TANGER
Nous voici donc dans les eaux de Tanger et devant l’ancienne Mauritanie tingitane.
La ville de Tanger ( Tingis ), le Tangieri des Italiens, règne doucement exposée au levant, sur un littoral plein de charme, de variété et de couleur. Les collines qui l’ombragent, et sur le flanc desquelles elle se dresse en double amphithéâtre , offrent en général cette courbe harmonieuse déjà esquissée, propre à la côte d’Afrique. — Point d’escarpements sauvages , point de grands soulèvements. — Les deux sections de la cité, qui se confondent, à la base, dans le même horizon, sans qu’un ravin les sépare , ont la forme classique du delta grec, et présentent de loin et d’en bas l’image de deux bancs exploités de marbre de Paros. Son front est couronné de verdure , et parmi les arbres qui composent ce diadème on remarque le peuplier d’Europe.
Le point le plus favorable pour embrasser cette capitale maritime du Maroc , c’est le mouillage. Quelques zones ensablées au pied et sur la pente des coteaux de Tanger, contrastant par leur teinte jaunâtre avec la verdure toute brésilienne qui les encadre, concourent à former une mosaïque paysagée et séduisante pour les yeux. Derrière ces élégants contre-forts s’élève une montagne plus ferme dans ses contours, posée en arrière-plan du tableau. De charmants minarets polychromiques jaillissent de cet assemblage de cubes d’albâtre , partagé en deux zones par le pli des collines, et qui constitue la ville de Tanger envisagée de la baie.
On mouille à un mille (le la rive , dans cette rade sans défense contre les vents de nord-ouest , et où l’atterrissement, même pour les canots, est très-difficile, à raison des ensablements de la plage. Le plus souvent , pour sortir des embarcations et mettre pied sur le rivage , on est forcé de recourir aux robustes épaules des juifs (le musulman croirait souiller ses épaules si elles soutenaient un chrétien), qui vous portent à terre en entrant dans l’eau jusqu’au genou. — Cet exercice manque complètement de poésie.
Tanger n’a de commun avec les villes du Petit Orient (l’Algérie, la Tunisie, Tripoli, l’Égypte, la Syrie, la Perse elle-même, la Turquie, la Grèce) que son aspect, ses mœurs, le désordre de ses aménagements et de sa voirie; mais il n’en présente point les subdivisions connues de région de la Marine, Quartier Franc, zone indigène. La marine seule est une portion distincte de la ville; quant au Quartier Franc, il n’existe pas. Les consulats s’élèvent un peu partout, dans la grande portion méridionale de la cité. L’indigène est presque exclusivement maître de la position ; on n’y trouve que dans des conditions purement accidentelles quelques Espagnols superposés sur les couches musulmanes et israélites. C’est donc un centre d’habitation et de population barbaresque dans toute l’étendue du mot, où la race juive, toutefois, occupe une place importante et a accaparé à peu près toutes les branches du trafic.
On est vraiment surpris de voir Tanger accroupi, dans les conditions les plus primitives de l’existence mauresque , sur un délicieux coteau si voisin de l’Europe, à moins de quatre lieues marines (5 kilom, 852 m.) des côtes d’Espagne, quand, du haut de ses jardins embaumés, on aperçoit si nettement le cap de Trafalgar, Tarifa et le rocher de Gibraltar. — Mais l’Arabe a beau passer et repasser devant la civilisation, il ne la comprend pas et ne veut point la comprendre; il ne s’en soucie pas. Enfermé dans ses guenilles, il ne déroge pas devant elle; elle ne va ni à sa religion, ni à sa patrie, ni à ses habitudes traditionnelles, ni à son horreur pour le double travail de la pensée et du corps , ni à ses besoinsbornes, ni à ses goûts, ni à ses vêtements.
La ville est ceinte d’une muraille entamée plusieurs fois par les conquérants étrangers, et dont les plus récentes brèches, faites par les mains françaises , se réparent lentement. Elle est défendue par quelques ouvrages militaires dominant la rade , et encore mal et méchamment armés en guerre.
Après avoir franchi la rampe assez raide de la Marine on arrive à la place du Sauk (marché), dans laquelle s’ouvre une rue assez large portant le même nom. Les consulats sont les seules demeures européennes qui varient ici un horizon complet d’habitations ou plutôt de bouges africains. On remarque surtout celui d’Espagne, badigeonné en jaune, ceux des Pays-Bas, de Suède et de France. Autour de la rue du Sauk se ramifient les horribles défilés , faux-fuyants ou ruelles, dont l’ensemble forme la partie compacte de la cité.
Comme à Tunis, ce pôle oriental de la côte septentrionale d’Afrique, dont Tanger forme le pôle occidental, point d’éclairage public, point d’administration postale dans la ville marocaine; mais une douane à l’entrée , des immondices et des ruines partout. Tanger a cependant sur Tunis l’avantage d’offrir un affreux pavé dans quelques rues seulement et un germe fort rudimentaire de police , qui se manifeste par une ombre de gardes de nuit. Un grand progrès va s’accomplir à Tanger. MM. les consuls, seuls courants de civilisation dans le pays, sont parvenus à faire comprendre au pacha , gouverneur de Tanger pour l’empereur du Maroc, le mérite de la propreté. Les rues tangériennes, dit-on, seront bientôt régulièrement pavées et le service des balayeurs publics y sera incessamment inauguré. Tanger verra disparaître de son sein ces incroyables monceaux d’immenses rats morts et d’ordures , accumulés partout ; mais aussi il dépouillera une partie de son type.— Sous ce rapport, il n’y avait pas de temps à perdre, en 1854, pour étudier cette ville, car une partie de sa physionomie originale va lui échapper. — Au reste, ici, la propreté intérieure clés habitations juives, surtout, contraste singulièrement avec les conditions immondes de la voirie. — Le soir, toute circulation est impossible dans les rues pour celui qui ne marche-
rait point précédé d’un soldat armé d’une lanterne A Les portes de la cité se ferment au coucher et s’ouvrent au lever du soleil.
Naguère encore il n’y avait point d’hôtellerie à Tanger ; il s’y en est établi deux depuis quelque temps , et très-bien tenues : l’Hôtel Américain et l’Hôtel Anglais , le premier dans une charmante demeure mauresque.
Nous avons été témoin d’une noce, et d’une fête marocaine à l’occasion de la naissance d’un enfant , célébrées par la plus bizarre musique et, surtout, par d’incessantes détonations à l’aide du fusil marocain, démesurément long, armé d’une singulière crosse à épaulement, et avec le concours du tromblon.
Voici ce que l’étranger devra visiter ici: — la Kasbah, lesv quatre mosquées, les jardins des consulats, surtout celui de Suède, le plus admirable par ses dispositions et ses cultures. Le jardin des Pays-Bas jouit d’une vue magnifique; celui de France occupe aussi une très-belle position. Quant à la Kasbah, c’est le palais impérial, situé au faîte du mamelon, à droite de la rade, et sur laquelle s’étage la plus petite, mais non la moins pittoresque partie de la ville. Ce mont , sorte d’acropole , domine avec majesté celui qui lui est opposé. Le palais présente des dispositions curieuses et une grande magnificence d’ensemble et de détails. Sa cour intérieure est inscrite dans une colonnade de marbre blanc ; les plafonds des salles sont richement découpés et richement peints. On vous montre dans cette vaste demeure le harem des femmes, qui vous initie très-bien aux mœurs domestiques des musulmans. — Ces murs parlent et disent une foule de secrets, dévoilent dans leur muet langage la plupart des mystères de la vie orientale. — 11 faut profiter de l’occasion, car il est impossible de pénétrer dans les palais habités des mahométans. L’empereur vient très-rarement à Tanger et réside alternativement à Fez et à Maroc. Le pacha-gouverneur (Sid-Mohamed- Katib) qui administre les affaires étrangères, devrait occuper la Kasbah , résidence politique de Tanger, mais il se contente de demeurer dans une maison particulière sans importance monumentale. — Parmi les quatre mosquées, deux surtout appellent l’attention : leurs
minarets sont carrés , surmontés d’un campanile de même figure, posé sur leur plate-forme : ils sont ornés de mosaïques vivement nuancées, résultant de compartiments de faïence vernie et d'ornements peints.
Sous la Kasbah de Tanger sont des restes de fortification européenne, trace de l’occupation portugaise et anglaise. Sur la plage, au sud, à peu de distance de la ville, on trouve des ruines romaines assez sérieuses, et que l’observateur intelligent ne manquera pas d’aller saluer.
C’est à Tanger que s’effectue le principal commerce de la poterie marocaine fabriquée à Fez, et des tapis hardiment coloriés, produits de l’industrie de Rabat. On achètera ces objets dans les bazars juifs de David Azancot et de David Tapiero , où l’on trouvera aussi le tam-tam, les curieux tambours de basque, les mandolines, plus curieuses encore, et les tabatières de roseau.
La beauté du sang et du costume dans la femme juive est flagrante à Tanger. Sur aucun point de l’Afrique française et tunissienne le type, sous ce double rapport, n’est aussi magnifique qu’ici. A Oran, à Alger, à Constantine, la juive offre, d’une manière presque absolue , l’aspect du tempérament lymphatique : elle est pâle, languissante, elle a les chairs molles ; sa coiffure est ignoble. Tout concourt, au contraire, à rendre ravissante la femme israélite de Tanger. Elle se dresse gracieuse, agaçante, sous la parure la plus agréable à l’œil ; ses muscles sont fermes, ses regards pleins de suavité, ses traits délicieux ; ses lèvres respirent la chaleur et la pureté du tempérament sanguin ; la plus florissante santé se peint sur toute sa séduisante personne. — Elle n’a pas besoin de se teindre, comme certaines Espagnoles de Gibraltar, pour se donner la fraîcheur et l’éclat de la carnation.
Nous avons été assez heureux pour voir la juive tangérienne un samedi, dans toute la splendeur de ses vêtements et de ses profils. — La race est très-riche aussi parmi les Maures du Maroc ; ils ont une stature majestueuse, un regard fier, une figure mâle, une démarche noble.
Tanger réunit une population de dix à douze mille âmes, etren-
ferme, à côté du consulat général d’Espagne, et dans ses dépendances, une jolie petite chapelle catholique, consacrée à saint Jeandel-Prado, pour le faible élément européen superposé à l’indigénat barbaresque.
Il est à observer que, en général, le Marocain n’a pas pour la pipe l’amour que lui ont voué les autres peuples des positions plus orientales de l’Afrique du nord-, il ne fume à peu près point; mais il prend volontiers du tabac à priser, excellent à Tanger.
Malgré la profondeur du ciel dans ce pays, la transparence de l’air, l’influence vivifiante d’un splendide climat, Tanger offre, en général, le soir et le matin, une prodigieuse humidité, que l’on est impuissant à combattre. Résulte -t-elle des nombreuses vallées, des ravins, des ensablements, tour-à-tour inondés et mis à sec , qui l’entourent, de sa position presque immédiate à l’ouverture occidentale du détroit, sur cette mer où les deux courants océanique et méditerranéen se marient? Je ne saurais le dire.
La France est représentée ici par M. Jœger-Schmit, qui en fait les honneurs avec infiniment de cœur et d’esprit, et y remplit les fonctions de chargé d’affaires, consul général. A la mission de France au Maroc sont attachés un drogman, un chancelier et un médecin. M. Cotelle, qui remplit ces premières attributions, est un des membres les plus aimables, les plus instruits et les plus recherchés de la colonie européenne de Tanger. J’ai vu réunie dans son salon l’élite de cette compagnie. — MM. les consuls et les fonctionnaires attachés aux consulats, voilà la société civilisée ici ; ils y vivent en dedans, avec eux, en eux et pour eux.
L’empire du Maroc a le territoire le plus riche de l’Afrique; il redeviendrait promptement ce qu’il a été dans les temps historiques, sous l’influence d’une agriculture régulière ; mais qui oserait produire beaucoup dans un pays où l’émulation est paralysée, où tout ce qui s’élève trop haut peut être abattu par une force supérieure, où toutes les fortunes qui prennent une certaine consistance sont exposées à la confiscation? — Le souverain, malgré les despotiques allures de sa puissance parfaitement absolue, est loin, après tout, de régner sans obstacles sur ses
vastes états ; ii y est constamment en lutte contre des tribus révoltées , et cette situation de choses est peu rassurante pour les destinées agricoles du Maroc. — Tant que les idées européennes seront repoussées de ce sol, il restera la mine d’or enfouie dans les sables du désert.
Le sultan du Maroc, Muley-Abder-Rliaman, qui, avec le titre d’empereur, représente les anciens schérifs des royaumes de Fez, Maroc, serait, sans aucun doute, par l’importance métallurgique, la fertilité phénoménale de ses domaines , le souverain le plus puissant du littoral barbaresque s’il savait et voulait entrer dans la voie des réformes, et régénérer ses peuples.
Ce n’est guère sur ce vieillard qu’il faut compter pour une pareille tâche. — Sidi-Muley-Abder-Rhaman a soixante-dix ans et l’éducation la plus profondément musulmane. Ce prince, on le sait peut-être, est grand pontife du rite melki , que nous nommons maléki , comme le sultan de Constantinople est grand pontife du rite hanéfi.
Peut-être de magnifiques destinées futures sont-elles réservées à l’empire du Maroc.
Et nous, voyageurs de l’Afrique tunisienne, française et marocaine, pèlerins des Mauritanies, nous voici arrivés au terme de nos courses. — Il ne nous reste plus qu’à rentrer en France, soit en prenant passage à bord du Marocain , en partance pour Marseille, soit en allant à Cadix rencontrer les vapeurs espagnols el Barcino, el Cid, el Gaditano, etc., qui nous feront visiter tour-à-tour toutes les villes des côtes méridionale et orientale de l’Espagne : Algésiras, Malaga, Almérie, Cartliagène, Alicante, Valence et Rarcelone. — Peut-être, sur ces côtes, échapperons-nous au vent oblique, toujours redouté des navigateurs.
Puissent nos lecteurs avoir trouvé quelque intérêt à ce livre, soit qu’ils y aient cherché des pensées sur notre colonie d’Afrique , soit qu’ils l’aient ouvert pour lui demander des paysages, soit , enfin , qu’ils n’aient eu en lui qu’un simple guide.