LA CONQUÊTE DE L'ALOÉRIB ET SON HISTOIRE
Ce soBt là des choses de 1830, qu'il faut faire effort pour imaginer. D'autres sont demeurées actuelles. Le même baron Pichon a écrit cette phrase curieuse : € On n'a pas dit avant 1789 que les Français ne sussent pas coloniser. » Ce dogme de notre incapacité coloniale, que Pichon a vu se former, s'est-il établi uniquement à propos de la conquête de l'Algérie? cela doit être plus compliqué que cela. En tout cas nous le voyons déjà bien ancré dans les esprits aux environs de 1830. C'est une mauvaise fée au berceau de l'Algérie.
Puis, et peut-être faut-il dire surtout, la métropole ne sait pas ce qu'elle veut. La conquête n'a été ni voulue, ni prévue, ni dirigée. La prise d'Alger avait eu lieu juste avant la révolution de 1830 ; elle était l'œuvre dû gouvernement déchu^ et par conséquent suspecte au gouvernement nouveau. Les souvenirs et les préoccupations du premier empire étaient encore tout frais. On eût donné « volontiers Alger pour une bicoque du Rhin. » Quelle que soit la valeur des explications, le fait est certain, l'opinion publique en France a été déconcertée dès le premier moment par une conquête qu'elle n'avait pas envisagée, et qui paraissait très difficile. Pendant plusieurs années beaucoup d'hommes politiques ont demandé l'abandon pur et simple. « Il faut, disait l'un d'eux, réduire les dépenses à leur plus simple expression et hâter le moment de libérer la France d'un fardeau qu'elle ne pourra et qu'elle ne voudra pas porter longtemps. » (Dupin — - discussion de budget de 1835 — amusant à^elire en 1916). Et le Moniteur ajoutait «... mar-
ques nombreuses etprolongées d'adhésion >. Le gouvernement lui-même a flotté longtemp entre différents systèmes d'occupation restreinte. Jamais on n*a vu dans l'histoire une plus belle faillite des prévisions humaines et des projets gouvernementaux. Un acte dont nous sommes bien forcés de reconnaître après coup les immenses conséquences n'a été ni prévu, ni voulu. L'Algérie s'est conquise toute seule, malgré l'opposition, ou à tout le moins la répugnance, universelles.
Il faut insister là-dessus; la façon dont la conquête a été faite n'est pas le résultat d'une combinaison voulue et savante, au contraire c'est le cas d'appliquer la métaphore actuellement usuelle du veau dans un magasin de porcelaine. Qu'il en soit ainsi indiscutablement c'est un grand soulagement pour notre conscience de Français. Gela nous permet d'admirer sans, trop d'amertume, avec Pélissier de Reynaud, la barbarie étalée par (c le peuple le plus civilisé de la terre. > De cette barbarie il faut regarder en face la conséquence essentielle. Voici une phrase de Paul Bourde, que j'ai beaucoup connu et aimé, qui était un grand journaliste, et qui avait une horreur curieuse de la réalité. <c Entre Boufarik et Blidah campait autrefois une des tribus les plus belliqueuses de l'Algérie, les Hadjoutes. Que sont-il devenus? Cultivateurs ou petits commerçants, leurs descendants sont aujourd'hui les plus paisibles des hommes. » Les Hadjoutes n'ont jamais campé entre Boufarik et Blidah ; mais c'est un détail sans importance ; il n'est pas sans importance au contraire
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de parler de leurs descendants. Je me suis occupé de cette question, j'ai cherché ces descendants, et je ne les ai pas trouvés. Les Hadjoutes n'ont pas laissé de descendants, ou s'il s'en trouve, éparpillés dans des douars quelconques et lointains, le souvenir précis de leur origine est perdu. La froide réalité c'est que les Hadjoutes ont été supprimés ; à la « boche », dirions-nous, s'il n'y avait précisément avec la colonisation rêvée des pangermanistes cette différence essentielle, que nous ne l'avons pas fait exprès. Autour des villes côtières que nous occupions, les indigènes ont disparu dans cette longue période meurtrière du début. En faisant la solitude il est clair que nous avons préparé, en toute innocence, la base de la colonisation. Et il faudrait avoir le courage de le reconnaître, il est inutile de le crier sur les toits, mais il serait dangereux de l'oublier, parce que les conséquences de nos débuts absurdement sanglants se font nécessairement sentir encore. On ne peut pas faire que ça n'ait pas été.