‹ L'Algérie en 1854Chapitre 11 sur 31 · PHILIPPEVILLE · texte numérisé non relu

PHILIPPEVILLE

Stora est un très-petit village habité presque exclusivement par des Génois et des Maltais , pêcheurs et bateliers , ayant une paroisse sous le nom de Saint-Nicolas, et situé dans des conditions très-pittoresques. — C’est le port de Philippeville. — Ses maisons neuves, élégantes et colorées se dressent avec grâce et miroitent sur le rivage. Les montagnes accidentées qui l’abritent sont vêtues de chênes-liége. On Trouve à se loger à Stora pour une halte très-momentanée, et les dialectes italiens sont

presque les seuls qui s’y fassent entendre. La route de ce lieu à Philippeville est, comme celle de Blidah à Médéah, une des plus mouvementées de l’Algérie. Sept kilomètres environ séparent Stora du chef-lieu de l’arrondissement. Si la mer est calme , on peut très-bien se faire conduire en canot jusqu’à Philippeville même, car la Méditerranée vient mourir au pied de cette cité, mais sans y former un mouillage pour les bâtiments. — Stora trouve dans l’entrepôt et le transit tous ses moyens de vie.

L’aspect de Philippeville est plein de charmes. Les principaux édifices de la cité rayonnent, sur son capitole, brillants de jeunesse et de soleil. Ici, comme dans les autres villes des provinces algériennes , on est vraiment^urpris de voir tout ce que la France a fait en si peu de temps.

Philippeville est née du souffle français , sur une terre tatouée de débris romains. Elle continue à offrir une apparence de provisoire, qui n’exerce toutefois aucune influence appréciable sur sa prospérité. Elle a de grands alignements et un plan régulier 5 l’air et la lumière circulent en pleine liberté à travers ses rues amples et droites , ses places largement esquissées. D’élégants portiques s’ouvrent sur sa principale artère, comme dans les rues Bab-Azoun et Bab-el-Oued d’Alger. Malgré ces dispositions matérielles, et peut-être même à cause de l’uniformité de son ichnograpbie , cette jeune cité porte un cachet de monotonie que modifiera sans doute l’achèvement de ses rues, presque toutes défigurées par des solutions de continuité. — Ici point de variété, point de ces mélanges de races qui mouvementent les villes algériennes, point de quartier indigène, mais seulement quelques Arabes de la campagne ou de passage. L’élément arabe ne s’y trouve donc qu’accidentellement , et cela se comprend : il ne peut pas y avoir de noyau indigène dans une ville neuve, bâtie sur un point où il n’existait aucun centre de population mauresque.

Cette cité , hardiment ventilée et généralement très-poudreuse, a sur Bône l’avantage de la salubrité la plus incontestable et des

meilleures circonstances hygiéniques. — Le transit considérable de Constantine est pour elle une puissante cause d’activité et de richesse. L’hospice et les casernes de Philippeville sont, comme tous les édifices publics bâtis en Algérie par le génie militaire, empreints d’un mâle caractère, remarquables par leur solidité et leur mise en rapport avec leur destination. L’hôpital militaire vaudrait presque celui d’Oran par la beauté de son plan , s’il était aussi riche en eaux. Malheureusement, de ce côté, il est bien pauvre. L’église neuve, consacrée au Saint-Cœur-de-Marie , complète la monumentalité de Philippeville. — La mosaïque, les débris antiques , les citernes romaines situées sur la montagne au couchant , au milieu des cactus , les plus importantes que je connaisse en Italie et en Afrique, restaurées avec une louable intelligence, excitent surtout l’intérêt du monumental iste. L’appareil de ces citernes, étonnantes par leur ampleur, est de briques merveilleusement ajustées. — On a découvert à Philippeville , en 1853, une statue antique représentant un guerrier, d’une expression médiocre et d’un faible mérite.

Le voyageur d’Afrique choisira entre l’Hôtel des Princes et celui de France , au quartier de la Marine. S’il veut être loin du bruit, et presqu’à la campagne, il ira loger à l’Hôtel Saint- Martin, très-pacifique et très-aéré. Les principaux cafés du pays sont ceux de Foy et de Paris.

Si nos lecteurs n’avaient pas lu déjà, dans les ouvrages des écrivains d’Afrique qui m’ont précédé , la description du repas indigène, je ferais passer sous leurs yeux le menu d’un dîner mauresque que voulut bien nous donner le cadi de Philippeville , à MM. Lardière, alors procureur de la République , Victor Janez et moi , au mois d’octobre 1852.

L'agriculture est intelligente et active dans les environs de Philippeville, où se trouve, entr’autres, la grande concession de M. Barrot. Cette cité possède une imprimerie et un journal. La province de Constantine offre cela de particulier sous le rapport littéraire, c’est qu’il se publie une feuille périodique dans ses trois principaux centres de population.

Philippeville est chef-lieu d’arrondissement, et a reçu , par décret du 12 avril 1854, l’établissement d’une caisse d’épargnes.

OONSTANTINE.

La route impériale tendant de Philippeville à Constantine est une des plus fréquentées de l’Algérie. Dans certaines portions de son parcours , les aloès et les cactus croissent avec énergie sur ses bords. Elle traverse des vallées et des plaines peuplées de colonies agricoles , des montagnes torréfiées et sauvages. Il n’est pas rare d’y trouver des caravanes en marche ou campées près des ravins. Quelquefois un lion vient fièrement y regarder le voyageur à pied ou en voiture. Cà et là on aperçoit quelques gourbis dans la campagne.

, Cette route, très-poudreuse et vraiment incinérée comme toutes celles de l’Algérie, est exploitée par le courrier prenant ses voyageurs directement à Stora, et des entreprises de messageries régulières ayant Philippeville pour point de départ. — Nos braves soldats l’ont tracée à la hâte , pour ainsi dire avec la lame de leurs sabres, luttant avec tout leur courage contre la chaleur, la forme des lieux-, ils ont fait rapidement , sous les balles des Bédouins, un travail préparatoire, qui, jusqu’ici, a suffi aux communications entre le littoral et la capitale de la province. Des rectifications , des améliorations , des nivellements mettront cette route en harmonie avec tous les besoins; des pentes de 13 à 14 centimètres par mètre pourront être abaissées. — Quant à la sécurité, elle est parfaite sur cette grande voie de circulation.

Elle passe à Saint- Antoine , à Saint-Charles , à Gastonville , dont l’église est sous le vocable de Sainte-Victoire ; à El Arrouch, dont la paroisse a saint Alipe pour patron , dont les rues neuves sont construites avec tant d’élégance , sur des alignements régu-

liers , et gravit les rampes aboutissant à un relai célèbre par l’horizon austère qui l’environne , par la vivacité et la pureté de l’air qu’on y respire. — Je veux parler du lieu nommé el Kantur ou Kantour (qui a son homonyme en Tunisie), composé de quelques maisons seulement, et où l’on est presque toujours sûr de trouver un bon repas. Le voyageur, arrivé à ce point d’arrêt, éprouve une véritable joie, soit par la contemplation des grands effets de montagnes qui se développent à ses pieds ou devant lui , soit par le repos auquel il se livre après la fatigue endurée. L’hôtellerie d ’el Kantur , c’est pour lui la vie dans la mort et la tente au milieu du désert. Le sentiment du bien-être y est doublé par la comparaison.

Les aspects deviennent de plus en plus solennels, mais solitaires et mornes dans leur muette majesté. — Au delà de Smendou-Condé, dont la paroisse est sous le vocable de Saint-Fortunat , la campagne se civilise un peu. — Voici venir le Hammah, l’une des plus admirables oasis de l’Afrique , voici des usines , et, enfin, le Pont d’Aumale. Nous sommes au pied de la vaste rampe qui aboutit à Constantine, en décrivant les courbes les plus hardies.

Constantine, l’ancienne Cirtha, l’ancienne capitale de la Numidie et des états de Massinissa , reçut d’abord des Romains le nom de Civitas Sittianorum, après qu’une colonie de Sittiens y eut été conduite sous les auspices de Jules César. Elle s’appela aussi Julia ( Cirtha Julia ). L’itinéraire d’Antonin la désigne par les mots de Circa colonia , par altération du nom de Cirtha , et de là le circensis episcopus qui figure dans la notice épiscopale d’Afrique. Rebâtie et décorée par Constantin, elle prit définitivement le nom de son illustre bienfaiteur , et ne l’a plus quitté. — Elle a eu un siège épiscopal et des conciles.

Constantine , située sur le torrent du Rhummel , peuplée d’environ 27,000 habitants, est occupée par les Français depuis 1837. Sa position est une des plus exceptionnelles du monde 5 elle couvre, à une prodigieuse hauteur, la cime d’une montagne abrupte, isolée de toutes parts par des vallons et un ravin. Les

Romains, constamment épris de ces sites primitifs et fiers, en harmonie avec leurs mâles idées, ne pouvaient manquer d’y conduire leurs aigles victorieuses; et les Français, qui, dans la guerre , ont presque égalé les anciens conquérants de l’univers, auraient réputé leur gloire africaine incomplète si, à force de courage, ils ne s’étaient emparés de Constantine. 11 y a quelque analogie de situation entre cette cité et l’ancienne Alise gauloise. Constantine, vue d’en bas, produirait un effet bien plus pittoresque si , comme les cités européennes , elle était hérissée de saillies monumentales et de clochers, et si l’œil, toujours gêné dans ses évolutions par les accidents de terrain, pouvait embrasser toute son ordonnance générale. Ce qui frappe surtout, ce sont les casernes, qui se déroulent, blanches et neuves, avec un certain appareil de majesté. — L’opinion, toutefois, me semble exagérer un peu les conditions abruptes et étranges de Constantine. Cette place aérienne, vaste nid d’hommes, posé comme les nids d’aigles sur le plateau inégal et étroit d’une montagne, n’est pas, je crois, sensiblement plus élevée au-dessus du niveau de la mer que Château-Chinon ( Nièvre ) , du côté de Châtillon-en-Bazois ; et le paysage qui entoure l’ancienne Cirtha est peut-être moins sauvage que celui dont l’œil embrasse l’étendue du haut de la capitale du Morvan. — Mais Constantine est en Afrique, a un nom diadèmé dans l’histoire militaire et politique, et Château- Chinon est en France , et n’a point une gloire aussi retentissante que ses échos.

Constantine est le véritable boulevard des mœurs indigènes , et renferme, dans le palais du Gouvernement, l’archétype des ♦ demeures mauresques. — Du haut de cette citadelle naturelle et stratégique on plane sur une nature énergique, patrie de ces redoutables archers numides qu’estimaient tant les Romains.

L’étranger visiteur de l’Algérie logera, à Constantine, à l’Hôtel des Empereurs, et potfrra se rendre, soit au Café Moreau, le plus vaste et le plus beau de l’Afrique française, soit au Café Charles.

Trois rues principales seulement, et leurs dépendances directes

ou indirectes, ont la physionomie européenne. Tout le reste de la cité est plus ou moins profondément marqué du sceau barbaresque. Mais c’est principalement sur les bords du ravin que se développe le quartier indigène, nœud gordien de ruelles très-analogues à celles dont nous avons constaté l’existence dans la métropole tunisienne.

Constantine, avant la conquête, fruit de tant d’énergie et de gloire, Constantine était la ville de l’Algérie dont l’invasion des idées étrangères avait le moins troublé le caractère originel. Alger, par ses pirates et ses marchands, était en rapports fréquents avec l’Europe. Constantine , éloignée du littoral , protégée par sa rude nature et ses montagnes contre le courant des idées nouvelles , vivait de sa vie propre et tirait de l’agriculture , qui fleurit dans son entourage, ses moyens les plus sûrs de prospérité. — Et puis c’était un camp en permanence par sa situation et ses forteresses.

Toute la cité est bâtie sur des plans diversement inclinés, dont le point culminant est l’ancienne Casbah. Posée sur un trône colossal , elle semble née pour la domination et le commandement, et, toute conquise qu’elle est, plie porte le diadème. Ce monument est presque entièrement absorbé par les casernes, l’arsenal, l’hôpital militaire, réunis par les Français sur le même emplacement et dans la même enceinte , et qui sont ici , comme construction, à la hauteur de tout ce que le génie militaire a fait en Algérie.

La place du Gouvernement n’offre point le charme oculaire et la magnificence de celle d’Alger , mais elle a beaucoup d’animation et de mouvement. Près de cette place est la préfecture de la province de Constantine , d’une construction soignée comme celles d’Alger et d’Oran. Une horloge publique, dont la montre est éclairée la nuit, la délicieuse mosquée concédée aujourd’hui au culte catholique ( sous le titre de Notfe-Dame-des-Sept-Douleurs), d’un type mauresque admirable, et qu’il faut bien se garder de compromettre , le palais du quartier général de la division militaire, se rangent autour de cette place, centre moral et

géographique de la cité. — Constantine est la résidence d’un grand vicaire d’Alger, qui y représente l’évêque. Mgr Pavy a choisi, pour ce poste important, son propre frère dont il connaît plus particulièrement le noble cœur.

On peut presque se dispenser de voir les merveilles de Grenade et de Cordoue lorsque l’on connaît à fond le palais mauresque de Constantine. C’est un tout complet où la somptuosité des lignes générales se marie à la splendeur des profds, et qui exhale le plus pur parfum d’architectonique orientale. Là nous sommes initiés à tous les mystères de la vie domestique des Maures, à tous leurs besoins de bien-être, de volupté, de mollesse et de couleur. De cette somptueuse demeure, la plus originale, la plus belle de l’Algérie, dépendent des jardins où le luxe, de la végétation semble rivaliser avec le luxe des bâtiments. L’auditoire du cadi est également annexé au palais du gouverneur. Je le signale à l’attention des visiteurs. Lorsque j’y entrai, en compagnie de M. Victor Janez, ancien maire de Montluel, conduit par le chaouch de M. Labey de Glatiney, alors président du tribunal civil de Constantine , l’excellent magistrat indigène nous fit, avec une cordialité tout orientale, les honneurs de son tribunal -, il nous fallut céder à ses instances , nous étendre sur le divan et accepter le café. — L’hospitalité n’est jamais plus cordiale et plus franche que parmi les peuples réputés barbares, et, pour mon compte, je préfère la barbarie de la Tunisie et du Maroc , si favorable à la véritable fraternité , aux excès de la civilisation, qui engendrent égoïsme et cupidité.

11 importe à l’étranger de se promener sur les bords austères du Rhummel, de franchir le pont el Kantara, de substructions puniques et romaines, si hardiment jeté sur lui, de regarder la ville sous ses faces les plus pittoresques, des pentes rapides et déchirées du ravin. — Il y a à Constantine plusieurs mosquées du style mauresque primitif.

Les zephirs et les tirailleurs indigènes, turcos, ont ici une musique exceptionnelle , dont les sonores accents vous transportent à Constantinople et dans la patrie du tam-tam. Aucunes

fanfares allemandes, italiennes ou françaises, ne m’ont jamais frappé comme celles que j’ai entendues àConstantine : elles offrent quelque chose d’extatique, d’inspiré, d’insolite, de mystérieux et d’éclatant , un imprévu de rhythmes vraiment dignes des retentissants échos et des nuits étoilées de la cité.

Constantine possède un théâtre, une imprimerie, un journal estimé ( V Africain ) , mais elle n’a point de bibliothèque publique. Sous ce dernier rapport, j’y désirerais la simple collection publique de bons ouvrages français, arabes et italiens, que j’ai déjà invoquée pour Bône. Cette ville est assez mal partagée en hôtelleries, et, sous ce rapport, en retard sur les autres cités algériennes. Il n’y existe plus qu’un seul établissement de ce genre, que j’ai nommé plus haut. En revanche, elle a un cercle fort bien tenu, où les personnes présentées trouveront l’accueil le plus cordial. — Car il en est de Constantine comme de toutes les villes de l’Afrique française: les mœurs européennes y sont pleines d’affabilité et d’entrain. — Les colons, en arrivant dans la colonie, oublient leurs préjugés d’étiquette ou d’amour-propre, et prennent la vie par le bon côté, par celui du bonheur réel pour soi et pour les autres.

Bien qu’il soit difficile de trouver des traiteurs à Constantine, cette cité est cependant celle de toute l’Algérie où le régime alimentaire est le meilleur. Les blés de sa province, le bétail de ses environs jouissent d’une réputation méritée, et la saveur fraîche, agréable, fine des premiers, les qualités nutritives des seconds sont assez connues.

Les nombreux restes de l’antiquité romaine découverts sur ce sol historique ont été placés par l’Administration militaire avec le plus grand soin à l’ancienne Casbah. Il y a lieu de croire qu’un musée archéologique, où l’on recueillerait tous les débris intéressants que l’on ne manquera pas de découvrir encore à Constantine (bas-reliefs, inscriptions, médailles, tauroboles, statues et statuettes, vases, armures, sellerie, etc.), pourra bien être inauguré, un jour, dans l’ancienne capitale de Massinissa. En attendant, les murs extérieurs de la Casbah sont, comme ceux de

l’immense vestibule du Vatican, lambrissés d’inscriptions incrustées dans leurs parois et formant le musée lapidaire le plus curieux.

Si le Gouvernement, qui pèse avec tant de maturité ses raisons d’agir, reconnaissait, dans l’avenir, la nécessité de fonder un diocèse dans la province de Constantine , c’est dans sa propre capitale qu’il conviendrait, peut-être, d’en élever le siège, à cause des qualités si pleinement vivifiantes et salubres de l’air dans ce pays, de sa position géographique centrale. L’église cathédrale et le palais épiscopal pourraient être bâtis dans les immenses et majestueuses dépendances de la Casbah, véritable acropole de la cité. — Deux moyens se présenteraient au choix de l’Administration, sans cesse préoccupée des besoins de la colonie: l’adoption de celui que je viens d’indiquer*, ou celle d’un plan qui consisterait à ériger en cathédrale la belle mosquée de la place du Gouvernement, à céder à l’évêque le palais du général, et à construire, pour ce dernier, à la Casbah , dans le but le plus direct , un édifice tout militaire par ses dispositions et ses symboles. — Que l’on veuille bien se le rappeler : la tradition épiscopale existe à Constantine avec moins d’éclat, sans doute, mais avec autant d’authenticité qu’à Bône.

Les institutions de bienfaisance et d’instruction élémentaire commencent à fleurir à Constantine. La santé publique y est dans les conditions les plus satisfaisantes. Il n’y a pas en Afrique d’atmosphère plus complètement hippocratique que celle de cette cité 5 c’est, sous le double rapport de l’alimentation animale et végétale et de l’état sanitaire, la ville la mieux partagée de l’Algérie.

En conformité du décret impérial du 26 avril 1854, la ville de Constantine est érigée en commune de plein exercice.

Mais ne négligeons aucuns détails. — Il existe à Constantine , comme dans toutes nos autres cités franco-africaines , une foule de cafés maures , où l’étranger peut se livrer au plaisir de l’observation et prendre les mœurs locales sur le fait. — Le café maure, dans ses conditions originelles , est un bouge étroit et obscur, ne recevant de jour que par la porte , n’ayant ni pavés , ni plancher y

ni sièges mobiles , ni tables , mais offrant à son pourtour de larges bancs, avec ou sans nattes , sur lesquels l’indigène s’accroupit ou étale fièrement ses guenilles. 11 n’est pas toujours prudent de s’asseoir sur ces divans populaires , sur ces dures banquettes , car les hôtes habituels des cafés maures y laissent souvent beaucoup de vermine. Ajoutez à ces bancs un tronc grossier où le cafetier dépose le produit de ses recettes , un fourneau angulaire , sur lequel il prépare devant vous le breuvage qui vous est destiné , une boîte pour le sucre , une boîte pour le café en poudre, une pincette , quelques pipes , un pot à tabac , une série de petites tasses et de petites cafetières rangées sur un rayon , et vous aurez tout le mobilier de ce lieu enfumé et quelquefois infect qu’on appelle un Café maure. Le café, fait à la manière indigène, est toujours servi si brûlant , qu’il n’est jamais offert au consommateur que dans l’appareil de deux petits bols superposés , dont l’un contient la liqueur et dont l’autre, d’une température plus douce, est tenu par la main du buveur. On ne connaît ici ni la cafetière commune , ni le philtre. Chaque tasse de café est préparée dans un but direct , dans une cafetière spéciale , et vous est présentée toute sucrée avec du sucre râpé. Le café maure est très-aromatique ] on se borne à le humer, et c’est le moyen de l’ingérer avec toute sa saveur 5 toutefois il faut bien se garder d’arriver jusqu’au marc, dont le dépôt occupe le tiers de la tasse.

Ainsi , tout, dans le mode de préparation et d’ingestion du café maure , est merveilleusement compris pour que la liqueur ne perde pas un atome de son parfum , et ce que nous regardons comme un procédé barbare est réellement un raffinement de sensualité.

Les Arabes qui fréquentent ces cafés y portent ou beaucoup de flegme ou beaucoup de loquacité. Là retentissent les bezzaf (beaucoup) et les fameux makash (cela ne se peut) , si familiers à nos soldats. — Tout Européen peut entrer dans les cafés maures et y prononcer les mots solennels : athini kahoua ( donne-moi du café), qui seront entendus par le cafetier. Pour deux sous à Constantine et à Oran, pour un seul à Alger, Blidah, Bône, vous avez le café, fait expressément pour vous, et la pipe munie de tabac,

si vous la désirez. Le cafetier indigène ne se trompe jamais dans les doses : il prend sous vos yeux la cafetière , le sucre râpé , le café moulu , et vous initie à tous ses moyens, bien élémentaires, bien simplifiés, mais excellents, de préparation. Les Maures tirent tout le parti possible de la fève d’Arabie 5 ils savent merveilleusement et la torréfier, et la moudre , et l’infuser, et boire la liqueur qu’elle produit. — Au reste , l’usage bien réglé du café est une des nécessités hygiéniques de l’Algérie. — Il faut user largement , mais sans excès , de ce breuvage qui entretient la transpiration cutanée insensible , et facilite les fonctions digestives sans les surexciter.

Le service des Maures , même dans leurs cafés , sanctuaires hideux des mœurs barbaresques , est absolumeut passif. Ils vous apportent la pipe toute bourrée de leurs mains , viennent l’allumer à l’aide d’un charbon de bois serré dans une pince , en en soutenant doucement le réchaud. A Constantine , l’usage du hachiche est très-commun 5 les indigènes le préfèrent presque au tabac. — Vous êtes servi là comme des pachas, et quoique vous demandiez , dans les conditions du lieu , vous ne serez jamais déconcerté pour une parole ou un regard équivoques.

Du reste , le café maure lui-même tremble sur ses bases -, l’influence des idées étrangères s’est étendue jusque sur lui : il a plus d’espace , de lumière , de propreté. Il faut aller au cœur des quartiers indigènes chercher dans quelque coin oublié le vieux café maure d’avant la conquête. Il a cela de commun avec le café italien primitif , c’est qu’il est à la fois un lieu de consommation et un laboratoire confondus.

Une des curiosités de Constantine , c’est son café chantant maure. Celui-ci offre un certain éclat et de grandes dimensions. L’orchestre s’y compose de chanteurs arabes , accompagnés par une mauvaise mandoline et un sourd tambour de basque. — Rien de primitif , de monotone , d’étrange comme ces chants. — C’est un râle. — Il y* a quelque analogie entre ces accents et les ranz de la Suisse et du Morvan, et leur origine se rapporte certainement plutôt aux traditions d’un peuple pasteur qu’à celles d’un

peuple guerrier. C’est le contraire de la musique militaire dont nous avons signalé les fanfares triomphales, les rhythmes bruyants, chez les zéphirs et les turcos de Constantine. Celle-ci est imitée des Turcs conquérants et vainqueurs sous Soliman II. — Au reste , l’instinct musical n’est pas très-développé chez les Arabes.

Le café maure nous mène droit au bain maure. — Les bains maures sont répandus dans toutes les villes de l’Algérie 5 comme tenue, toutefois , ceux d’Alger , de la rue de l’État-Major, occupent et méritent le premier rang. Ce n’est autre chose qu’un bain de vapeur ou un bain sec , gradué dans ses phases et sa température. Vous vous déshabillez d’abord dans une salle légèrement échauffée, on vous couvre d’un peignoir, et vous passez dans une étuve dont la température vous saisit vivement , et où l’on vous étend sur une table de marbre blanc , très-chaude. Vous ne tardez pas à éprouver une transpiration halitueuse et abondante. Bientôt on vous conduit , dans le même local , sur une couche d’une température un peu plus basse. Là , on vous masse des pieds à la tête, on vous lave on vous éponge à l’eau tiède. Les nègres chargés de tous ces détails de manipulation très-fastidieux et très-gênants pour l’Européen ont grand soin de vous montrer comme des trophées les corps gras que le massage développe à la surface de votre peau. Quand vous êtes bien massé, lavé, épongé, quand on a bien assoupli vos muscles et fait craquer les phalanges de vos doigts , l’opération est terminée. Il ne vous reste plus qu’à rentrer dans la salle où vous vous êtes déshabillé et à vous coucher sur le lit qui vous attend. Vous pouvez , sur ce lit , vous assoupir, dormir, fumer, prendre le thé ou le café , passer toute la nuit, si cela vous convient. On y demeure communément jusqu’au moment où le corps a repris à peu près sa température habituelle et son état normal. 11 est prudent de se bien couvrir en quittant le bain maure, et d’aller se mettre dans son lit.

Le bain maure est d’un incroyable bon marché et très-hygiénique sous un climat où la plupart des maladies ont pour cause les transpirations brusquement supprimées ; mais il ne faut pas en abuser, car il affaiblit beaucoup. Ce qui en éloigne les Euro-

péens , c’est qu’ils n’y trouvent point toute la propreté désirable , et que tout cet appareil de manipulations par des nègres , dont j’ai parlé , tous les détails du service leur inspirent de la répugnance. Dans tous les bains maures il y a des heures exclusivement consacrées aux femmes , et d’autres heures spécialement destinées aux hommes. — Ainsi la morale publique comme la décence sont religieusement sauvegardées dans ces établissements.

J’ai eu et j’aurai souvent , dans le cours de cet écrit, l’occasion de constater quelle admirable intelligence instinctive de l’hygiène et du bien-être ont les Arabes dans leur vie privée. Le bain maure en est une preuve éclatante. Ce sentiment du comfortable , l’Arabe le pousse jusqu’à la pipe. Ainsi , au lieu de serrer entre ses dents un mince tuyau qui les corrode et en déchire l’émail , il a grand soin de ne porter qu’à ses lèvres un gros bouquin d’ambre, d’ivoire, etc., d’où s’échappe la fumée qu’il aspire lentement , sans efforts , et qui n’arrive à son palais qu’adoucie par la distance qui sépare le réchaud du bout. Il se gardera bien de l’allumer ou de la faire allumer avec des allumettes ou du papier : toujours il aura recours au charbon incandescent , saisi — comme on l’a vu — par une petite pince faite exclusivement pour cet usage.

Il existe à Lyon, à Paris et à Marseille, une rue de Constantine. Cette province contient 29,569 Européens , 47 villes , villages et centres de populations.

A Constantine , comme à Tunis , presque tous les Maures sont marchands. Les Juifs, surtout, sont maîtres des positions commerciales du pays , par suite de leur naturel si éminemment prédisposé au trafic. Ils sont adroits , fins , rusés, actifs, intelligents ; ils parlent toutes les langues-, il faut partout qu’ils vendent ou qu’ils achètent. Il se fait principalement par leurs mains, à Constantine , un grand débit de parfums, de pipes, de tabatières dites de Tunis, d’une foule d’objets de l’industrie et de l’art de la localité ou du Levant. Tous ces marchands sont réunis dans les ruelles les plus indigènes, les plus tortueuses et les plus étroites de la cité, véritables bazars d’un type affreux , mais sérieusement local. — Vous y trouverez un tabac à priser porphyrisé, vivement aromatisé avec de fines essences.

11 y a à Constantine un service régulier de voitures publiques sur Bathna et Lambessa , dont il faut absolument visiter les ruines romaines. Le voyageur intelligent cherchera les moyens d’aller fouler le sol antique de Tebessa et de pousser la course jusqu’à Biskra , où le dattier croît comme en Égypte , et qui est aux premières limites du Grand Désert, cette autre Thébaïde de l’Afrique.

Il faut parcourir la province de Constantine , son Salluste à la main , comme l’antique Gaule militaire avec les Commentaires de César pour manuel.

DE STQRA A ALGER.

La route, comme celle de Bône à Stora, est toujours dans la direction générale de l’ouest.

Ce sera un grand bonheur pour le visiteur s’il peut faire la traversée de Stora à Alger à bord du Tanger , sur lequel le capitaine de frégate Houssard, qui l’a commandé, avait établi une discipline austère, mais conforme à l’esprit martial et viril de la marine impériale. — On passe à côté de l’îlot-phare de Srigina, et l’on trouve bientôt Collo (Cullu), petit port fort joli et que nous possédons moralement, bien que nous n’en n’ayions pas encore pris politiquement possession , et qu’il soit entouré de quelques restes de tribus qui ne reconnaissent pas l’autorité. française. Le promontoire échancré qui sépare les eaux de Collo de celles de Jigelli est doublé et nous entrons au mouillage de cette dernière ville. Cette anse n’offre aucune sécurité, et l’on se gardera bien de communiquer pour peu que le grand lac méditerranéen soit agité. Cette petite cité française représente Ylgilgilis fondé par les Phéniciens de Carthage.

Vient ensuite la pittoresque baie de Bougie. Quelque violente que soit la bourrasque, on peut presque toujours relâcher dans

ce port très-bien abrité. Cette ville ( d’origine carthaginoise , Saldœ ), vivement teintée et pleine de lumière, rayonne sur sa colline , en partie voilée par les accidents du terrain. C’est la capitale maritime de la Kabylie , dont Sétif ( Sitifis colonia ) est l’expression centrale et la métropole. C’était déjà, dans l’ère romaine, la capitale de la Mauritanie sitiflenne. Les Arabes connaissent Bougie sous le nom de Bujeiah.

Avant d’arriver à Dellys ( le Rusucurium romain ) , il faut doubler . le cap Carbon. — Dellys, dernier port de la route avant le golfe d’Alger, a, comme Jigelli , un mouillage fort précaire, et, le plus souvent, les courriers n’y touchent point. — On plaint ces populations du littoral qui demeurent quelquefois plusieurs mois sans recevoir de nouvelles et sans pouvoir corres-' pondre. Je me rappelle m’être trouvé à bord du Tanger en 1852. Parmi les officiers qui avaient pris passage sur ce bâtiment se trouvait un capitaine d’infanterie légère, se rendant à Dellys. Nous passâmes en vue de cette ville 5 mais le débarquement eût offert du danger, vu l’état du parage, et le commandant ordonna de continuer la marche. L’officier en destination de Dellys fut donc conduit à Bougie, où il attendit paisiblement la réapparition du même courrier revenant de Bône. Nous le revîmes donc de nouveau à bord. La mer n’était pas très-douce, et on avait encore une fois mis l’atterrage de Dellys en question. Cependant le débarquement avait été permis. Les événements de cette nature sont fréquents sur les côtes de l’Algérie. — Encore un promontoire à côtoyer, et, après avoir doublé le fameux cap Matifou, nous entrerons sous le vent et dans les eaux d’Alger.

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