‹ L'Algérie en 1854Chapitre 9 sur 31 · BONE · texte numérisé non relu

BONE

Depuis la Calle on respire plus librement; on est en vue d’une terre française, on est chez soi. — Le sentiment de satisfaction qu’éprouve le passager revenant de la Tunisie est bien plus vif encore quand il met pied à terre, et qu’il arrive à Bône, dans le quartier de la Marine, revoyant les uniformes et les douaniers français.

Sans compter Beaune-la-Bolande , simple chef-lieu de canton du département du Loiret, il existe trois cités du même/nom, offrant à peu près le même poids spécifique , la même valeur

comme population, avec des éléments de vie, des ressources, un site , un ciel bien différents , mais toutes les trois abritées par des collines harmonieuses et riches. Je veux parler de Beaune , capitale de la Bourgogne viticole ; Bonn , dans la Prusse Bhénane, en amont de Cologne, ville célèbre par son université, dominant le Bhin de toute la majesté de ses monuments et de ses souvenirs 5 Bône , assise sur le littoral méditerranéen, presque aux dernières limites orientales des possessions françaises en Afrique. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que chacun de ces trois centres forme , hiérarchiquement parlant , la seconde cité de sa circonscription politique respective ; que chacun a un glorieux passé, et pleure : celui-ci un parlement de Bourgogne, celui-là un électeur de Cologne, ce troisième un illustre siège épiscopal. La population de ces trois villes est d’environ douze mille âmes. 11 y a encore, sur le territoire de la France continentale, quelques lieux d’un nom pareil : Beaune, village (Haute-Vienne)-, Beaune, village (Haute- Loire), Beaune, écart de la commune de Saint-Genest-Champanelle (Puy-de-Dôme)*, Bonne, hameau d’Étréchy (Seine-et- Oise); deux Baulne (Aisne), et un Baulne (Seine-et-Oise). — Mais occupons-nous exclusivement de la Bône africaine.

Cette aimable cité jouit, en Algérie, d’une renommée de beauté qu’elle justifie incomplètement par elle-même, mais audessus de laquelle Félèvent de beaucoup et la magnificence de ses paysages et la splendeur de ses horizons. — Elle n’a point l’imprévu, le caractère, l’étrange pittoresque d’Oran, son admirable mosquée au svelte minaret octogone, couronné d’une coupole implantée sur une plate-forme 5 elle n’a point ses trois promontoires , ou mieux ses trois capitoles jonchés de marabouts et de saillies monumentales , du type le plus varié -, mais elle dort mollement dans le lit le plus vert et le plus ombragé de l’Afrique, dans la plus vaste oasis que la Providence ait étendue autour d’une population -, elle semble détachée de la péninsule italique, dont elle reflète, en partie, les mœurs pleines d’effusion , et les ineffables harmonies. Il n’y a pas en Algérie

de brises halitueuses comme celles de Bône , d’échos poétiques comme les siens, de campagne animée comme celle qui l’enveloppe : c’est vraiment la Tourraine , la terre promise de l’Afrique française 5 c’est une nature civilisée , souriante , épanouie , unissant la sérénité et le calme à la plus vive coloration, ayant une verve presque toute bourguignonne , et ressemblant par quelques points à certaines vallées des environs de Nuits et de Beaune (Côte-d’Or). — Ici surtout l’œil enchanté de l’observateur reconnaîtra sur les coteaux et les montagnes ces contours arrondis et doux à l’œil , cette forme de dos de chameau , que nous avons signalée en Tunisie, comme étant communs à presque tous les monts de la côte septentrionale de l’Afrique. — Le bassin de Bône est le sanctuaire naturel de l’Algérie.

Oran et Bône sont , après leurs vedettes de Nemours et de la Calle , les deux grands postes occidental et oriental de l’Algérie , l’un à l’ombre du Maroc , l’autre aux frontières de la Régence de Tunis.

Bône , fondée , sous le nom d ’Ubbo , par les Phéniciens de Carthage , vous le savez , est l’Hyppone des Romains et VAnaba des Arabes. Son rôle historique le plus important se rattache à l’ère chrétienne; elle fut une des colonnes de l’église primitive et reçut son principal lustre de l’épiscopat de saint Augustin. — L’élément maltais prédomine dans sa population européenne actuelle, comme l’élément espagnol dans celle d’Oran. Bône est occupée par les Français depuis 1832.

Rendons justice à cette race demi-italienne et demi-arabe de l’île de Malte , véritable transition et lien moral de l’Orient et de l’Occident. Nul peuple plus sobre, plus dur à la peine, plus économe et plus intelligent. Il a le secret de toutes les langues méridionales et de tous les labeurs ; il sait s’infiltrer sans bruit et se rendre nécessaire sans s’imposer ; il est un frère pour les Européens, un ami et presque un compatriote pour les Arabes, bien que , fidèle à ses vieilles traditions religieuses , il n’ait pas la moindre propension pour l’islamisme. — Du reste, il respecte toutes les croyances et toutes les nationalités, résume tous les

instincts, et, sans outrager la politique anglaise qui l a absorbé comme patrie , il se trouve bien de la protection que lui assure l’influence française en Afrique. C’est une sorte de Maure industrieux, qui ne dort pas le jour et se couche la nuit à l’européenne^ c’est l’Européen le mieux préparé par son éducation, son idiome international , son ciel , à coloniser l’Algérie sans trop blesser les indigènes. — Revenons à la ville de Bône.

La mer qui vient mugir à ses pieds lui a refusé un port 5 mais les bâtiments mouillent dans sa rade, à un mille de terre, quand ils ne sont pas acculés par la tempête au Fort-Génois ou refoulés à la Calle. Aux limites mêmes de cette rade est un rocher bizarrement coupé par les vents et la rafale , et qui représente assez exactement la figure d’un lion colossal.

Bône n’offre point l’aspect de situation provisoire qui caractérise Philippeville : son assiette et son plan semblent définitivement arrêtés. La ville se développe sur un sol mouvementé, inscrite dans une ceinture de murailles mauresques, et a sa principale inclinaison, du nord-ouest au sud-est, du côté de la plaine. Son centre moral et géographique consiste dans une place délicieuse, de forme carrée, à laquelle on n’aboutit, dans l’axe de la Porte de la Marine , qu’après avoir franchi un dosd’âne assez raide, dont les rues Suffren et Fréart envahissent le faîte et les versants. Cette place régulière, vaste, entourée de portiques, complantée d’arbres, ornée, à son milieu, d’une charmante fontaine paysagée, vêtue de verdoyants arbrisseaux, inspirée par le souvenir de celles de Toulon, cette place est, ici, pour les oisifs, les promeneurs et le déploiement de la fantasia, ce que sont les places du Gouvernement à Alger, d’Armes à Blidah, et Napoléon àOran. Toujours tapissée d’Arabes accroupis, étendus ou assis sur ses bancs, de fonctionnaires civils ou militaires qui la traversent, elle renferme le mouvement et la variété dans l’unité. La brise de mer vient apporter quelque fraîcheur à la Place d’ Armes de Bône et murmurer jusque sous ses portiques. — A son flanc oriental se rallie le corps de garde central de la place. — Les places, dans nos villes de l’Algérie,

sont l’image des anciens forum romains 5 c’est là que l’on se donne rendez-vous , que l’on se fait voir , que l’on se promène , que l’on se réunit pour causer d’affaires ou pour chercher un peu de distraction 5 les amis sont toujours sûrs de s’y rencontrer, à certaines heures du jour, quand la chaleur abaissé.

C’est de la Place (L'Armes que part la rue Damrémont, le strand de Bône , la seule rue bien plane et assez droite qu’on y trouve, et dans laquelle un espace triangulaire a reçu un square très-frais et très-suave à l’œil. Les rues de Bône sont macadamisées comme presque toutes celles de nos cités d’Afrique.

— Le vieux fond mauresque du pays, ce mobilier vivant de presque toutes les cités franco-africaines , a ici particulièrement son siège sur les pentes qui se détachent de la montagne de la Kasbah. Toutefois , on y voit peu de demeures indigènes d’un grand caractère. Le tribunal civil siège dans une maison mauresque.

Il y a à Bône un colonel commandant supérieur, très-convenablement logé dans une habitation neuve , située près de la Porte de la Marine , une sous-préfecture , un tribunal civil , un lieutenant de vaisseau, directeur du port, une chambre de commerce, une caisse d’épargnes, instituée par décret du 12 avril 1854, plusieurs agents consulaires étrangers , etc.

Les principaux monuments bâtis dans cette ville par les Français sont , comme dans toutes nos autres cités algériennes , les casernes et l’hôpital. Ce centre de population est très-bien partagé en eaux jaillissantes et potables, d’une merveilleuse limpidité 5 elles viennent, de la montagne de l’Édough, se distribuer dans la ville, amenées par des travaux hydrauliques et un aqueduc.

— Des vastes bâtiments de l’hospice jaillit une tour contenant une horloge publique , dont il conviendrait de rendre le cadran lisible la nuit.

Le visiteur des cités de l’Algérie logera, à Bône, à l’Hôtel de France , Place d’ Armes , où il trouvera le comfort des villes européennes, et, de plus, une vue doublement magnifique, soit des fenêtres s’ouvrant sur la Place cl' Armes, soit de la terrasse

regardant la campagne. — Les principaux cafés bônois sont : le Café Ours, le Café Lavault, le Café Lyonnais.

Jusqu’au printemps de 1853 la population catholique de Bône était à peu près privée d’église. On avait provisoirement approprié au service du culte une ancienne petite mosquée en ruines, infecte, humide, basse, faisant pitié comme bâtiment, comme entrée, comme mobilier. — Ce triste lieu resserrait le cœur et semblait paralyser l’élan de la prière -, disons plus : il était indécent. D’ailleurs, à peine suflisait-il pour contenir le sixième des fidèles.

Le Gouvernement , qui ne néglige aucun des moyens propres à assurer la prospérité morale et matérielle , le bien-être de la colonie , a fait construire , à grands frais , un temple plus en harmonie, par ses dimensions, avec les besoins spirituels de la ville.

Il y a beaucoup à blâmer dans la nouvelle église de Bône : et le choix de son emplacement loin du centre, hors de la ville, et le caractère hybride de son architectonisation déplorablement maniérée. On a eu la prétention d'imiter l’école romano-byzantine , la seule logique en Afrique *, mais quelle profdation ampoulée , quelles formes bizarres , quels contre-sens, quels anachronismes, quelles fautes contre les règles les plus élémentaires de toute construction rationnelle, quel épouvantable gâchis, quel galimatias! C’est d’un assemblage de petites choses et de puérilités que résulte cette monumentalité bâtarde. — Le clocher-façade est du plus déplorable effet, et Dieu sait combien coûtera à l’État cette

monstruosité! . — Tout calculé, il vaudrait mieux, mille fois

mieux encore , que le génie militaire eût continué à être le seul constructeur des édifices publics en Algérie. Il peut manquer de verve, d’inspiration et d’élégance dans ses œuvres, mais elles sont mâles , fermes , justes dans leurs proportions , réglées et précises. — Et puis, quand les ingénieurs militaires ont édifié le clocher de Saint-Louis d’Oran ils ont prouvé qu’ils n’étaient pas aussi impropres qu’on le dit aux formules harmonieuses et aux motifs agréables de l’art. Si ce dernier clocher a été

déshonoré, c’est précisément par d’autres mains que celles du génie militaire, dans les amortissements ridicules dont elles l’ont coiffé.

L’église neuve de Bône , se développant sur une échelle assez vaste , et placée sous l’invocation de saint Augustin , a été inaugurée et livrée au culte le dimanche 29 mai 1853.

Parmi les monuments français de cette ville il est juste de comprendre la sous-préfecture, qui résume l’hôtel préfectoral d’Alger et la mairie.

La ville de Bône ne possède point de bibliothèque publique , point de musée, point de collège communal. Un théâtre lui manque aussi, mais il est question de lui en donner un dans un avenir peu éloigné. Elle a une imprimerie et un journal rédigé dans un bon esprit, La Seybouse. — Ses institutions de charité et d’instruction élémentaire offrent encore quelques lacunes qui seront indubitablement comblées. Sans demander pour Bône une bibliothèque publique , dans toute l’étendue du mot, ne serait -il pas possible de lui donner un dépôt de bons livres français, arabes, italiens surtout, puisque le fond de sa population parle la langue de l’Arioste et de Dante Alighieri?

Comme Tonnerre (Yonne), en 1849, par l’épidémie cholérique, Bône a été cruellement frappée en 1852 par la fièvre intermittente paludéenne. Cette affection y avait décimé les familles et laissé des traces profondes dans le deuil public. Une longue stagnation commerciale , une situation précaire , une sorte de stupeur dans la population, et des craintes sérieuses pour l’avenir, en furent les tristes fruits. Malheureusement, ces craintes semblèrent de nouveau se justifier par les faits en 1853 , et la maladie paraîtrait presque endémique dans le pays , surtout aux mois de septembre, d’octobre, de novembre et de décembre, si le passé ne permettait pas d’espérer que la situation n’a été qu’accidentelle. — Point de tendance au caractère pernicieux , ataxique , d’ailleurs , comme à Velletri , dans la fièvre d’automne de Bône.

11 y a particulièrement à Bône, de même et plus encore peut-

être qu’à Oran, la sociabilité la plus expansive dans les mœurs. Personne n’y pose ; tout le monde cherche à s’y rendre la vie heureuse par l’idée pratique, par l’effusion la plus cordiale et la plus aimable , par l’aménité et l'affabilité , par les égards réciproques, le laisser aller et le naturel. Point de ces préjugés qui semblent parquer les hommes , de ces vanités qui les blessent, de ces rancunes qui les arment; point de ces prétentions devenues si communes ailleurs. — A ce point de vue, la vie coloniale d’Afrique est bien préférable à celle que l’on mène dans la France européenne; c’est l’avis, de tous ceux qui ont habité les deux pays ; c’est aussi la cause principale qui fait que l’on s’attache si vivement à l’Algérie. — Quelle différence d’esprit public et d’habitudes sociales entre une vieille société et une nouvelle !

La gracieuse cité de Bône voit avec anxiété presque tous les courants de relations et d’affaires se diriger du côté de Philippeville , sa jeune voisine et sa rivale. Elle craint qu’on ne l’oublie et qu’on la laisse mourir sur sa couche embaumée de fleurs et de verdure. Elle n’est desservie que d’une manière incomplète. Ses deux courriers mensuels de France n’emportaient, en 1853, ses voyageurs et ses dépêches qu’après leur avoir fait subir une sorte de quarantaine à Stora. Elle voit sans jalousie, mais avec inquiétude, tout le transit en destination de Constantine s’effectuer exclusivement par Philippeville , et elle n’entend pas , sans songer à son futur délaissement , sans se croire menacée dans son existence , parler de projet de chemin de fer -entre Stora et la métropole de la province, quand elle n’a pas même une route directe pour s’y rendre. Espérons que la route impériale de Bône à Constantine par Ghelma, déjà viable entre elle et ce dernier point, s’exécutera promptement , et que la petite route de Bône au Fort-Génois sera bientôt achevée. En tout cas , qu’elle espère , qu’elle se console, qu’elle ait confiance dans la vigilance du Gouvernement français, qui s’intéresse chaudement à elle. — 11 lui restera, dans tout état de choses, son agriculture, qui sera toujours la plus florissante, la plus prospère de l’Algérie,

la sérénité constante de son ciel et la ravissante beauté de son bassin.

Le commerce de Bône est presque entièrement fondé sur l’agriculture. L’industrie pourra s’y développer avec fruit ; on pourra utiliser dans ses environs les moteurs qui s’y trouvent dans une plus grande mesure que celle actuelle. 11 se fabrique , depuis quelque temps, dans cette ville, de charmants objets de fourrure avec la robe de l’oiseau appelé grèbe. Cette fourrure , d’une souplesse, d’un moelleux, d’un soyeux, d’une finesse extraordinaires; commence à s’introduire, sous une foule de formes, dans le luxe européen.

Il existe dans les carrières qui avoisinent Bône une pierre éminemment monumentale , d’un ton gris , d’un grain ferme et dense, très-analogue au bigio florentin.

J’ai parlé, dans les Considérations générales, au livre 1er, du projet prêté au Gouvernement de relever, un jour, le siège épiscopal d’Hyppone. Bône, fille de cette illustre cité antique, a des droits bien légitimes à recevoir les successeurs de saint Augustin; mais avant de lui rendre justice à ce point de vue , il faut d’abord achever l’œuvre de la domination et de la civilisation françaises sur ces côtes. — Serait-il prudent de placer le chef d’une église, les écoles , les institutions ecclésiastiques qui fleurissent autour de lui, sur un point si accessible du littoral? — Je ne le pense pas. — C’est à Constantine que devrait être établi , jusqu’à nouvel ordre , le siège du diocèse , car , sur une terre conquise , il importe de ne pas trop isoler la force morale de la force armée.

La fièvre périodique réfractaire fut la grande plaie et le grand péril de Bône , et l’épée de Damoclès momentanément suspendue sur sa tête. — Hélas ! la magnificence des paysages a quelquefois, comme la magnificence des félicités , ses tristes expiations !

Les constitutions atmosphériques peuvent être plus ou moins favorables au développement du mal, selon les vents régnants, les prédispositions des hommes, et laisser à la population dix années de trêve, ou la frapper pendant dix années consécutives.

Tant que la cause ne serait pas radicalement détruite, l'effet pourrait indéfiniment se produire. Or, cette cause elle était flagrante, elle résidait essentiellement dans la plaine marécageuse qui borde la cité, et l’air vicié qui s’en exhalait, quand, par suite de l’évaporation, la vase, chargée de détritus animaux et végétaux et de matières en décomposition, était à nu dans les mois d’août, de septembre, d’octobre, de novembre et de décembre. — Cette cause du fléau a été attaquée avec une vigueur extraordinaire. — Que l’on cesse donc d’arborer sur la ville de Bône un drapeau noir qui ne pourrait manquer d’en éloigner la population et les capitaux. La fièvre de 1853 est une anomalie, et cette agréable cité va retrouver ses beaux jours de 1840 à 1849. — Il ne dépendra pas du zèle de l’honorable M. Calandini , sous-préfet de Bône , si dévoué aux intérêts du pays qu’il administre , que cette cité ne renaisse promptement et sûrement aux conditions de l’air hippocratique.

Oui, le Gouvernement, l’administration locale se sont préoccupés, avec la plus haute et la plus louable sollicitude, de la situation, et ont cherché à la combattre par les efforts les plus énergiques et les plus rapides. Une commission d’hommes sérieux a été envoyée d’Alger sur place pour étudier et choisir les moyens. Elle s’est arrêtée à l’idée d’une machine représentant la force effective de soixante chevaux, destinée à pomper l’humidité et les flasques aqueuses de cette plage, au fur et à mesure qu’elle se forment. — C’est la machine à épuisement employée à Harlem. L’usage de cette pompe aspirante est très-pratiquée dans certaines régions du royaume néerlandais, mais dans certaines limites , sur une échelle bornée et dans des conditions géographiques un peu différentes de celles de Bône. — La plaine bônoise , entourée de montagnes qui y versent leurs vidanges, est un immense égout , que la nature semble avoir disposé pour un vaste réservoir , pour un étang qui couvrirait d’un volume d’eau considérable son gisement marécageux. La canalisation largement pratiquée , un développement général de plantations d’arbres , ou bien l’inondation de toute la surface voisine de la ville , me

paraissent des moyens auxiliaires efficaces pour guérir le mal ou en neutraliser les effets. La mise en eau serait d’autant plus facile et mieux indiquée ici , que la zone paludéenne est au-dessous du niveau et à deux pas de la mer, à laquelle on l’unirait par une coupure. En tout cas, l’emploi simultané d’un vaste système de drainage pour l’assèchement , de tranchées , du reboisement , pourrait s’exercer parallèlement avec celui de la machine à épuisement qui fonctionnera. Ce n’est qu’au prix d’efforts multiples que l’on achèvera de détruire le germe de la fièvre intermittente. Le Gouvernement ne recule et ne reculera devant aucuns sacrifices, et il y a lieu d’espérer qu’il assurera les heureux résultats déjà obtenus, objet constant de ses désirs et de sa pensée.

Bône redevient, par la seule énergie de son principe agricole et la fertilité fabuleuse de son territoire , une des reines les plus brillantes de la colonie. — Espérons qü’avec le concours des intelligences réunies de la science et de l’humanité , la puissance , la précision et surtout le choix des remèdes, espérons qu’avec le temps voulu pour l’exécution des grandes mesures, on finira par détruire radicalement les miasmes dont l’atmosphère de Bône a été accidentellement remplie. — On ne peut imaginer un sol plus productif, une végétation plus vigoureuse que cette campagne s’épandant autour de la ville et sur les bords mêmes de la plaine déroulée à ses pieds. On n’a , du reste , besoin que de promener ses regards sur le territoire bônois pour reconnaître et constater la source des émanations insalubres qui l’ont affligé. La cité, découverte du côté du marécage qui touche presque à ses murs , est abritée de telle sorte par les montagnes , que la ventilation régénératrice du nord ne saurait balayer son horizon et épurer l’air qu’elle respire.

De louables efforts s’opèrent pour naturaliser la fabrication du savon dans ce beau pays.

L’oranger réussirait à merveille, je crois, autour de la plaine de Bône. — Jusqu’ici on n’a fait , que je sache, aucun essai suivi dans ce genre, en pleine campagne agricole. On s’est borné à greffer la plupart des magnifiques oliviers sauvages qui animent

le paysage , et croissent sur cette terre privilégiée avec une énergie tout orientale. On pourrait peut-être aussi y obtenir les cédrats, les bergamotes , les limons de Koléali et de Blidah.

L’industrie métallurgique se produit avec les meilleures conditions de succès dans les environs de Bône.

Mais voulez-vous savoir quelque chose d’Hyppone?

La ville antique s’épanouissait, à une distance d’environ trois kilomètres de la cité actuelle , dans l’horizon le plus constellé, dans le site le plus séduisant et le plus frais , et embrassait une colline isolée de ses voisines, du jet le plus harmonieux, doucement mouvementée, aujourd’hui parsemée d’oliviers et d’arbres magnifiques. On y arrive par un chemin ombragé , pittoresque , desservant les plus riches cultures, à travers des haies touffues de grenadiers et de myrtes. — A mi-côte du mont est un monument marquant le souvenir de saint Augustin , élevé sur un terrain disposé en plate-forme, généreusement concédé par un citoyen de Bône pour cette pieuse et touchante consécration du lieu qu’occupa la cathédrale d’Hyppone, si les conjectures n’ont point trompé le consécrateur sur le choix de l’emplacement réputé historique. Ce monument se compose d’un autel de marbre, au centre duquel s’élève la statue en bronze du saint évêque. Le reposoir, entouré d’une grille circulaire, est à ciel ouvert. — J’aimerais mieux un sanctuaire fermé , car l’autel est souvent lapidé par d’inintelligentes mains , et exposé à toutes les injures du temps et des hommes. — Les enfants de Bône en Algérie ont cela de commun avec ceux de Beaune en Bourgogne : c’est qu’ils aiment beaucoup à jeter des pierres aux statues et aux passants.

L’inauguration de cet autel commémoratif date du 28 octobre 1842. Elle eut lieu en présence de NN. SS. Dupuch, alors évêque d’Alger, Donnet, archevêque de Bordeaux, Sibour, évêque de Digne (aujourd’hui archevêque de Paris), de Prilly, évêque de Chalons-sur-Marne , de Mazenod , évêque de Marseille , Cha trousse , évêque de Valence (Drôme), Dufêtre, évêque de Nevers. — Tout ce qui entoure le mamelon sacré est d’une beauté idéale.

Un peu au-dessous du jalon de l’histoire ecclésiastique, que nous venons de saluer ,. sont de vastes ruines antiques qui paraissent être celles d’étuves monumentales , selon l’opinion fondée de Mgr Pavy , ou , tout au moins, d’un édifice destiné à conserver l’eau et à la distribuer. Des restes évidents d’hypocaustes et de conduits me font concorder pleinement avec le savant évêque dans son appréciation. — D’autres débris jonchent encore le pied du mont de Saint- Augustin, ou s’épanchent sur ses versants, notamment sur la pente méridionale. Dans un jardin , dont la riche végétation est exploitée par un Maltais , situé à l’est de la délicieuse montagne, sont d’autres traces antiques. J’ai visité ce jardin , le 10 mai 1853, accompagné de MM. de Belcourt, Lajeunesse, Charles Gillotte , Fabri père et fils -, nous y avons reconnu une vaste mosaïque presque à niveau de terre, des tombeaux, des colonnes et chapiteaux de marbre blanc, ce qui prouve que la ville d’Hyppone s’étendait jusque-là par ses monuments, ses polyandres ou ses villas. — Des médailles à l’état fruste, et que je n’ai pu déterminer , ont également été trouvées en ce lieu. Mgr Pavy a conçu pour cette terre sanctifiée le plus noble projet : il va fonder à Hyppone un monastère de religieuses Augustines , dont les colonies se ramifieraient plus tard sur toute la France algérique.

Les journaux français ont fait bruit, il y a quinze mois, d’une découverte de statues , de la plus belle époque antique , sur le territoire de l’arrondissement de Bône. J’ai voulu remonter aux sources et recueillir des renseignements exacts. Ma première pensée avait été de visiter M. Charles Trichot , employé à la pépinière départementale , qui déclare avoir fait la trouvaille , et de tirer quelques lumières de relations bénévoles établies avec lui. M. Trichot s’est refusé à toute entrevue. Je ne saurais donc me rendre compte du degré de confiance que doit inspirer son appréciation, car je ne l’ai point éprouvée. Peut-être M. Trichot a-t-il craint que je ne surprisse son secret , ce qui n’était assurément ni dans mon caractère, ni dans mes intentions tout officieuses et toutes fraternelles vis-à-vis de lui. Il s’est borné à affirmer à mes intermé-

diaires : « qu’en compagnie d’un Tunisien , à la fin de 1852, sur les extrêmes limites de l'arrondissement de Bône et de la Tunisie, il aurait découvert dans un souterrain trente-une statues de marbre blanc , dont une seule ayant le nez mutilé , toutes les autres parfaitement intactes. » Ce qu’elles représentent, il ne l’a pas dit , il a seulement loué la beauté classique de leurs formes et la finesse extrême de la sculpture. — N’ayant pas vu ces monuments , je ne puis en parler.

Dans l’origine de sa découverte, M. Charles Trichot avait offert à l’État de lui céder son secret moyennant une somme assez ronde. Le Gouvernement n’accueillit point cette proposition. Aujourd’hui, il a changé de système et paraît invariablement fixé dans un plan nouveau. Il demande qu’un compromis soit stipulé entre l’État et lui, et qu’on lui paye les statues sur une valeur arbitrée à dire d’experts. Le traité signé, il ouvrirait les portes • du temple. — Ce n’est ni maladroit, ni injuste 5 mais ce qui me semble vandale, c’est la menace qu’on lui prête (très-probablement à tort) de briser les statues si ses vœux sont repoussés. — Cette menace , si elle a été formulée , 11e saurait être sérieuse, car M. Trichot ne manque , dit-on, ni d’intelligence, ni d’adresse. Dans quelle mesure est-il compétent pour juger les choses de goût et d’art, et a-t-il le sentiment du beau moral et idéal? Je l'ignore. — J’ai constaté la situation.

En général , les constructions privées de la ville de Bône , faites par les Français , comme dans toutes les autres cités de l’Algérie, portent un fâcheux cachet de situation provisoire. Elles manquent de solidité , de convenances climatériques , de grâce ; ce sont des demeures de carton, que le vent ébranle, qui ne peuvent avoir ni avenir, ni durée. A quelques exceptions près , elles sont bâties sur un plan uniforme , qui engendre la monotonie.

Des flancs de la mosquée s’élance un minaret circulaire , un peu grêle , mais léger de forme , dont un tourillon aigu , du plus élégant motif, fait l’amortissement. — C'est, dit-on, un monument de la domination espagnole dans le pays.

Bône est la patrie des cigognes ; elles forment sur sa tète une

sorte de population aérienne, y posent leurs nids sur tous les toits, sur tous les points saillants de l’horizon. — Ceci nous mène droit à une autre vie aérienne, très-appréciée àBône, très-agréable et très-poétique, et dont j’ai déjà parlé à propos de Tunis : c’est celle des terrasses. Aussitôt que le soleil commence, par de chauds baisers, à préparer son lit vers les régions empourprées du couchant, toute la population bônoise se répand sur les terrasses au-dessus des maisons , et s’y livre au plaisir de la contemplation et de la société. — Il s’établit alors une circulation vraiment curieuse , de plates-formes à plates-formes, entre voisins et amis.

Cette cité, arrosée par la Seybouse , que l’on pourrait peut-être, à l’aide de travaux sérieux, rendre navigable, et par la Bou- Djemaab, baignée par la mer, n’a qu’un redoutable ennemi à vaincre : c’est son insalubrité. — Elle est , du reste, assise , je le répète , dans le paradis terrestre , dans la Macédoine de l’Afrique. Les végétaux qui l’entourent offrent une prodigieuse vigueur 5 tout est charme oculaire , variété , promenades , magnificence ou sjiavité dans son périmètre. D’une part , elle est dominée par la montagne au faîte de laquelle s’élève la Kasbah , et qui forme une sorte de promontoire sur la rade , d’où l’on signale les navires en arrivage. Cette montagne est vêtue jusqu’à la cime de pelouse d’un vert tranquille et chaud tout à la fois , comme la verdure brésilienne de Rio-Janeiro , couleur magique qu’on ne trouve que sous ces latitudes. Plus loin , elle a devant elle le rideau des Santons , non moins verdoyant dans ses délicieuses courbes qu’émaillent de blancs marabouts. Les Santons ont dû recevoir les dépouilles des martyrs ou être habités par des cénobites de la première église d’Afrique. Le mot vient évidemment de sancti homini , comme à Marseille pour la foire de l’avent. — Voici le bassin enchanté dont les montagnes plus austères de l’Édougb , couronnées de futaies, les contre-forts arrondis qui s’étagent à leurs pieds , les jolis coteaux si doux à l’œil, profilés en forme de mamelles , se groupant près de la sainte colline d’Hyppone , autel et trône naturel du christianisme , semblent cir.cons-

crire la poétique#zone. Toutes les saillies dans cet ensemble s’arrangent dans les conditions les plus favorables à la musique des regards et à la peinture. — Et sur cette couche rayonnante , vers ces flaques d’eau dormant sous le sable ou croupissant dans l’herbe paludéenne quelle mosaïque de jardins , quel luxe insolite de culture ! — Autour du bassin , derrière la ravissante promenade du Carroubier, de petites vallées de Tempé, où l’imprévu se mêle à la beauté du site , où des vignobles bourguignons tapissent des pentes inondées de lumières , où les plus agréables maisons de campagne diamantent les tapis de verdure. — Je ne connais rien de plus heureusement paysagé que le grand vase de feuillages et de fleurs , la vaste corbeille au milieu de laquelle on a posé le jardin d’essai.

Les environs d’Alger, tout aimables et aimés qu’ils sont , de Saint-Eugène à Hussein-Dey et Kouba , n’ont point le caractère champêtre , la magnificence calme , la variété infinie , la couleur orientale de Bône 5 ils ne forment qu’une ligne continue , que la décoration d’un littoral , qu’une simple frange et une bordure-, ils sont élégants , sans doute , mais ils manquent d’originalité , de fermeté et de profondeur. — Je ne puis comparer la couche de Bône et les montagnes de l’Édough , qui en sont l’imposant boulevard , qu’à la riante campagne de Lucques (Toscane), au mont Saint-Julien et aux autres monts qui la circonscrivent. C’est la même splendeur, le même cadre , le même tableau , au marécage près.

Bône, la ville de l’Algérie la plus rapprochée du Levant , pleine de colons italiens , doit sans doute à cette double condition d’avoir plus de magie dans ses horizons et un sentiment plus exalté du beau que toute autre cité franco-africaine.

Puisse l’avenir dédommager pleinement la ville de Bône de ses larmes actuelles , et la combler de bonheur et de santé ! — Personne , plus que moi , ne s’intéresse et ne s’intéressera toujours à ses destinées.

J’ai vu avec bien du plaisir, à Bône, un ancien soldat de l’Empire, qui attend pour sa vieillesse et ses blessures une petite

pension qui l’aide à vivre , et dont les vœux seront probablement bientôt entendus.

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