AVANT-PROPOS IX
n'y aura rien du tout ; et l'Afrique du nord continuera sans doute sa stagnation berbère et orientale. Nos désirs, nos bonnes intentions, nos décisions, notre organisation scolaire, nos institutions, tout notre appareil occidental, tout cela est fort bien. Laissé à soi-même tout cela n'aura peut-être pas de force agissante. On ne fait pas de la vie sans de la matière vivante en chair et en os. Omne vivum ex ovo.
LIYRE I LA COJJOÛÊTE
CttAPlTftÉ 1 Une enquête aux Grottes du Bahra en 1913*
Pàf Mes fonctions je suis offlciéllettieiit supposé connaître Thistoire dé la conquête française de l'Algérie. Je suis fdfcé de m'avoùei* qiiè Je ti'ën sais pas un mot, et par manière d'excuse jô me persuade que mon cas ne doit pas être isolé. Quinze ou vingt ans d'escarmouches qui se ressemblent toutes, et entre lesquelles oii n*a jainais pu trouver un lien, c'est trop lourd pour les mémoires moyennes. Il surnage, avec quelques noms, un nombre plus ou moins grand d'épisodes flottants, détachés de leur substratum chronologique : la prise de la smala, par exemple ;
c'est peut-être ce qu'il y a de mieux conservé dans la catégorie des anecdotes brillantes. Et dans celle des tragiques, un assez bon pendant est fourni par les grottes du Dahra. Presque tous les bacheliers savent confusément qu'une tribu arabe fut enfumée et as- •v {jttyxiéB/dkftsicni grotte, et il^ associent à ce sou- yeixir, la.Dom du- maréchal Pélissier. Cette catas-
• . ' 'Iru5p&e(ïu î)ahi5a*qTii est du 19 juin 1845 a causé en son temps un ébranlement sentimental dont il est encore possible d'enregistrer des vibrationsaujourd'hui après soixante-huit ans(l]. Mais jamais, pas une seule fois en soixante-dix ans, les grottes n'ont été revues, du moins par quelqu'un qui se soit soucié, je ne dis pas de nous les décrire, mais simplement de nous dire où elles sont. Et comme dans ce laps de temps la littérature du sujet a été assez touffue, le contraste paraîtra peut-être bouffon. Tacite raconte quelque part, et un biographe de Pélissier répète après lui, à titre justificatif, que le général romain Corbulon a, lui aussi, asphyxié des insurgés dans les grottes d'Arménie. C'est avec la même imprécision qu'on dit : les grottes du Dahra. Passe pour Corbulon qui était contemporain de Néron, mais pour un contemporain de Louis-Philippe on a droit à plus de détails.
Il y a au Dahra deux grottes historiques ou si l'on veut deux groupes de grottes. Les plus connues sont
(1) J'ai emprunté des documents à deux articles récemment parus : Busquet, Revue africaine^ 1907 ; et 0errécagaix, Revue hebdomadaire f 22 juillet 1911.
UNE ENQUÊTE AtJX GROTTES DU DAHRA EN 1913 13
bien celles où Pélissier enfuma la tribu desFrachich, mais il y en a d'autres, qui appartenaient à la tribu des Sbéhas.
Il faut chercher la grotte des Frachich ou de Necmaria sur la feuille n<* 80 de la carte d'Algérie au .50 000% celle qui porte le nom de Toued Kramis ; tout en bas de la carte, à gauche, et sur la rive gauche de Toued Zerrifa, on trouvera en tout petits caractères la mention : grottes. Ces grottes-là, quoique la carte ne dise pas leur nom, ce sont précisément les nôtres. Pas le moindre soupçon d'hôtel bien entendu. Les villages les moins éloignés, Renault et Cassaigne, sont à cinquante kilomètres ; on passera par Cassaigne qui est la commune dont Necmaria dépend et on y louera des mulets pour se rendre à Necmaria. En somme, avec Alger ou Oran comme points de départ, pour arriver aux grottes des Frachich, si on n'a pas d'automobile, il faut voyager quarante-huit heures et consacrer par conséquent à l'excursion un minimum de cinq jours, organiser une caravane muletière, solliciter des autorisations administratives. On peut espérer que le touriste ne se laissera jamais tenter. J'ai connu un étranger de passage à Paris, qui est allé voir avant toute autre chose la Morgue : le macabre a notoirement son charme. Pourtant, le souvenir atroce qui s'attache aux grottes des Frachich n'est pas seulement macabre ; pour un Algérien il a quelque cTiose d'oppressant, et il n'est pas de ceux qu'on souhaite rafraîchir. Il est préférable que Necmaria demeure dans son isolement. L'excuse est bonne en tous cas pour tous ceux qui ont raconté
renfumade sans avoir ou la curiosité de voir la terrain.
L'autre groupe de grottes, celui des Sbéhas, n'est pas plus accessible, mais il est encore plus inconnu. Dans la collection des cartes au 50 000% c'est §ur la feuille de Charron, n** 105, qu'il faut chercher ces grottes. On ne les y trouve pas, mais il est facile d'indiquer le point où elles devraient être marquées. Au sud de Habelais, et 5 kilomètres, un tout petit cours d'eau porte le nom de Chabet-el-Bir ; cela signifie le ravin du puits ; ce puits donne accès aux grottes des Sbéhas. L'ofûcier topographe, qui a rendu très fidèlement l'aspect du sol, n'a pas soupçonné qu'il avait sous sa planchette, dans le soussol, une caverne historique- T-fO silence de la carte témoigne de cette ignorance qui est toute naturelle.
{iCs grottes du Dahra sont une catégorie k part parmi les grottes. Elles sont creusées dans le pl&tre et non dans le calcaire comme tant d'autres, — les gouffres de nos oaussies, par exemple. L'identité des couditions géologiques a ^nt^ainé des analogies, celle des dimûpsions par pxemple, J'attribue è la grotte des Frachich un développement de 180 mètres et à $e|lp des Sh^has 4e 200 mètres. Le dessin des galeries souterraii^es est k peu près le même de part et d'autre, au^ Fraf^hich comme aux Sbéhas. Une ^eule galerie, saps ramiP^tiPU^ latérales, et à peu près re^tiligne ; piitendons que les sinuosités en sont
in§igniftantes. C'est dQpc m couloir obscur, long d'^Wiro» ^00 piètres, gt qui ^e termine à chaque
extréinité par upe ouverture k Yw U^re. L'uup dp ces ouvertures e^t ^ up uiveftu aotablemeut plus élevé que T^utr^t h^ pPFte 1* plu^ haute peut être
appelée 4>wQnt, et h plus ba^^e 4 Val ^P^r la galerie u'est pas autre pbo^e que l'ouvre passés et le lit actuel d'uu QQurs d'eavi souterrain. Ce ruisseau est directeipeat observable? ou y patauge, 4'up bout k l'autre, mais il est petit et q'e^t uu pued africain ; il coule immédiatement après les pluies; dans Tintervalle il est représenté par des flaques, de la boue, et des suiutemeuts. ï^a largeur de la galerie ue varie pas beaucoup ; elle est très sufPsante pour laisser passer un bamw^e et YOil^ tout, I^es passages où Ton peut s'pauceF deux de front sout très rares ; il n'y a rien qui puisse être comparé à une grande salle ni
même 4 une petite pbawbre. C'est un boyau, Jl est h la mesure du tout petit ruisseau qui l'a foréf 11 faut se souvenir ici que la ropbe encaissante est du plâtre, on ne doit pas en attendre des voûtes d'une portée considérable. La hauteur varie davantage ; assez souvent dans l'étroit couloir, eu des points ou l'on touche les parois des deu^f coudes, quand on lève la tète ou
aperçoit difficilement h la lueur de la bougie les
ûgives et les stalactites du plafond, avec un jeu d'ombres fantastiques, dan^ un éloigqement qui doit j^tteindre parfois une dizaine de mètres, O'antres fois la bauteur se réduit h SO centimètres, Pn passe
en raïnpant k plat ventre.
Pour de^f cavernes illustrei^, refuges de grandes tribi^, ces dimen^inns surprennent parleur e:(^igujtéf On pouvait s'atteindre k qnelqn^ phose de plus im-r
posant, et de plus compliqué. Un millier de personnes environ, — avec du bétail et des bagages, — étaient réfugiées dans la grotte de Necmaria lorsque Pélissier en fit le siège. Parmi les curiosités qui m'ont amené dans le Dahra une des plus vives était de voir cette caverne d'un millier d'âmes, aussi peuplée qu'un village moyen. Je l'imaginais bien plus grande qu'elle n'est. Un simple couloir de 180 mètres, boueux par places, ailleurs englué, sur plusieurs déciâmètres d'épaisseur, de guano de chauves-souris. Il est vrai que les parois très irrégulières offrent des ressources, balcons, perchoirs, niches; tout compte fait pourtant, y découvrir un coin où l'on puisse vraiment s'étendre pour dormir est un problème asse^ difficile. C'est làdedans que plusieurs centaines d'êtres humains ont pu vivre des jours, éventuellement des semaines, sans sortir et presque sans bouger. Sans doute cette caverne était la leur, ils l'utilisaient de père en fils dépuis des siècles, et ils savaient y tirer parti du moindre accident. Des gens qui passent leur vie dans un gourbi ne sont d'ailleurs pas difficiles en matière de logement ; l'endurance des indigènes, leur puissance de sommeil à volonté n'importe où, n'importe quand, et pendant un laps de temps illimité; une sorte de pouvoir qu'ils ont de s'anesthésier : ce sont des facultés de primitifs que nous entrevoyons chez ' eux et dont nous ne savons pas mesurer le degré. Explications très suffisantes, puisque la place maté^ rielle pour loger tout ce monde ne faisait après tout pas défaut. Mais à coup sur on était entassé, on se touchait; chacun n'avait guère droit qu'au morceau
de sol immédiatement recouvert par son corps, une fraction de mètre carré.
J'ai cherché, avec Taide du terrain, à reconstituer le drame par le menu, à le revivre. Il y a peu de choses aussi, éloignées de Texpérience courante qu'une enfumade ; on éprouve à se la représenter une impuissance irritante de l'imagination. Je suis très sûr d'avoir été conduit à Necmaria par ce sentiment peutêtre un peu monstrueux de curiosité pure. Cette étude menue, trop technique pour être exposée ici, conduit à la conclusion suivante. Je suis conscient démon impartialité, je puis dire de mon indifférence dont je ne vois pas comment on pourrait se départir en spéléologie. C'est dans cet esprit que je constate la véracité de Pélissier. Son rapport, ses lettres, tout ce qui a été publié de lui sur l'enfumade, tout cela se tient très bien, et c'est en accord précis avec le terrain. Je ne suis pas sûr du tout que beaucoup d'autres bulletins de victoire, et encore bien moins de massacres, laisseraient une pareille impression d'honnêteté intellectuelle. Cette conclusion modeste serait la seule que comporterait notre petite étude et je ne l'aurais pas supposée capable d'intéresser un public autre que professionnel, si la grotte de Necmaria était la seule grotte historique du Dahra. Mais il y a l'autre, celle des Sbéhas; elle est toute proche et fraternellement semblable ; mais quand on y va voir, on y fait des constatations qui m'ont paru stupéfiantes. Les deux drames, celui des Frachich et celui des Sbéhas voisinent dans le temps comme dans l'espace ; il y a entre eux un lien étroit ; quand on
les éclaire l'un par l'autre on arrive à des résultats qu'il serait dommage de taire, et qui n'ont plus rien de strictement spéléologique/
Voici ce que Saint-Arnaud écrit à son frère, le 15 août 1845, au bivouac d'Aïn-Méran. Les^-grotteé dont il parle sont celles des Sbéhas. ^
(( Le même jour, 8, je poussais une reconnaissance sur les grottes ou plutôt cavernes. Nous sommes reçus à coups de fusil, et j'ai été si surpris que j'ai * salué respectueusement quelques balles, ce qui n'est pas mon habitude. Le soir même, investissement par le 53® sous le feu ennemi, un seul homme blessé, mesures bien prises. Le 9, commencement des travaux de siège, blocus, mines, pétards, sommations, instances, prières de sortir et de se rendre. Réponse : injures, blasphèmes, coups de fusil, feu allumé. 10, 11 même répétition, etc.. Alors (le 12) je fais hermétiquement boucher toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne n'est descendu dans les cavernes; personne... que moi ne sait qu'il y a là-dessous cinq cents brigands qui n'égorgeront plus les Français. Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal, simplement, sans poésie terrible, ni
images.
Frère, personne n'est bon par goût et par nature comme moi. Du 8 au 12, j'ai été malade, mais ma conscience ne me reproche rien. J'ai fait mon devoir
une' ENQUÊTE AUX GROTTES DU DAHRA EN 1913 19
de chef, et demain je recommencerais ; mais j'ai pris l'Afrique en dégoût (1). »
Voilà qui est clair et précis, mais ce témoignage est rigoureusement unique. C'est très curieux, c'est absurde, mais c'est ainsi. Le rapport confidentiel au maréchal est introuvable; en tout cas il n'a jamais été publié, il est impossible de prévoir s'il le sera jamais» Les journaux du temps n'ont rien su. Il est bien enlendu que Saint-Arnaud a voulu expressément tenir l'affaire secrète ; mais il parait surprenant qu'il ait aussi bien réussi. Et depuis soixante-huit ans, le silence dure, ininterrompu. La lettre ne suffit pas à trancher la question. Elle est trop seule, elle est familière, adressée à un frère ,^ écrite sur le terrain, dans l'excitation de la lutte. Quand un homme qui est à des centaines de lieues raconte aux siens des horreurs, fût-il Saint-Arnaud et non pas du tout Tartarin, le bénéfice d'inventaire s'impose. On est accroché par une phrase comme celle-ci : « la terre couvrira à jamais », et on ne résiste pas à la curiosité de savoir si, en 1913, elle les recouvre toujours « les cadavres de ces fanatiques ».
Cette curiosité mène, après quelques tâtonnements, au village de Rabelais, qui boit l'eau d'Aïn-Meran. L'administrateur est un homme aimable, il connaît admirablement sa commune. Une grotte des Sbéhas où des indigènes auraient été asphyxiés, il n'a jamais entendu parler de ça, il est tout prêt à favoriser une -enquête. Le village est ancien déjà et prospère. De
(1) Lettres du^mvéchal de Saint-Arnaud, t. II, p. 26.
vieux colons y sont fixés depuis une vingtaine d'années; interrogés ils répondent sans hésitation : < Vous vous êtes trompé de chemin, la grotte n'est pas ici, elle est à Necmaria, c'est la grotte des Frachich; on dit que le maréchal Pélissier, etc. » Lorsqu'on cause avec les indigènes, qui appartiennent à la tribu administratîvement supprimée des Sbéhas, la note change. Le tout premier avec qui on m'a mis en rapport a employé de suite des expressions qui m'ont frappé : « La grotte, eh ! oui ! la grotte, mon grand-père disait qu'on marchait sur les cadavres comme sur de la paille, ki ma ieben. » Ils savent très bien, tous, jeunes et vieux, dans le menu détail; et de le constater, après qu'on s'est heurté à l'ignorance des autorités et des Européens, cela ne surprend pas évidemment, — aurions-nous oublié à leur place? — mais cela donne tout de même un petit choc.
Il n'y a plus qu'à se laisser guider par eux pour contrôler la lettre de Saint-Arnaud. La grosse affaire est évidemment la phrase ; « Je fais hermétiquement boucher toutes les issues. » Pour en rendre compte il faut étudier la structure de la grotte. Comparée à celle de Necmaria elle en diffère par un seul détail important. Celle de Necmaria est une section sou-" terraine d'un cours d'eau par ailleurs superficiel, il s'appelle Oued-el-Ghar, ce qui signifie la rivière de la grotte; le sommet^ la plate-forme de plâtre où Pélissier campa, a un nom significatif, el-Kantara, ce qui signifie le pont; c'est rigoureusement exact, la grotte qui est creusée au-dessous n'est pas autre chose que le dessous de l'arche. Aux Sbéhas, les conditions sont
bien différentes. Là aussi la grotte est le lit d'un cours d'eau, mais entièrement souterrain, et quia une existence propre en dehors des ruisseaux visibles sous le soleil à la surface du sol. A la surface du sol, sur le terrain et sur la carte, on voit deux rivières' : Tune est le Ghabet-el-Bir (le ravin du puits); l'autre rOued-el-Aoudj ; sur le terrain et sur la carte la bande de plâtre se distingue très bien, parce qu'elle se présente sous la forme d'une falaise à pic, discontinue ; les deiyc rivières traversent la falaise indépendamment l'une de l'autre, et vont confluer beaucoup plus bas. Dans l'intérieur évidé de cette bande de plâtre, la rivière souterraine établit entre les deux courants indépendants une communication invisible, l'équivalent grossier d'un court-circuit électrique. Cet organisme entièrement souterrain ne communique avec l'extérieur que par des puits naturels, analogues aux regards verticaux d'un égout ou d'un métropolitain ; à Necmaria, en amont comme en aval, on entre dans la grotte de plain-pied. La nomenclature indigène, adaptée à la réalité comme les noms populaires, tient un compte précis de cette différence. A Necmaria, on dit « la rivière de la grotte » et encore « le pont » ; aux Sbéhas « le ravin du puits ». Saint-Arnaud, qui lui aussi parle une langue nette, a senti la nuance et, quoique négligemment et en passant, il l'a exprimée : a les grottes >, dit-il, puis il se reprend et ajoute « ou plutôt cavernes ».
Elle est terrible cette nuance, elle a une portée pratique épouvantable, lorsqu'il s'agit d'être enterré
vivant, parce qu'il est particulièrement facile de combler un puits. A Necmaria, Pélissief, s'il l'eût voulu, n'aurait pas pu boucher la grande entrée de la grotte. Mais deux petits puits étaient le seul lien des Sbéhas avec le monde extérieur; tous deux de diamètre insignifiant. Dans ces puits béants sous les pieds l'assiégeant devait sentir instinctivement qu'il suffisait de précipiter n'importe quoi, des blocs de plâtre, des troncs d'arbre, des masses d'argile ; il n'y avait qu'à solliciter des écroulements; un petit geste à faire, la pesanteur complétait la besogne, et le couvercle du tombeau avait bien des chances de braver les efforts des ensevelis. A cette tentation il est certain que Saint-Arnaud n'a pas résisté* Il a bouché «hermétiquement », il nous le dit, et les indigènes se le rappellent très bien. Autour de l'orifice d'aval, on trouve par places, dans les creux, une sorte de croûte à moucheture grise, bien distincte du sol naturel. D'après les indigènes c'est le dernier reste du bouchon de Saint-Arnaud ; les mouchetures grises sont de vieilles cendrçs, roulées dans la pâte argileuse, car il y eut d'abord Tenfumade, et c'est après qu'on emmura.
Saint-Arnaud évalue à « cinq cents brigands » le nombre de ses victimes, chiffre officiellement imprécis, puisqu'on n'a pas la prétention d'avoir compté. J'admets donc que le nombre des emmurés aux grottes des Sbéhas ne doit pas avoir été inférieur à celui des asphyxiés de Necmaria; au dire des indigènes, il serait supérieur. Les capacités des deux cavernes sont d'ailleurs à peu près équivalentes-
Voilà Saint-Arnaud tout à fait lavé du soupçon de rodomontade ; il a fait ce qu^il dit comme il le dit. A le lire pourtant on pourrait croire qu'il a détruit jusqu'à la caverne, ou du moins qu'il Ta rendue inaccessible. En allant à Rabelais, avant d'avoir pris le contact, je craignais de me heurter à la nécessité d'entreprendre des fouilles peut-être impuissantes. Le cimetière souterrain avait-il été si bien clos qu'il fût resté intact, protégé contre la curiosité comme un hypogée nilotique? Je ne pense pas que Saint- Arnaud lui-même s'y soit attendu. « La terre couvrira à jamais... », dit-il, mais par inadvertance une expression emphatique lui a échappé. Ici comme à Necinaria la grotte est restée ce que la nature l'a faite, immuable dans ëes orifices, comme dans ses galeries. Ces grotte^ de plâtre sont par définition un petit trait périssable sur la face de la planète ; mais à l'échelle humaine, elles bravent les capacités destructives d'une armée,- comme elles ne vieillissent guère non plus en trois quarts de siècle. Après le départ de Saint-Arnaud tout a repris bien vite l'aspect ancien.
Voici ce que disent les indigènes. Après avoir quitté les grottes, la « mehalla >, ce qui signifie bien entendu la colonne, s'est retirée à Aïn-Meran et y est restée douze jours. Les indigènes affirment quô pendant douze jours la peur de la mehalla toute proche a empêché leurs pères d'essayer un sauvetage. Au bout de ce temps un certain Aïssa ben Djinn, dont il est question dans les lettres de Saint- Arnaud, arriva, et voici les paroles qu'on lui prête : < Il y a là-des-
ïvt:
SOUS, aurait-il dit, une femme que j'ai beaucoup aimée, tâchons de la ravoir morte ou vivante. » Ce petit discours a un parfum orientai violent,. et il est difficile d'affirmer qu'il n'est pas légendaire. En tout cas, les Sbéhas débouchèrent leurs puits ; dans les cavernes une minorité d'emmurés vivait encore; un vierux rescapé octogénaire, dont on m'a montré de loin la maison, était de ceux-là, et bien entendu il était tout enfant lors du drame.
Dans les faits divers on trouverait, je pense, des exemples de mineurs enfouis qui ont survécu une dizaine de jours. Les Sbéhas emmurés avaient des vivres, ils pouvaient boire dans les flaques de leur oued souterrain, à condition, nous dit-on, de soulever les cadavres pour arriver à l'eau. Restait le danger d'asphyxie. On nous dit que les rares rescapés étaient étourdis et chancelants, ce qui se croit aisément. Ceux qui survécurent étaient dans Ja partie amont de la grotte qui est un dédale vertical d'aspérités. On nous dit et il semble en efl'et évident que la grande majorité des enfouis était serrée dans la partie accessible de la caverne, la galerie horizontale d'aval. C'est justement là que tous les gaz délétères, entraînés par leur poids, ont séjourné, et c'est là qu'on marchait sur la couche des cadavres comme sur a une jonchée de paille ». J'ai eu la curiosité de savoir ce qu'ils étaient devenus, et j'ai demandé si on les avait enterrés. Sans ironie, en toute simplicité, il me fut fait cette réponse « qu'ils étaient bien assez enterrés comme cela » et qu'on n'y avait pas touché. Dans la caverne, aujourd'hui, on ne voit plus
grànd'chose de cet ancien charnier. Il s'est écoulé un laps de temps fort long, soixante-huit ans. La caverne est le lit d'un oued africain qui, assurément, coule parfois ayec violence. Enfin il y a les chacals et les hyènes. Cependant, au cours d'une exploration très sommaire, j'ai vu des ossements humains.
En somme l'enquête sur place a donné des résultats convaincants, du moins pour moi, qui l'ai faite. Ce n'est pas le nom de Pélissier qui devrait être lié au souvenir des grottes du Dahra. Saint-Arnaud a fait "bien mieux que lui, on voit très bien pourquoi et comment.
La catastrophe des Frachich est du 19 juin 1845, celle des Sbéhas du 12 août; il y a moins de deux mois entre elles, et moins de cent kilomètres entre les deux grottes. Les deux épisodes font partie de la même campagne, dans la même province. Pendant que Pélissier assiégeait sa grotte. Saint- Arnaud, colonel comme lui, était là tout près. Les deux colonnes liaient leurs opérations. A ce moment, dans les lettres de Saint-Arnaud à son frère, Pélissier est nommé à toutes les pages. « Je suis peut-être appelé à me trouver dans huit jours dans une position identique. » Cette idée revient dans toutes les lettres, elle a obsédé Saint-Arnaud pendant tout le mois de juillet. C'est très naturel. 11 est sûr que Saint-Arnaud a pesé avec angoisse, pendant des semaines, les termes opposés d'un dilemme. Bugeaud, dans une lettre au ministre de la Guerire, fait observer que la population entière des villes de guerre en Europe « supporte le bombardement et la famine ». Et ça a beau
être irréfutable, on ne voit pas le moyen de reconnaître que l'asphyxie des femmes et des enfants puisse être de la guerçe régulière. D'autre part Saint-Arnaud dit : « J'agirai en militaire, et je ferai essuyer à l'ennemi le plus, de pertes possible pour m'en épargner à moi-même; mes soldats avant tout. » Pélissier exprime plus brutalement la même idée : « La peau d'un de nos tambours avait plus de prix à mes yeux que. la peau de tous ces misérables. » Si v,ous voulez sentir le poids tout entier de cet argument, faites un effort d'imagination, supposez que vous êtes l'un de ces tambours, et que votre chef professe l'opinion inverse; quel sentiment s'agitera dans cette peau qui sera la vôtre, et dont il s'agira? Il n'est pas possible d'être tout à fait de bonne foi> et de nier l'existence du dilemme. Plusieurs circonstances Taggravaient. *
On était en Algérie quinze ans après la fin du régime turc. La bibliothèque d'Alger est dans une belle et vieille maison mauresque, recommandée aux touristes. Je ne sais pas très bien qui l'habitait jadis avant les livres. Apparemment le bocal d'oreilles qui est dans un placard doit être un reste de cette ancienne destination, puisqu'il n'a pas de rapport avec l'actuelle. C'est un grand bocal plein d'alcool, où nagent des oreilles humaines très bien conservées, je dirais fraîches. Quand je les regardais. Tune d'elles attira mon attention, elle était -grande avec une houppe encore dressée de poils. Le bibliothécaire fait remonter aux temps des Turcs ce dépôt macabre. Je ne sais pas s'il est bien sûr de ce qu'il avance. En
tout cas, dans les premiers temps de la conquête aussi et pour le compte des Français, j'ai bien peur qu'on n'ait « essorillé ». On m'a raconté l'histoire suivante; elle concerne un vieux caïd dans la région de Djelfa, aux environs de 1890. C'était un très vieux caïd qui eût été de poil tout blanc, s'il n'eût pas vécu au pays du henné, — un octogénaire chenu. II était coiffé comme tous les nomades ses administrés du grand haïk de mousseline fixé sur le turban par un enroulement de corde en poil de chameau, c'est dire qu'habituellement on ne voyait de sa tête que la figure et la barbe, le masque. Quand il venait au rapport, et qu'il était en présence des officiers ses chefs, cet homme d'Un autre temps repoussait à chaque instant de la main les deux côtés de son haïk avec l'insistance agaçante d'un tic; il mettait ainsi en évidence les deux oreilles, habituellement cachées. Voici pourquoi : dans la région de Djelfa, le général Yousouf fit de longs séjours et conduisit plusieurs colonnes pendant plusieurs années consécutives. Dans cette besogne de pacification, il eut pour séparer le bon grain de l'ivraie un procédé constant. Aux Insurgés pris les armes à la main, ceux à qui il eût estimé avoir le droit de trancher la tête, il se contentait d'enlever une oreille, la partie pour le tout. A cette marque indélébile de sa clémence, dans les insurrections ultérieures, il reconnaissait du premier coup les récidivistes, sans contestation possible. Vers 1890, le très vieux caïd, inconscient des quarante ans écoulés, exhibait encore toutes ses oreilles, marque honorable de sa fidélité constante.
Dans la correspondance adressée au maréchal de Castellane, je suis tombé sur une anecdote analogue.
Un autre officier musulman à notre service, le texte dit un officier turc, fait couper les poignets*. Un indigène, accompagné d'un ami, subit l'amputation, ramasse négligemment sa propre main tombée à terre, et s'en va, sans avoir cessé un moment de causer avec son compagnon.
Dans une étude de Féraud sur la tribu des Z'moul, il est question d'un caïd de cette tribu. Ce caïd un jour tomba entre les mains des Berbères de TAurès, aux dépens desquels il ^vait conquis une grande réputation de bravoure et de férocité. Ils l'attachèrent tout vif à un genévrier auquel ils mirent le feu. C'est l'arbre qui fournit le goudron ; tout vert et sur pied on l'enflamme avec une allumette et il brûle longuement d'une flamme unique et énorme, tel qu'on imagine le buisson ardent de la Bible. C'était une vieille histoire d'avant 1830. Au temps de Féraud on montrait encore le tronc calciné de genévrier qui donnait son nom à un lieudit. Parmi" tant d'autres, atrocités j'ai retenu celle-ci parce qu'elle a un pendant en 1845 dans le Dahra, au cours de la campagne de Saint-Arnaud, quelque temps avant l'affaire des grottes. Pélissier de Reynaud écrit : « Il y eut le 18 avril uû petit combat dans lequel deux des nôtres, étant tombés entre les mains de l'ennemi, furent brûlés vifs par les « kbaïl ».
Si l'on veut être équitable, j'entends si l'on veut comprendre, il faut tâcher de reconstituer par l'imagination cette atmosphère de férocités orientales. Le
régime turc la laisse partout derrière lui. Les guerres des Balkans en 1912-1913 nous en lournissent un magnifique exemple. Contre cette ambiance il n'est pas facile de se défendre intégralement. Je ne sais pas si Ton a jamais recueilli cette anecdote qui court l'Algérie à Tétat oral. Elle concerne le colonel Pein, auteur de « lettres familières », qui a laissé une réputation professionnelle de soldat, et qui fut en outre un homme spirituel. On avait confié à sa garde un prisonnier de marque, il avait pour instruction de satisfaire ses moindres désirs, sauf naturellement celui de s'en aller. Le colonel Pein lui fit mettre les menottes, et le grand chef arabe avec la grandiloquence coutumière s'écria : « On ne met pas les menottes à un homme comme moi, on le tue. » C'était un désir, le colonel le satisfit pour se conformer à ses instructions; et le dossier de l'ex-prisonnier de marque fut transmis hiérarchiquement- avec cette annotation : fusillé sur sa demande. C'est pour cela que Pein, â qui les étoiles de général semblaient dues, prit sa retraite comme colonel. Naturellement l'anecdate est controuvée; authentique, elle ne serait pas drôle du tout. On voit bien la charge tout entière imaginée pour justifier le mot de la fin. Mais une caricature, par définition, contient une parcelle de vérité. Dans ces horreurs orientales les victimes ont une part de responsabilité ; c'est leur propre férocité qui est contagieuse, une sorte de typhus moral, contre lequel le vainqueur ne se protège pas. Dans cette guerre de dix-sept ans, entre la prise d'Alger et la soumission d'Abd-el-Kader, l'exaspération mutuelle
est naturellement à son comble dans les dernières années. Au voisinage de 1845, il est facile de cueillir dans la correspondance de Saint-Arnaud des détails atroces. En février 1843, une colonne de Saint-Arnaud est surprise par la neige dans les montagnes. Elle enlève à la baïonnette le village de Médina-el-Kantara et, (c à six heures du soir, 1.500 hommes, artillerie, cavalerie, troupeau, tout était logé et à Tabri dans des maisons. Le lendemain... deux pieds déneige... à peine avais-je fait quelques centaines de mètres, quel spectacle, frère, et que la guerre m'a semblé hideuse. Des tas de cadavres, pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit ! C'était la malheureuse population du village. » Et cet autre passage, qui parait anodin au premier abord, il est écrit en avril 1844 : « Je ne reconnais plus l'Afrique. Jamais je n'y avais vu les bêtes féroces en foule et malfaisantes comme cette année. On ne parle que de victimes des lions et des panthères. » La lettre est datée de Blidal Le pullulement des fauves est une conséquence bien connue des grandes dévastations, c'est la vermine des cadavres, les vols de corbeaux derrière rgirmée. Le pays et le temps étaient brutaux, il faut replacer l'affaire des grottes dans son cadre.
Il faut insister aussi sur une autre explication, plus fâcheuse. Le métier militaire serait le plus beau du monde si l'Dn n'y avançait pas. L'ambition civile, en particulier la politique, est une maladie redoutable, .moins terrible pourtant, je crois, que la variété militaire. La correspondance de Saint-Arnaud justement étale un cas d'avancite extraordinairement virulent.
Saint-Arnaud a débarqué en Algérie en 1837, comme lieutenant; en 1847 il était général de, brigade ; c'est un avancement foudroyant ; en dix ans il avait gravi à peu près toute Téchelle de la hiérarchie militaire, cinq échelons sur sept. A chacun d'eux, il pousse dans sa correspondance intime des cris d'énervement qui viennent du fond de Tâme. « Conçoit-on un niais qui me manque à quatre pas. S'il m'avait logé sa balle dans le bras, il me faisait lieutenant-colonel d'emblée... Chaque nuit je me réveille en sursaut à la suite d'un vilain songe qui m'annonce toujours que je ne suis pas lieutenant-colonel... J'ai appris que je n'étais pas nommé... le coup a été rude. J'ai dû dissimuler mon étonnement, ma douleur, et montrer un visage indifférent. > On pourrait multiplier ces citations. Et alors dans ce mois de juillet 1845, où Saint- Arnaud voyait s'approcher la redoutable éventualité du siège des grottes, on imagine la tempête sous son crâne. La nécessité peut-être, à coup sûr l'ambiance et l'entraînement lui imposaient la solution brutale, que le souci de son avancement lui interdisait. Pélissier avait failli briser sa carrière ; il avait été abandonné par les Chambres, le ministère ; Bugeaud l'avait sauvé tout juste. Saint-Arnaud avait encore dans les oreilles « les hurlements de cette bonne presse ». Il lui fallait braver tous ces dangers par une récidive, qui, survenue deux mois après, paraîtrait une bravade. Pour sortir de cette impasse il a trouvé la solution cruelle et élégante.
La destruction totale des Frachich n'a pas été pour Pélissier un but vu nettement et délibérément pour-
suivi. Ç*a été un risque accepté, dans une certaine mesure même une catastrophe inattendue. Dès que le but militaire fut atteint, Pélissier envoya- du monde au secours des victimes, il en sauva de la sorte une centaine. De cette humanité après la bataille on ne songe pas naturellement à faire un mérite à Pélissier. 11 n'a fait que son devoir et c'était bien le moins. Seulement c'est l'accomplissement de ce devoir-là qui a failli lui coûter si cher. Toute la colonne, en départissant les vivants des morts, eut l'affreux spectacle sous les yeux ; les petits soldats frais débarqués de France, les sous-officiers aigris et littéraires, les correspondants étrangers malveillants, tous purent regarder de près autant qu'ils voulurent. Huit jours après, dans les journaux de France et d'Europe, l'explosion se produisait. C'est cette leçon qui ne fut pas perdue pour Saint-Arnaud. L'erreur évidente de Pélissier, c'avait été le sauvetage. Saint-Arnaud s'en garde bien : on sait le mot de Charles IX à la Saint-Barthélémy : « Tuez-les tous, qu'il n'en survive aucun pour me reprocher le massacre. » Ce mot-là Saint-Arnaud l'a vécu : après l'enfumade, il emmure, et il s'en va : « Personne n'est descendu dans les cavernes ; personne... que moi ne sait, etc.. )»
Naturellement, çà ne peut pas être rigoureusement vrai. Les soldats et surtout les officiers qui ont exécuté les ordres ne peuvent pas en avoir méconnu la portée. Canrobert, alors lieutenant-colonel, est cité dans la lettre du 15 août 1845 comme un collaborateur dans la campagne contre les Sbéhas. Dans une autre lettre, Saint- Arnaud l'appelle « mon ami intime
et mon lieutenant de choix... Mieux que personne il pourra te dire ce que nous avons fait. » Il est peu croyable que celui-là n'ait pas su. Dans ses souvenirs, il parle de Pélissier et de ses grottes, et il lui reproche « d'avoir fait trop de bruit autour ». Que les événements réels se reflètent dans Topinion avec des déformations absurdes, ou qu'ils ne s'y inscrivent pas du tout, c'est tout naturel après tout. Pourtant le cas particulier est superbe ; qu'un événement aussi considérable et aussi récent n'ait laissé aucune espèce de trace dans l'histoire, c'est exceptionnel. Et notez que cet événement rayé de l'histoire ne pourra peutêtre jamais y être inscrit. Le tribunal de l'histoire est comme les autres, il juge sur pièces; la vérité historique n'a pas plus de rapport avec la réalité que la jurisprudence avec l'équité. Dans l'affaire des Sbéhas toutes les pièces du procès ont disparu, il reste des dépositions orales d'indigènes : il y a des chances pour que ça paraisse insuffisant.
Le plus curieux c'est qu'un homme, Saint-Arnaud, a voulu ce résultat, il nous en prévient expressément et sa prédiction s'est réalisée. Sans vouloir médire de l'histoire, elle a été déjà traitée de vieille radoteuse ; mais on peut être surpris qu'elle se montre aussi docile à la suggestion d'un homme isolé ; voilà qui choque un préjugé de vénération, et qui donne à Saint-Arnaud de la grandeur, peut-être pas très enviable. En tout cas Pélissier, que cette histoire de grottes met en concurrence avec Saint-Arnaud, fait un vif contraste avec lui. Il apparaît brutal, franc, ingénu, maladroit, tout près du type militaire clas-
sique : Saint-Arnaud est autrement compliqué. Dans d'autres lettres familières, écrites par le colonel Montagnac, un passage concerne l'affaire des grottes ; c'est ce même colonel Montagnac, qui devait quelques semaines plus tard, en septembre, finir tragiquement à Sidi-Brahim. a Vos stupides, stupidissimes journaux de France sont bien drôles; ce serait à mourir de rire, si cela ne faisait pitié. Les enfumades du Colonel Pélissier les exaspèrent. Ce sont les moyens sentimentaux qu'il faut employer pour leur faire plaisir. Tas de cochons ! que je me trouve en pareille circonstance, je leur fournirai de quoi hurler! Ah ! rossailles' que vous êtes... votre stupide philanthropie... c'est un peu trop mirobolant. » C'est le style habituel de Montagnac. Le recueil de ses lettres familières a paru en 1885 sous le titre : Lettres d'un soldat. Ce titre ne me paraît pas équitable. Il y a une fêlure dans la tête de ce soldat-là. Aux émotions d'une guerre atroce le cerveau n'a pas complètement résisté ; c'est un beau cas d'Européen livré à la suggestion turque. Les points d'interjection, les expressions soulignées, les mots créés pour suppléer à la pauvreté de la langue en injures, ce sont les balbutiements d'une colère de neurasthénique. Aveuglé do rage l'homme semble prêt en effet à donner dans le premier piège de l'ennemi. Sur ce style-là on croit voir déjà planer la mort violente. Il est facile, il est vrai, de prédire après coup. Saint-Arnaud dans ses lettres n'appelle pas les philanthropes rossailles et stupidissimes. Seulement il a emmuré les Sbéhas. Le jour où il fut certain que le coup avait réussi, il a eu
le droit d*avoir, en songeant aux journaux, un rire silencieux, qui vengeait Pélissier. Et il était trop fin en effet pour ne pas être sensible à Ténorme ironie de son acte, trop sage aussi pour ne pas enfouir un sentiment aussi dangereux au plus profond de sa conscience ; il ne Ta pas manifesté à son frère, il ne se Test peut-être pas avoué nettement à lui-même,
A côté des autres, Saint- Arnaud est le seul qui se montre adulte, un adulte trop averti, inquiétant. Saint-Arnaud eût beaucoup d'ennemis dans Tarmée : des officiers comme Forey, Bosquet, ont parlé de lui avec une vive antipathie, qui peut bien avoir été de la jalousie. Ces aversions cependant, pour une part au moins^ peuvent avoir eu un motif respectable. Bosquet l'appelle « ce monsieur » ! Je ne sais s'il l'entend comme César appelant ses soldats révoltés « citoyens » . Je trouverais naturel que les camarades de Saint- Arnaud l'eussent senti fort différent d'eux, pas aussi exclusivement soldat qu'eux-mêmes. Chez lui, à côté du professionnel, il y avait l'homme du monde qui savait la vie, qui la savait trop bien. Tous les généraux d'Afrique ont fait de la politique. Saint-Arnaud est le seul qui y ait réussi, scandaleusement. Evidemment ce ne sont pas ses victoires militaires qui font son importance historique. A travers cette superbe correspondance, que notre démocratie ne lit plus, peut-être par rancune, on croit voir cette carrière foudroyante de Saint-Arnaud se précipiter vers son couronnement, la fondation du second empire. Le but atteint, l'homme s'effondre instantanément, comme s'il avait « commandé à la mort d'attendre »
dit Sainte-Beuve. La plupart des insectes mâles, après la pariade, leur rôle fini, ne survivent pas une minute. Il me semble voir une sorte de prédestination, en ce sens du moins que, parmi les officiers d'Afrique, il n'y en avait guère d'autre, à qui un prétendant sage et informé pût confier le soin d'un coup d'État. *0n a l'impression en tout cas que le choix fut très intelligent. Or voici qui me frappe. Entre le prince-président et Saint- Arnaud, qui ne se connaissaient pas, on sait que l'intermédiaire a été Flenry. Or, Fleury, alors capitaine, a servi sous les ordres de Saint-Arnaud pendant la campagne du Dahra ; il y était comme Canrobért, et il est inadmissible qu'il n'ait pas très bien compris ce qu'il Voyait. Il est bien certain que Fleury a documenté le prince-président. Ensemble ils ont passé en revue les généraux africains, parmi lesquels Saint-Arnaud par son grade n'avait pas encore tout à fait le droit de figurer. C'est pourtant sur lui que le choix se fixe. Et si impérieusement qu'on organise l'expédition de petite Kabylie tout exprès pour avoir un prétexte de le nommer divisionnaire ; et on la bâcle pour pouvoir le faire plus tôt. C'est du moins là ce qui est raconté partout, — la vérité officielle, qui ne parait pas contestable dans ses grands traits. Qu'est-ce que Fleury a bien pu dire? Il n'est pas difficile de l'imaginer, puisque tous les souvenirs personnels de Fleury sur Saint- Arnaud, qu'il n'a pas pu faire autre chose qu'égrener, concernent la campagne du Dahra. Il a raconté l'affaire des grott<^s des Sbéhas^ c'est inévitable : dans cette anecdote-lâ il me semble que tout Saint-Arnaud
tient déjà, le Saint-Arnaud du 2 décembre. Le futur Napoléon III s'il Ta écoutée, a dû se dire : voilà mon homme. Et si Ton se méfie de cette hypothèse trop précise et incontrôlable, à tournure peut-être fâcheusement littéraire, il reste pourtant quelque chose d'évident et de s^olide. L'opinion que Fleury avait emportée de son colonel, il n'est pas possible qu'elle n'ait pas été assise, pour une part importante, sur les souvenirs de la grotte emmurée. On n'assiste pas à une scène pareille sans en être frappé. Or, l'opinion du capitaine Fleury sur le colonel Saint-Arnaud a beau être un tout petit fait, il est notoire que ce petit fait a dédanché un grand événement. Je crois qu'on touche là du doigt un lien entre un incident des guerres africaines et une grande révolution métropolitaine. Entre ces deux pays bien plus étroitement rattachés l'un à l'autre qu'ils ne se l'imaginent, il est curieux qu'un tout petit fait lointain puisse avoir une semblable répercussion.
La réciproque est vraie d'ailleurs. Dans les atro* cités de la conquête, si la métropole s'imagine qu'elle peutrejeter sa part sur ses officiers et ses soldats, l'incident des Sbéhas emmurés est une belle occasion de lui montrer qu'elle se trompe. Il faut se représenter combien l'orage fut violent à Paris (1). La presse fut très vive : « Œuvre de cannibales... acte infâme qui souille notre histoire militaire et qui tache notre drapeau. » Il y eut une interpellation à la chambre des Pairs, et l'interpellateur fut le prince de la Moskoi^a.
(1) J'empruDte ces détails à Tarticle de M. Busquet, p, 125.
Ce parlementaire fut, comme il sied, inexact et violent : «... Un acte de cruauté, inexplicable, inqualifiable, à regard de malheureux Arabes prisonniers... un meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi vaincu, sur un ennemi sans défense {Sensaiiony... » Le maréchal Soult, ministre de la Guerr^ répondit comme un président du conseil qu'il était : « J'attends les renseignements... je désapprouve hautement. » Ici le comte de Montalembert ne contient plus son indignation et ses angoisses patriotiques : c Le mot désapprouver est trop faible... ; il fautrépudier avec horreur, pour l'honneur de la France... l'effet qu'une pareille nouvelle va produire en Angleterre... un sentiment unanime d'horreur contre un attentat pareil » {Oui !^ oui! agitation). Là-dessus M. le président du Conseil retire l'expression jugée trop anodine; il ne se contente plus de désapprouver, il . « déplore ». Les journaux algériens défendirent Pélissier ; ils rappelèrent que le premier prince de la Moskow^a, après la victoire d'Austerlitz, avait noyé
une douzaine de mille Russes, vaincus et sans défense, dans un lac gelé dont il avait cassé la glace à coups de canon sous les pieds des fuyards. Bugeaud . se fâche dans une lettre au ministre, et il lui rappelle que l'armée se recrute dans le civil : « Parce que nous avons un habit militaire, nous n'avons pas répudié tout sentiment d'humanité et de pitié. Nos cœurs sont faits comme ceux des citoyens de France, ni plus ni moins; nous faisons beaucoup de philanthropie sans nous en vanter... ; les Arabes savent fort bien le proclamer. > Dans cette tourmente, ce qui me
frappe davantage, c'est le compte rendu de la séance à la cour des Pairs, je Fai lu avec une sorte de joie, qui je le crois était mauvaise. C'est qu'il n'est pas particulièrement de 1845; il est d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Cette. violente odeur parlementaire est detolis les temps. Notez que cette explosion terrible d'indignation à la tribune n'a pas eu le moindre résultat, du moins immédiat. Autant en a emporté le vent. Soult a gardé son portefeuille, Bugeaud son gouvernement, Pélissier son régiment. C'est indirectement que les conséquences furent graves, d'une façon inattendue, tragiquement burlesque. Parce qu'il ne voulait pas s'exposer à de pareilles attaques, Saint-Arnaud a fait le possible pour qu'aucune de ses victimes n'échappât. La responsabilité de ce geste terrible, le comte de Montalemhert, et le prince de la Moskovyra, et la chambre des Pairs, les journaux parisiens, toute la métropole philanthropique en un mot, la partagent avec Saint-Arnaud. Bien entendu beaucoup de ces philanthropes-là sont suspects. Derrière une interpellation parlementaire on sait bien qu'il y a autre chose que des sentiments généreux. Quand il cherche à faire trébucher un ministre, un homme politique a ses raisons, qui ne sont pas celles de la tribune. A coup sûr le comte de Montalembert et le prince de la Moskow^a songeaient à leur avancement, comme Saint-Arnaud. C'est tellement clair qu'on aurait pu le sous-entendre, et d'autant plus que ça n'est pas essentiel.
Quels que soient les petits intérêts qui s'y mêlent, qui en profitent et qui cherchent à le diriger, un grand
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soulèvement d'indignation publique ne se laisse pas décomposer en combinaisons de calculs particuliers. Il y a sûrement autre chose. Dans Fàme du grand public, et même, pour une part difficile à démêler, dans celle des comédiens qui le guident, l'indignation est sincère, extrêmement respectable. C'est précisément parce qu'il s'agit de très pure philanthropie qu'il est intéressant de la trouver pataugeant dans le sang, à son ordinaire.
Quand on visite en^ 1913 les grottes du Dahra, celles de Pélissier comme celles de Saint-Arnaud, on est guidé ici par les Frachich et là par les Sbéhas, les descendants des victimes ; assurément ils se souviennent très bien, mais on voudrait savoir ce qu'ils sentent. C'est une entreprise malaisée, et qui risque d'être décevante. Il m'a semblé pourtant qu'on rencontrait dans cette voie un petit nombre de faits concrets. Pour essayer de les exposer il faudra parler de quelques indigènes avec indiscrétion. Ces messieurs ont des chances de ne pas le savoir parce qu'ils ne me liront pas ; ce n'est pas certain pourtant ; et en tout cas cette hypothèse n'est pas suffisante pour n^ettre ma responsabilité à couvert. Mais il ne me paraît pas que l'interview, qui est d'un usage courant dans la presse quotidienne, soit nécessairement condamnable ailleurs. .
Quand il assiégeait les Frachich dans leur grotte, Pélissier était aidé par de notables indigènes; en
particulier le -chef de la tribu rebelle que Pélissier désigne habituellement par son titre de khalifa; ses administrés ne Tavaient pas seulement renié; ils avaient aussi « incendié ses habitations, brûlé ses récoltes et enlevé ses troupeaux ». Par les soins de ce khalifa, Pélissier fut guidé jusqu'aux grottes qu'il eût eu de la peine ^ trouver ; il fut exactement renseigné sur la position des issues ; ce fut le khalifa qui fît porter les sommations ; sa fidélité ne se démentit pas jusqu'à la catastrophe finale, incluse. Or c'est le petit-flls de ce khalifa qui est aujourd'hui caïd de Necmaria. La -charge a été depuis 1845 héréditaire dans la famille. Et non seulement la charge, mais aussi les dépouilles de la tribu asphyxiée. Ce fidèle khalifa, qui avait perdu pour nous tout son avoir, méritait assurément une compensation. On la lui donna sur place à proximité inunédiate, à quinze cents mètres peut-être de la caverne. Une cinquantaine d'hectares de bonne terre lui furent attribués, et la familles les a gardés ; elle vit encore aujourd'hui sur ce domaine ; elle y habite une ferme, et à vingt mètres de la maison d'habitation se dresse une forteresse militaire, un grand quadrilatère crénelé du type habituel, qu'on appelle dans l'Algérie française comme dans l'Algérie turque un bordj. Installée dans sa position fortifiée, sur ses cinquante hectares de~ terres confisquées, la famille de Sidi-Laribi domine le pays depuis soixante-huit ans ; depuis soixante-^huit ans, ces gens-là n'ont pas perdu de vue, un jour, les grottes tragiques, origine de leur fortune. Elles sont là, en contre-bas du bordj,
très visibles. Seulement les jours critiques sont passés depuis longtemps, le bordj appartient toujours à Fadministration militaire qui Tentretient tant bien que mal, par habitude. Elle en laisse l'usage au caïd moyennant un loyer très modeste, mais Tusage qu'en fait ce locataire n'est nullement guerrier; il y abrite son bétail, tout particulièrement ses moutons. Dans le monde entier Tautorité a la réputation de n'être guère aimable ; en Berbérie on admet universellement qu'elle n'est pas aimée, c'est le pays de la poigne. Je ne voudrais donc pas affirmer que le caïd de Necmaria soit adoré ; mais j'admets qu'il inspire à ses administrés exactement les mêmes sentiments que les autres caïds. Avec nos idées européennes on ne se défend pas au premier abord contre une répugnance, qui se laisserait à peu près exprimer ainsi : cette famille, depuis soixante-huit ans, au vu et au su de tous, tranquillement, sur le lieu même de la catastrophe, continue à manger les trente deniers. Le fait n'est pas douteux, et c'est une preuve évidente que les sentiments des indigènes diffèrent des nôtres. Quand j'ai visité les grottes de Necmaria, le fils du caïd, un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, a bien voulu m'accompagner. Dans un coin d'une anfractuosité voisine, qui n'était pas, il est vrai, la galerie macabre elle-même, un ossement se trouva sous nos pieds. Je le ramassai et, après examen, j'exprimai l'opinion que c'était un fémur humain. Le jeune homme le prit à son tour dans sa main, il considéra quelques instants ce débris possible d'un de ses contribuables que son aïeul avait jadis aidé à asphyxier.
Puis il le lança d'un geste vigoureux et négligent; le fémur s'en fut tournoyant, jusqu'à ce qu'il se heurtât bruyamment aux parois de la caverne. Je n'ai pas eu l'impression que ce geste fût affecté. On peut supposer évidemment que cet adolescent a cru devoir se raidir pour montrer de la force d'âme. Je crois que cette supposition, qui me vient à l'esprit, atteste une imagination européenne. Pélissier écrit : « Depuis hier les survivants ont toute liberté pour retirer les effets épargnés par le feu, et pour enlever les cadavres de leurs frères ». De cette liberté il n'a été fait qu'un usage restreint. Dans la grotte de Necmaria, comme dans celle des Sbéhas, encore aujourd'hui, au dire des indigènes, il n'est pas rare de trouver des os échappés au temps, au ruisselleiïient et à la hyène. Pour nous, Occidentaux, les victimes eussent été des martyrs; cela ne fait pas de doute. A la plupart des cadavres, pourtant, les honneurs funèbres n'ont jamais été rendus, ils sont restés gisants, où ils étaient tombés, on ne lès a pas disputés aux bètes,et ça n'a choqué personne^
A la grotte, des Sbéhas, lorsque sur le terrain, à l'orifice même, j'ai dit ma ferme intention d'entrer, j'ai nettement perçu chez les indigènes une indécision et une répugnance. Aussitôt, Occidental incorrigible, je lésai interprétées de la façon qui me paraissait la plus naturelle, ett3omme s'il se fût agi de nous autres. Apparemment il était pénible aux Sbéhas d'introduire un étranger dans la nécropole sacrée. Je le dis et je pie déclarais prêt à abandonner mon projet, si je ne pouvais l'exécuter sans froisser des sentiments
respectables* Aussitôt des protestations s'élevèrent, protestations d*étonnement et d'incompréhension. L'hésitation à m'introduire dans la grotte avait une toute autre cause ; on me Tavoua, et je ne puis pas mettre en doute son existence, parce que je Tai vue de mes yeux, à la lueur d'une bougie, quelques moments plus tard, dans un recoin de la caverne. C'était une hyène, animal inoffensif, il est vrai; mais tout de même après tout un fauve* Assurément c'est une petite nervosité au sujet de la hyène que j'avais confondue avec l'appréhension d'un sacrilège. Il est certain que les Sbéhas ne concevaient même pas que ma curiosité pût être profanatoire. Ils m'ont affirmé au contraire, et je le crois, qu'ils en étaient heureux. Faudrait-il dire flattés? flattés qu'on s'occupe d'eux? je ne sais pas. Quand il s'agit de cerveaux aussi éloignés des nôtres on n'ose pas choisir entre les» nuances.
Tous ces menus faits attestent une indifférence qui nous paraît étrange, des âmes calleuses qui ne souffrent pas. La grande indignation qui a secoué la France en juillet 1845, lorsque l'affaire des grottes du Dahra fut ébruitée, il y eut un point du territoire français où elle fut tout à fait incomprise, et ce fut justement le Dahra.
Il faut songer que les indigènes algériens sont des Berbères, endurcis par quatre .cents ans de régime turc. Et des Orientaux à qui le sens de la patrie fait défaut. S'il fallait définir l'Orient, on serait peut-être amené à reconnaître que c'est là son caractère distinctif. Dans les société orientales les éléments
sont juxtaposés en cases de damier; et, entre ces éléments, tout fait cloison étanche, la diversité des langues, des religions, des races, des costumes, des habitudes menues et quotidiennes, et par conséquent la haine irréconciliable. C'est sensible pour le touriste, dès le premier contact, à la variété pittoresque des passants dans les rues, qui constraste avec la monotonie de nos foules. En Thrace, en Macédoine, ce qu'on appelle question d'Orient, c'est précisément la difficulté de tracer des frontières; on ne sait comment départir trois ou quatre races en émulsion, dont les éléments sont mêlés à l'orientale. On imagine comprendre pourquoi des convulsions terribles doivent accompagner le passage brusque d'une contrée orientale au régime occidental des patries.
L'Algérie est un morceau d'Orient, on n'en doute pas, elle n'a jamais été une patrie. Dans une région voisine du Dahra, et qui n'en est séparée que par la vallée du Ghéliff, sur les pentes nord-ouest de l'Ouarsenis, se trouve la zaouïa de Besbès. On sait qu'une zaouïa est un monastère. Les moines y conservent, à l'abri des mites, dans un cofifre en bois de cèdre, une tunique du maréchal Bugeaud. Leurs prédécesseurs ou leurs ancêtres furent des alliés fidèles du maréchai5 qui leur démanda de fixer eux-mêmes leur récompense. € Donne-nous, ont-ils répondu, un objet que tu aies porté, qui ait touché ton corps ». Et Bugeaud, séance tenante, déboutonna sa tunique. Ce récit a une petite odeur de légende populaire ; on n'en garantirait pas l'exactitude rigoureuse. Mais la tunique est là, on la sort volontiers du coffre de cèdre ^ elle
se voit et elle se touche. Elle a quatre étoiles sur le col et sur le revers des manches; beaucoup de gens apprendront peut-être à cette occasion, comme je l'ai fait moi-même, qu'un maréchal de France avait pour insigne quatre étoiles. A l'intérieur du col, à la place habituelle, on lit encore très facilement le nom et le titre du tailleur; c'était celui du I" spahis. Cette tunique est une réalité indéniable. M. l'administrateur d'Ammi-Moussa, qui m'a raconté le fait, songeait à racheter le vêtement vénérable pour l'offrir au musée de Tarmée. Il y a renoncé, il s'est rendu compte que les moines, ses administrés, n'oseraient pas le lui refuser, mais qu'ils seraient ulcérés. Si l'Algérie, délivrée de toute domination européenne, redevenait miraculeusement libre de suivre ses destinées orientales, je crois que la tunique resterait quand même dans le coffre de cèdre; on l'islamiserait peut-être, elle deviendrait le caftan de Sidi-Bugeaud. Ou si l'on veut quelque chose de plus flou que cette hypothèse cocassement précise, je crois que . la tunique, dès aujourd'hui, est un peu une relique. Et X pourquoi pas? Nous sommes en pays musulman; les grands vainqueurs, voire les grands massacreurs, sont le bras d'Allah !
A Rabelais, pourtant, j'ai trouvé chez le caïd des sentiments d'une nuance nettement différente. M. Takarli Korichi, caïd de Rabelais, n'est pas du pays, j'entends du petit district avoisinant qu'il administre. Il y est venu depuis peu comme fonctionnaire. Avant l'enquête qu'il a bien voulu faire à ma demande, il n'avait pas entendu parler du drame
dans les grottes des Sbéhas. Cette enquête, c'est grâce à lui qu'elle a rapidement abouti, parce qu'il s'y est intéressé vivement ; et ses résultats Font surpris et indigné. Ils lui ont fait la même impression qu'à nous d'absurde barbarie lointaine. M. Takarli Korichi est donc une exception, et ce qui est mieux, c'est à quel point cette exception, dès qu'on l'analyse, confirme la règle.
Je n'ai fait qu'entrevoir le caïd de Necmaria, il s'est trouvé rentrer de voyage au moment même où je partais. Pourtant j'ai été son hôte pendant plusieurs jours, j'ai vu sa maison et ses enfants, plus particulièrement son fils aîné. La maison est une ferme isolée, dans un site merveilleux; du seuil, par-dessus des dos de terrain aux couleurs vives, blanche et rouge, séparés par des ravins boisés, très loin à l'horizon, par les temps clairs qui sont habituels ici, on voit nettement la Méditerranée. Dans ce pays iinmense il faut de l'attention pour apercevoir des traces de vie humaine, on est en tribu, et une tribu n'est guère apparemte de loin ; elle vit au ras du sol dans de petits domiciles bas et épars. Les villages des colons sont à cinquante kilomètres, la route qui les relie elle-même passe à plusieurs lieues de là. En ce coin les bruits de l'Europe ne pénètrent pas. C'est justement pour cela, j'imagine, que le caïd était absent, il doit l'être souvent; puisqu'il lui faut bien aller prendre contact avec l'autorité lointaine. Dans cette maison j'ai refait une petite expérience banale en Algérie, j'espère avoir le droit de la dire sans être accusé d'ingratitude pour mon hôte. Je suis
arrivé à la ferme de Necmaria sans être annoncé, le maître de maison absent. J'y ai trouvé la volonté de~ m'être utile et agréable, la meilleure du monde; parmi toutes les hospitalités orientales, celle des caïds algériens tient un rang extrêmement honorable ; à Necmaria pourtant l'absence du caïd paralysait les bonnes intentions. Et par exemple pour visiter la grotte il fallait de la bougie. Pour en avoir j'ai dû m'adresser à la maison forestière voisine. Les bougies ne faisaient pas défaut dans la maison du caïd, mais elles étaient sous clef. D^une façon générale tout était enfermé dans des coffres, des armoires, dea pièces closes, et le caïd avait emporté les clefs. Entendez qu'il ne les avait pas emportées par inadvertance, ou par exception; mais bien par principe; c'est toujours comme ça. Et le caïd de Necmaria n'est pas une exception; il en est ainsi en règle générale, chez les notables indigènes, partout où il y a quelque chose à protéger contre des convoitises. Il est bien entendu que, chez nous aussi, des ménagères enferment le sucre; mais ce sont des ménagères; les précautions qu'elles prennent, et qui font sourire, sont contre leurs servantes. Bien entendu encore on n'oublie pas la définition de la famille occidentale par l'auteur de Poil de Carotte : la réunion sous le môme toit de gens qui ne peuvent paii se souffrir. Ces gens pourtant ont le sentiment d'intérêts communs et quelque tenue ; il y a des points où ils se fient les uns aux autres. Dans la société orientale il n'y a rien de plus mystérieux pour nous que la famille. Pourtant on croit entrevoir des lignes générales. Les drames du
sérail, les rois qai k leur avènement massacrent leur parenté par mesure de prudence, ce sont de très gros faits universellement connus et qui ne paraissent pas contestables. Tout l'Occidetit admet que la famille orientale, cloîtrée entre lés murs sans fenêtres de la maison, est maintenue par la force plutôt qye par la cohésion intime des éléments. Ça doit être dans Bajazet et peut-être même déjà daâs Hérodote. Ce vieux sentiment universel, pourvu qu'on ne cherche pas trop à le préciser, ne parait pas trop inexact. J'admets que l'anecdote ded boiigies sous clef en l'absence du maître serait uile petite contribution à une étude sur la famille orientale; Un caM algérien ne trouve donc pas chez lui quelqu'un parmi ses proches à qui il puisse confier momentanément les humbles fonctions de majordome. Parmi ces proches du caïd celui que j'ai vu le plus est le fils aîné. Comme les jeunes indigènes de son âge et de sa situation sociale dans le Dahfa il â fait ses études au collège ds MostagUnem; Il est le premier à i'econnaître en riant qu'elles furent trèd mauvaises. A un adolescent de chez nous on pardonne bien volontiers d'avoir été un cancre, ce n'est pas pour en faire Uh reproche à un jeune indigène algérien*
Ce caïd de Necmarla est très respectable, lui et toute sa famille, enracinés qu'ils sont dans la Vie rurale. Mais le contrasté est vif avec le càïd de Rabelais* M. le caïd Takarli Koriehi vit au village de Râbelftia^ en contact avec les fonctionnaire! et les colons* Il entre au café, moins pour y consommer évidemment que pour y causer. Il parl% et il écrit le
français comme vous et moi. Ses plus jeunes enfants, un garçonnet et une fillette, sont confiés àTinstitutrice ; ils en savent exactement autant que les bambins français de leur âge, avec lesquels ils jouent. Son fils aîné, qui était Tan dernier élève de première au collège de Mostagamen, vient d'être reçu bachelier avec mention. M. Takarli Korichi porte le costume arabe, les burnous, le haïk, le grand turban. Il ne peut pas s'en dispenser, m'expliqiie-t-il, ayant à commander en tribu. Il seiit l'inconvénient pratique dans la vie moderne de ces très belles draperies ; s'il s'habillait à son goût il porterait le costume européen, avec le fez. Ce dernier trait éclaire toute la figure. Il est clair que M. Takarli Korichi est un Jeune-Turc, ou si l'on veut un Jeune-Algérien. C'est à Alger un tout petit parti, assez bruyant. Parmi ses chefs on compte le docteur Ben Tami, qui est une silhouette familière sur le boulevard de la République et au square Bresson; on me dit que Takarli Korichi est un parent du docteur Ben Tami. Entendons bien que M. Takarli Korichi, qui est fontionnaire, n'appartient pas du tout à un parti politique ; j'ai voulu simplement le ranger dans une catégorie d'hommes.
Ils sont ainsi en Algérie un nombre malheureusement bien petit encore de notables indigènes qui ont franchement adopté notre langue et qui sont venus à notre culture, sans cesser d'être musulmans. Ceux-là, en présence de catastrophes et de massacres comme ceux dont il s'agit ici, partagent' notre dégoût; je pense que les autres, la masse énorme des indigènes, ne Les sentent pas comme nous, ne les ont même pas
sentis ainsi jadis, lorsqu'ils en furent témoins oculaires ou victimes. Lorsque son fils s'est présenté au baccalauréat, M. Takarli Korichi m'a écrit pour le recommander; c'était superflu, comme l'événement l'a démontré, mais c'était une preuve nouvelle d'habitudes occidentales. Sa lettre contenait un passage qui m'a semblé un document. Il s'excusait de ne pas connaître exactement le nom de son fils, j'entends son nom officiel «de candidat sur les formulaires académiques. Il se pourrait que ce fût X... ben Korichi ou bien encore Y... ben Takarli, d'autres hypothèses étaient encore possibles. Cette indécision est toute naturelle évidemment, puisque les Arabes n'ont pas de nom de famille ; ils ont un prénom, ils le précisent un peu en mentionnant celui de leur père; ils peuvent avoir un surnom, ils peuvent en avoir plusieurs, ils peuvent en changer ; cela revient à dire qu'ils n'ont pas de nom tout à fait définitif. C'est comme çà dans tout l'Orient. Un individu y est si peu de chose, un grain de poussière au souffle de Dieu, il ne peut pas avoir de prétention à une étiquette bien nette et bien complète pour lui tout seul. C'est une particularité bien menue,, cette inexistence du nom de famille. Mais on imagine l'entrevoir vaguement dans la dépendance de beaucoup de choses énormes, une organisation de la famille et de la société qui est l'antithèse de la nôtre, et jusqu'à une tournure d'esprit qui nous irrite, parce qu'elle exclut le sens de la précision. Ce petit détail me paraît jouer le rôle du personnage insignifiant qui donne l'échelle dans la photographie d'un paysage^ Il
LA COiroUÊTE immflDsitë du gouffre entra eux et nous.- )DS d'autant plus de chance de le combler k I que nous n'aurons pas perdu de vue ses us véritables.