L’ARMÉE
ET . LA . POPVLATION DE . L’ALGÉRIE AV . DVG . D’ORLÉANS PRINCE . ROYAL
M . DCCCXLI1
Pauvre prince ! .
Les côtés occidental , oriental et une partie du flanc méridional sont occupés par des maisons toutes françaises par leur architectonisation riche, ornées de portiques. L’immense demeure bâtie avec un luxe solide en 1852 et 1853, sur ce dernier flanc, la nouvelle maison dont la construction vient de s’achever , aussi somptueuse et aussi sage que la précédente, comme hauteur et comme solidité, également ornée d’arcades à son rez-dechaussée-, le palais de la Djénina, résidence habituelle du Dey, avant que, pour sa sûreté personnelle, il ne se retirât dans le fort de la Casbah, au faîte de la ville, complètent l’appareil monumental de la place du Gouvernement. De ce magnifique milieu, vraiment digne d’une capitale, et dont l’aire est trèsplane, on apercevait naguère l’église cathédrale de Saint-Philippe, défigurée par ses deux clochers en poivrière et sa malheureuse façade, et l’on devine le palais du gouverneur général, horriblement gâté à l’extérieur par la restauration la plus maladroite. — Il n’est pas dans l’esprit de l’art mauresque d’étaler au dehors le luxe des façades; il se borne à le formuler dans la porte. — Les architectes français auraient dû se soumettre à cette loi.
La nouvelle maison destinée à devenir l’Hôtel d’Orient comblant, avec sa voisine, l’espace laissé vide entre la Djénina et le côté opposé , on ne peut plus , maintenant , qu’à peine entrevoir la cathédrale de la place du Gouvernement. Le Grand-Hôtel
(l’Orient, transféré dans cette vaste demeure neuve, sera le plus beau de l’Algérie et offrira les ressources, le comfortable, les aisances, l’éclat de l’Hôtel des Bergues de Genève. — Les deux, immenses maisons neuves du flanc méridional de la place du Gouvernement sont traversées par une galerie-bazar ou passage.
Il y a sur la place du Gouvernement un des plus ravissants et des plus solennels aspects qui soient au monde. La mer, le port, le plus vaste, le plus sur de l’Algérie, la Santé, petit bâtiment en forme de temple antique , le stationnaire ( brick la Ménagère ) , d’où part le coup de canon pour l’ouverture et la clôture de la libre pratique du mouillage, le mouvement commercial maritime, les embarcations qui sillonnent la rade, les bâtiments à l’ancre, tout cela à ses pieds 5 autour de soi, l’entourage que j’ai esquissé plus haut, le bruit d’une grande ville, la vue de la blanche cité mauresque grimpant sur la montagne, les curieux, les promeneurs, les cafés réunis dans cette enceinte, l’animation et la variété partout, voilà ce qui fait de cette place le cœur moral et géographique d’Alger. Nul lieu , peut-être, aussi pleinement favorable au plus large déploiement possible de la fantasia, c’est-à-dire au besoin de se faire voir en public. Quelques chefs arabes arrivent-ils à Alger? c’est là qu’ils viennent montrer leurs doigts cousus de diamants , leur étincelante armure , leur souple et moelleux burnous , leur barbe luisante et noire; c’est là que se donnent rendez-vous, le soir, et les hommes sérieux , qui cherchent un instant de distraction , et les désœuvrés élégants de la capitale et des provinces , qui veulent parader ; c’est là que débutent les lions français , à peine arrivés en Afrique avec la pensée exclusive d’y mener la vie de pacha , si commune dans les colonies ; c’est là que les jeunes fonctionnaires civils viennent étaler leur uniforme. — Les bellombras qui ombrageaient cette place ont été remplacés par de jeunes platanes, excepté du côté de l’Hôtel de la Régence.
Le monument mauresque de la Djénina est, dit-on, con
damné à une prochaine destruction. — Ce serait, à mon sens, une grande faute de le démolir, car c’est un important jalon du passé algérien. De sa façade s’échappe un campanile renfermant la principale horloge publique de la cité, malheureusement très-mauvaise. Il faudrait la remplacer et éclairer son cadran pendant la nuit. Ne pas le faire , c’est compter un peu trop sur le gaz et les splendides lunes de la place du Gouvernement. — Malgré la confusion de sa structure, la Djénina n’en est pas moins un type local précieux , et les types indigènes deviennent rares. Avec du goût, un peu d’art et peu de dépense, on pourrait mouvementer sa façade principale sur la place du Gouvernement, sans ruiner complètement son caractère originel.
Et puis si l’on démolit la Djénina, déjà si affreusement défigurée par les rénovateurs , il faudra de toute nécessité aussi raser le palais épiscopal si complet , si admirable comme édifice mauresque. — Assez de tristes mutilations ont eu lieu, assez de sacrifices historiques ont été faits dans la capitale de l’Algérie. — Que l’on daigne donc respecter le peu de types qui lui restent !
Au centre de la place du Gouvernement, dans l’axe de la statue équestre, s’élève un candélabre à quatre branches, surmonté d’un aigle.
D’immenses travaux d’assainissement ont été exécutés dans la capitale de l’Algérie en 1852 et 1853 par les soins de MM. les ingénieurs des ponts et chaussées. — Quand s’étendront-ils à la rampe de la rue des Consuls, qui, avant la conquête, était la plus large et la plus belle de la métropole des Deys, dont elle formait le Quartier Franc?
Ceux qui veulent s’inspirer du vieil Alger n’ont pas de temps à perdre, car il s’en va en détail comme un sexagénaire qui perd ses dents. Les hautes maisons européennes viennent coup sur coup faire tache dans l’albâtre du delta des quartiers hauts. Les monuments mauresques publics et privés les plus intéressants sont : la Casbah, la Djénina, le palais du Gouverneur-Général, le palais
épiscopal , la grande mosquée du rit Melki , vulgairement appelé Maléki, (Djama-el-Kébir ) et la mosquée de la Pêcherie du ritHanéphi(Djama-Djedid); l’hôpital du Dey, le palais du secrétariat général du Gouvernement, celui de la bibliothèque-musée, les maisons de la recette des domaines , du bazar du Divan , de Mustapha- Pacha, rue de l’État-Major (ci-devant occupée par le Sacré- Cœur, et aujourd’hui par une institution); celles de l’imprimerie du Gouvernement , des contributions diverses , de la direction des domaines (rue Porte-Neuve), la nouvelle maison du Sacré-Cœur (rue de la Révolution), la mosquée de Sidi-Abderahman, au-dessus du jardin Marengo; la jolie petite mosquée livrée au culte catholique sous le nom de Notre-Dame-des-Victoires , à l’angle des rues de la Casbah et Bab-el-Oued ; le palais de l’intendance, celui du tribunal civil, de l’amirauté, la maison du commissariat central de police, rue de la Charte (ancienne maison du consulat général d’Angleterre). A ces demeures mauresques ajoutons celle du consulat de Belgique, celle de la Cour Impériale, rue Bruce 5 celle de la police, celle des ponts et chaussées, le lycée, malgré ses nombreuses altérations 5 celle de MM. Gugenheim, banquiers, et celle qu’habite maintenant, depuis ses revers , Mohammed-Ben-Ibrahim-Ben-Mustapha-Pacha (Sidi Mustapha). — Ce personnage doit une partie de sa ruine, dit-on, à l’occupation française et aux expropriations qu’il a subies. 11 faut savoir gré à Sidi Mustapha de sa résignation et de son dévoûment à la France. Il aurait pu retrouver son rang et les honneurs à Constantinople 5 il a mieux aimé obéir à l’autorité française que de poser en Turquie. — Son état mérite intérêt, et déjà la munificence de l’Empereur Napoléon III s’est étendue sur lui.
Aucun des palais mauresques d’Alger n’offre l’éclat, la magnificence de celui de Constantine , occupé par le général commandant la province de ce nom.
Il existe à Alger d’anciennes mosquées représentant le vieux type barbaresque avant qu’il n’eût été modifié par l’invasion des idées portugaises et espagnoles, telles qu’on en voit à Cons-,
tantine et à Tlemçen. Je citerai la maison Roux, rue Doria, et une autre demeure particulière , rue des Lotophages , car ces temples sont entrés dans les abris domestiques.
La Grande-Mosquée (Djama-el-Kébir) du rit Melki mérite une attention toute particulière. La mosquée , c’est l’image du temple de Jérusalem par sa fontaine des ablutions dans l’atrium, le mysticisme , les effets de lumière et de lointains , produits par ses innombrables colonnades, ses croisements et ses entre-croisements de nefs, la disposition de ses coupoles, l’arrangement de tous ses espaces , la forme de son sanctuaire , origine de nos apsides byzantines et romano-byzantines. Le courant direct des idées orientales et israélites est ici évident.
Les rues les plus indigènes d’Alger sont celles des Sarrasins , où est Djama Ben Rkissa, d’Amfreville , du Palmier, et en général toutes celles du quartier au-dessus du Grand-Café de Sidi-Mohammed , Chérif, qui est au point de rencontre des rues d’Amfreville , Kléber , du Palmier’. La partie inférieure de la rue Sidi-Ramdan, dont la mosquée est la plus ancienne d’Alger, a également conservé plus particulièrement le caractère mauresque et la couleur locale. Au reste, dans l’annuaire 1842 M. Berbrugger avait dressé un état exact des vieux jalons architectoniques de la cité. Recommandons comme casernes de janissaires celle de Bab-Azoun , et celle de Makaroun pour sa fontaine.
En général , les portes des maisons mauresques un peu notables étaient toutes remarquables par leur ornementation d’encadrements, de frises, de rinceaux, de colonnes cannelées. Les marbres de Grèce et d’Italie concouraient à leur décoration, souvent pleine de goût , toujours pleine d’art. Quelquefois des débris antiques , d’élégants profils de la Renaissance s’ajustaient dans tout cet appareil. L’arc est ou à plein cintre avec impostes et archivoltes de marbre blanc sculptées , ou en fer à cheval. La penture des ventaux offrait aussi une grande richesse-, le fer et le cuivre y étaient coupés , évidés , ouvragés de mille manières pittoresques. A l’intérieur, même luxe de colonnes torses, de pilastres, etc., sur les escaliers, dans les galeries superposées,
les vestibules. Le luxe des carreaux de faïence vernie, empruntés de la poétique Italie, employés dans la maison mauresque comme compartiments, comme frises, comme placages de murs, comme pavés , ce luxe-là n’était certainement pas fait pour un peuple à chaussures ferrées, et nos bottes européennes finiront par en effacer jusqu’à la dernière trace.
La France a donné un symbole héraldique à la métropole de l’Algérie : c’est le lion entouré de palmiers enlacés.
Le visiteur d’Alger qui désirera acheter des objets d’art mauresques, ou des costumes indigènes, trouvera beaucoup de choix au bazar, près de la cathédrale, dans la rue Bab-Azoun , et surtout chez Mustapha Raito, rue de la Marine, ri° 5. En général, il vaut bien mieux faire ses emplettes en ce genre chez les Maures qu’auprès des Européens, et surtout des Parisiens, qui font fabriquer à Paris ou à Marseille , dit-on * de prétendus produits algériens. Le charlatanisme a fait de grands progrès dans la capitale de l’Algérie.
Dans la même rue est le magasin de Mme Léonard, où les officiers de toute arme et de tout grade trouvent tout ce qui est nécessaire à leur équipement, et qui est presque aussi bien assorti que celui de M. Hallée (Palais-Royal, galerie de Valois, à Paris) en fait de rubans d’ordres et de décorations françaises et étrangères. Parmi ces insignes brillent ceux du Nichan, de Tunis.
A deux pas de la riche exposition de Mustapha Raito est le magasin de chapellerie de M. Artaud , rue de la Marine , n° 8 , qui a acquis une véritable célébrité. M. Artaud était le chapelier du maréchal Bugeaud, qui n’avait jamais un képi de rechange. Quand l’illustre guerrier avait besoin d’une casquette , il envoyait la sienne à son chapelier pour qu’on lui en fît une autre sur le même modèle, et la laissait. — A la suite de la glorieuse bataille d’Isîy , le maréchal fit donc remettre à M. Artaud son vieux képi , témoin de tant d’héroïsme. Cette casquette est restée entre les mains de M. Artaud et attire tous les regards. Elle est rouge et ornée de douze galons d’or ; c’est une espèce de relique que l’ancien chapelier du maréchal conserve avec un
religieux respect , et montre à ses visiteurs avec un légitime orgueil. Le duc d’Isly avait été baptisé du nom de la Casquette, à cause de son képi très-haut, armé d’une immense visière. — Qui n’a entendu le refrain militaire : La casquette au père Bugeaud !
Tout Alger est plein de souvenirs et de gloire militaires. Les noms de Bugeaud, Bourmont, Drouet-d’Erlon, Berthezène, Valée, Damrémont, Yoirol, du maréchal de Saint- Arnaud , du maréchal Vaillant , des généraux Pélissier , Cavaignac , Lamoricière , Bedeau, Changarnier, Daumas , Marey-Monge, Canrobert, Camou, Yusuf, de Bar, Bandon , Bapatel , du duc de Rovigo, des généraux Marie- Edme-Patrice-Miurice de MacMahon, Bosquet, Pâté, de l’Étang, de Luzy, etc., sont dans tous les échos et dans toutes les bouches. Les gouvernements généraux du maréchal Bugeaud et de S. A. R. le duc d’Aumale sont , chaque jour, bénis dans la capitale de l’Algérie , et l’administration équitable et parternelle du général Randon ne les a point fait oublier d’une population qui a la mémoire des bienfaits.
Alger est une des villes du monde les plus abondamment pourvues de fontaines publiques. Son éclairage au gaz est trèsbrillant et aussi complet que possible.
Les plus belles rues européennes de cette cité sont : les rues Bab-Azoun, Bab-el-Oued, de Chartres, Mahon, Neuve-Jénina, de la Marine 5 ses places les plus magnifiques: celles du Gouvernement, de l’Évêché, de Chartres, ornée à son centre d’un château d’eau. Parmi les édifices , fruits de la conquête , il faut ranger la maison de la direction des douanes, immense construction de la rue Bab-Azoun , la Porte-d’Isly , d’un type admirable, la Manutention des vivres, l’Hôtel de la Préfecture , l’Hôtel de la Mairie, la Galerie d’Orléans, distincte du Bazar du Divan, la prison civile, monument hors ligne, le temple protestant, rue de Chartres.
Alger n’avait naguère qu’un assez pauvre théâtre , situé dans la rue de l’État-Major. Le nouveau monument du genre, sur la place Bab-Azoun, est arrivé au terme de sa construction. C’est
un édifice admirable , à tous les points de vue , comme ordonnance générale , comme mise en rapport extérieur avec sa destination , comme ornementation et comme profils. On a su marier avec bonheur, dans cet édifice, la couleur locale , la réminiscence mauresque au style européen. Il y a beaucoup d’inspiration et de verve dans les motifs architectoniques de ce théâtre. Je ne crois pas qu’il existe en France (même la fameuse salle de spectacle de Bordeaux comprise) un édifice de l’espèce, aussi pur, aussi brillant. Je ne vois guère que le théâtre d’Avignon qui s’élève presque, toutes proportions gardées, à ce niveau de splendeur. J’aime à rendre pleine justice aux architectes civils en Algérie quand ils en sont dignes. Il est vrai que ce sont les architectes libres qui font les belles constructions dans la colonie , tandis que les architectes officiels, faisant partie du service des bâtiments civils, ont, presque toujours, dans les leurs, heurté les convenances ou le goût. Malheureusement, le théâtre d’Alger expie, par les vices de ses dispositions intérieures, les mérites de son appareil extérieur. — Mais deux mots sur des édifices plus graves par leur destination.
C’est un grand et irréparable malheur que la destruction de la somptueuse mosquée, remplacée par l’église cathédrale actuelle de St-Philippe , monument si médiocre comme pensée d’art, comme exécution et comme effet. Toutefois , Mgr Pavy a conçu, pour sa cathédrale , un plan d’achèvement et d’embellissement qui fait beaucoup d’honneur à son goût, et qui, exécuté, voilera en partie les vices de l’œuvre première. Quant à la façade, elle est, à mon avis, à renouveler des bases, aux cimes. — C’est dans ce temple qu’ont été transférés, le 28 mai 1854, les restes du martyr Geronimo.
Alger compte dans son sein , indépendamment de l’église cathédrale, quatre paroisses de première classe : Notre-Dame-des-Victoires ( Bab-el-Oued ) , Saint- Augustin (Bab-Azoun), Sainte-Croix- Ara-Cœli ( Casbah ) , et une paroisse de deuxième : Saint-Joseph ( cité Bugeaud-d’Isly ).
L’étranger remarquera la magnificence du quartier d’Isly. C’est
une ville française offrant l’éclat de Lyon et de Paris, placée sous la consécration de la plus grande illustration militaire africaine des temps modernes. Au centre de la place d’Isly s’élève la statue du maréchal. La maison Baudrand, bâtie sur le flanc méridional de cette place par l’habile architecte lyonnais, M. Raphaël Flacheron, est, sans contredit, la reine des demeures européennes d’Alger. A cet ordre de constructions européennes, sérieuses comme art et comme solidité , se rattachent l’immense demeure du flanc méridional de la place du Gouvernement, l’Hôtel de la Préfecture, l’Hôtel de la Régence, comme je l’ai déjà dit.
Le pèlerin d’Afrique , stationnant à Alger, ira visiter, dans la paisible rue des Lotophages, la bibliothèque et le musée, dont la conservation est confiée au savant le plus modeste et le plus consciencieux, à l’honorable M. Berbrugger, correspondant de l’Institut. — Il remarquera les belles mosaïques romaines déposées dans ce conservatoire artistique et historique de l’Algérie.
Alger étant la seule ville de l’Afrique française qui possède un établissement de ce genre, on comprend que toutes les ressources bibliographiques et toutes les largesses du Gouvernement ont dû se concentrer sur lui. Le musée qui y est annexé prend une grande importance. L’honorable M. Berbrugger est l’âme et presque le créateur de ces établissements , comme il est l’âme scientifique et littéraire de l’Algérie. — Heureuse la cité d’Alger d’avoir un historiographe aussi laborieux, aussi sérieusement instruit, aussi profondément versé dans la connaissance de la langue et des mœurs indigènes! — Il y a en France bien peu de bibliothécaires de cette trempe.
La bibliothèque et le musée visités, on n’oubliera pas les courses à la campagne: à l’Agha, à Mustapha-Pacha, où M. le Gouverneur-Général occupe un délicieux palais mauresque, à Hussein-Dey, Kouba, au Jardin d’Essai (pépinière centrale), à Saint-Eugène, etc., et, plus près de la ville, au Jardin Marengo (porte Bab-el-Oued ), à l’hôpital du Dey, aux forts l’Empereur, Bab-Azoun, des Vingt-quatre Heures, au vaste aqueduc qui relie
Alger à Mustapha-Supérieur. — En 1831 , le sous-lieutenant d’Ayme (tué à la première affaire du 2rae chasseurs d’Afrique, sous les ordres du général l’Étang, à Oran, a parcouru, au galop de charge, dans toute sa longueur, cet aqueduc de 70 centimètres d’épaisseur et dont la hauteur est considérable. — Et cela pour arriver plus tôt , car on sonnait à cheval , et il était encore à table à Mustapha.
La campagne qui avoisine Alger est parsemée de ces petites constructions en forme de dé à jouer ou de cube, couronnées d’ime coupole, connues sous le nom de marabouts. — Nous en avons à peu près la figure dans nos fours à chaux et à briques.
N’oubliez pas non plus l’hôpital civil , rue Bab-Azoun , si bien tenu. — Quant à l’hôpital du Dey, je vous souhaite d’y faire une course aussi agréable que la mienne du samedi 6 novembre 1852, en compagnie de l’honorable docteur Marmy (de l’Ain), chirurgien-major de l’hospice. Cet hôpital militaire était une villa du Dey d’Alger, dont il a conservé le nom.
En général, ce n’est plus guère à Alger que l’on s’initiera aux détails de la vie mauresque; toutefois, on pourra encore trouver ici la mosquée dans tout son éclat, image et tradition du temple de Jérusalem, offrant toujours, comme lui, l’atrium, la fontaine des ablutions; on pourra partager le cousscouss de quelque vieille hospitalité indigène, pénétrer dans le bain maure, dans le café maure , admirer les selles et les chevaux de riches Arabes, étudier le type du chaouch, qui, nulle part en Afrique, n’est mieux accentué qu’à Alger. — Le chaouch est un domestique intelligent qui sert de drogman, qui fait les commissions; il est gardien , garçon de bureau , clerc de notaire , commis aux écritures, expéditionnaire, portier ou concierge. Il diffère essentiellement du groom anglais. Son expression suprême est dans l’adroit ïsmaël, chaouch de la bibliothèque publique et du musée d’Alger. Le chaouch est toujours indigène, musulman ou juif.
Le marché maure, la fête des Fèves (26 avril), à laquelle prennent part toutes les négresses de la contrée , et qui a lieu sur les bords de la mer, assez près de la pépinière centrale
d’expérimentation, les grandes et magnifiques courses annuelles de chevaux (fin de septembre), le retour du Rhamadan, cette espèce de carême des musulmans , tout cela fournit encore à l’Européen les moyens éventuels d’étudier les mœurs indigènes des grands et des petits.
La forme de la plupart des vases servant aux usages vulgaires et domestiques a conservé invariablement son type oriental. Ainsi, vous retrouvez encore la cruche de Rébecca dans le vase de rosette , avec lequel les Arabes vont puiser l’eau à la fontaine. La gargoulette existe dans sa forme primitive asiatique, soit élancée et svelte, soit trapue. — Quand vous voyez cette campagne algérienne jonchée d’abreuvoirs , où se désaltèrent les chameaux des caravanes, votre pensée se reporte tout naturellement aux tableaux inspirés de l’Ancien Testament.
Si les Maures commencent un peu à se déteindre, les Européens installés au milieu d’eux ont, par compensation, fait plusieurs emprunts aux indigènes. Ils ont adopté le haïck blanc, la gargoulette , le burnous, le séroual, pour les spahis, et un peu la sandale ( sebbat ). C’est chose curieuse que de voir les gargoulettes suspendues à toutes les fenêtres , et témoignant du plaisir que l’on éprouve à boire de l’eau fraîche sous un ciel embrasé. L’usage du couffin s’est aussi singulièrement généralisé, et le cabas, le panier, sont complètement oubliés en Algérie. Les nattes, les tapis, les portières , les divans, les étoffes à couleurs vives sont devenus les éléments nécessaires du mobilier européen.
Une circonstance frappera l’étranger dans la capitale comme dans les provinces de l’Algérie : c’est la difficulté que l’on éprouve pour avoir de la menue monnaie et pour changer une pièce d’argent. Souvent le marchand aime mieux vendre à crédit à ceux même qu’il ne connaît pas , que de leur rendre des sous. Cependant, cette pénurie est moins sensible à Alger qu’à Rône et Oran. Il m’est arrivé d’entrer, un jour, dans un café, sans arrière-pensée , et d’y demander un mince objet de consommation: « si c’est pour avoir de la monnaie, vous ne serez pas
servi, » — telle est, en substance, l’objection assez brusque qu[ me fut faite. Il parait que les Arabes ne sont pas étrangers à cette disette de monnaie, qu’ils l’accaparent et ne la font plus jamais rentrer dans le torrent de la circulation. — Autres inconvénients: le parti pris de ne point placer de plinthes dans les appartements et de les rendre, par conséquent, extrêmement sujets aux rats et souris , et l’impossibilité presque absolue où l’on est de trouver des domestiques couchant chez leurs maîtres.
La quantité de tabac à fumer qui se vend à Alger, à si bon marché, est énorme. On ne voit que tabacs, et tout le monde peut se livrer à l’industrie de ce genre de débit. On voit les tabacs à fumer , par masses énormes dans les boutiques , disposées en véritables gerbes, panaches et cascades. Le tabac maure, à fumer ou à priser, est très-agréable et fort recherché; Quant à celui de nos manufactures de France, quoique livré, en Algérie, à meilleur prix que dans la métropole, il n’est pas très-vivement recherché, car il ne convient pas au climaî d’Afrique.
11 se fait aussi, dans notre capitale algérienne, un grand commerce de cannes fort aimées des Européens. Celles qui ont le myrte pour matière y sont les plus communes. Toutefois, on y trouve aussi des cannes de palmier , de philirea , de caroubier, etc., et il est rare de stationner un peu sur la place du Gouvernement sans recevoir les offres des marchands ambulants en ce genre.
Alger , avant la domination française même , initiait moins complètement l’Européen aux choses orientales que Tunis. — L’invasion des idées étrangères y est aujourd’hui poussée à l’extrême. Qu’y a-t-il de plus ridicule, par exemple, et de plus contraire au climat que l’introduction de la bière en Algérie? — Vous ne faites point un pas sans trouver des débits de bière de Strasbourg , de Lyon, de Flandre. Il n’y a pas jusqu’au chiffonnier de Paris qui n’ait sa pale copie à Alger , et jusqu’au vin qui ne s’y vende, dans certains cabarets, au canon sur le
comptoir. — Tout cela, à mon sens, fait pitié. C’est le parisianisme dans les petites choses. Vous aurez bientôt, dans la capitale de l’Algérie, le gamin de Paris et les guinguettes des barrières. — Ces puérilités n’empêclient pas qu’ Alger ne soit, d’ailleurs, une des cités les plus agréables du monde. Son climat, surtout, plaît aux hommes du Nord.
Il n’existe, en Algérie, aucun collège communal: les institutions libres d’enseignement, placées sous la surveillance du Gouvernement, y sont nombreuses; mais l’Université de France n’y est représentée que par un seul lycée impérial ; c’est à Alger qu’il a son siège. Cet établissement d’instruction secondaire est dans la situation la plus florissante , soit à raison de l’excellente administration qui le dirige et de sa tenue exemplaire, soit à cause des régents distingués qu’il renferme.
Les établissements de charité et d’instruction élémentaire, toutes les institutions filles du catholicisme, ont acquis, depuis quelque temps , à Alger , un développement considérable , et la sollicitude de Mgr Pavy et de ses dignes coopérateurs entre pour beaucoup dans cette heureuse situation. L’instruction primaire, la maladie , l’indigence , trouvent à Alger tous les secours dont elles ont besoin. — Cependant, il y a encore quelque chose à faire dans cette capitale pour la mettre au niveau de nos villes de la France européenne.
Parlons un peu d’une émotion toute locale. — L’arrivée du courrier maritime est le plus grand événement des villes de l’Algérie , surtout de celles où il atterrit rarement , par suite des dangers du parage, comme Nemours, Dellys , etc. Le plus impatiemment attendu est celui de France. — On aura des nouvelles de la métropole, on verra débarquer de nouveaux frères, de nouveaux colons, peut-être des parents, des amis, d’anciens voisins. On se précipite dans les canots pour venir au-devant du vapeur qui porte les passagers et les dépêches, et le port est sillonné d’embarcations qui viennent sourire aux arrivants. C’est une véritable fête. Que de fois j’ai vu, avant l’organisation actuelle du service, la vieille Ville de Bordeaux (de Cette), la frégate (de
Toulon), les paquebots Bazin ( de Marseille) , ainsi entourés d’une véritable flotte de barques amenant les colons d’ancienne date à la rencontre des futurs colons , et les échanges de poignées de mains et d’étreintes entre les uns et les autres! — C’était à qui ferait aux arrivants les honneurs du pays ; ils étaient tous les bien venus. — A Alger, toutefois , qui avait depuis trèslongtemps courrier tous les cinq jours, et qui est plus rapproché que jamais de la France par la multiplicité actuelle des arrivages privilégiés ou libres, l’émotion du courrier est moins vive, les prévenances envers les arrivants sont moins empressées qu’à Bône, Oran , Philippeville.
Le jour de départ des courriers de France ou de côte a encore son caractère. Personne ne reçoit : fonctionnaires, amis, négociants , tous sont occupés à faire leur correspondance , et les visiteurs seraient mal venus.
Ajoutons que dans les villes de l’Algérie, connu ou pas connu, simple colon , obscur et pauvre , ou personnage , tout le monde est accueilli au débarquement avec une véritable effusion. — C’est à qui vous recevra dans son canot , vous donnera tous les renseignements qui peuvent vous être utiles , vous procurera un ouled et traitera avec lui.
Le Français qui arrive en Afrique est tout d’abord un peu déconcerté en voyant les Arabes bateliers et portefaix qui lui offriront leurs services; mais il ne tardera pas à s’apercevoir que, malgré leur peau de bronze el leur vêtement africain, les Bédouins sont beaucoup moins insolents et beaucoup moins cupides que les crocheteurs français et les facclüni italiens.
J’ai , dans les Considérations générales qui forment le livre Ier de cet Ouvrage, fait valoir les raisons puissantes qui militent en faveur de la création, à Alger, d’une faculté de médecine, d’une chaire d’hygiène et d’agriculture coloniales, d’une chaire de législation musulmane comparée. La fondation d’une école de droit, qui comprendrait ce dernier enseignement, et d’une école algérienne des beaux-arts me paraîtrait également riche en bons résultats. Tous ces éléments* d’instruction et de ci-
vilisation seraient centralisés à Alger. — J’y désirerais encore un enseignement public pour l’arabe.
Tout cela sera réalisable peut-être quand les revenus propres de l’Algérie offriront un excédant notable sur les dépenses qu’elle exige.
L’alimentation animale est moins bonne à Alger qu’à Constantine : la viande qui s’y consomme est pauvre en sucs ; mais le poisson, les légumes, les fruits, y sont abondants et d’excellente qualité.
L’étranger trouvera à s’y très-bien loger au Grand-Hôtel d’Orient, transféré dans sa nouvelle demeure-, à l’Hôtel de la Régence, place du Gouvernement ; au Grand-Hôtel de Paris, rue Bab-el- Oued -, à l’Hôtel de Rouen , rue des Trois-Couleurs. Je lui recommanderai spécialement l’hôtellerie de la Porte-de-F rance , à l'angle de la rue de la Marine et de celle des Consuls, à cause de sa proximité du port et de la manière toute patriarcale avec laquelle elle est tenue. — 11 trouvera à Alger de nombreuses librairies , au premier rang desquelles il faut placer celle de M. Bastide, rue Bab-Azoun, trois cercles toujours ouverts aux personnes présentées, plusieurs cabinets de lecture.
Naguère, encore, Livourne exerçait le monopole de l’impression des livres en caractères et en langue hébraïques, et en approvisionnait tous les centres où ils font besoin. Une imprimerie pour les ouvrages israélites s’est fondée récemment à Alger, où elle ne peut manquer de réussir.
C’est de cette capitale que partira la caravane projetée d’exploration pour Tombouktou, qui sera composée de Mozabites, de Chambas et de Français , et dont l’initiative appartient tout entière à M. le Gouverneur-Général Randon.
Les plus notables cafés de la capitale de l’Algérie sont : le Café Valentin, rue Bab-Azoun, le Café de Paris, rue Bab-el- Oued, le Café de la Régence, le Café de la Bourse et le Café d’Apollon , place du Gouvernement.
Les moyens de transport sont fréquents à Alger, qui est sillonné d’omnibus. On -y a établi un service régulier de diligences
sur Blidah , Milianati et Médéah. A propos de messageries, disons que, dans un pays chaud comme l’Algérie, et dans le parcours d’une plaine poudreuse comme celle de la Mitidja, on devrait adopter des voitures publiques fermées partout avec des glaces fixes ou des toiles métalliques pareilles à celles employées dans les voitures du chemin de fer de Paris à Lyon , et ouvertes en haut par des persiennes.
Un excellent et pieux usage a survécu en Algérie à toutes nos révolutions : c’est celui des messes militaires, chaque dimanche.
Les uniformes ici sont extrêmement nombreux parmi les fonctionnaires civils. Peut-être en abuse-t-on un peu comme du tricorne à Rome. C’est chose curieuse de les voir mêlés aux uniformes militaires , aux costumes indigènes , sur la place du Gouvernement, à l’heure où le coup de canon, tiré à bord du Stationnaire pour la clôture de la libre pratique du port , donne le signal de la retraite militaire.
En général , les mœurs algériennes n’ont point l’effusion , le laisser-aller, le naturel de celles de Bône et d’Oran. — C’est là l’histoire de toutes les capitales. — Toutefois, les mœurs algériennes sont loin d’offrir la froide réserve , l’apprêt et les préventions de celles de la société française. 11 y a à Alger un peuple européen assez grossier. Ce peuple européen abuse étrangement de la liqueur la plus dangereuse, de l’absinthe, et il serait presque à désirer qu’un droit onéreux sur la consommation de ce liquide en réduisît l’usage 5 c’est ce que j’ai donné à entendre au livre Ier.
Alger est le siège de toutes les grandes institutions gouvernementales, financières, de tous les grands pouvoirs, de tous les chefs de service de l’Algérie 5 seulement, quartier général d’une division militaire, il n’en possède pas le chef, qui, par des raisons de haute convenance stratégique, demeure à Blidah. Cette cité renferme le conseil de gouvernement, l’évêché, le rectorat universitaire, la préfecture, le commandant supérieur de la marine de l’Algérie, poste occupé par un contre-amiral, la cour impériale, la banque de l’Algérie, l’état-major de la
subdivision militaire, un tribunal civil. Elle a de vastes chantiers de construction navale, à l’amirauté, et un observatoire. — Sa population totale se répartit ainsi :
I Européens . 29,872
Maures . 17,391
Juifs . 5,758
Annexes . 6,202
La province d’Alger contient 57,458 Européens, 85 villes, villages et centres de population.
Presque toutes les nationalités sont représentées à Alger par des consuls généraux, des consuls ou des vice-consuls. — Cette cité est le centre de tout le' mouvement littéraire et scientifique de l’Algérie. Il se publie et il se vend beaucoup de livres dans cette capitale. Son imprimerie est très-active et sa presse périodique honorée. De son sein partent tous les genres d’impulsion. M. Bourget, fondateur de YAkhbar et du journalisme en Algérie , n’a cessé d’élever la . voix en faveur de notre colonie d’Afrique et d’y semer le germe d’une foule d’améliorations. Économiste sérieux, littérateur distingué, il a rendu et rend, par son honorable publicité, d’éminents services au pays. — C’est là la véritable et noble magistrature littéraire de la pensée. Les noms de MM. Berbrugger et Bourget résument toute la littérature algérienne. On s’étonne parfois que la décoration de la Légion-d’Iîonneur ne soit pas encore venue récompenser ce dernier écrivain, qui a fait tant de sacrifices pour l’Algérie, qui est l’organe le plus ancien de ses intérêts. — M. Bourget vient de produire une revue allemande périodique de l’agriculture et de l’industrie en Algérie , sous le titre de IDentscl)c Bcttmtjg fur 2lcherbau uttîr Jnïrustrie tn TlLgeriett. C’est encore là une innovation féconde.
Le service des facteurs ruraux est établi à Alger comme dans la mère patrie. Cette ville est le siège d’une société d’agri-
culture, d’une société des beaux-arts, d’une société philanthropique, d’une société philharmonique, d’un tribunal et d’une chambre de commerce, d’une chambre consultative d’agriculture. Une académie des sciences, belles-lettres et arts, avait essayé de s’y former et n’a pas eu vie. Peut-être le moment est-il venu d’imprimer à cette capitale un mouvement académique plus prononcé. On centraliserait les savants, les littérateurs, les artistes les plus recommandables dans une académie impériale des sciences, belles-lettres et arts , les médecins les plus renommés dans une société impériale de médecine.
L’exposition générale agricole et industrielle qui a eu lieu dans cette ville, en septembre 1853, à l’époque des fêtes de l’Hippodrome, a été extrêmement remarquable et a hautement témoigné des ressources actuelles de la colonie, de la prospérité qu’elle se prépare.
Il y a à Paris une rue d’Alger et à Lyon une rue d’Algérie ( à l’ancienne Boucherie des Terreaux ) 5 plus , une rue d’Alger dans le quartier de Perrache, qui semblent comme les liens de la France continentale avec la France africaine.
Cette métropole réunit tous les éléments de vie , toutes les chances de la prospérité la plus complète , une existence variée, luxueuse et brillante. Elle présente les meilleures conditions hygiéniques et est appelée à un magnifique avenir. — Que l’art, cette expression des civilisations, cette plante amie des beaux ciels de l’Orient et du Midi, ait aussi à Alger sa plus florissante colonie, inaugurée déjà par la présence d’Horace Vernet; que la France, enfin, ait sa Grèce et son Italie en Afrique !
Les Européens, et particulièrement les Français, commettent , à Alger plus qu’en aucune autre ville d’Afrique, une grande faute , c’est de vouloir y conserver leur activité de mouvement et d’affaires. 11 résulte de cette circonstance qu’ils s’usent vite dans ce milieu. Il importe que les idées théoriques et pratiques sur le travail se modifient en Algérie. — Les fils, probablement, n’imiteront pas les pères.
Ne terminons point ce tableau d’Alger en 1854 sans rendre une éclatante justice à M. Lautour-Mézeray, préfet de ce département. Il a été un des plus actifs et des plus dévoués propulseurs du mouvement des cotons.
Il manque aux délicieux horizons d’Alger ce qui manque à tous les horizons civilisés de l’Afrique : un au delà , cet éternel besoin de l’homme, ce pressentiment, cet instinct inné en lui d’une vie future.
Quand on pense qu’à une distance souvent très-faible des centres les plus vivifiés par l’idée européenne il n’y a plus rien que des tribus ignorantes, nomades, barbares, plus de sécurité, plus de routes, plus d’agglomérations rurales régulières d’individus, on ne peut se défendre d’une certaine tristesse et d’une sorte d’oppression. — Mais, chaque jour, l’horizon européen et la zone de l’agriculture et de la civilisation s’élargissent. Encore dix années, et les cités algériques auront un au delà qui ne finira qu’au Grand-Désert, au Sahara, là où Dieu a interrompu son œuvre.
BOUFFARIGK. — BLIDAH.
On trouve à Alger , sur la place du Gouvernement , deux services réguliers et rapides de messageries sur Blidah. Deux routes principales, et en état satisfaisant de viabilité, conduisent de la métropole algérienne à la sultane de la Mitidj a ; l’une passe par Douéra, l’autre par Birkadem. — C’est cette dernière que nous suivrons.
On traverse la partie la plus pittoresque de Mustapha-Pacha et l’on peut , de la voiture , embrasser du regard les jardins embaumés et la belle villa du Gouverneur-Général de l’Algérie. Le paysage est d’une beauté idéale sur tous ces coteaux du Sahel, si écla-
tants de lumière, de couleur, si richement constellés de maisons de plaisance et de bosquets. On atteint bientôt Birmandraïs, ensuite Birkadem, du plus délicieux aspect par ses entourages, par ses eaux et par lui-même. Nous approchons des derniers plis du revers du Sahël : la campagne est moins animée , et nous voici dans un petit centre de population nommé le Quatrième - Blockaus. Vient, après, le hameau des Quatre-Chemins , et nous sommes en pleine Mitidjah, dans ce bassin préparé par Dieu pour recevoir les plus magnifiques cultures de l'Algérie, entre les deux versants du Petit-Atlas et du Sahël. Aux Quatre-Chemins nous laissons les routes de Koléah et de Douéra, et nous nous dirigeons vers Bouffarick.
Les fléaux épidémiques, qui ont trois fois décimé la population de Bouffarick, s’expliquent à la vue de la plage paludéenne et vaseuse qui l’avoisine, mais dont plusieurs intelligents travaux d’assainissement ont, en grande partie, conjuré les graves périls pour la santé publique. — L’aspect général de la Mitidjah est encore triste; elle tient de YAgro Romano par son silence, de la Dombes par ses steppes et ses flaques aqueuses , de la Champagne par son aire plane comme une glace. Quelques fermes neuves et blanches étoilent seules, à intervalles, cette grande surface d’une teinte grise ou blonde. Il suffit d’observer combien la terre végétale y est abondante et noire pour comprendre à quelle prospérité agricole cette plaine est appelée. Dans les zones les plus essentiellement marécageuses on pourra, peutêtre, à une distance convenable des centres de population, établir d’excellentes rizières, aussi productives que celles de la Lombardie et du Piémont. J’ai effleuré ailleurs cette idée.
Autour de Bouffarick , luxe prodigieux de végétation et d’humus, sol consistant et perméable , parfaitement assaini , culture du tabac sur une vaste échelle , qui, en 1853, a versé des sommes considérables de numéraire parmi les colons; plantations de peupliers bien, aménagées.
Bouffarick est une grande ville à l’état d’esquisse, dont le plan est celui des cités américaines. Comme à Versoix ( canton
de Genève ) , son ichnographie est tracée par de vastes alignements réguliers, où les maisons manquent, aboutissant à une jolie place. C’est sur cette place même que s’élève le restaurant de Mme Girard, illustré par Horace Vernet.
On remarque l’église de Bouffarick, consacrée à Saint-Ferdinand, la plus élégante de toute l’Algérie, ornée d’un pronaos à colonnade, d’un charmant motif, imité de ceux des basiliques latines de Rome. Cet édifice aurait plus de grâce si son clocher montait d’un étage de plus à l’horizon, — Le caravansérail est un monument important, très-analogue à celui que nos Français ont élevé à Oran. 11 se tient ici un des marchés les plus fréquentés de l’Algérie, et où affluent les Européens et les indigènes.
L’orphelinat de Bouffarick, à la tête duquel est placé le R. P. Brumault, est une des fondations les plus sérieuses, les plus utiles, les plus admirables que le souffle vivifiant de l’apostolat et de la religion ait fait éclore dans l’Afrique française.
De Bouffarick nous nous dirigeons , par une route tracée en ligne droite, sur Beni-Mered, dont le blanc obélisque en granit sert de point de mire à cette route. Ce monument triomphal a été érigé à la gloire du sergent Blandan ( de la Guillotière ) et des vingt-un héros qui l’accompagnaient. Vingt-deux hommes (chef compris), porteurs de la correspondance, et commandés par le sous-officier Blandan , furent attaqués en ce lieu par 300 cavaliers de Ben-Salem, et périrent presque tous. Blandan, qui succomba le premier, s’écria en tombant: « Amis, défendezvous jusqu’à la mort! » On lit* sur le piédestal de l’obélisque l’inscription :
AVX . XXII . BRAVES DE . BENI . MERED