‹ L'Algérie en 1854Chapitre 17 sur 31 · D’ORAN A TANGER · texte numérisé non relu

D’ORAN A TANGER

L'aviso à vapeur, de la force de 160 chevaux, faisant le service mensuel de courrier entre Mers-el-Kébir, port d’Oran, et Tanger, part de 8 à 10 heures du soir, tous les 23 des mois de 31 jours, et tous les 22 des mois de 30. En ce qui me concerne, j’ai trouvé en partance le Grégeois , aménagé pour bâtiment-hôpital, et j’ai pris passage à son bord.

La route de Mers-el-Kébir à Tanger est d’abord nord-ouest-quartouest, dans l’axe de la pointe espagnole de Palos, jusqu’à la hauteur du cap Falcon, borne occidentale du golfe d’Oran. Puis elle varie à l’infini en doublant plusieurs caps, mais ayant toujours sa principale direction du côté du couchant.

On passe successivement en vue de l’ile Plane, des Habibas, écueils très-connus, situés presque vis-à-vis le cap Fegalo, et de l’ile d’Archgoun ou Rachgoun, où l’administration française a établi un poste de douaniers. — Le savant illustrateur de l’archéologie

africaine, M. Berbrugger, a parlé de ce dernier lieu dans YAkhbar. Archgoun s’élève en face de l’embouchure de la Tafna (rivière de Tlemçen), que signalent à l’attention les restes du fameux camp de ce nom. Toun, forteresse et ancienne ville arabe, apparaît plus tard .

Le rivage, en approchant de Nemours, offre un véritable rempart de rochers coupés à pic, d’un imposant aspect, de la plus belle et de la plus chaude couleur d’or. On serait perdu, si l’on venait à faire côte contre ces escarpements et ces balmes par des vents impétueux de nord et de nord-est.

Les deux pôles des possessions françaises en Afrique, La Calle, à l’est, aux frontières de la Tunisie, Nemours, au couchant, aux limites du Maroc, sont les plus détestables atterrages du littoral. L’anse dont Nemours occupe le fond, peut tout au plus être considérée comme un débouché de la nature la plus précaire. — Je plains amèrement les fonctionnaires et les négociants confinés sur ce point extrême de l’Algérie : ils sont là bloqués la moitié de l’année, sans nouvelles, sans relations, entourés de tribus fort peu soumises. — Aussi l’arrivée au mouillage d’un courrier qui peut communiquer, est-il un événement considérable dans le pays, et, dès qu’il est signalé, toute la ville est en émoi. — Quelle différence entre le Nemours du département de Seine-et-Marne , couché dans ses souvenirs royaux, à l’ombre de ses vertes promenades et au pied de son château historique, flanqué de tours, et le Nemours de l’Algérie! — Ce dernier est pourtant dominé, lui aussi, par des ruines d’habitations et des débris de forteresses mauresques couronnant la montagne au nord-est de la ville.

Nemours, ou Djemmah-Ghazaouat, n’est qu’un camp, qu’une esquisse de ville provisoire, qu’un assemblage de cases de bois et de baraques. C’est le foyer de population le plus méridional de la côte d’Algérie. Le régime militaire y règne exclusivement; toute l’autorité y est centralisée dans les mains du commandant supérieur, et les habitants du lieu se trouvent à merveille de cet état de choses dont ils invoquent le maintien. Rien de protecteur, d’énergique et d’expéditif comme l’administration de la guerre. Avec elle, tout

marche vite et tout marche bien. — J'ai eu occasion de voir des négociants de Nemours qui se félicitaient hautement d’avoir déployé leur tente sur ce territoire militaire. — Et puis, si les colons de ce pays vivent pour ainsi dire séquestrés du reste de l’humanité civilisée, ils savent tempérer les rigueurs de l’exil par la vie la plus fraternelle, la plus cordiale, la plus libre de toute contrainte. — Nemours a une église dédiée à saint Jean-de-Matha. — L’extrême proximité du Maroc fait de Nemours un marché important des laines et une place de commerce où les affaires sont nombreuses, très-productives. Par Nemours on peut se faire une idée de San- Francisco (Californie).

Quand le courrier touche à Nemours, ce qui est rare , vu l’état presque habituel de la plage, il mouille à près d’un mille (1 kil . 852 m.) de la bourgade de bois. Il repart ordinairement vers 4 heures de l’après-midi. Le lendemain, dès le lever du jour, on navigue entre les côtes d’Afrique et d’Espagne, parfaitement appréciables, et, d’assez bonne heure, on voit le détroit de Gibraltar se dessiner à l’horizon. Entre Nemours et Ceuta, on a pu saluer, sur la côte de Barbarie, le cap Las très forças.

Le courant des flots de l’Océan Atlantique venant agir en sens inverse sur les eaux méditerranéennes devient de plus en plus marqué. La lutte entre ces deux forces contraires, quelquefois merveilleusement pacifiques, se montre souvent terrible pour les navires.

Lorsque l’on regarde le détroit à la distance d’environ soixante milles, on croirait presque le passage hermétiquement fermé, les collines qui le limitent dans le sens longitudinal , sur le littoral espagnol , semblant, par suite d’une erreur de perspective, continuer la clôture transversale. — Nous nous prîmes à relever assez exactement les profils du détroit , M. Maire , chirurgienmajor du Grégeois , et moi, à un éloignement d’à peu près quarante-cinq milles, par un ciel parfaitement serein et un mirage très-prononcé.

Vers le soir, on approche de ces célèbres Colonnes d’Hercule, si souvent franchies depuis le demi-dieu.

Les Colonnes d’Hercule naturelles sont les deux boulevards posés à l’entrée du détroit : le Mont-aux-Singes , sur la côte barbaresque , la Pointe-d’ Europe , sur le littoral espagnol. L’ile de Ceuta, qui appartient à l’Espagne, et où elle a une citadelle, surgit presque en face de Gibraltar, sur la côte marocaine. — Ainsi, la barbarie est à deux pas de la civilisation, et la plus faible escadre rangée en ligne entre les deux rivages formerait un trait d’union entre l’Afrique et l’Europe ; 'on pourrait presque jeter un pont de Tune à l’autre.

Je ne sais si les anciens ont jamais érigé véritablement deux colonnes monumentales à l’entrée du détroit, l’une sur le faîte d 'Abyla, nom mythologique du Mont-aux-Singes , l’autre à la cime de Calpé , que nous appelons aujourd’hui la Pointe-d’ Europe, pour .consacrer le souvenir héroïque d’Hercule, qui, trouvant, selon la Fable, ces deux montagnes unies, les sépara, et fit, par cette disjonction, communiquer les eaux de l’Océan Atlantique avec celles de la Méditerranée.

Le vaste roc de Gibraltar est absolument détaché de la péninsule ibérique. Coupé à pic du côté de l’Espagne, ce môle naturel offre une pente assez douce en regard de la Barbarie. J’incline à croire qu’il a dû être primitivement sans adhérence au continent, avec lequel il aura été mis en communication accidentellement ou d’une manière artificielle. De loin, ce bloc montagneux ressemble un peu à un immense lion accroupi, dont la tête regarde l’Europe. C’est le symbole de l’Afrique. — Quand on observe la masse abrupte, heurtée et sauvage du rocher de Gibraltar, à droite, et les profils arrondis, mamelonés du Mont-aux-Singes , on est tout surpris de trouver une nature si aimable et si douce dans les parages barbaresques , et des formes si dures sur le littoral européen. — Il y a ici une contradiction flagrante entre les manifestations physiques et l’état social des deux pays. — Le rocher de Gibraltar tient à l’Espagne par une langue de terre sablonneuse, assez étroite, formant isthme.

Je ne dirai rien de Gibraltar, qui, à mon sens, ne représente que deux idées : la guerre et le trafic. — Ce livre n’est point

consacré aux villes européennes, et si j’ai parlé du rocher de Gibraltar, c’est qu’il se trouvait sur notre route. La cité anglaise se développe sur le versant occidental de la montagne, en regard d’Algésiras.

Le passager jouira de la vue de Gibraltar et de son golfe. Ce port, médiocrement sûr et où l’on mouille à quatre ou cinq encablures de terre, n’est sérieusement abrité que contre les vents d’est. Le paysage qui encadre la baie est agréable et frais. Au fond de la rade on aperçoit le joli village de Saint-Roch, s’épandant sur un coteau. Les collines environnantes sont émaillées de maisons de campagne et de jardins. Algésiras, au quai blanchissant, et Gibraltar, posé en amphithéâtre sur son rocher, se regardent comme deux sentinelles, aux limites du golfe, à une distance de moins de deux milles. — C’est ici le cas de répéter qu’en ces parages on peut aller dans un instant en Barbarie, en Espagne et en Angleterre. — L’Espagne ne se ruine pas en phares pour ses mouillages: Algésiras et une foule d’autres ports espagnols n’en ont point.

Gibraltar et Algésiras dépassés , le détroit s’ouvre brusquement comme un entonnoir. Malgré cet élargissement, on est, à Gibraltar, très-près de Tanger. Cet espace n’est pas toujours sans dangers, à cause des courants qui forment une sorte de chenal, et on peut craindre , dans cette passe , ou de faire côte , ou les abordages , par certaines nuits obscures et orageuses.

Le rocher ou brisan de la Perle soigneusement évité , près de la pointe d’Algésiras, on longe presque constamment la côte d’Espagne, qui offre, de temps en temps, des collines et de petits vallons bien cultivés, des sites pittoresques, jusqu a Tarifa, ancienne colonie phénicienne, qui a l’air de se mourir sur son rivage. A partir de ce point, le bâtiment tourne la poupe au littoral espagnol et cingle, au sud-sud-ouest, sur Tanger, derrière lequel était le jardin des Hespérides, dont les fabuleux orangers de Tétouan continuent la tradition. — Déjà nous apercevons la cité marocaine. Quel étrange et curieux aspect que celui de cette ville aux minarets teints de couleurs heurtées et

vives comme des indiennes et comme les vases de Fez, offrant l’apparence d’un véritable tatouage monumental! Quel beau pays, malgré la prostration de ses idées sociales et la stagnation de ses mœurs !

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