‹ L'Algérie en 1854Chapitre 12 sur 31 · ALGER · texte numérisé non relu

ALGER

La brillante capitale de l’Algérie est si connue que je ne saurais viser à l’originalité en en parlant; mais — comme je

l’ai dit, en entrant à Tunis — chaque regard a sa portée particulière, ses secrets, ses prédilections et ses moyens d’apercevoir ce qui se voile à d’autres vues.

Pour contempler le golfe d’Alger dans tout l’appareil de ses magnificences, et comprendre ce splendide panorama dans tous ses effets , il faut surtout se placer sur la route maritime directe de Marseille à la métropole algérienne. De cette route on a en face l’admirable tableau qui ne peut être vu qu’obliquement par les yeux arrivant de la côte d’est ou de la côte occidentale. — Faisons donc remonter, par la pensée, notre navire jusqu’au sillage des courriers de France, et supposons que nous ne connaissons encore rien de l’Algérie, que nous allons pour la première fois mettre le pied sur ses rivages.

C’est du centre de ce golfe étincelant, dont la cap Matifou et la ville d’Alger forment les deux boulevards, c’est de la rade qu’il faut embrasser l’antique reine des Mauritanies césarienne et sitifienne, YÎ cosium romain, Yel Djezaïr des musulmans, la métropole actuelle des possessions françaises en Afrique. — Rien d’étrange comme cet amphithéâtre de maisons et de lignes horizontales d’un blanc de neige, sous un ciel indigo, offrant, sous la figure du delta , l’aspect d’une immense carrière d’albâtre composée de cubes de diverses dimensions, s’étageant sur le flanc et montant jusqu’au faîte de la colline. — A droite et à gauche de la cité sont des mamelons pittoresques brodés de blanches villas , semés de délidieux jardins d’une riche parure. Point de populations massées sur ces riants coteaux, mais des myriades de kiosques, de maisons de plaisance mauresques et françaises, d’élégants marabouts se dressant à l’air libre sur le bord du vallon ou le pli de la montagne, se cachant dans l’anfractuosité, enveloppés de myrtes, de lauriers, d’aloès, d’agaves.

Tous les arbres du Midi croissent vigoureux sur ces hauteurs: le jujubier, le limonier, le cédrat, l’oranger , l’alaterne , le palmier, le chêne vert, le pin maritime, le ricin, le caroubier, la bellombra, le grenadier, l’olivier, etc. Rien de heurté, rien de raide, rien de dur dans ces pentes arrondies, dans ces sites

harmonieux ^ beaucoup de couleur, mais peu d’imprévu et de contrastes. Toutes ces formes sont aussi faiblement senties que dans le rideau de collines déroulé sur la rive droite de la Saône, à Lyon, entre Fourvières et Sainte-Foy, et rien ne ressemble à l’entourage du Chemin des Étroits, dans tous ses motifs de coteaux et d’ombrages, comme le bord delà mer au-devant d’Alger. — Un autre paysage français offre quelque analogie avec celui-ci, cJest le paysage de Trévoux (Ain). — Les mamelons les plus voisins de la ville sont commandés par le fort l’Empereur, dont la mémorable prise par les armes françaises décida du sort de la capitale des Deys ; ceux du flanc occidental , contre-forts de la Boudjareah, serrent la cité de près et en forment le rempart naturel.

Mais un autre spectacle attend le voyageur débarqué , sur cette Boudjareah qui domine d’une si majestueuse manière les collines du bassin d’Alger. C’est à la crête de cette montagne que devront se rendre les curieux , soit à cheval , soit à dos de mulet. De là-haut ils auront sous les yeux la magnificence du golfe et de la rade, qui ne le cèdent en beauté qu’à ceux de Rio-Janeiro, de Constantinople et de Naples. Les paysages animés de Saint-Eugène, les environs plus incultes de Sidi-Ferruch , premier jalon de la conquête- française, la rivière d’Alger avec l’Agha, Moustapha-Inférieur et Moustapha-Pacha , Hussein-Dey, Kouba, le Jardin d’essai sur les bords de la mer, les blanches maisons de la Rassauta , la Maison-Carréè , bastion des indigènes sous la domination des Deys , le cap Matifou , les cimes austères du Djurjura, presque toujours couvertes de neige, la ville d’Alger, tout cela au nord, à l’ouest, au levant, au sud-est. Puis au midi ils verront se développer la plaine de la Mitidjah, qui s’étend, en longueur, de la colonie agricole de Marengo à la Maison- Carrée, arrosée en partie par l’Harach, la Chiffa, limitée par les collines du littoral d’Alger, dont le spectateur occupe le faîte le plus élevé , que l’on nomme dans leur ensemble le Sahel , et par la chaîne énergique de l’Atlas , dont les premiers contre-forts commencent à rayonner de civilisation et de gloire. — Le Djurjura,

qui saillit au sud-est, fait presque, dans l’Atlas, la figure produite par Pilât dans la chaîne des Cévennes, sur le littoral du Rhône, ce qui achève de rendre frappante l’analogie entre la rivière orientale d’Alger et le tableau lyonnais que j’ai effleuré plus haut. Au pied du Djurjura s’abritaient naguère encore des tribus insoumises , belliqueuses et barbares , qui troubleraient parfois nos relations et inquiéteraient peut-être nos colonies agricoles isolées , si le gouverneur général et les officiers généraux sous ses ordres n’eussent rappelé naguère à ces tribus qu’on ne peut résister aux armes françaises.

Après l’ivresse d’un premier regard lancé sur le ciel, le golfe, la ville , les paysages d’Alger , le sentiment le plus vif éprouvé par le visiteur de la terre africaine , c’est la prostration profonde de ses forces morales et physiques. — Le moindre mouvement l’accable 5 ses jambes se refusent à le porter; il ne pense littéralement plus. — Alors il puise dans cet abattement, dans cette lassitude de l’esprit et du corps, l’intelligence de la vie, de la maison, des mœurs mauresques. Alors aussi, sous l’empire d’une somnolence qu’aucun besoin d’émotions ne semble pouvoir maîtriser, il a tous les secrets de l’insouciance orientale, il comprend ces hommes à la peau métallique, dont une guenille de laine, d’un blanc sale, déguise à peine la parfaite nudité, accroupis tout le jour sur leurs nattes, vivant de rien, ne pensant à rien , pas même à la fumée du tabac qu’ils chassent nonchalamment de leurs lèvres. On finit par s’identifier avec ce désœuvrement , cette paresse endémiques , qui résultent du climat , et à ne trouver le bien-être que dans le repos, l’inaction, l’atrophie de la pensée. — Quand on en est là, plus rien n’étonne en fait de mollesse, et les prodiges d’immobilité de la Perse, de l’Inde et de la Chine méridionale, ne paraissent plus étranges que pour les laborieux enfants du Nord, qui n’ont jamais franchi le grand lac méditerranéen.

Tout dans l’existence, les goûts, l'architectonique des Maures, s’explique merveilleusement par les conditions climatériques sous l’influence desquelles ils sont placés, et est le fruit de lois hygiéniques instinctivement pratiquées.

Ce qu’il importe surtout de prévenir dans les pays chauds , ce sont les congestions sanguines au cerveau. La tête des Arabes est constamment la partie la plus couverte de leur corps , et celle qu’ils garantissent avec le plus de soin contre les atteintes du soleil. — Le burnous blanc, la rue étroite et tortueuse, presque hermétiquement voûtée en l’air par les haies de perches soutenant les saillies grossières en porte-à-faux des maisons , impénétrable à l’ardente chaleur d’Afrique, la demeure n’offrant d’ouvertures essentielles que sur le petite cour intérieure, inscrite dans des arcades , la chambre-galerie , percée de petits ventilateurs, avec sa jolie embrasure, espèce de petit sanctuaire domestique , où l’on se recueille pour l’intimité 5 le badigeon ou la fresque d’Italie dans les appartements , à l’exclusion du papier français, si favorable aux insectes à raison de son encollement, les tapis, les nattes, les divans, les fréquents blanchissages des murs au lait de chaux, les ablutions à la fontaine de l’atrium de la mosquée , à la fontaine domestique , à l’abreuvoir, l’usage du café brûlant, des vêtements de laine, de la culotte -sac ( serhoual , chanevass ) , de la ceinture de flanelle sur le basventre, de la longue pipe, de la chaussure arrondie et découverte , la tête rasée , le régime alimentaire peu animalisé , dont les pâtes, le poisson, les fruits cuits combinés à la viande, forment les principaux éléments ; la privation des boissons alcooliques, l’amour du repos pour éviter la déperdition des forces, tout cela a son admirable raison. — Un de mes plus honorables amis, M. Alphonse Marey-Monge, ancien attaché à l’ambassade de Chine, me racontait naguère que , dans l’ïndoustan et dans le sud du Céleste-Empire , les indigènes se livrent à une inaction absolue pendant les chaleurs. Littéralement ils ne bougent point et ne font aucun mouvement. En Asie comme en Afrique, les habitants sont de grands maîtres en hygiène. — Mais tout cela a été décrit, et je n’ai sur rien de ce qui est à Alger particulièrement la folle prétention de dire du nouveau. Seulement , répétons-le : chaque écrivain a sa couleur propre , son mode de voir et de sentir, et peut-être il m’arrivera de relever

parfois, dans les coins du tableau, quelques profils jusqu’ici échappés à l’observation. En tout cas, je constaterai exactement la situation d’Alger en 1854.

Le visiteur fraîchement débarqué paie donc un large tribut au soleil d’Afrique ; il souffre , il se plaint , il regrette les zones plus tempérées, il éprouve des nausées et des vertiges. C’est qu’au fait et au fond , la chaleur algérienne a je ne sais quoi d’énervant et de lourd qu’on ne trouve point dans celle de Naples, de Palerme, et des autres régions australes un peu plus avancées vers l’Orient. Quand le sirocco se promène majestueusement sur l’Italie méridionale et la Grèce, il n’y arrive qu’adouci par la Méditerranée dont il a franchi la surface-, mais à Alger, il vient en droite ligne du Sahara, sans avoir presque trouvé la plus petite nappe d’eau pour se désaltérer et se rafraîchir, et il en apporte la brûlante atmosphère.

Lorsque l’étranger s’est bien assoupi dans le far niente napolitain, lorsqu’il a bien maudit durant quelques jours l’idée, la marche, le travail, la lumière surtout qui lui dévore la paupière et les yeux , quand le vent du Grand-Désert souffle sur le littoral poudreux d’Alger, peu à peu il s’accoutume à ce milieu et il sent sa nature se relever plus énergique que jamais. A la verve et à l’inspiration retrouvées s’unit bientôt le besoin de voir, d’étudier, de parcourir. La double activité du corps et de l’esprit ne peut point faire longtemps défaut à l’Européen. Ici , comme dans les régions les plus tempérées, il vivra dans la plénitude de ses facultés, s’il est sage, s’il est prudent, s’il est sobre, sévère dans ses habitudes hygiéniques, s’il sait se raidir contre la volupté.

A voir aujourd’hui cette cité d’Alger si animée, si brillante par son luxe, par ses reflets de la vie européenne, croirait-on qu’elle n’était , il n’y a pas encore 24 ans , qu’un repaire de pirates abrutis par le plus farouche et le plus sombre despotisme?

Alger est le Paris de l’Afrique , l’âme de la colonie , et résume toutes les nationalités parmi lesquelles prédomine le germe français. Cette cité, toute européenne par ses mœurs, ses idio-

mes , ses constructions , à ses pieds et à sa tête , n’a conservé que dans son centre, sur les pentes rapides de la montagne qu’elle embrasse, le type mauresque qui fit sa force sous la domination musulmane-, encore est-elle menacée et entamée à chaque instant dans les plus sombres sanctuaires de son passé. L’épanouissement des ruelles du vieil Alger forme le dessin le plus bizarre que l’on puisse imaginer. Tous ces réseaux de la circulation musulmane n’avaient , avant la conquête , qu’une seule artère , la rue de la Casbah , où les demeures françaises commencent à pulluler, surtout sur le plateau dont le palais du Dey occupait en partie la surface. Les Européens, les Français, principalement, sont, à mon avis, partis d’une idée fausse , et ont fort mal compris la rénovation matérielle d’Alger. Pourquoi s’obstiner à bâtir ici de grandes et hautes maisons, sans caractère, ressemblant à celles que l’on voit partout en France, si frêles de structure qu’elles remuent au moindre vent , et dont les tremblements de terre , fréquents en Afrique , ébranlent les bases et font craquer les parois? — Celui qui eut lieu le 16 octobre 1852, à 5 heures 20 minutes du matin, vint à merveille me fournir l’exemple du danger et me montrer cette hache de la destruction toujours prête à chercher des victimes dans les hommes ou dans leurs abris. — Rien d’incommode comme la maison à la française, avec quatre ou cinq étages et d’interminables escaliers , sous le ciel de l’Algérie. Si encore elle compensait par la solidité de la construction et le choix des matériaux les inconvénients de sa forme et de son plan , elle aurait au moins la force de résistance ; mais tout lui manque : le goût, la cohésion, la consistance, la relation avec le climat. Je comprends le caractère provisoire des premières demeures bâties rapidement sur une terre nouvellement conquise et qui pouvait échapper à ses vainqueurs. Aujourd’hui il n’a pas de prétexte, il est un non-sens, il est coupable. 11 fallait ici, ou approprier aux besoins français la demeure mauresque , ou emprunter l’idée de la maison italienne. Cette expérience a été faite avec bonheur par M. de La-Tour-du-Pin dans l’hôtel de

la Régence. Mais l’esprit d’uniformité et de nivellement vient s’implanter jusqu’en Afrique.

Quand les Romains s’emparèrent des Gaules , ils commirent à peu près la même faute que nous ; mais ils mettaient du moins la splendeur de leur art à la place des bâtiments indigènes les plus grossiers. Notre art, à nous, c’est la manifestation la plus pauvre , la plus froide , la plus inharmonique avec le ciel et les lieux. N’eût-il pas été plus logique , plus rationnel , plus hygiénique , de renchérir sur l’idée mauresque , de plier la maison musulmane aux exigences du goût, de modifier ou embellir le profil en respectant l’ordonnance générale née de l’influence climatérique? La police de la petite voirie devra définitivement, en Algérie, réglementer les conditions matérielles de la maison , de telle sorte qu’elle satisfasse aux doubles besoins de la civilisation et de la latitude. On renoncera aux larges fenêtres, aux murs épais de 20 centimètres , aux étages multipliés , aux escaliers sans fin , au barbare usage de forcer les gens à épuiser leur énergie, que tant d’autres causes tendent à déprimer, pour gravir des degrés 5 on se préoccupera de la densité dans la structure, de la convenance dans le plan et la hauteur , qui seront officiellement fixés ; on formulera un style néo-mauresque ou franco-mauresque.

La maison mauresque, ce n’est, au fond, que la maison antique du vieux Midi et du vieil Orient, ne portant que dans l’arc en fer à cheval cintré en tiers-point l’empreinte de sa nationalité. Réalité sans apparence extérieure , elle est exactement le contraire de la demeure française; elle ne peut jamais être trop laide, trop pauvre, trop informe au dehors, et trop délicieuse au dedans; elle est le symbole de la vie musulmane, qui a ses impénétrables mystères. — Quant à ces forêts de porte-à-faux formés de simples perches écorcées de chêne vert ou de cèdre , qui soutiennent les renflements de la vieille maison indigène et ses saillies extérieures, elles furent largement pratiquées en France dans le moyen âge. Nos villes du XIVe et du XVe siècles ressemblaient plus qu’on ne le croit à celles de l’Algérie avant 1830.

Alger, comme cité française , ne vaudra jamais une ville neuve

de la France européenne; comme cité d’Afrique elle pouvait, malgré l’introduction de mœurs et de courants d’idées nouvelles , conserver le type le plus intéressant, la physionomie originale prête à lui échapper. — Hàtons-nous de déclarer , toutefois , que l’on commence à bâtir ici avec plus de solidité, de variété et de luxe.

En dépit de ces conditions fâcheuses de régénération matérielle, la capitale des possessions françaises en Afrique plaît singulièrement à ses visiteurs et à ses hôtes par le laisser aller de l’existence coloniale qu’on y mène , par cette vie d’Afrique si pleine de séductions et de charmes , que l’on s’en détache difficilement quand on l’a goûtée ; par la beau té du ciel , de la lune et des nuits; par la variété de ses habitants. — Vous trouverez pêlemêle, dans les rues d’Alger, les enfants des Iles Baléares, de Minorque surtout (Mahonnais), les Arabes du désert, les Maures, les Koulouglis (nés de Mauresques et de Turcs), les Maltais, les Espagnols, les Nègres, les Italiens, les Kabyles, les Juifs, vivant du même soleil et du même air. Tous les costumes originaux existent encore dans ces races populaires , si vivement nuancées et dans le fond et dans la forme. Ici peut-être on me demandera quelle différence essentielle existe entre les Arabes habitants des campagnes et les Maures citoyens des villes. Les Mauritaniens descendaient des Mèdes ; ils conquirent l’Espagne et se civilisèrent. Les Numides étaient issus des Perses; ils restèrent nomades. Les premiers habitaient l’ouest : Oran, Tlemçen, Alger; les seconds, l’est : Bougie, Sétif, Constantine et l’intérieur. Les Maures sont donc les citadins, les bourgeois, tandis que les Arabes représentent les paysans. — Le Maltais — j’ai déjà eu occasion de l’indiquer — est le type le plus parfait de transition entre ces deux races. Il n’y a pas jusqu’à sa coiffure qui ne soit le passage du turban au chapeau. Mais cette coiffure à rebords creux, formant gouttière, n’aurait pu s’introduire dans les contrées où la pluie est fréquente, car elle offre un récipient à l’eau.

Tous les peuples du Midi ont beaucoup d’idées communes.

— Ainsi , il existe une conformité remarquable entre l’ichnographie génoise et celle de l’Alger indigène. Tout le réseau de ruelles comprises à Gènes entre les rues de’ Lomellini , San Siro, San Luca, del Canneto, parallèles au port, et les rues Nuovissima, Nuova, Carlo-Felice, est aussi compliqué et aussi inextricable que le dédale des anciennes voies algériennes. — A Gènes, comme dans l’Alger mauresque, bon marché et usage populaire du café, cafés étroits, obscurs (je parle du café italien primitif), avec laboratoire placé sous les yeux du consommateur , chaises peintes , maisons inscrites dans des cours rafraîchies par une fontaine, défaut de niveau dans le plan intérieur des habitations , amour des eaux jaillissantes, des terrasses, de la couleur, du blanc de chaux, des placages de faïences vernissées , étroitesse des rues et des boutiques , pentes rapides, hauteur des degrés, femmes à demi-voilées, présence des nattes et des divans, passion marquée pour la fantasia , fardeaux généralement portés par deux hommes, à l’aide d’un bâton posé transversalement sur l’épaule de chacun d’eux , multiplicité des mulets chargés de bâts et envahissant tout l’espace si parcimonieusement ouvert à la circulation. Le clocher génois même , zébré de marbres noirs et blancs , ou vêtu de couleurs vives, tient un peu du minaret, et la coupole de Gènes a de l’analogie avec la kouba du marabout. — Le Palermitain , le Napolitain, le Catanien ressemblent par bien des points aux Maures.

L’Arabe , féroce à la guerre , cupide dans la paix , est , après tout, très-soumis à ses maîtres. Si l’on est coudoyé et heurté dans les villes de l’Algérie , c’est par les Espagnols ou les Français, ce n’est jamais par un indigène.

Alger offre peut-être encore plus d’animation et de mouvement que Marseille elle-même. Les anciennes subdivisions de la -cité en Quartier de la Marine , Quartier Franc , où se trouvaient les consulats et les Européens, Quartier Indigène, n’ont pas complètement cessé d’être appréciables. — Cette ville a des zones françaises d’un bel aspect, dont la place du Gouvernement forme

la couronne et résume le caractère. A ce centre aboutissent toutes les principales rues européennes, comme la rue de la Marine, la première bâtie après la conquête, la rue Bab-Azoun, cette Cannebière algérienne, la rue Bab-el-Oued. Elle a pour dépendances la place Mahon , devenue celle de la Pêcherie , la rue qui lui fait suite, la place de l’Évêché, la place et la rue de Chartres, le Bazar. Au nord-est de la place du Gouvernement est une terrasse d’où la vue du spectateur s’étend sur la mer et les collines dont le cap Matifou forme la dernière limite. Près de cette terrasse s’élèvent, et la statue équestre de S. A. B. Mgr le duc d’Orléans, prince éminemment français par le cœur et par l’esprit, si tristement mort sur une grande route, et la mosquée de la Pêcherie (rit Hanéphi), bâtie par une pensée catholique , sur le plan exact et dans les rigoureuses conditions d’orientation liturgique des basiliques chrétiennes. De la plateforme du minaret qui la flanque on peut entendre le mouedzin ( muezzin ) crier dans le rhythme le plus antique les mots sacramentels de l’islamisme : « Allah. Ouaed. Allah. Ou. Moh'ammed. Rassoul. Allah! »

11 est d’usage , quand on franchit le seuil d’une mosquée , de quitter ses chaussures. L’Européen fera toujours très-bien de se conformer à cette habitude musulmane , car il ne faut jamais braver les croyances d’un peuple, expression de sa nationalité.

Le Gouvernement français veut que l’on respecte les indigènes dans leur religion , qu’on ne les trouble jamais dans l’exercice de leur culte , et il pousse très-loin ce sentiment de délicatesse et d’impartialité envers les vaincus de l’Afrique septentrionale. G’est par suite de la règle de conduite qu’il s’est tracée à ce point de vue, et dont la haute convenance est appréciée, que le catéchuménat se trouve restreint en d'étroites limites. Jusqu’ici la propagande et les instructions catholiques en langue arabe n’ont pu être encouragées. Toute tentative dans ce genre eût peut-être été impolitique, prématurée, infructueuse. Laissons les musulmans se modifier librement par leurs points de contact avec nous, préparons le terrain, et, plus tard, la semence de la vérité germera.

Je reviens à la statue du duc d’Orléans. Sur le piédestal du monument on lit, à la face antérieure, cette inscription:

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