‹ L'Algérie en 1854Chapitre 15 sur 31 · D’ALGER A ORAN · texte numérisé non relu

D’ALGER A ORAN

Il est huit heures du soir et le courrier de l’ouest appareille avec vent arrière. La route, comme celle deStora à Alger, est sud-ouestquart-sud. La pointe Pescade , à l’ombre de laquelle brille l’harmonieux sillage de notre navire , marque , au couchant , les limites du golfe d’Alger, borné à l’est par le cap Matifou. — Voici Sidi-Ferruch, où s’effectua, en 1830 , le débarquement de l’armée française.

Moins riche en ligues brisées dans sa configuration, et moins pittoresque, en général, que celle de l’est, la côte occidentale, surtout entre Cherchell et Alger, offre des zones cultivées avec soin et est élégamment bordée de jeunes maisons de campagne, d’agrément ou d’exploitation agricole, sur les contre-forts de la Boudjaréah. Les sautes de vent y sont peut-être moins fréquentes que sur la côte de l’est, infiniment plus échancrée. Les montagnes, dans ce parcours, sont vêtues d’une pelouse embaumée , du vert le plus agréable pour les yeux, véritable tapis de mousse. On ne voit point d’arbres; cette mousse ou le sable et le roc nu s’étalent seuls aux regards.

Cherchell, de fondation punique, apparait bientôt et blanchit sur son rivage. — C’est encore un de ces mouillages éventuels, en vue desquels les courriers passent le plus souvent sans atterrir. Cherchell possède un musée et est riche en antiquités; les ruines de Tipaza en sont voisines.

Après Cherchell, les colonies des Phéniciens de Carthage deviennent rares. La côte, très-accidentée d’enfoncements et de promontoires, a quelques riantes oasis contrastant avec la solitude des montagnes environnantes. Nous avons doublé le cap de Ténès et nous sommes dans la rade de cette ville qui met Orléansville en rapport avec la mer. On mouille à la distance d’un mille environ de la cité. La ville de Ténès ( Cartenna des Romains) produit un effet charmant, vue du mouillage. Si la station dans ses eaux doit être longue, et que le commandant du navire daigne mettre h votre disposition sa baleinière et ses nageurs, vous pourrez aller jeter un coup d’œil rapide sur la cité. Le même canot, après cette visite, et les mêmes avirons vous ramèneraient à votre bord. La rade de Ténès est d’un atterrage presque aussi précaire que celle de Cherchell.

Le passager, sur les bâtiments de l’État , trouve bien ses distractions ; il a pour épisode la visite dès directeurs de ports venant conférer avec le commandant, et échanger des égards avec lui, comme entre chef de gare et chef de train, sur nos chemins de fer. Il aura pour récréations la vue des feux signalant les havres .

pendant la nuit; le jour, les paysages de la côte, les entretiens avec les officiers de si bonne compagnie et toujours si polis vis-à-vis des personnes bien élevées, les embarcations qui viennent recueillir ou déposer des voyageurs, l’étude des types et des indigènes toujours couchés par masses sur le pont.

Mais voici Mostaganem , dont les eaux rentrent malheureusement dans la loi commune des ports de l’Algérie. On s’arrête, comme à Bône , à plus d’un mille marin de la ville, dans cette rade sans abri. Mostaganem, occupé par la France en 1833 , est la Bône de la province d’Oran. Sa situation délicieuse semble convier les voyageurs. Elle s’arrange entre deux ravins avec une grâce infinie. Cette ville est chef-lieu d’un arrondissement civil et d’une subdivision militaire.

Mostaganem sert d’entrepôt et de débouché à tout le Bas-Cliélif et à la Mina, et possède une église neuve, un peu lourde, consacrée à saint Jean-Baptiste, une place animée, ombragée, charmante comme celles de Bône et de Blidah, un joli théâtre. Elle est en voie de rapides progrès. A son commerce agricole prospère se joignent les éléments de la vieille industrie mauresque. Il s’y vend ou s’y fabrique beaucoup d’objets indigènes, notamment des tapis et des pipes. On parle de l’établissement prochain, à Mostaganem , d’un tribunal de première instance, dont l’existence semble invoquée, et qui serait pour cette intéressante et agréable cité une cause puissante d’importance morale. — On y voit de belles mosquées rappelant la nationalité barbaresque, et les indigènes y sont mêlés, dans une large mesure, à la population coloniale. — Mostaganem, Blidah et Bône sont assurément les trois villes les plus aimables, les plus avenantes, comme cités secondaires , de toute l’Algérie. Mostaganem est la première cité de l’Algérie qui ait été mise en relation avec Oran par la télégraphie électrique, dont les fds s’étendent, en ce moment même, entre Alger et Blidah et entre Philippeville et Constantine.

Arzew ouvre bientôt sur le littoral africain son petit port où l’on peut presque toujours prendre terre. L’îlot-phare d’Arzew paysage cet horizon. Au-dessus de ce centre de population s’élèvent deux

colonies agricoles. 11 y a entre Arzevv et Mers-el-Kébir des écueils et des brisans que l'on évite avec une admirable sollicitude. Arzevv est chef-lieu d’un district.

Nous voici dans le golfe d’Oran,dont le cap Ferrât forme le bastion oriental, et dont le capFalcon occupe l’extrémité opposée. — Décrivons un peu ce magnifique bassin.

Nous sommes posés à l’avant du bord, dans la rade de Mers-el- Kébir, à un mille du Corps-Mort, jalon du mouillage. L’enceinte du golfe est parfaitement dessinée. A gauche, sur le rideau, des digues naturelles, du ton le plus chaud, qui protègent la baie contre les vents d’est et de sud-est, se dresse, comme un immense belvédère, la majestueuse Montagne des Lions , principal accident de ce male paysage. Au fond, dans le lointain, s’élèvent, dans un océan de feu et de couleur, la palpitante cité d’Oran, s’étageant ou debout sur ses capitoles, et les hauteurs torréfiées de Saint-Grégoire et de Santa-Cruz. On devine, à ses pieds, le souterrain de la Moune, et l’on voit ray onner les Bains de la Heine sur la route mouvementée qui tend de Mers-el-Kébir à la capitale. On compte les petits vallons zébrés qui s’ouvrent sur cette route et les rochers au milieu desquels elle se déroule en pittoresques méandres. Vient ensuite le jeune village de Saint-André, dont la brise nous apporte les voix joyeuses, et qui s’épanouit au soleil d’Afrique; puis nos regards distinguent les deux sections de Mers-el-Kébir, derrière lequel et au flanc duquel surgit la Montagne du Chameau, peuplée de palmiersnains et de chacals. Le château espagnol, cette vigie monumentale qui plane sur Mers-el-Kébir, semble couronné d’un nimbe éclatant sous les torrents de lumière qui l’inondent. Le phare concourt à varier ce magnifique tableau du golfe, quia bien aussi ses beautés, la nuit, quand les chacals se font entendre, et quand les feux des lieux habités continuent en bas les étoiles du ciel.

Mers-el-Kébir est devant nous. Nous voyons sa principale rue escarpée gravir la montagne, et le charmant édifice neuf, destiné à la direction du port, frappe nos regards sur le quai. La paroisse de ce bourg, dédiée à Notre-Dame-de-Bon-Secours, est à Saint-André, et le pays est administré par un adjoint de la mairie d’Oran. Plu-

sieurs Maltais se mêlent à sa population espagnole. Le corps-mort d’amarrage des navires se trouve à une encablure du quai de Mers-el-Kébir. — Jetons-nous dans un canot.

A l’arrivée de tous les courriers, on trouve sur le rivage des voitures pour Oran. Le trajet s’exécute rapidement; la distance est de 8 kilomètres, à peu près comme celle de Stora à Philippeville. La route, la plus belle de l’Algerie, kilométrée avec soin, traverse le village de Saint-André, dont la principale rue est complantée de bellombrcis ; elle passe devant les Bains de la Reine , et après avoir franchi le tunnel percé dans le roc, et dont la porte taillée de Besançon est une faible image, elle passe au fort de la Moune, et arrive enfin à Oran, au quartier de la Marine.

Il est bon de vous dire qu’il existe à Mers-el-Kébir un restaurant assez bon, auquel peuvent recourir avec confiance les promeneurs et les voyageurs venant de la mer.

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