II. — SYSTÈME DU MARÉCHAL BÜGEAUD
colonie* On pourra trouver superflu de discuter le sys-
militaires. , 1 1 J
terne de colonisation militaire du maréchal Bu- Condamnées. geaud , système condamné par le Gouvernement, les Chambres, la presse et l’opinion publique, soutenues. Mais ce système a encore été soutenu aujourd’hui par quelques membres de la commission de la Chambre ’, et M. le* secrétaire de la commission d’Afrique prétend que le Gouvernement se propose de demander aux Chambres une subvention pour un essai de colonisation militaire*.
Son auteur, surtout, n’y a pas renoncé : chaque jour il le soutient encore par ses écrits et dans ses journaux 3. Cette persistance a déterminé le maréchal Soult à quitter le ministère de la guerre : c’est pour soutenir son système que M. Bugeaud appelle à l’armée d’Afrique des décisions du Gouvernement et des Chambres, qu’il propose aux soldats un projet d’organisation de colonies militaires, invitant à s’inscrire ceux qui voudront en faire partie4. 3,99$ ont répondu à l’appel 5. On s’étonne que tous ne l’aient pas fait : l’essai proposé par le maréchal Bugeaud était une occasion de changement séduisante pour des
1 Rapport de M . Dufaure du 20 avril , p. 38.
* La France en Afrique.
* Quelques réflexions , p. 47.— La France algérienne du 28 avril.
* Circulaire du 9 août 1845.
* Moniteur algérien du 15 septembre.
COLONISATION
gens soumis à la discipline militaire. Cet inconcevable appel à l’armée ne pouvait avoir lieu qu’en Afrique, et ne pouvait être fait que par le maréchal Bugeaud. Du reste, il n’a pas eu de suite.
On voit donc qu’il est encore nécessaire de discuter le système du maréchal Bugeaud.
Ses opinions sur l’Afrique sont 'connues. Pendant longtemps elle n’a pas eu d’adversaire plus infatigable que lui. Il était plus prononcé que moi : il inclinait pour V évacuation complète *. Cependant, voyant la France condamnée à conserver P Afrique *, s’étant condamné à la conquérir, il se condamne à la coloniser. Il ne croit ni à la colonisation libre, ni à la colonisation civile, ni aux merveilles que promettent les capitalistes; réduits à ces moyens, nous aurions, suivant lui, à entretenir pendant deux siècles une armée de Too,ooo hommes d'abord , s’accroissant en proportion des progrès que feraient les capitalistes 3.
Le maréchal Bugeaud n’a confiance que dans Sy^me la colonisation militaire. Il veut, avant de réduire m. Bugeaud. l’armée, établir en Afrique, dans l’espace de dix ans, 120,000 familles de colons militaires pris dans les classes appartenant au recrutement4.
Pour avoir en Afrique, dans dix ans, ces 120,000 chefs de famille établis, par conséquent
1 Mémoire du 15 janvier 1844.
2 Mémoire sur notre Établissement à Oran, p. 40.
3 Quelques réflexions sur trois questions fondamentales , 1846 , p. 50 ; brochure fort remarquable.
4 Rapport du 15 janvier 1844.
vivants, il faut dans cet espace de temps prendre dans les familles de France 120,000 jeunes gens, plus le nombre nécessaire pour remplacer les morts : l’effectif étant d’abord de 12,000 hommes et s’élevant en dix ans à 120,000, donnera un effectif moyen de 60,000, qui, perdant 6 pour cent comme l’armée d’Afrique, nécessitera le remplacement de 3, 600 hommes. Le recrutement des colonies militaires serait de i5,6oo jeunes gens par an.
La question à poser au pays est donc celle-ci: « Aux 20,000 enfants que l’Afrique enlève chaque « année dans nos familles pour le recrutement de «l’armée, faudra-t-il ajouter i5,6oo autres en- « fants pour la colonisation militaire? Les pères « de famille consentiront-ils à envoyer chaque « année en Afrique 35, 600 enfants sur lesquels « 9,600 au moins sont destinés à périr? »
Et ce n’est pas pendant dix ans, comme le dit M. Bugeaud, qu’il faudrait ainsi décimer la population française; car, au bout de dix ans, les enfants de ses colons n’auront que neuf ans, et ne pourront faire la guerre aux Arabes; c’est pendant vingt ans, trente ans... C’est l’indéfini que demande M. Bugeaud.
inégal Gouvernement et la Chambre des Députés
ont reconnu que « la colonisation militaire était « inconciliable avec l’état actuel de notre législa- « tion militaire \ » Une loi, une loi seule peut en per-
■ 1 Rapport à la Chambre du 13 mai 1843.
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mettre la pratique. Nous verrons si la révolution de juillet osera entreprendre contre le peuple ce que le czar exécute à grand’peine contre les serfs de ses domaines, pour les colonies militaires russes1.
M. Bugeaud estime que la réalisation de la co- Dépense. Ionisation militaire coûtera 3oo millions2. Le triste essai qu’il en a fait illégalement à Fouka a échoué après avoir coûté 6,600 francs pour chacun des colons militaires existants un an après sa fondation3, et encore bien des dépenses n’étaient pas comprises dans ces 6,600 francs. L’essai fait à Méred n’a pas été plus heureux.
Ces essais, eussent-ils réussi, n’auraient rien Discussion prouvé. On ne peut rien conclure d’un établissement de célibataires relativement à l’établissement d’une famille. C’était pour la formation de la famille que devaient s’accumuler les impossibilités et les dépenses. La première difficulté était de trouver la femme qui devait commencer la famille. M. Bugeaud a si bien compris cette difficulté, qu’il envoie ses colons militaires chercher les leurs dans les maisons de repentir4. Les enfants nés ne sont pas élevés; la mortalité, qui, en France, est de moitié jusqu’à l’âge de vingt ans5, sera bien plus considérable en Algérie, où, sui-
1 L’Algérie en 1844 , p. 68 ; par M. Desjobert
2 Discours du,24 janvier 1845.
3 L’Algérie en 1844, p. 79.
4 Mémoire sur notre établissement , p. 41.
5 Loi de la mortalité en France , par Duvillard.
Abandonné.
vant le témoignage du docteur Worms1, du général Cavaignac2, et des tables de l’état civil, les enfants des Européens s’élèvent avec tant de difficultés.
Puis il faut faire la part du malheur, de l’inconduite, de la paresse, de l’incapacité... Puis, puis... On se perd dans le dédale tracé par M. Bugeaud. Tl faut n’avoir jamais vu comment se forme une famille, pour concevoir une telle pensée.
L’essai de colonisation militaire ne pourrait coûter moins de 10,000 francs par famille; ce qui élèverait les 3oo millions de M. Bugeaud à 1,200 millions, et cet essai échouerait.
On s’étonne qu’une commission sérieuse, telle que celle instituée par le Gouvernement en 1842, ait pu recommander un pareil essai; c’est cependant ce que nous révèle son secrétaire3. Nous félicitons le maréchal Soult de n’avoir pas suivi le conseil de sa commission.
L’idée de colonisation militaire n’existe plus que dans peu de têtes, et ne pourrait soutenir la discussion publique.
* Exposé des conditions d'hygièney p. 24. 1 1
2 De la Régence d' Alger , p. 152.
3 La France en Afrique , p. 198.
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