperasses sans nombre , et ces paperasses sont envoyées au ministre1 2. Je ne comprends pas comment le maréchal Bugeaud , qui connaît si bien les choses agricoles, a pu consacrer par un arrêté de semblables billevesées.

Tels sont les encouragements donnés individuellement aux colons : on fait tout pour eux. On fait tout aussi pour leur communauté : c’est l’armée qui fait les routes, les chemins. I^e maréchal Bugeaud n’a pas encore pu demander aux colons les deux journées de prestation qu’impose en France à tous les citoyens la loi sur les chemins vicinaux 3. Suivant lui, ces colons de la pote ressemblent à des enfants mql élevé# qui crient ,

1 L'Algérie en 1844, p. 105.

2 Arrêté du maréchal Bugeaud, du 28 avril 1840.

3 Mémoire du 15 janvier 1844.

pleurent et se fâchent pour la moindre contra riété 1 .

Lors de la dernière apparition d’Ab-el-Kader dans le Djerjera, nos troupes partout répandues et exténuées ne pouvaient faire le service d’Alger; le maréchal Bugeaud fait appel à la milice coloniale, qui, craignant d’être mobilisée, se récrie ; la presse algérophile se récrie aussi. Le maréchal est obligé de faire la leçon à ses enfants mal élevés. « Ah ! vous croyez, Messieurs, leur ditil, que je rapporterai mon ordonnance; pas du tout; au contraire, je la renforcerai. Vous imagineriez-vous par hasard être venus ici pour vous y enrichir aux dépens du pays et de l’armée , pour y rester tranquilles à vous croiser les bras, tandis que l’on se bat pour vous ? Non, Messieurs, non; et ne vous en déplaise, vous prendrez le fusil, et vous voudrez bien supporter votre part des fatigues que d’autres endurent pour vous. Il n’est pas juste que quelques-uns aient tout le mal, tandis que les autres plantent tranquillement leurs choux. Jusqu’à présent vous vous êtes reposés, mais j’y mettrai bien ordre a. »

On voit que les colons sont aussi rebelles au service de la milice qu’ils le sont à la prestation pour les chemins vicinaux : c’est toujours le soldat qui fait la corvée du colon.

Après le soldat, c’est le budget qui travaille

* Discours du 24 janvier 1845.

2 La Presse du 7 mars 1846.

COLONISATION

pour lui. C’est le budget qui fait les barrages et les fontaines, qui bâtit les presbytères, les hôpitaux civils, les maisons d’école, enfin tout ce qui en France est à la charge des communes. Les choses en sont arrivées à ce point que la commission du budget de 1846, en refusant certaines de ces dépenses, s’exprime ainsi : « La métropole fait assez pour cette possession, elle ne peut pas prendre l’engagement de tout entreprendre, de tout exécuter en Algérie. » Le gouvernement va jusqu’à demander des fonds pour une distribution des eaux de Koleah. « En vérité, dit la commission, qu’on nous permette de nous étonner de cette proposition : nous ne la comprendrions que si vous aviez décidé que la France doit re - * construire V Algérie 1 . »

Telle en effet avait été, dès 1 835, la première idée d’un honorable intendant civil de l’Algérie, M. Genty de Bussy, et voici comme il la présentait : « Les aqueducs, la généralité des maisons des Maures, tout est à recréer dans un autre système; et en vérité, puisque nous en étions là, il aurait peut-être mieux valu prendre un grand parti sur-le-champ , et reconstruire successivement toutes les parties de leurs villes 2. »

Mais ce n’est pas assez encore, les maisons bâties, il faut que les rues soient pavées; le Courrier de Philippe ville se plaint de ce que « les rues sont boueuses en temps de pluie. La saison fa-

1 Rapport de M. Bignon du 20 mai 1845.

3 De V Établissement des Français , 1. 1, p. 432.

Système

factice.

Trappistes.

30 CtiArithE v.

taie de l’hiver rabaisse le bourgeois à la condition du prolétaire, en le forçant à porter des Sâbots, s’il ne veut pas' avoir les pieds humides. » Si le journaliste était allé en France, il aurait Vu que nos 38,ooo villages, bon nombre de nos villes et la place du Louvre sont encore dans l’état qui l’afflige à Philippeville. — Il aurait Vu qtië lé prolétaire en France n’a pas toujohrs lés SabotS qdi inspirent tant d’effroi au bourgeois dé Philippe-* ville.

Aujourd’hui, le rapport deM. Dufaure établit qüë le système suivi n’a rien créé ; que les villages dë. l’administration ont complètement échoué; que, pratiqué sur une grande échelle, il né réussirait pas mieux et imposerait à l’État des sacrifices immenses (page 37). Nous n’avdrts rièri à ajouter à ce jugement : nous avons pfëVU et prédit la ruine de ce système l. Les familles, les villages et les peuples ne s’improvisent pas. Il a fallu le travail de plusieurs siècles pour faire arriver les villages au poiht où nous les voyons en France, et combien de travail est encore nécessaire pour les amener à une prospérité complète!

L’ignorance des choses les plus Vulgaires pouvait seule conseiller le système tenté eil Afrique par l’admiriistration. L’expérience à fait justice de l’ignorancei

Ge n’est pas seulement avec des familles qtie l’dn a tenté ces essais , c’est aussi avec des céliba-

V Algérie en 1844 , p. 99.

COLONISATION

taires. — Ce n’est pas seulement avec la population que l’on peint de si tristes couleurs, c’est encore avec des personnes morales, religieuses. On a eu recours aux trappistes. Dans les plaines de Staoueli , les trappistes ont obtenu unfe concession de 1,020 hectares, une subvention de 62,000 fr,, des troupeaux de bœufs, de vaches et de ihoutohs, des arbres, des semences, et on les a fait aider dans leurs constructions par les condamnés militaires 1 .

Pendant le cours de j 844 •* — Sur 38 trappistes , 8 sont morts; les autres ont été plus ou moins malades. — Sur i5o condamnés militaires mis à leur disposition, 37 sont morts; les autres ont été atteints de maladies graves 2.

Où en est aujourd’hui Staoueli?

Staoueli aurait réussi, qu’aurait-il prouvé?

— Que quelques célibataires auraient pu vivre, en recevant tout de tous. Mais il n’aurait pas prouve que des familles peuvent s’établir et se maintenir en Afrique à des conditions ordinaires.

Puisque ces systèmes factices , au dire de la commission , ne pouvaient réussir, examinons les autres systèmes proposés. Ils se fondent souvent les uns dans les autres ; nous aurbns soin d’attribuer à chacun l’idée capitale qui le distingue.

' Rapport de M. Dufaure , p. 26.

3 L’Algérie , du 26 janvier 1845.

Système

'condamné

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