‹ L'Algérie en 1854Chapitre 16 sur 31 · ORAN · texte numérisé non relu

ORAN

Nous entrons dans la cité la plus auréolée, la plus idéale, la plus palpitante de l’Algérie, étagée ou trônant sur trois monts Olympe, dans un océan de lumière et de couleur méridionales.

Oran, YUnica Colonia des Romains, le Waran des Arabes, appartenait à l’ancienne Mauritanie. Pour les indigènes c’était la ville du Ravin Blanc. Sa population excède 25,000 âmes , et elle est occupée par les Français depuis 1831.

La province dont elle est la capitale renferme 48,312 Européens, 59 villes, villages et centres de population-, son cours d’eau le plus sérieux est le Chélif.

Oran, c’est, à mon avis, dans l’Afrique française , la reine du pittoresque et de la poésie. Où trouverez-vous, sur cette terre neuve de l’Algérie, plus de variété dans l’ordonnance d’un ma-

jestueux horizon , un site plus étrange , un caractère plus vivement accusé, le charme du souvenir aussi intimement mêlé aux accidents du terrain? — Sans doute ce paysage n’a pas la nature recueillie et sereine, la merveilleuse végétation, l’arboriculture florissante de la campagne bônoise; mais il règne par des formes plus mâles, par une ossature plus hardie de montagnes, par l’imprévu et le grandiose des masses.

A Oran, vous avez , sous l’arche de la conquête française, deux fleuves coulant dans le même lit, sans confondre leurs eaux, deux vies parallèles , indépendantes dans leur type et libres dans leur essor : la vie espagnole, qui y date de loin par la tradition et les monuments; la vie musulmane, qui y forme l’élément indigène. — Les Espagnols sont comme les Italiens et les Grecs: partout où ils ont passé se retrouvent d’harmonieux vestiges; partout ils ont laissé dans les mœurs, dans les édifices, dans le souvenir des populations, l’idée poétique greffée sur l’idée politique et militaire, la jouissance des yeux, les échos affaiblis du romancero, le sentiment du beau moral et idéal, de solennelles manifestations de leur esprit public. — La trace espagnole est reconnaissable en tous lieux à la pensée de pompe et de fierté qu’elle a laissée empreinte sur le sol.

Oran était, pour les enfants de l’antique Hespérie, une oasis africaine où tout semblait préparé pour les recevoir; ils y vinrent avec joie aussitôt que la glorieuse conquête française leur en eut ouvert les portes. — Quoi de plus naturel! — Ils s’y réveillaient au souvenir, aux échos, à l’héroïsme chevaleresque de leurs pères , au vieux germe arabe qui a croisé leurs races ; ils pouvaient y vivre dans leurs goûts, y respirer à l’aise, presque en vue du littoral de leur patrie , sous la protection d’une nation généreuse et forte. Les Espagnols stationnent à Oran sur un territoire mixte, qui leur donne à la fois et le charme de la colonie et l’ombre de la nationalité. Aussi sont-ils chez nous à peu près comme chez eux. Cet élément concourt , dans une grande mesure , à faire de la ville d’Oran un lieu à part, particulièrement cher à l’observateur; c’est le fond et le tissu sur lesquels se brodent les autres variétés coloniales.

Nulle ville de r Afrique française n’offre donc le mélange d’Oran. La métropole algérienne est presque toute française , Constantiue est presque toute mauresqué, Bône est presque toute italienne. Ici, il y a ensemble : les Maures, les Maltais, qu’on trouve sur chaque point habité des côtes méditerranéennes , les Espagnols proprement dits et les Mahonnais , les Français, gravitant dans le même centre, mariant leur langue, leurs costumes, leur mode particulier de comprendre et de mener la vie, leurs allures et leurs physionomies. A cette marqueterie de races réunies sous un magnifique climat il faut, sans doute, imputer la chaleureuse cordialité qui distingue les habitants d’Oran, l’inexprimable sensualité qui règne dans l’air qu’on y respire, l’entrain, l’élan, la gaîté, le naturel, l’abandon, la verve et l’enjouement de leurs mœurs, la facilité tout exceptionnelle avec laquelle s’établissent la confiance et les affectueuses relations d’homme à homme, de famille à famille, la liberté d’action accordée à tous et dont tous jouissent avec bonheur en ce pays. — Sous ces divers rapports , Oran est une ville délicieuse, c’est Y Eldorado de l’Algérie-, elle est si attachante qu’on ne peut la quitter, et qu’éloigné d’elle, on éprouve Tardent besoin d’y revenir.

Comme salubrité, Oran partage avec Constantine l’honneur de marcher à la tête de l’Algérie.

La population mahonnaise est, sur la côte occidentale de l’Afrique conquise, l’équivalent de la population maltaise sur la côte orientale. Races insulaires Tune et l’autre , également actives, également laborieuses, presque également intelligentes, elles jouent le même rôle, elles apportent, dans une proportion inégale pourtant, le même contingent de travaux et de colonisation. — Minorque est T lie de Malte du littoral espagnol.

Le visiteur d’Oran logera, dans cette ville, soit à l’Hôtel de France, soit à l’Hôtel de l’Univers, soit, mieux encore, à l’Ilôtel du Nord, rue de la vieille Casbah. — Les cafés les plus distingués de la ville sont ceux de Paris, du Commerce et le Café de la promenade de l’Étang.

.le ne puis vraiment me lasser d’admirer la configuration d’Oran,

les dispositions matérielles de cette cité divisée en trois sections distinctes , semée sur des coteaux étincelant au soleil , mélangée de maisons et d’arbres, mariant la solennité du paysage à la solennité dps groupes. D’abord, le quartier de la Marine, en rapport direct avec la mer, et se rattachant, par des pentes enrubannées de blanches demeures, à l’acropole de la vieille Casbah, dont l’église de Saint-Louis couronne le premier promontoire; ensuite, le quartier du Ravin, qui s’embellit et se peuple tous les jours, et forme, à travers un vallon, le lien entre les deux grandes fractions de la ville ; puis , la seconde acropole de la jeune Casbah, dominée elle-même par la plateforme de la place Napoléon, et le vaste quartier indigène qui déroule, sur une ligne continue, sa longue fde de blanches maisons mauresques. — Chacun des capitoles qui forment les subdivisions d’Oran a son diadème et ses monuments propres: ici c’est le Château-Neuf, avec son kiosque et la bannière nationale qui hotte sur sa plate-forme, et cette vieille forteresse reblanchie, immense bloc d’albâtre taillé sur le patron de l'ancien château féodal d’Étampes ( Seine-et-Oise ), et qui forme la sentinelle avancée du Château-Neuf; un peu plus bas, c’est le délicieux minaret octogone de la Grande-Mosquée, surmonté d’une coupole implantée sur une plate-forme ; sur les autres monts, c’est la Casbah ruinée, l’hôpital bâti par les Français, Saint- Louis. — Je reviens au minaret de la Grande-Mosquée. Je ne connaissais point d’édifice de ce genre d’un meilleur goût, plus élancé, plus semblable au clocher catholique ou au beffroi de nos maisons communes.

Ses cinq rangs de délicieuses arcatures simulées, à archivoltes, ses frises en placages de faïence vernie, verte, sa corniche hispano-mauresque, sa base laissant les régions supérieures en retraite, la terrasse qui le couronne et du centre de laquelle surgit une jolie vigie en coupole surmontée du croissant, les charmantes marqueteries qui concourent à toute la décoration du monument, en font une des principales beautés d’Oran. — C’est à la plate-forme de ce minaret que le mouedzin arbore le

drapeau blanc du Prophète et fait retentir sur la ville les paroles sacrées que j’ai reproduites à la page 139.

Constantine est un nid d’aigle majestueusement posé à la cime d’un rocher 5 Oran est un charmant assemblage d’horizons absolument différents, d’une physionomie distincte, se rejoignant sans se confondre. — Et puis, sous quelque point de vue que vous envisagiez ce panorama, il est toujours magnifique d’imprévu et de couleur, soit que, des ruines de l’ancienne Casbah, détruite par un trop fameux tremblement de terre, vous embrassiez Saint-Louis et le ravin, et le môle opposé-, soit que, du terre-plein qui conduit à l’ancienne porte de Mers-el-Kébir, vous regardiez la Marine et la mer qui murmure sur son rivage, le golfe qui l’enserre ; soit que , de la promenade de l’Étang ou des hauteurs du Château-Neuf, vous contempliez les régions situées au couchant. A chaque pas le spectacle diffère, la couleur varie, le tableau se retourne; c’est une suite de changements à vue de décorations, résultant de la forme exceptionnelle des lieux.

D’en-bas, lancez vos regards sur les sommets; du haut des cimes, abaissez-les sur les zones inférieures, vous éprouverez toujours la plus vive émotion. Elle sera plus profonde encore si, des pittoresques faites de Santa-Cruz et de Saint-Grégoire, vous embrassez l’ensemble du tableau, vous planez sur les routes de Mostaganem et de Messerghin, les moulins à vent, le village arabe , le Ravin Blanc de Karguentah , les fraîches vallées, les montagnes arides et nues, sur toutes les campagnes environnantes; alors, surtout, vous serez séduit, émerveillé. On ne se lasse point de ces horizons , comme on ne s’ennuie jamais dans les rues d’Oran, bien qu’elles ne soient pas des musées, tant les populations qui circulent dans leur sein sont intéressantes, animées, expansives, tant il y a de charme oculaire et de variété répandus partout. — Et tout cela sous un incroyable firmament, sous le plus beau ciel de l’Algérie par sa profondeur, sa limpidité, le ton ferme, violet et chaud de sa robe,d’une magnificence toute asiatique.

La mer, qui vient amoureusement baiser de ses dernières vagues le sol d’Oran , n’offre pas dans la baie un volume d’eau suffisant pour l’atterrage des navires. A peine quelques légères tartanes, quelques frêles balancelles, quelques petits canots osent en effleurer la surface. Mais l’excellent mouillage de Mers-el-Ivébir est à quelques kilomètres de distance , et des travaux importants d’endiguement, commencés au port d'Oran , conduits avec activité, en lui donnant plus de fond permettront bientôt d’y recevoir des bateaux d’un tonnage assez considérable.

Oran est le foyer d’un très-grand commerce de produits agricoles et d’échanges en grains, huiles, laines, surtout, à cause du voisinage du Maroc et de la sûreté des deux mouillages d’Arzew et de Mers-el-Kébir. Ce commerce, dont la situation prospère a déjà motivé l’établissement, à Oran, d’une banque, succursale de celle d’Alger, se développera dans une immense mesure par suite de la remarquable fertilité delà province, du progrès toujours croissant des exploitations et colonies agricoles, de l’agriculture deTlemçen, de l’industrie séricicole , de l’achèvement futur des voies de communication. — Oran est un des principaux marchés de l’Algérie.

Parmi les hommes d’avenir qui ont imprimé le plus vif élan à la vie commerciale d’Oran citons M. Lévy , intelligence de cœur et d’esprit si choisie, d’un caractère si pleinement honorable. Ses succès , dus à une prodigieuse activité, à une aptitude extraordinaire, fruits légitimes d’une loyauté à toute épreuve, ont armé contre lui des intérêts rivaux, de tristes jalousies, lui ont suscité une déplo- •

rable querelle 5 il n’en est pas moins ferme dans sa voie et persévérant dans ses efforts. M. Lévy parle avec une égale facilité presque toutes les langues vivantes et mortes; il a tous les instincts nobles : celui des arts , celui des lettres , celui des sciences , une haute et puissante raison ; c’est une des natures les plus sérieuses, jes plus cordiales et les plus distinguées que j’aie rencontrées en Algérie. Il est encore bien jeune, et a déjà profondément creusé son sillon.

Un service de diligences unit dès à présent Oran à Mostaganem, la ville des tapis, des pipes de caroubier et de genevrier, et à

Tlemçcn, la ville aux belles mosquées. Le principal transit de l’Algérie s’effectuera presque exclusivement par Oran, si le chemin de fer espagnol projeté unit Perpignan et Bordeaux à Carthagena di Levante. Il s’établirait aussitôt un service régulier de paquebots à vapeur parcourant journellement, en quelques heures, la distance qui sépare cette dernière ville de Mers-el-Kébir. — Peut-être aussi, à force de jetées, parviendra-t-on à faire un mouillage plus rapproché de la cité, dans la baie d’Oran elle-même, d’où l’on pourra rallier la terre par les chalands.

En général , à Oran , et dans sa province , l’agriculture s’exerce à peu près exclusivement par les bras espagnols , et le commerce par les mains juives. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer franchement sur le compte des Israélites. C’est , à mon sens, le peuple le plus intelligent, le plus fin, le plus habile du monde. Fidèle à sa vieille loi religieuse, à sa foi traditionnelle , il est, en matière de religion, d’une tolérance parfaite; il est de tous les pays et de tous les climats ; il a pour toutes les langues une idonéité extraordinaire; il ne se décourage jamais. — C’est la seule race de l’univers qui , éparse , fractionnée comme elle l’est , ait conservé ses liens communs, son type , son originalité, le sentiment national , bien qu’il n’ait plus de sanctuaire et de point de ralliement. — Après tout, il y a peut-être moins de flibustiers parmi les juifs que parmi certains chrétiens, et les crimes, dans leur société nomade, sont peutêtre plus rares que dans notre société centralisée et sédentaire.

Les riches carrières d’onyx, de Tisser, de M. del Monte, sur lesquelles j’ai donné d’assez longs détails au livre 1er, seront pour Oran une nouvelle et féconde branche de commerce, soit à cause des entrepôts, des affaires de commission, soit à cause du transit qu’elles y amèneront.

Il n’existe à Oran qu’un collège libre , celui des Jésuites, situé dans la rue de Gènes, et que ces PP. s’efforcent, je crois, de faire ériger en établissement communal. Cette ville ne possède pas de bibliothèque publique, mais elle a deux imprimeries et deux journaux, dont l’un, Y Echo d'Oran, exerce une grande autorité morale dans la province. Elle est quartier général d’une division militaire,

siège (Tune préfecture, d’un tribunal civil, d’une chambre consultative d’agriculture de la province , d’une société agricole , d’un tribunal et d’une chambre de commerce, d’une succursale de la banque de l’Algérie , d’une société philharmonique. — 11 serait à désirer qu’il se formât à Oran un dépôt de livres français, espagnols et arabes. Un assez joli théâtre, voisin de la promenade de l’Étang, s’élève, à Oran, dans la rue de Turin.

Comme partout en Algérie, on voit à Oran un trop grand nombre de maisons de papier mâché , bâties par les Français ou sous l’influence française. On dirait que leurs constructeurs n’étaient pas sûrs du lendemain, qu’ils n’eurent qu’une idée de simple campement et pensaient que bientôt le sol de la conquête échapperait aux conquérants. — Nos Français, en Afrique, ne savent combattre ni le froid, ni le chaud; ils se font des demeures frêles, ils négligent en été l’usage des portières, en hiver les clôtures hermétiques des baies; ils ne se ménagent ni cours intérieures ombragées, ni sanctuaires de la vie domestique. Aussi ces maisons légères tremblent-elles affreusement au vent d’Afrique. — J’en ni fait l’expérience.

La délicieuse cité d’Oran est celle de mon choix, et je partage, à son égard, toutes les ardentes prédilections de l’illustre général Pélissier. — Grâce à la précocité de son climat, je me rappelle y avoir mangé, le 20 avril 1853, des fraises et des petits pois, à la table du général, et d’v avoir vu des raisins en gros grains et des amandes presque mûres, dans des jardins médiocrement exposés. — Et l’année 1853 a été tardive partout, même en Algérie.

Le vin que le commerce verse dans l’Afrique française, et particulièrement à Oran, et qui a presque toujours Cette pour point de provenance, est très-frelaté quand il arrive au consommateur. Estce dans la métropole ou dans la colonie que la fraude s’exerce? — Je l’ignore. — Mais je constate la falsification. Ces vins ont une saveur résineuse, ils sentent la cire d’Espagne et l’essence de térébenthine. Des mesures de surveillance bien dirigées finiront par arrêter le mal, soit qu’il vienne du dehors, soit qu’il vienne du dedans.

Il fut un temps où la ville d’Oran passait pour avoir plus notablement reçu dans son sein, comme Livourne, à son origine, la lie de tous les peuples circonvoisins. — Cette opinion n’était point justifiée dans les faits. L’origine de cette cité a été la même que celle des autres centres algériques. Il peut se faire que, dans le principe, Oran ait servi de refuge à quelques aventuriers chassés de leur patrie parla déconsidération et la misère, mais ces éléments primitifs ont disparu, et aujourd’hui la population d’Oran est aussi honorable, en masse, que nos populations européennes; elle a les mêmes vertus et les mêmes défauts ; elle a de plus qu’elles une santé publique admirable, une effusion parfaite, une grande foi dans son avenir, une aménité charmante, cette affabilité sans contrainte qu’on ne trouve guère que dans notre colonie d’Afrique. — Point ici de ces collets montés, de ces hiérarchies toutes de vanité, de ces prétentions à la supériorité, de ces jactances, qui ont si profondément altéré le naturel français, si poli, si plein d’élans sous Louis XIV.

*Le type du Ya-Ouled ( pour employer ici abusivement une expression bien connue, qui, littéralement, est une interpellation composée de deux mots) , le type du Ya-Ouled a une physionomie toute locale : nulle part, il n’est aussi tranché. Les Ya-Ouled , nègres ou blancs, mais toujours indigènes, fourmillent. Ils vous suivent partout, vous offrant leurs services, qu’ils ne font pas payer bien cher. — Il faut vous dire qu’à Oran, pour peu qu’on ait une ombre de position , on ne marche qu’à cheval dans les rues , presque toutes très-montueuses. Le Ya-Ouled est là, toujours prêt à tenir la bride de votre coursier pendant que vous vaquez à vos occupations. Il se cramponne à la queue de la bête, il faut qu’il en soit le gardien. Quelque commission que vous ayiez à faire, le Ya-Ouled est à vos ordres. Il a la souplesse et les expressions ampoulées du facchino italien ; il ne vous traite pas d ’Eccelenza et de Signoria , mais il vous appelle Commandant. — C’est là sa qualification favorite. — Le Ya-Ouled n’a rien de commun avec le commissionnaire et le gamin de Paris, avec le Savoyard de Lyon; c’est un être à part : gardien de chevaux, cireur de bottes, faiseur de commis-

sions, porteur de bagages, être dont la conquête et la colonisation ont développé l’existence en Algérie. Les Ya-Ouled sont plus soumis, plus nombreux, plus excentriques à Oran qu’ailleurs: ils ne vous répondent jamais makash sabir (je ne sais pas).

Que j’aime cette rue Philippe avec ses huit gros peupliers séculaires, largement ouverte, serpentant de la manière la plus pittoresque sur la montagne qu’elle envahit, et conduisant au Château- Neuf, capitole actuel de la cité, d’où la vue s’étend, si occupée et si séduite, et sur la ville et sur la campagne! Magnifique, le jour, quand les montagnes sont nimbées de soleil, quand toutes les régions de la ville rayonnent de couleur et de lumière, le panorama d’Oran est encore plus délicieux, la nuit, au clair de la lune. J’ai joui de ce tableau du haut de la plate-forme, à l’extrémité de laquelle flotte le drapeau national, dans ces aimables soirées que m’accorda la généreuse hospitalité du général Pélissier.

Le Château-Neuf, c’est une demeure princière, souveraine , dans une citadelle et dans un arsenal. Toutes ses avenues sont gardées par des factionnaires 5 autour d’elle on entend un bruit constant d’armes, d’instruments et de voix militaires 5 c’est un mouvement perpétuel de soldats à cheval allant et venant, courant à toute bride, portant des ordres, d'aides de camp, d’officiers d’ordonnance, etc. Dans les cours sont toujours à l’attache des chevaux sellés. — A l’exception du pouvoir souverain, je ne connais pas de pouvoir au monde qui ait une signification extérieure aussi puissante que celle du commandant supérieur de la province d’Oran. Le Château- Neuf d’Oran est le symbole de la domination.

Quant au monument , c’est un assemblage de constructions, diverses d’âge , de forme et de style , où l’élément mauresque n’occupe pas une bien grande place. Toute la région dite de la Marine, dans cet édifice , est de structure espagnole , et a sa principale manifestation dans la porte d’entrée. On lit sur sa frise cette inscription :

REINANDO . EN . LAS . ESPANAS LA . MAGESTAD . DEL . SENOR . CARLOS . 111

d’où il résulte que ce prince a réédifié le Château-Neuf, dans la partie de la Marine, en 1709.

L’architectonique des Espagnols est, comme leur caractère national, pleine de solidité et d’énergie, réglée par les lois classiques du goût; mais il n’y a pas dans leur art l’inspiration, la suavité, la verve italiennes. Tout calculé, le peuple espagnol, majestueux et chevaleresque, n’est pas complètement artistique : il aime la magnificence, la solennité ; il n’a pas l’instinct de la grâce, les harmonies, le goût délicat de l’Italie. Il ne comprend qu’imparfaitement la musique des yeux et la musique des oreilles ; aussi n’a-t-il point d’école musicale , et son école de peinture est-elle assez bornée et se résume-t-elle surtout dans les chefs-d’œuvre de Murillo , son Raphaël. C’est une race intermédiaire entre les Maures et les Italiens, ayant l’impuissance musicale , l’amour de la fantasia, l’allure mâle des premiers, un peu de la poésie, des idées voluptueuses, sensuelles, ardentes, du goût, des seconds. — Le chapeau espagnol populaire , à larges rebords , image du turban modifié, n’est-il pas le symbole de ce type de transition? — La langue espagnole elle-même rentre dans ces conditions mixtes : elle tient de l’arabe par ses rudesses , du latin par sa plénitude et sa solennité, de l’italien par ses euphonies et sa phonétique.

11 y a en France et sur la terre suisse deux villes qui offrent une image affaiblie des fractionnements d’Oran : ce sont celles du Puy-en-Velay (Haute-Loire) et de Sion (Vallais); mais leur accidentation est moins vivement sentie, elles n’ont point le luxe d’insolation et de teintes , qui, ici, surexcite tous les regards et enchaîne toutes les pensées. — Leur soleil est blanc {sole bianco), comme disent les Italiens à l’occasion de celui de Paris.

Le quartier indigène d’Oran, qui se développe sur une grande longueur, de la place Napoléon au fort Saint-André, entre la rue Napoléon et les pentes rapides de la montagne, au-dessus d’un bas-fond paysagé, arrosé par des eaux qui font mouvoir plusieurs moulins, est moins significatif que celui de Constantine pendant sur le Rhummel. Néanmoins, il est plein d’intérêt, et il faut le parcourir dans tous ses défilés, dans toutes ses impasses, dans toutes ses cours

communes, à travers tous ses escaliers et ses ramifications. Les Juifs, nés pour le trafic, y pullulent et se font distinguer par leur calotte noire. — Les mains rouges et vertes peintes sur la plupart des maisons de cette zone sont les emblèmes de leur consécration par les prêtres israélites. Du reste, à Oran, comme à Alger, les Juifs se félicitent de la domination française, qui leur a donné la protection légale, l’égalité des droits, la sécurité, qui leur étaient refusées sous les gouvernements musulmans.

Dans la région indigène le vieux type local lutte encore contre l’invasion des idées européennes 5 mais il s’entame: quelques rues neuves y sont percées, de hautes maisons bien monotones s’élèvent sur les ruines du passé mauresque, la situation matérielle se modifie et la situation morale suivra le branle. — J’ai bien peur que les Maures ne gagnent à notre civilisation autre chose que des demeures de vingt centimètres d’épaisseur, incommodes , eu égard au climat, et les vices de notre société ajoutés à leurs anciens vices.

Karguentah, ou Kerguentah, est une zone suburbaine d’Oran, située à peu de distance, mais au delà du mur d’enceinte de la ville. Cette région est née de la concession Ramoger. La demeure de ce colon , dont je n’ai pas mission d’apprécier la triste célébrité, est une des plus agréables de ce quartier d’Oran. Les constructions Ramoger, qui formèrent le noyau de Karguentah, vinrent s’épanouir sur cet emplacement très-salubre, plane, précisément entre le Ravin Blanc et le ravin d’Oran, dans le voisinage d’une petite mosquée dépendant d’une maison de plaisance du Rey. — C’est pourquoi on désigne le bourg indifféremment sous les deux noms de la Mosquée, ou de Karguentah. La maison de campagne du Bey et sa mosquée sont aujourd’hui noyées dans un vaste entourage de bâtiments militaires, construits par les Français sur un plan grandiose. J’ai visité avec intérêt cette petite mosquée, simple marabout, et les restes mauresques qui l’entourent. Une bibliothèque fort bien tenue, à l’usage de MM. les officiers, a été établie par l’administration militaire dans ses dépendances. La salle qui la contient est décorée avec un véritable sentiment de couleur locale. Le brave commandant Tricot (des chasseurs d’Afrique), né dans la patrie des guer^

riers (la Bourgogne), a bien voulu nous faire les honneurs du lieu et nous permettre de voir toutes les curiosités historiques , et le délicieux jardin delà caserne.

L’église de Karguentah, placée sous le vocable du Saint-Esprit, • paroisse de 2e classe, est simple, mais convenable*.

Le culte catholique s’exerce, en outre, à Oran, aux deux paroisses de lre classe, Saint-Louis et Saint- André, à la chapelle des Jésuites, d’une manière régulière, et, éventuellement, dans les hospices, etc.

Les vents sont presque aussi impétueux ici qu’à Tunis, quand ils viennent à se déchaîner et à tourbillonner dans les ravins et les vallées qui entourent la cité du Ravin Blanc. — Je me rappellerai longtemps , avec une sorte d’effroi, celui qui souffla dans la nuit du 22 au 23 avril 1853. Toute la maison où j’étais couché remuait, craquait, violemment secouée comme un navire battu par la tempête ; on n’entendait que les mugissements de l’orage et la chute des vitres, des contrevents. — Le 23, vers midi, cet affreux vent de terre mollit et, le soir, tomba tout-à-fait comme par enchantement. — L’Afrique est la terre de l’imprévu dans ce genre et dans bien d’autres.

Une des conditions les plus extraordinaires d’Oran, c’est d’ètre la ville de l’Algérie la plus sujette aux brouillards, malgré la chaleur de son climat.

J’ai signalé, à propos d’Alger, un des fléaux de l’Algérie: la disette de la monnaie. Nulle part cette plaie n’est plus douloureuse et plus flagrante qu’à Oran. Il y est réellement impossible de s’y procurer les fractions du franc.

Toujours et partout, à Oran, quelque vestige de goût espagnol: au Château-Neuf, à la belle fontaine de la place d’Orléans, à la vieille Kasbah, sur le quai de la Douane , à l’église de Saint- Louis, à l’une des voûtes qui mène de la place Kléber à la poste aux lettres.

Quant aux maisons mauresques d’un certain caractère , elles ne sont pas nombreuses à Oran. Je n’y vois guère que la maison Hohl, place d’Orléans, n° 17, et celle de la rue Montebello, de M. Cheronnet, occupée par M. Aucourt, chef du service des

ponts et chaussées de la province, qui méritent un peu d’être mentionnées. Comme monument local , il faut citer aussi la Petite- Mosquée ou Marabout , à l’angle des rues du Vieux-Château et de la vieille Kasbah.

Un boulevard complanté d’arbres, d’un agréable aspect, circule autour de l’ancien ravin, en partie comblé dans ses pittoresques profondeurs. Si cette opération de remblai enlève du pittoresque à la ville , elle augmente sa salubrité , car les basfonds du ravin servaient de réservoir à des eaux vaseuses, d’où s’exhalaient de funestes émanations. Peut-être, si ce travail eut été fait plus tôt, la cité d’Oran n’aurait-elle point payé à la meurtrière épidémie cholérique l’affreux tribut prélevé sur ses habitants. Du reste, on a eu soin de ne combler le ravin que dans l’espace où, par défaut de pente, les eaux n’avaient pas toujours un écoulement régulier. La forme du lieu demeurera vierge à une certaine distance en aval de la place Kléber , sur les points où le versant est rapide et où les vidanges se vident rapidement dans la mer, dans ce charmant bas-fond si richement vêtu de cactus et d’agaves, seulement en partie remblayé.

En amont de la place Kléber , le ravin comblé va devenir un cours complanté d’arbres, bordé de maisons, parallèle au boulevard Oudinot. Ce sera la rue la plus large, la plus droite, la plus belle d’Oran, n’offrant guère, dans son plan légèrement incliné du midi au nord, qu’une pente de trois centimètres par mètre. Les remblais et murs de soutènement sont trèsavancés au moment où je trace ces lignes. — Le nouvel aménagement des régions basses d’Oran donnera à la cité un cœur et un centre magnifiques.

Les plus remarquables édifices européens d’Oran sont: l’hôpital militaire, le plus vaste, le plus hygiénique, le mieux distribué de toute l’Algérie ; l’église de Saint-Louis, la douane, le délicieux caravansérail bâti par les Français, devenu l’hôpital civil, l’hôtel de ville, la préfecture. Sur la façade de ce dernier monument, situé sur le boulevard Oudinot, on a inscrit en lettres de bronze la distance kilométrique de la capitale aux.

divers foyers de population de la province, exemple qui mériterait d’être suivi dans les deux autres capitales de l’Algérie et dans tous nos chefs-lieux de départements français. — Voici ce tableau:

La Sénia, à . . .

Mers-el-Kébir. . . .

Arcole .

Valmy .

Sidi-Chami .

Messerghin . . . .

Aïn-el-Turc . . . .

Bou-Seffer . . . .

Fleurus .

Saint-Cloud . . . .

Saint-Louis . . . .

Sainte-Barbe. . . .

Arzew .

Saint-Leu .

Saint-Denis . . . .

Aïn-Temouchen. . .

Sidi-bel-Abbès . . .

Mostaganem . . . .

Maskara .

Tlemsçen .

Si l’hôpital militaire d’Oran est admirable comme édifice, il ne l’est pas moins comme administration et comme tenue. — Les hôpitaux militaires de l’Algérie sont en dedans ce qu’ils sont en dehors. — J’ai pu en juger par moi-même, car j’y ai été amené malade, et n’ai eu qu’à me louer des soins intelligents et empressés qui m’y ont été prodigués par les médecins militaires chargés du service. Cet immense hospice est divisé en deux parties inégales, communiquant par une voûte, l'ancien hôpital dans la région basse , l’hôpital neuf sur le point le plus élevé. C’est dans l’ancien hôpital qu’est enclavée une petite mosquée, dont la forme a complètement changé par suite des

constructions neuves qui l’enveloppent ou l’entament, mais dont le minaret de briques, d’un style hispano-mauresque très-riche, œuvre, dit-on, du cardinal Ximénès, s’élance parfaitement intact et domine l’ensemble des bâtiments adjacents.

La mosquée livrée au culte catholique , sous le nom de paroisse Saint- André, rue Napoléon, la Grande-Mosquée, les deux Kasbah, les fameux magasins espagnols du quai de la Douane , complètent la galerie monumentale d’Oran. Les plus belles rues européennes de cette ville sont: le boulevard Oudinot, la rue d’Orléans, la rue Philippe, la rue Napoléon, la rue de l’Arsenal. Ces rues sont macadamisées comme toutes les artères neuves des villes de l’Algérie. — Le centre moral, commercial et matériel, l’âme de la cité, c’est la place Kléber. C’est là que l’on est toujours sûr de rencontrer ses connaissances et ses amis , d’apprendre les nouvelles, bien qu’elle soit très- bornée et très-irrégulière. Parmi les autres places d’Oran nommons celle d’Orléans , où l’on a transféré le marché sous une élégante halle çouverte, la place Napoléon , qui n’est pas encore régulièrement bâtie. — Mais les plus magnifiques places d’Oran ce sont ses horizons.

Les eaux jaillissantes sont, à Oran, d’une abondance précieuse.

— Si cette cité n’a pas encore de gazomètre , il ne faut pas s’en étonner : en peu de temps , elle a déjà progressé d’une manière gigantesque, et l’avenir lui réserve tous les genres d’avantages. Elle a pour promenades le chemin paysagé qui serpente au pied du fort Philippe , le long des moulins , le Ravin Blanc à Kerguentah , le cours de l’Étang , qui embrasse toute la montagne , tous les chemins qui courent au bas ou sur le liane de ses promontoires , la mosaïque de jardins qui encadrent la ville.

— Et quel ciel algérien ou français — je le répète — offre la pompe du ciel d’Oran ! quels paysages ont l’éclat, le grandiose, les miroitants reflets de ses paysages! — Il existe un point de la ville, surtout, où le ciel d’Oran apparaît dans toute sa profondeur et l’opacité de son indigo , c’est la petite rue de Trente, entre les rues Montebello et Bassano. — Allez vous poser là, de grâce, et regardez au-dessus de votre tête. — Une ascension

à l’oratoire de la montagne, une course au Bains-de-la-Rcine , en passant au fort et au souterrain de la Moune, seront agréables au visiteur d’Oran. Un des lieux de promenade les plus pittoresques dont il pourra également jouir, c’est autour de l’immense enceinte de la vieille Kasbah. Une partie des bâtiments espagnols de ce château, inscrits dans les ruines du palais et de la fortification mauresques , sert aujourd’hui de caserne. — Les zouaves qui occupent ce quartier sont, certainement, d’excellentes troupes-, leur intrépidité sur les champs de bataille est fabuleuse , leur expérience de la guerre d’Afrique , consommée. — Pour être bon zouave, il faut avoir l’air un peu pourfendeur et un peu casseur d’assiettes. Ce type, qui ne sied pas mal à la cavalerie française, en terre conquise surtout, les zouaves le maintiennent sans que la discipline du corps en souffre, et sans que le courage y perde un élan. — C’est une troupe franchement dessinée.

Il sera encore nécessaire que l’étranger se rende à Messerghin, pour voir l’orphelinat , et étende , dans la campagne d’Oran , ses excursions aux colonies agricoles et aux fermes.

Les anciennes subdivisions d’Oran en quartier de la Marine, Quartier Franc, Quartier Indigène, sont encore appréciables. La Marine, c’était autour delà Douane; le Quartier Franc, autour de la partie la plus élevée de la place d’Orléans, là où sont encore quelques consulats; quant à la région indigène, elle n’a pas cessé d’être enchaînée aux pentes rapides et aux sommets.

Je me permettrai une simple question. — Que signifient les dénominations de rue de Berlin, rue de Dresde, etc., en Afrique, à Oran? Si, au moins, on avait rappelé, par le nom des batailles livrées et gagnées, en Germanie, par les armes françaises, les gloires militaires de la France conquérante de l’Algérie , je n’aurais pas la moindre observation à formuler. Je comprends , sous ce ciel serein comme celui de la Sicile, les noms de Naples, de la Piave, etc., donnés à certaines rues d’Oran; mais je me familiarise moins aisément avec les noms tudesques. — L’Espagne , l’Italie, la Mauritanie, la Lybie, la Numidie romaines n’offraient-

elles pas assez de ressources dans leur vocabulaire pour baptiser les nouvelles rues d’Oran? — J’aime mieux le parti pris dans la nouvelle ichnographie lyonnaise de l’ancienne boucherie des* Terreaux. On y a appelé plusieurs rues de noms africains. Ainsi, nous avons à Lyon la rue d’Oran, la rue de Constantine, la rue d’Algérie. Ceci se conçoit: il s’agit de villes françaises ; et , par ces désignations, on rapproche et l’on unit la mère patrie à la colonie.

Les nations étrangères sont représentées à Oran par des agents consulaires secondaires, comme à Bône.

Oran a une vie propre, dont aucune ville de l’Algérie ne représente l’image, vie qui trouve son expression et sa physionomie dans son défaut absolu d’homogénéité et de cohésion, vie essentiellement instinctive, livrée aux impulsions des naturels et des penchants, réglée toutefois par le bon sens social et l’intérêt colonial. — Si mes prévisions ne me trompent pas, cette ville marche à pas de géant à la plus grande fortune, et, bientôt peut-être, elle aura une exubérance d’activité et de mouvement qui refluera sur les autres centres de population de la province. — Ce qu’il y a à faire ici, c’est moins de développer son industrie déjà florissante, que de moraliser sa population par des institutions chrétiennes pratiques, vraiment favorables à la double idée de colonisation et de civilisation ; c’est de former une grande famille des éléments catholiques fortuitement rapprochés, mais non pas unis dans ce centre commun. — Tous ces éléments si divers qui forment l’agglomération oranaise, aussi disséminés que les régions de la ville, un seul lien pourra définivement les confondre, c'est celui de la religion, et de la religion prêchée par ses œuvres, ses bienfaits, ses institutions.

La charité et l’instruction élémentaire présentent à Oran une situation satisfaisante. — J’ai visité, le 20 avril 1853, le monastère des RR. Sœurs Trinitaires, dont la maison mère est située à Valence (Drôme). Connaissant la métropole et m’intéressant vivement à sa prospérité, j’ai dû voir avec joie la colonie. Huit divisions composent cette colonie oranaise, l’une des plus belles de la maison mère : salles d’études, salles d’asile, ouvroir, pensionnat; abstraction faite de sa

.succursale dans la paroisse de Saint- André, pour le quartier Napoléon, — tout cela est admirable. — L’école des frères de Saint-Joseph (du Mans) , pour l’instruction primaire des garçons, aurait produit des fruits meilleurs , sans certaines circonstances qu’il ne m’appartient pas de juger. Ces frères ont été naguère à la veille d’être remplacés par une autre congrégation enseignante. Ils resteront jusqu’à nouvel ordre. Espérons que toutes les difficultés s’applaniront et que l’école élémentaire demeurera définitivement dans leurs mains.

11 ne manque plus à Oran qu’une communauté de sœurs gardesmalades, pour administrer aux familles pauvres les secours corporels, et les préparer à recevoir les secours spirituels. Cette vivifiante fondation est dans la pensée intime du vénérable curé de Saint-Louis (M. l’abbé Avit, chanoine honoraire d’Alger), dont le cœur est intarissable, et qui, après tant d’actes de véritable héroïsme dans la charité, consommés dans tous les lieux où il a exercé le saint ministère, ne cesse de rêver de nouveaux aliments à son apostolat et à sa piété. M. Avit est, comme zèle, comme dévoûment, comme abnégation, comme simplicité de mœurs, comme doctrine, l’un des plus beaux caractères ecclésiastiques de l’Algérie. — Oran aura donc bientôt des sœurs gardes-malades tirées ou de Bourg-en- Bresse (Saint-Joseph), ou de Cluny (Saint-Charles). Le cœur de M. l’abbé Avit, l’appui qu’il trouvera dans l’opinion, me garantissent la prochaine existence de cette institution précieuse.

Je ne vois pas que la ville d’Oran ait beaucoup à envier, sous le rapport catholique, aux plus vieilles cités françaises. Elle a un culte développé sur une grande échelle. La présence dans son sein du vicaire général chargé de l’administration ecclésiastique de la province (M. l’abbé Compte-Calix) concourt puissamment à y imprimer le mouvement religieux, surtout à cause du mérite personnel, de la foi ardente, de la haute sollicitude du titulaire.

Il est possible qu’Oran devienne le siège d’un évêché pour la province de ce nom. Sa cathédrale est toute prête à Saint-Louis. Son palais serait construit entre cette église et la maison des BB. SS. de la Trinité, ou bien on l’établirait dans la portion ancienne de

l’hôpital militaire, qui ne fait pas un besoin essentiel au service et pourrait être distraite de l’hôpital neuf. -

Deux mots maintenant, pour terminer, sur l’église paroissiale consacrée à saint Louis, et qui domine la ville d’Oran comme les cathédrales de Viviers et du Puy planent sur ces deux cités. — Tout le grand chœur et l’arc triomphal de ce temple, la voûte de la chapelle en hémicycle, à côté de celle de Saint-Joseph, une partie de la chapelle de la Sainte- Vierge, sont d’art espagnol. Les armes du cardinal Ximénès et un autre symbole héraldique, sculptés sur les arceaux, sont encore là pour l’attester. — Le génie militaire éleva sur ce noyau d’église une tour destinée à recevoir une horloge publique, d’un style simple, ferme, sobre, mais correct. Plus tard, quand la colonie catholique espagnole, malionnaise, italienne, française, se fut augmentée, une nef et ses dépendances furent ajoutées à l’édifice espagnol, ainsi utilisé, et qui servait de magasin. — Aujourd’hui ce temple forme un édifice régulier, et certainement le plus complet de tous ceux livrés à l’exercice public de la religion catholique dans les trois provinces de l’Algérie.

Toute jeune qu’est l’église de France en Afrique, elle semble à Saint-Louis d’Oran par son mobilier, la constitution de son culte, aussi vieille , comme tradition, que dans les plus anciens temples de la France continentale. Nous avons dans la mère patrie une foule d’églises des XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, et, sous ce rapport purement matériel, Saint-Louis d’Oran a la même signification que ces édifices. On croirait volontiers que le culte y date de l’ère apostolique par l’histoire , et des derniers siècles par la construction.

La tour d’horloge du génie militaire a été surmontée de deux coupoles superposées, et s’est convertie en clocher catholique. Si cet édicule paraît écrasé, c’est moins par suite de sa forme générale que par le défaut d’harmonie de la coupole mineure avec la grande coupole, par le défaut d’élévation et de proportion de la croix de pierre qui en fait l’amortissement. — Il serait à désirer que l’horloge publique d’Oran fût éclairée, la nuit, comme celle de Constantine.

Il y a un moyen bien simple de corriger le principal vice du

couronnement de ce clocher , en laissant même la coupole mineure à son état actuel de dépression, c’est de remplacer la croix de pierre microscopique et vraiment ridicule qui jaillit de son faîte, par une croix latine de bronze doré , implantée sur une petite sphère. Cette croix aurait 3 mètres et s’élancerait d’un globe haut de 80 centimètres. Le caractère du clocher serait immédiatement changé, et il jouerait le rôle le plus brillant et le plus noble dans les horizons d’Oran, sous les étreintes de l’incroyable lumière qui les auréole. — Mais, pour Dieu! pour l’art qu’il inspire, que l’on se garde bien de faire ici une croix maniérée, une croix de fantaisie, rayonnée, prétentieuse, contournée et tourmentée; que l’on représente, ferme, pure, digne, toute traditionnelle et toute classique, la croix latine dans sa simplicité et son austérité premières. — Elle est de tous les temps et convient à tous les âges de l’architectonique chrétienne.

Il faut que Saint-Louis d’Oran se prépare à devenir cathédrale. Son chœur aurait besoin d’être relevé par quelques peintures riches, et la voûte apsidale par une robe d’azur semée d’étoiles d’or (puisque le luxe italien des fresques n’est malheureusement pas réalisable ici). — On restaurerait avec intelligence les caissons frustes de la coupole intérieure, et on figurerait les quatre évangélistes ou seulement leurs quatre attributs, en grisailles murales, dans ses pendentifs. Les deux tableaux mobiles qui ornent la nef majeure seraient écartés, comme brisant, sans motif sérieux, l’harmonie des lignes architectoniques. Un système de verrières-mosaïque de couleurs, à riches encadrements, adaptées aux baies du temple, ferait descendre dans son enceinte ce jour plus tranquille et moins mondain qui prédispose au recueillement et tempère l’éclat du soleil. — Plus tard, l’autel majeur serait exhaussé. L'oculus de la façade recevrait une profilation de meneaux moins bizarre. — Ce serait le cadre tout prêt pour une verrière peinte à personnages, représentant une phase africaine de la vie de Saint-Louis. Quelques accidents polychromiques d’un effet plus calme que ceux du sanctuaire, où doit se concentrer la pompe, donneraient un peu de mouvement à la nef majeure. Le clocher de Saint-Louis attend aussi une

sonnerie plus grave, plus retentissante dans les nombreux échos de la cité.

Je verrais avec plaisir que des portières, du genre de celles usitées en Italie, sous un ciel moins brûlant, fussent adaptées à la porte principale de l’église de Saint-Louis, exposée au plein soleil du midi, sur un perron où l’on n’arrive qu’après avoir péniblement franchi une suite de degrés. — Avec une bonne direction d’idées, un plan invariablement suivi, on pourra faire de ce temple, déjà complet, en tout ce qui touche aux triples besoins du culte, des fidèles et des yeux, une église en tous points digne de la capitale d’une grande province franco-africaine.

Les cérémonies du culte catholique s’exercent ici dans la plénitude française, dans les conditions de la liturgie romaine, avec convenance, élan, harmonie.

J’ai remarqué que, dans cette église, comme à Notre-Dame-des- Doms d’Avignon, le chœur psalmodie à demi-voix le verset des psaumes absorbé pas l’orgue, ce qui est très-louable. Jusqu’ici, cet orgue n’était qu’un petit instrument de chœur ; mais un orgue fixe, d’un volume suffisant va être inauguré dans le saint vaisseau. — Espérons qu’il n’alternera pas, mais qu’il accompagnera toujours le chœur, et en réglera les intonations.

L’église de Saint-Louis a une nef majeure, une contre-nef occidentale et un rang de chapelles échelonnées sous ce collatéral , presque toutes décemment ornées ; elle est fermée supérieurement par trois apsides. La contre-nef orientale s’y développe parallèlement à sa sœur 5 mais les chapelles manquent à ce flanc. L’espace qu’elles occuperaient dépend des sacristies. Dans la suite du temps, ces sacristies devront rentrer dans le temple et en former les chapelles orientales, sauf à retrouver issue au pourtour extérieur de l’apside, pour ces dépendances indispensables de toute église catholique. Les sacristies actuelles sont très-belles. Le baptistère, nouvellement construit dans la première chapelle à gauche du spectateur franchissant le seuil du temple, est également d’un trèsbon goût et parfaitement en rapport avec sa pieuse destination. Il y a à Saint-Louis un archiprêtre-curé, plusieurs vicaires et une

maitrise. — Parmi les objets de détail qui méritent d’être mentionnés dans ce temple n’oublions point le bénitier supporté par une colonne torse antique, de marbre blanc, près de la chapelle de Saint-Joseph.

En général, les enfants des frères et des sœurs forment, avec les Mahonnais et les Maltais, le principal public des églises catholiques de l’Algérie. Les enfants chrétiens, ce sont les plus précieuses espérances de la religion, et l’humanité catholique ne se recrute que par eux.

Je n’oublierai jamais Oran, et je serai toujours heureux, toujours fier de pouvoir m’identifier, par le cœur et la pensée, de loin, comme de près, à tous ses progrès moraux et matériels. — Je n’oublierai pas non plus le bienveillant accueil qne j’y ai reçu : l’illustre général qui a daigné m’y tendre la main, le vertueux pasteur qui m’a ouvert les secrets de sa charité et de ses vertus, la maison des sœurs Trinitaires, institution si riche en sève catholique, en présent et en avenir, si admirablement régie, les marques de sympathie et d’intérêt que presque tous ont bien voulu laisser tomber sur moi, dans les rangs du sacerdoce, du pouvoir, de la piété, de la pensée et de l’industrie.

Mais le visiteur d’Oran ne peut se borner, dans sa course, à cette ville et à ses environs. Il ira à Maskara, que l’Émir, Frère des lions, que l’illustre exilé de Brousse, a rendue si célèbre, et qui, par sa forme matérielle Justifie la renommée dont elle jouit. Maskara est chef-lieu de district, c’est-à-dire que toutes les fonctions civiles y sont centralisées dans un commissariat civil. Cette austère cité frappera vivement l’observateur. Son église catholique est sous le vocable de saint Pierre.

Tlemçen, surtout, ne sera pas oubliée. « On vante Tlemçen, la « Sultane, a dit Abd-el-Kader (épître aux jeunes filles de la tribu « des Oued-Maral-Aoussel), — Tlemçen qui se dresse encore au- « jourd’hui sombre et fière, comme au temps des Béni-Zïan , temps « glorieux où la capitale Du’Moh’greb avait sept enceintes, sept « remparts, et dont les Beys ne dormaient ni jour ni nuit. »

On arrive d’Oran à Tlemçen par une route sauvage, incinérée, j on-

chée de palmiers nains. Mais combien la brillante végétation, les vignobles, les sites, dans l’entourage de cette dernière ville, dédommagent le voyageur des fatigues du parcours! Tlemçen est un des plus vieux et des plus nobles types de la nationalité mauresque. Ses mosquées, ses minarets, semblent avoir été transférés dans son sein des radieuses terres de l’Asie, sans que le plus léger souffle européen ait influé sur leur décoration. — C’est la cité indigène par excellence, dans toute la contrée qu’elle domine de ses échos et de sa gloire. — Chaque jour, la colonie française occupe de plus en plus de place dans ce beau pays , et déjà il a une église catholique consacrée à saint Michel.

On trouve à Oran des services de messageries régulièrement organisés sur Maskara, Tlemçen, Sidi-Bel -Abbés, Saint-Denis-du- Sig, Mostaganem.

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