LE MARÉCHAL TAILLANT
La Bourgogne militaire et savante salue dans M. le maréchal Vaillant une des plus grandes illustrations qu’elle ait inaugurées depuis le maréchal de Vauban , dont elle s’honore d’avoir porté le berceau. — C’est une des plus sérieuses personnifications de son génie. — Esprit net, calme, grave dans la théorie et la pratique, penseur profond, volonté de fer, science complète, travail opiniâtre , cœur solide et bienveillant , loyauté au-dessus de tout éloge , énergie mariée à la prudence et au sang-froid, modestie et simplicité de mœurs admirables, tels sont, en résumé, les éléments de cette nature si hautement reconnue et appréciée par l’Empereur Napoléon III. A tous ces mérites il unit une érudition et des goûts littéraires très-prononcés, des études statistiques soutenues, une conscience et une philosophie inébranlables. Rien ne surexcite, rien n’enivre M. le maréchal Vaillant, et, chez lui, la réflexion règle et précède toujours l’élan. Il a été à la hauteur de tous les devoirs qui lui ont été confiés , car avant de les accepter il en avait mesuré l’étendue. Assis maintenant aux
cimes du pouvoir le plus décisif en temps de guerre, il y est et y restera digne de l’Empereur , de la France, de la Bourgogne , de lui-même. — C’est le type le plus parfait de l’officier du génie.
D’après ce que je viens d’esquisser de ce beau caractère, on ne s’étonnera point d’apprendre que M. le maréchal Vaillant n’a rien perdu de ses habitudes austères, de son accessibilité, de sa vieille bienveillance, dans l’atmosphère exceptionnelle de puissance qui l’entoure. Au comble des honneurs, il ne s’est ni modifié, ni ému; il demeure, ministre, ce qu’il était avant toutes ses glorieuses consécrations : l’homme sans faste , sans orgueil , sans apprêt, sans personnalité. Il partage avec tous les Bourguignons illustres leur sincère attachement filial pour notre généreuse province, aussi fertile en grands hommes qu’en grands produits; et le titre qu’il déposerait avec le plus de résignation n’est certainement pas celui de membre de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon. M. le maréchal Vaillant est auteur de plusieurs rapports et mémoires militaires très-remarquables.
Jean-Baptiste-Philibert Vaillant naquit dans la brillante capitale de notre Bourgogne, le 6 décembre 1790, dans la maison de la rue Saint-Michel, portant le n° 21 , actuellement occupée par Madame Gaulard.
Son père, Michel-Hubert-François Vaillant, également enfant de Dijon (comme son frère décédé bibliothécaire de la ville), fut d’abord secrétaire du Directoire du district de Dijon. A l’époque de la formation des préfectures , on lui confia le poste important de secrétaire général du département de la Côte-d’Or. Modèle parfait de l’honnête homme, du fonctionnaire incorruptible et zélé, Michel-Hubert-François Vaillant fut brutalement destitué en 1815, malgré ses longs services , et enveloppé dans la disgrâce qui frappa ses amis : les Larché, les Dèzé, les Hernoux, les Jacotot , les Frémyet, les Léjéas, les Boyer, les Lévêque, le brave général Veau. Dans cette position de secrétaire général de la préfecture il consacrait toutes ses journées au travail administratif, et une partie
de ses nuits à la rédaction d’une Statistique de la Côte-d'Or , fort estimée, et dont le seul et unique manuscrit, déposé à la préfecture , est actuellement la propriété du département. Cet ouvrage considérable, exécuté par l’honorable père du maréchal Vaillant, sans le concours d’aucun collaborateur, dans un temps où personne ne s’occupait de statistique, fruit de tant de recherches, renferme des documents très-précieux pour l’histoire de la Côted’Or et de l’ancienne Bourgogne , des détails complètement inédits. Il serait peut-être désirable que ce précieux manuscrit fût déposé à la bibliothèque publique de Dijon , où les savants le consulteraient plus facilement. Tous ces matériaux , il les avait puisés dans les archives départementales, alors éparses, et dans une volumineuse correspondance avec les maires et les habitants instruits du département, notamment avec Gillotte-Gros, mon oncle , maire de la ville de Nuits-, le docteur Bourrée, de Châtillon; Édouard, maire de Beaune; Caillet, ancien professeur, retiré dans cette dernière ville ^ le docteur Bard, mon père, à Beaune; le docteur Raimond, à Semur ; MM. Amanton et Girault, à Auxonne.
Rentré sans fortune dans la vie privée , après sa révocation , Michel-Hubert-François s’entoura d’un petit cercle d’amis fidèles, et s’enferma dans les joies intimes de la famille et du foyer. L’homme indépendant qui n’avait jamais adulé le Pouvoir, qui avait quitté ses fonctions dont il aurait pu tirer un grand parti financier , la conscience et les mains *nettes de toute souillure , trouva dans sa retraite de bien douces récompenses dans l’estime de ses concitoyens et l’affection de ses proches. Aucun père n’eut des enfants plus aimants et plus honorables , et nul homme des amis plus constants. Tout cela lui fit oublier l’ingratitude du gouvernement réactionnaire.
Michel-Hubert-François Vaillant avait été marié deux fois. De sa première union naquirent :
1° Mademoiselle Jeanne Vaillant, demeurant à Dijon;
2° Jean-Baptiste -Philibert Vaillant, dont nous écrivons la biographie ;
3° Hubert Vaillant , décédé receveur de l’enregistrement à Baigneux-lez-Juifs ( Côte-d’Or ) ;
4° Mademoiselle Victoire Vaillant, domiciliée à Paris , veuve du savant professeur de mathématiques, M. Cirodde.
Son second mariage avec Mademoiselle Fauché , sœur d’un brave capitaine du 15e chasseurs à cheval, sous l’Empire, mort
11 y a assez longtemps, et de Madame Gaguey, demeurant à Nuits (Côte-d’Or), ne lui donna qu’une seule fdle, mariée à M. Patrice Larroque, ancien recteur d’académie universitaire.
Sa disgrâce ne se borna pas à une destitution. A l’arrivée des Autrichiens à Dijon , le père du maréchal Vaillant fut enlevé , pendant la nuit, de son domicile par un piquet d’infanterie étrangère, durement conduit à pied jusqu’à Semur, traîné de corps de garde en corps de garde, puis relâché sans qu’on n’ait jamais su ni la cause de son arrestation, ni celle de sa mise en liberté. Cette rigueur arbitraire exercée envers lui fournit à sa domestique, la bonne Nanette, l’occasion d’un acte de dévoûment tel qu’en inspirent les excellents maîtres, et qui fait le plus éloquent éloge et du patron et de la servante.
Michel -Hubert -François avait été, pendant les Cent -Jours, député au Champ-de-Mai. Il était d’une gaîté franche et communicative, plein d’abandon, un peu enclin à cette raillerie fine, d’un goût attique , inoffensive et dégagée de tout sentiment amer , qui caractérise l’esprit dijonnais. Il avait , du reste , l’instruction la plus solide et la plus variée.
C’est dans ce milieu domestique de loyauté , d’honneur, d’habitudes laborieuses, que M. Jean -Baptiste-Philibert Vaillant puisa sa première éducation.
L’école impériale polytechnique fut le centre de ses premières études militaires. En la quittant il devint élève sous-lieutenant du génie, le 1er octobre 1809. — Dès le 5 avril 1811 il est fait lieutenant en premier au bataillon de sapeurs détaché à Dantzick. Le 21 août 1812, il passa capitaine en second à l’armée de Russie, et, le 12 mars de l’année suivante, il fut attaché comme aide de camp au général de division Haxo. C’est à cette même année 1813 que se rapporte le premier pas du capitaine Vaillant dans la Légion d’honneur, dont un décret du
12 août le nomma membre.
Nous le voyons à la Grande- Armée pendant les rudes campagnes de ces années 1812 et 1813. Il est fait prisonnier de guerre le 30 août 1813, rentre en France en 1814, et, le 8 août de la même année, revient à Paris auprès du général Haxo en qualité d*aide de camp. Il concourut, en 1815, aux travaux de défense exécutés autour de la capitale, et il se retrouva sur les champs de bataille de Ligny et de Waterloo.
Capitaine en premier à l’état-major du génie le 27 décembre 1816, il demeura dix ans dans ce grade, et ne fut promu à celui de chef de bataillon que le 31 décembre 1826.
Le commandant Vaillant a largement payé le tribut de son dévoûment et de ses lumières à ce sol de l’Algérie que nous venons de fouler. En 1830 il fait partie de l’armée expéditionnaire d’Afrique , et, au mémorable siège du Fort l’Empereur, un biscaïen le blessa gravement à la jambe. Aussi, dès le 21 mars 1831 , une ordonnance royale lui confère la croix d’officier de la Légion d’honneur, et, dès le 30 avril suivant, une autre ordonnance royale lui accorde les épaulettes de lieutenant-colonel. Il se distingua dans la campagne de Belgique, en 1831 et
1832, et au siège de la citadelle d’Anvers, sous les ordres du maréchal Gérard.
Une ordonnance royale de Louis-Philippe, en date du 7 janvier
1833 , éleva au rang de colonel le lieutenant-colonel Vaillant. Il devint successivement chef d’état-major du génie à l’armée du nord ( 15 février 1833 ), commandant le 2e régiment du génie (16 mars 1834) , directeur des fortifications à Alger (20 décembre 1837), et maréchal des camps et armées du roi (général de brigade), en exécution d’une ordonnance royale du 21 octobre 1838.
L’Algérie a vu de près, connu et estimé le général Vaillant, et trouvera toujours en lui une vivifiante sollicitude pour tous ses intérêts, dont il est, à présent, l’arbitre, sous l’autorité de l'Empereur; car, lui aussi, il a étudié, compris et aimé l’Afrique française. Le 20 novembre 1838,1e général Vaillant est nommé directeur supérieur des fortifications et commandant des troupes
du génie en Algérie ; mais il est bientôt ravi à ce poste éminent, rempli d’une manière si honorable et si utile, pour prendre, en conformité d’une ordonnance du 18 mai 1839, le commandement de l’école polytechnique, où l’on avait besoin d’une volonté ferme et d’une expérience consommée. Le 12 septembre 1840, il est nommé directeur des fortifications de Paris (rive droite), membre du comité des fortifications, et maintenu dans ses fonctions le 29 septembre 1840.
Le 28 avril 1841 , le maréchal de camp Vaillant reçoit le grade de commandeur dans la Légion d’honneur; le 14 avril 1845, celui de grand officier dans le même ordre, et, le 20 octobre de la même année , celui de lieutenant général ( général de division) dans l’armée, en conservant le poste de directeur des fortifications de la capitale (rive droite de la Seine).
Le lieutenant général Vaillant est successivement désigné comme inspecteur général, en 1846, du 4e arrondissement du génie, et, en 1847, du 5e. — Le 8 mars 1848, dans un moment où la France révolutionnaire pouvait craindre une invasion, on se rappela l’expérimenté général de division de l’arme du génie, et il fut appelé à faire partie de la commission chargée d’examiner les questions relatives à la défense du territoire national. Un décret du 8 juin 1848 le nomma président du comité des fortifications. 11 fut encore désigné, pour cette même année, par le général E. Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, comme inspecteur général du 1er arrondissement du génie. Enfin, le Président de la République lui confia ( 11 mai 1849) le commandement du corps du génie dans l’armée expéditionnaire de la Méditerranée. C’est au siège de Rome qu’il s’est surpassé luimême et qu’il a acquis une telle gloire, que la dignité de grandcroix de la Légion d’honneur ( 12 juillet 1849 ) et celle de maréchal de France parurent les seules récompenses proportionnées à de si éclatants services.
L’Empereur a successivement créé M. le maréchal Vaillant sénateur, grand maréchal du palais, commandant la maison militaire de S. M. — Enfin, par décret impérial du 11 mars
1854, il fut nommé ministre secrétaire d’état au département de la guerre, en remplacement de M. le maréchal Leroy de Saint- Arnaud, appelé par le même décret au commandement en chef de l’armée expéditionnaire d’Orient. C’est dans cette position toute d’initiative qu’il continue à déployer l’activité de la pensée, la maturité et la rectitude d’esprit, la science de la stratégie et de la guerre , le travail constant du cabinet , qui lui ont valu tous ses honneurs et tous ses grades , et qui promettent à la France, en des temps difficiles, un des plus sages ministères qui ait disposé de son courage et de ses armées.
La formation du corps des Cent-Gardes (décret du 24 mars 1854), le rétablissement de la Garde Impériale , rendu exécutoire par le décret du 1er mai 1854, et les instructions sur la défense et l’attaque, données par lui à l’armée expéditionnaire d’Orient sont des mesures d’une grande portée. Son rapport (mai 1854) à l’Empereur, sur l’Algérie , a été justement considéré comme un chef-d’œuvre de lucidité, de précision et de haute raison.
M. le maréchal Vaillant, outre sa dignité suprême dans l’ordre impérial de la Légion d’honneur , est décoré de plusieurs ordres étrangers.
M. le maréchal Vaillant a épousé la veuve du général du génie, baron Haxo. Il est membre de l’Institut de France , et fut reçu , le 29 juin 1851, membre honoraire de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon.
Ses relations avec notre jolie petite ville de Nuits sont fréquentes; il y vient quelquefois secouer les charges de la vie officielle et du pouvoir, et visiter Madame Gaguey, sa tante du côté de sa belle-mère. Là, il veut surtout qu’on oublie sa gloire, sa haute position , qu’on ne voie en lui que le parent affectueux et le vieil ami.
S’il est une terre française, dans la France, qui s’associe plus particulièrement à l’illustration de M. le maréchal Vaillant, c’est, sans doute, la Bourgogne, et nulle ne prononce avec plus de respect le nom de ce glorieux enfant de Dijon.
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