LE GÉNÉRAL DAUMAS
Le sang bourguignon coule à pleins flots dans le cœur du général Daumas, bien qu’il soit accidentellement né, en 1803, à Délémont ( Suisse ) , alors compris dans un département français sous la dénomination de Mont-Terrible.
Nul, en effet, n’appartient plus que lui au généreux département de Saône-et-Loire. Son aïeul François Daumas avait Ouroux ( canton de Saint-Germain-du-Plain) pour berceau, bien que sa famille, qui faisait sur la Saône un important commerce de grains , fut d’origine méridionale. François Daumas avait servi comme chirurgien militaire et concouru à la guerre de Sept ans. Il mourut à Varennes-le-Grand, dont il avait été longtemps maire, en 1822.
Le général de brigade Marie-Guillaume Daumas, fils aîné de ce dernier, était né à Cuisery le 26 septembre 1763, de François Daumas et de Jeanne Duvivier. — J’ai eu occasion de relever ailleurs l’existence militaire de ce glorieux enfant de notre Bourgogne, qui, parti comme engagé volontaire le 18 septembre
1778, s’est élevé si haut dans l'armée, sans autres auxiliaires que son intelligence et son courage ; et à cette biographie s’est rattaché tout naturellement l’éloge de la 38rae demi-brigade ? dont le département de Saône-et-Loire fournit le principal noyau, et qui, par l’incendie de l’ossuaire de Morat, vengea si énergiquement l’insulte faite aux Bourguignons par le fanatisme helvétique.
Après la paix de Campo-Formio , le général Marie-Guillaume Daumas épousa , dans l’ancienne principauté de Porentruy ( qui venait de former le département du Mont-Terrible , puis annexée à celui du Haut-Rhin , et cédée au canton de Berne par suite des traités de 1815 ), Thérèse-Catherine Babé, fille d’un conseiller, receveur des tailles de l’ancien prince.
De cette union naquirent: 1° François-Xavier Daumas, docteur en médecine, maire de Givry-près-l’Orbize , et conseiller d’arrondissement de Chalon-sur-Saône; 2° Joseph-Nicolas-Auguste Daumas, employé à la préfecture d’Alger; 3° Joseph- Melchior-Eugène Daumas, général de division; 4° Catherine- Thérèse Daumas , décédée , mariée à Antoine-Lazare Savin , docteur en médecine , juge de paix du canton de Saint-Germaindu-Bois ; 5° Xavier-Adolphe-Jules Daumas , chef d’escadron , commandant le recrutement de la Gironde , officier de la Légion d’honneur, comptant quatorze campagnes d’Afrique et une foule d’honorables cicatrices. Les quatre premiers enfants sont nés à Délémont; le cinquième et dernier, à Grenoble, à l’époque où Marie-Guillaume Daumas y commandait par intérim la division militaire territoriale.
Après 1815, le général Marie-Guillaume Daumas, forcé par les Suisses de vendre, dans l’espace de deux ans, ses propriétés de Délémont, vint tout naturellement se fixer à Givry, au milieu de ses anciens frères d’armes du 2me bataillon de Saône-et-Loire, au lieu de rentrer dans le pays de son père et le sien, dont les volontaires avaient été compris dans le 1er bataillon. — De là les liens qui unissent à Givry-prèsl’Orbize Joseph-Melchior-Eugène Daumas , liens bien doux à son
cœur : la mémoire de son père et la tendre amitié qu’il a vouée à son frère le docteur Daumas, maire actuel de Givry-prèsl’Orbize.
Le Bourguignon est né pour la guerre ; il aime par-dessus tout la gloire des armes et les hommes qui la représentent; il invoque plus souvent le Dieu des sacrificateurs que le Dieu des victimes; il a l’amour des camps et des bivouacs. Il se distingue surtout par ses idées d’héroïsme et son horreur pour l’affront. — J’ai toujours eu pour principe d’exalter les choses et les hommes de la magnifique terre qui nous a nourris de ses traditions , de sa poésie et de ses fruits, terre belliqueuse et retentissante, s’il en fut. Aussi, les biographies de guerriers morts ou vivants, fils de notre généreuse province , écrites au point de vue bourguignon, avec la chaleur, la sincérité, l’indépendance d’une plume bourguignonne, que j'ai publiées naguère dans la presse de Saône-et-Loire, ont-elles reçu le plus bienveillant accueil du public choisi qui nous entoure. « Arma virosque cano. »
Oui, l’instinct du soldat domine dans les mœurs bourguignonnes de tous les âges , et les plus sublimes génies que cette illustre fraction de la terre nationale ait produits sur l’horizon apostolique lui-même, brillèrent d’un plus vif éclat dans la lutte que dans l’armistice. J’ai nommé saint Bernard et Bossuet. Les magistrats bourguignons participèrent de cette nature, et les écrivains de ce pays privilégié se servirent plus souvent de leur plume pour combattre que pour transiger. Il n’est pas jusqu'à l’architectonique bourguignonne qui ne soit essentiellement marquée du type militaire. Toutes les flèches qui jalonnent les villages épanouis des rayonnantes collines vitifères de la Côted’Or et de Saône-et-Loire symbolisent le glaive des ducs et des barons de la Bourgogne héroïque ; et les toits qui , dans les hameaux de la plaine dijonnaise, auxonnaise, beaunoise et chalonnaise, s’inclinent jusqu’à terre, offrent l’image exacte de la tente. — Pourrait-il en être autrement dans la martiale et chevaleresque patrie de Jean-sans-Peur et de Charles-le-Téméraire, des Saulx-Tavannes , des Chabot-Charny , des Villers-la-
Paye, des de Vienne, des Vauban, des Chamilly , des .tunot , des Marmont, des Thurot, des Davoust, des Marie-Guillaume Damnas, des Duhesme, de l'amiral Roussin, de l’amiral Dupotet, du maréchal Vaillant, du général Brunet-Denon , du général de La Loyère, etc., de tant d’autres officiers généraux et supérieurs, paladins et chevaliers du moyen âge , soldats de Louis XIV, de la République et de l’Empire?
Le paysan de notre Bourgogne, expression du type local, a les mœurs et l’esprit essentiellement guerriers. Dans les longues veillées d’hiver il aime à parler de batailles, au feu pétillant du sarmant; il a autour de son lit des portraits de guerriers suspendus à côté de ses madones et de ses saints patronaux. Ses chansons les plus connues sont toutes militaires 5 il sait cent noms de guerriers pour un nom d’économiste ou de philosophe.
La pléiade (1) de généraux fameux fournis à l’armée d’Afrique par la généreuse Bourgogne justifie ce que je viens de dire de la fécondité et du naturel militaires de cette province.
L’officier général dont nous allons dresser la biographie est une des plus brillantes personnifications de l’Algérie vaincue et organisée.
Melchior-Eugène Daumas quitta Délémont à l’âge de deux ans , pour rentrer en Bourgogne, patrie de son illustre père. — De là ses vieux liens avec Givry-près-l’Orbize , cette délicieuse petite cité du Chalonnais , et l’une des perles de notre magnifique département de Saône-et-Loire.
Dire la vie militaire et administrative du général Daumas , c’est donc enrichir avec éclat le Plutarque bourguignon.
Car, on l’a vu , cette famille Daumas est une de nos maisons bourguignonnes les plus honorables. Par sa parenté et ses alliances, elle tient, d’autre part, aux races les plus distinguées du canton de Berne. — Mais occupons-nous exclusivement de Joseph- Melchior-Eugène Daumas, à qui cette notice est consacrée, et
(1) Les généraux Marcy-Mongc , Daumas, Maurice de Mac-Mahon, Changarnier, cl un nombre considérable d’officiers supérieurs.
parcourons les phases de cette vie encore si jeune et déjà si pleine.
Le général Marey-Monge, ainé en grade, compatriote et vieux camarade du général Daumas 7 d’accord avec l’opinion publique, le regarde comme un des hommes qui ont exercé la plus utile influence en Algérie, dans la paix comme dans la guerre. — On ne pouvait pas porter avec plus d’éclat qu’il ne le fait le glorieux nom du général Daumas, l’un des héros de la première république et du premier empire, et continuer plus dignement un noble héritage de loyauté, de patriotisme et de vaillance, en confirmant ainsi le proverbe : qualis pater talis filius.
Le général Eugène Daumas a su obéir avant de savoir commander. Il ne doit la haute position qui l’honore dans l’estime publique et l’administration de la guerre qu’à ses généreux élans , à son activité de cœur et d’esprit, à ses études sérieuses, à ses ouvrages, à ses services d’Afrique comme organisateur et comme guerrier. — L’ambition personnelle, l’emploi des moyens, même les plus légitimes , d’avancement qu’elle inspire , ne furent pour rien dans la fortune, dans l’élévation de ce brave.
Simple volontaire en 1822, comme son père en 1778, il est sous-lieutenant en 1827, entre à l’école de cavalerie de Saumur , et en sort avec une distinction qui le signale à l’attention et à l’intérêt de ses chefs.
Capitaine-instructeur au 2rae régiment des chasseurs d’Afrique dès le mois d’avril 1835, il déploie tant de courage dans les expéditions de Maskara et de Tlemçen, sous le commandement du maréchal Clausel, qu’il est cité à l’ordre de l’armée, et décoré de la Légion d’honneur.
Comme le général Marey-Monge, avec lequel cette mâle nature offre, à certains égards, une remarquable analogie, le capitaine Eugène Daumas pressent l’avenir colonial de l’Algérie, et éprouve le besoin d’en étudier les ressources morales et matérielles, les mœurs, la langue, la topographie, les intérêts et la statistique. — Ce fut là, du reste, la tendance de presque tous nos guerriers d’Afrique, et elle témoigne assez du patriotisme, des idées fé-
condes, des vues élevées et sérieuses qu’ils y portèrent. Ils semblent avoir toujours eu présent à la mémoire le double rôle de conquérant et d’administrateur que Jules César joua dans les Gaules, et s’être profondément pénétrés de l’esprit de ses inimitables Commentaires.
Le capitaine Daumas se plie au climat de l’Afrique ; il assimile si intimement son mode de vie à l’existence arabe, il met si parfaitement toutes ses facultés, tous ses sentiments, toutes ses habitudes en harmonie avec cette nationalité à laquelle il s’attache, à laquelle il se dévoue, qu’il devient le lien nécessaire entre la France et les indigènes. — Les fonctions de consul à Maskara, près d’Abd-el-Kader, exercées par lui de 1837 à 1839, utilisèrent, dans la plus désirable extension, les graves études du capitaine Daumas. Bientôt il fut placé par le général Lamoricière, commandant la province d’Oran, à la tète des alîaires arabes dans les limites de sa vaste division.
Sa brillante conduite dans l’expédition sur le Sig, pendant laquelle un bataillon d’Abd-el-Kader fut mis en pièces , lui valut, en 1840, les épaulettes de chef d’escadron. — En 1841, il se conduit avec tant de bravoure et d’habileté à l’affaire de Tagdempt, qu’il est appelé par le maréchal Bugeaud à la haute direction des affaires de toute l’Algérie. C’est dans cette position éminente qu’il se montra avec toute sa valeur administrative , et jeta les fondements des bureaux arabes, dont la colonisation a retiré tant de fruits. Il fut l’ame de cette vaste organisation. — Soit qu’il dépose le glaive , soit qu’à l’exemple des preux du moyen âge il se jette avec toute l’ardeur réfléchie de son courage dans le feu des mêlées , le commandant Eugène Daumas illustre le nom français et le sien.
On le retrouve dans les principales expéditions entreprises par le Gouverneur-Général, de 1842 à 1848, toujours digne de lui-même. Officier de la Légion d’honneur en 1842, lieutenant-colonel en 1843, colonel au 1er régiment de spahis en 1845, commandeur de la Légion d’honneur en 1847, à la suite de la mémorable campagne dans la Grande-Kabylie , chevalier de
Saint-Joseph de Toscane, général de brigade en 1849, après l’insurrection de Bouçada, à la réduction de laquelle il apporta tant d’intelligence, de résolution et d’habileté, son avancement marche, comme sa renommée, au pas de charge.
« Les faits d’armes du général Daumas suffiraient à sa gloire
militaire. Ses nombreux ouvrages sur l’Algérie lui assignent une des places les plus élevées comme écrivain , surtout celui sur Les chevaux du Sahara qu’il fit seul, et son Sahara algérien , dont il partagea la composition avec M. Chancel (1). Ses succès comme administrateur, colonisateur et organisateur, mettent le dernier sceau à sa grande et légitime réputation. — Tous ces éléments réunis dans un seul homme fixèrent la sollicitude du Gouvernement, appréciateur de tant de mérites. Le général Daumas ne tarda pas à être investi de la direction des affaires de l’Algérie, au ministère de la guerre. Il occupa ces fonctions en exécution d’un décret du 20 avril 1850. Sa connaissance profonde des besoins et des intérêts de l’Algérie semblait l’y porter tout naturellement, et l’Afrique française ratifia le choix du Gouvernement par ses unanimes acclamations. Ce poste, que le général Daumas remplit avec tant de conscience, d’expérience et de lumières , est le premier couronnement de sa vie d’Afrique, et, pour ainsi dire, son premier bâton de maréchal. Il reçut, en 1851, de S. A. le bey de Tunis (Akhmed-Bey) les insignes de grand officier du Nichan. Directeur des affaires de l’Algérie, conseiller d’état, le général Eugène Daumas continue à servir noblement son pays par ses admirables talents de la paix, l’autorité de son jugement et de ses conseils. — C'est surtout sur le présent et l’avenir de la colonisation algérienne qu’il concentre toute son attention, dans sa position si importante au ministère de la guerre.
Le 14 janvier 1853, l’Empereur Napoléon III lui conféra le grade de général de division , récompense d’une carrière si riche en services rendus, et l’opinion publique, en France comme en Algérie, applaudit vivement à cette consécration. Il fait partie
p) Indépendamment de ces ouvrages, il a publié le Grand Désert, en communauté avec M. Chancel, et la Grande Kabylie, en collaboration avec un capitaine d’artillerie fort distingué.
du conseil supérieur du commerce , de l'agriculture et de l’industrie, créé par décret impérial du 2 février 1853.
Je ne connais pas d’esprit plus précis, plus simplificateur, plus limpide, plus méthodique et plus sérieux, de nature moins étudiée, plus franche, plus carrée, de principes plus invariablement arrêtés que ceux du général Eugène Daumas. — Il est, dans le devoir, dans l’idée d’ordre et de discipline, d’une rigidité pour ainsi dire lacédémonienne. A la générosité et à la verve du cœur, à la chaleur de l’âme, il unit des mœurs tempérées, un sens droit et calme, un jugement sûr, un coup d’œil rapide et profond. Le côté utile, le côté pratique de toutes choses, l’idonéité particulière des hommes qui se présentent devant lui , il les devine, il les trouve avec une promptitude extraordinaire. Ses préoccupations sur les mesures applicables et sérieuses, sur les idées fécondes , sont incessantes. Ah ! combien de caractères forts ont été ainsi appelés à la surface par nos guerres d’Afrique ! — L’Algérie nous a donné, dans de longues années de paix continentale, toute une galerie de braves, d’administrateurs, d’organisateurs militaires, des marins illustres, des hommes d’initiative et de volonté, un immense boulevard et une immense citadelle dans la Méditerranée, une seconde patrie. — Sans elle, que seraient devenues les armes françaises, et quelles issues s’ouvriraient devant cet excédant de population européenne qui trouve en Afrique protection, travail, produits et bien-être?
Il y eut peu de noms dans l’armée d’Afrique aussi retentissants, aussi souvent cités que celui du général Eugène Daumas. Éprouvé , dans une foule de circonstances délicates, par le maréchal duc d’Isly , il obtint sans efforts l’estime et l’affection de ce héros, de cette intelligence sublime.
Les ouvrages du général Daumas , traduits dans la grave Allemagne, en Angleterre et dans la poétique Espagne, pays qui s’intéressent aux grandes questions hippiques , ses ouvrages , répétonsle en terminant cette trop courte notice, sont les classiques du genre et régnent sur l’horizon littéraire. Le style du général Daumas est clair comme sa pensée, et ses travaux d’écrivain sont exclusivement conçus dans un but d’utilité publique , comme ses actes.
Il a été nommé , en 1853, par la reine d’Espagne, commandeur du nombre extraordinaire de l’ordre de Charles III.
Un homme de la même trempe que lui, dont la compétence ne saurait être déclinée, le général Marey-Monge, commandant la Ve division militaire, en a fait le plus grand éloge. — Étroitement liés à l’histoire de notre mémorable conquête de l’Algérie , ils en sont les plus précieux documents.
La lucidité de la phrase dans les écrits de notre célèbre guerrier bourguignon, la rigueur philosophique avec laquelle procèdent et s’enchaînent ses raisonnements , n’excluent point les qualités les plus séduisantes. Il se montre à la fois didacticien habile, penseur élevé , grand coloriste. Son imagination est comme celle de l’exémir Abd-el-Kader , avec lequel il eut tant de relations : ardente, empreinte d’un caractère tout oriental. Sa peinture est large, chaude ; il nous révèle toute la poésie du cheval , il nous initie à tous les secrets de sa nature , il fait passer devant nos yeux le désert avec toutes ses majestés. Il les comprend et les décrit comme feu le généreux marquis Charles de Mac-Mahon, cet autre noble enfant de la Bourgogne, comprenait et décrivait la chasse: en homme inspiré. — Il y a un charme infini dans les livres du général Daumas ; ils exercent sur le lecteur une sorte de fascination. Ce qui étonne le plus en lui , c’est précisément l’alliance si rare d’un esprit mathématique avec la plus brillante imagination et le sentiment exalté du pittoresque.
L’homme qui a si profondément étudié le cheval, qui domine de si haut toutes les questions hippiques , ne pouvait pas être un cavalier médiocre : aussi le général Daumas passe-t-il pour un écuyer hors ligne.
11 est membre de plusieurs sociétés savantes, et notamment de la société zoologique d’ acclimatation.
Le général Joseph-Melchior-Eugène Daumas a cinquante-un ans. Sa carrière active n’est certainement pas à son terme, et quel que soit son avenir, il sera glorieux pour la France, pour la Bourgogne et pour lui.