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CHAPITRE II

La conquête de TAlgérie et son histoire.

A la fin de cette enquête, on est, il me semble, ramené au point de départ. On a touché du doigt combien la conquête française de l'Algérie est inconnue* Elle n'a pas été étudiée ; c'est un terrain vierge. Il faut songer avec quel soin minutieux les historiens de la dernière guerre, celle de 1870, se sont efforcés de reconstituer sur le terrain les batailles. Les érudits ont refait patiemment, à travers les labourés, la carte en main, le chemin des régiments. Rien de pareil en Algérie. Et ce n'est pas une question de cartes : le cinquante-millième algérien est meilleur que le quatre-vingt-millième français. Ce fut seulement vers 1910, au bout de soixante-dix ans d'occupation, que les archives du gouvernement général ont été officiellement organisées, confiées pour la première fois à un archiviste de métier. La meilleure histoire de la conquête est celle de Camille Rousset. Elle n'est pas autre chose que ce qu'elle

prétend être, manifestement ; un panégyrique fort bien fait de Tarmée d^Afrique. Aujourd'hui, Tarmée d'Afrique n'a plus besoin de panégyristes; et elle n'a pas eu d'historien. Il n'y a rien là de surprenant ou de scandaleux. Où aurait on trouvé les ouvriers pour cette tâche immense ? et un pays neuf a autre chose à faire qu'à s'expliquer lui-même et à scruter son ps^ssé. Si pourtant on l'a, ce souci d'expliquer, de comprendre; alors ! il n' est pas indifférent d'avoir touché du doigt à propos d'un exemple concret, vivant et détaillé, quelque chose de très important, un fait désagréable, inélégant, l'incroyable férocité de la conquête. Français et indigènes, nous n'en avons conscience ni les uns ni les autres ; nous autres, nous ignorons; eux, ils ne sentent pas, ils n'ont pas senti. Circonstance heureuse : il n'est pas resté entre nous de souvenirs envenimés. Mais le fait est là. La guerre est toujours laide, quaûd on la regarde de près; mais cette guerre-là fut parmi les plus laides. Ce n'est pas seulement parce qu'elle fut africaine et turque. Les Français de 1830 aussi sont très loin de nous. Quand on feuillette les annalistes, les récits contemporains, on y rencontre des faits auxquels on ne songeait pas, et qui évoquent un autre monde colonial, très différent du nôtre. Louis-Philippe semble d'hier; il est antédiluvien. Le temps a marché très vite; il marche toujours plus vite qu'on ne croit; et par surcroît ce temps-là c'a été le xix* siècle ; il ne doit pas y en avoir beaucoup, dans la série des âges, où l'humanité ait mué autant. 11 faut faire l'effort de se rappeler, par exemple, qu'on se battait dans ce temps

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lointain à armes égales entre Européens et indigènes. A Sidi Ferruch, dans les combats qui ont suivi le débarquement, d'après Pélissier de Reynaud, les fusils arabes « avaient plus de portée que les nôtres >• Dans l'armée française le fusil à pierre n'a disparu qu'en 1830 pour être remplacé par le fusil à capsule en fulminate. L'Algérie a été conquise avec ce qu'on appelle aujourd'hui des « fusils de traite », et qu'on vend aux nègres dans les comptoirs africains en compagnie des cotonnades et des verroteries. Évidemment la guerre coloniale dans ces conditions était dure. De nos jours au Maroc nous avons fait un grand emploi du 75.

Autre chose. Le même Pélissier de Reynaud, contemporain et témoin des événements qu'il raconte, fait une observation très curieuse, et qui semble avoir passé inaperçue. — Les hommes qui avaient en 1830 de quarante-cinq à cinquante-cinq ans, c'est-àdire les grands chefs, ceux qui portaient les responsabilités, les hommes importants, ceux-là étaient nés aux environs de 1780, juste avant la révolution. Or on sait que pendant la révolution, c'est-à-dire pendant une dizaine d'années, tous les établissements d'instruction en France ont été balayés par la tourmente. « Presque tous nos généraux > dit Pélissier de Reynaud, étaient dépourvus de culture générale ; il le dit à propos de Berthezène, né en 1775 : et il attribue à ce manque d'instruction générale une grande importance pratique. Sur ce dernier point je lui laisse la responsabilité d'une assertion aussi flatteuse pour rumversité« Nous la connaissons bien cette inculture

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Aes officiers du premier empire ; nous la mettons au théâtre (madame Sans-Gène), mais nous ne sommes pas habitués à établir un lien entre elle et la conquête de TAlgérie. Voici un autre point de vue auquel on ne songe pas. Il faut se rappeler quelle avait été la carrière militaire et administrative de ces soldats et fonctionnaires impériaux qui ont conquis et administré TAlgérie de 1830. Rovigo avait administré l'Espagne, Qlauzel Tlllyrie, Pichon Saint-Domingue et la Wesphalie. Les démêlés entre Rovigo et Pichon sont, aux yeux de Pichon, le renouvellement des querelles entre les administrateurs civils et les généraux dans les conquêtes impériales, Piémont,Toscane, Provinces Illyriennes, etc.. Que voulez-vous qu'il y ait eu, chez ces hommes faits et mûrs, derrière leurs façons de sentir, de penser et d'agir, sinon la masse de leurs souvenirs personnels à travers toute leur vie, Et ces souvenirs voici comment le baron Pichon les résume, en un français médiocre mais très clair : « Tâchons surtout de ne. pas faire en sorte qu'il ne reste de la conquête d'Alger, comme de tant de nos entreprises depuis quarante ans, rien qu'une démolition qui tourne au profit des autres et à notre détriment. » C'est une nécessité psychologique ; toute l'expérience personnelle Ae ces gens-là, consciemment ou inconsciemment, les accoutumait à l'idée que l'avenir naturel d'une conquête était d'être abandonnée. Dans le tréfonds de ces consciences il ne pouvait y avoir que méfiance et scepticisme i^ tout ce que vous voudrez excepté la foi, sans laquelle on ne fait rien.

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