‹ L'Algérie et la métropoleChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE PREMIER Un chemin de fer manqué · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Un chemin de fer manqué

L'armature économique et législative, c'est peutêtre parmi les sujets algériens celui où la matière fait le moins défaut. 11 y a une bibliothèque immense. On n'aura sans doute pas réussi à la faire tenir dans deux petits récits.

L'un est l'histoire tout à fait contemporaine d'un tronçon de chemin de fer. C'est le petit chemin de fer ^à voie étroite, long d'une centaine de kilomètres, qui réunit Tiaret à Relizane (la moitié méridionale de la ligne Tiaret-Mosta^anem). La loi qui a déclaré cette ligne d'utilité publique est du i5 avril 1888 ; l'exploi-* tation a commencé en 1888. La ligne est donc vieille d'Un6 trentaine d'années. C'est intéressant^ parce que

(1) Ecrit en 1917 après une éttidd sut le ietralii éti 1916.

trente ans, pour une grande entreprise, à notre échelle métropolitaine du moins, ce n'est tout de même pas énorme. Ça suffît pourtant, dans l'espèce, pour déceler de curieuses énormités; ces trente ans là paraissent nous reporter à une époque mérovingienne.

Le chemin de fer était concédé à une compagnie privée, la Fraûco-Algérienne ; il y avait un cahier des charges; et, dans un document officiel de 1913, la rédaction de ce cahier des charges est critiquée par M. l'ingénieur en chef Vielle. On y avait toléré des courbes d'un rayon très court (100 mètres), des successions rapides d'inflexions en sens contraire (à 40 mètres d'intervalle) ; ces détails techniques illustrent l'expression, courante en Algérie, de <( Tortillard y> ; on l'applique aux petits chemins de fer dédaigneux de la ligne droite, plus court chemin d*tin point à un autre. L'état garantissait à la C*® Franco- Algérienne l'intérêt du capital engagé, bien entendu; et dans le calcul de ces intérêts on faisait entrer le prorata de la somme totale des kilomètres. La Compagnie a donc construit une ligne aussi longue que possible ; dans les cas où elle aurait pu, au moyen d'un travail d'art, tunnel ou pont, supprimer un long détour, invariablement elle a choisi le détour; bref elle a « tortillé > de son mieux. Le jeu de la garantie d'intérêt faisait bien entendu à cette compagnie un devoir sacré vis-à-vis de ses actionnaires de ne rien risquer, d'économiser sur tout, sur le matériel, le personnel, les frais d'entretien, le nombre des trains. A chercher des bénéfices elle les eût payés trop cher

puisque FÉtat les lui garantissait gratuitement. Tout cela est à peine de notre sujet, parce que ça s'applique, et c'a été appliqué maintes fois, à tous les chemins de fer algériens d'une façon générale. Ça n'est pas particulier le moins du monde à la Franco- Algérienne et au tronçon Tiaret-Relizane. Une phrase de M. l'ingénieur en chef Vielle me paraît pourtant à retenir ; elle est précise et modérée, dans le style d'un rapport officiel auquel elle est empruntée. <( Les caractéristiques rappelées ci-dessus correspondent à une construction économique, elles ne se justifient, a priori, que pour une ligne à très faible trafic, dont la raison d'être esit plutôt politique et militaire que commerciale. Telle dut être, il y a trente ans, l'opinion des promoteurs de la ligne Mostaganem- Tiaret. > C'est parfaitement clair, et ça peut être généralisé. Tout le réseau algérien est plus ou moins dans le même cas, les gens qui l'ont projeté ne croyaient pas à son avenir. L'Algérie s'est faite, comme elle s'est conquise, toute seule, par la force des choses et l'accumulation lente du travail des humbles ; mais ceux qui l'ont gouvernée, qui avaient la charge de prévoir pour elle, n'ont jamais eu confiance dans son avenir. Je suppose que cela est évident, et que cela n'est pas contesté. La France, d'une façon générale, depuis un demi-siècle, ne peut pas être soupçonnée d'avoir vu <c kolossal >, même dans ses propres affaires. Et il est bien sûr qu'elle a toujours eu de l'Algérie une opinion médiocre. Le réseau de chemins de fer a été construit parce qu'on ne pouvait pas décidément faire autrement, avec un

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haussement d'épaules résigné, sous la réserve mentale : « tâchons que cette bêtise inévitable ne nous coûte pas trop cher. » Et natureilement c'est précisément cette disposition d'esprit-là gui a entraîné des dépenses immenses. Rien n'est coûteux comme de suivre en gémissant.

Ce qui est spécialement caractéristique du tronçon Tiaret-Relizane concerne la vallée de la Mina. C'est un oued important, afDuent du Chéliff. Il prend sa source vers Tiaret et il est, dans 1^ plaine du Chéliff, la raison d'être de Relizane.

Au point où la Mina sort des montagnes, h 2 kilomètres de Relizane, un grand barrage permet d'irriguer la plaine. Mina est un vieux nom qui était porté déjà il y a un millénaire et demi par une vieille ville romaine, sur l'emplacement du Relizane actuel. Pendant le moyen âge musulman l'ancêtre de Relizane, dont on ne connaît pas l'emplacement tout à fait exact, s'appelait « el Baiha ». Ce coin de terre où la Mina rejoint le Chéliff n'a jamais été dépourvu de centre urbain. C'est qu'il n'est pas seulement irrigable et par conséquent agricole. C'est le point où se croisent deux grandes voies commerciales : l'une est la grande route du littoral, Alger-Oran ; l'autre, Tiaret-Mostaganem, est un chemin largement ouvert entre la steppe des hauts-plateaux et la Méditerranée. Tiaret aussi est un coin de terre important. C'est un pays élevé, d'hiver neigeux et boueux ; par le contraste de son climat il attire k de grandes distances les nomades du Sahara; il a des liens de transhumance avec Laghouat, qui est à des centaiaes

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de kilomètres, dans le désert pur. Il y a eu, ^ travers le moyen âge, un empire berbère de fiaret. ]Et il fallait donc bien, de toute nécessité, réunir par un chemin dû fer ces deux anciens centres de vie humaine Relizane et Tiaret. Mais par où passerait le chemin de fer? C'est là que la difficulté commençait.

La Mina est un grand oued, il a environ deux cents kilomètres de long,v ce qui est beaucoup pour l'Algérie. La région des sources est décemment pluvieuse. Au barrage de Relizane le débit utilisé de la Mina est de 1.500 litres à la seconde, irriguant 8.000 hectares. Même à la fin de l'été la Mina présepte encore un aspect honorable de rivière qui coule. Elle a sûrement comme les autres oueds des colères terribles, qui ravagent tout. C'a donc été un outil d'érosion très puissant, elle s'est creusé à travers les montagnes une grande vallée, très profondément encaissée. D'après nos idées occidentales cette grande vallée ét^it la voie d'accès toute trouvée ; chez nous les voies de communication suivent les rivières ; c'était d^jà comme ça au temps de Vercingétorix. Et, en f^ffet. Je chemin de fer Tiaret-Relizane, tel qu'il a été construit, suit religieusement, d'un bout à l'autre, la vallée de la Mina.

A vrai dire, même au temps où la construction fut décidée, en 1885, même au temps plus lointain où elle fut agitée (programme Freycipet 1879), il arriva qu'on dut envisager une autre solution hypothétique. Dès le premier moment, en effet, il fut évident que la piste indigène traditionnelle, celle qui subsistait depuis un millénaire ou deux, ne suivait pas du tout

la Mina. En matière de diemins il y a contradiction -i — !;>.. ejitpQ igg traditions des indigènes et Jes X préfèrent invariablement le chemin des mme nous celui de la vallée. C'est sans 1 leur faut une piste pour bëtes de somme, ine route carrossable ; nous avons du rouis 2.000 ans, les chariots gaulois étaient ; dans l'Afrîquedu Nord il faut un instant m pour se souvenir que la roue n'est pas m acclimatée. Il y a pourtant une autre justitie la préférence des indigènes pour ; c'est que les oueds ne sont pas des l'est cbez nous et non pas chez eux que OQcentre le long des fleuves.

oint particulier d'ailleurs, entre Tiaret et e chemiix des crêtes a de gros avantages Dans l'Algérie orientale -des montagnes 'interposent entre les hauts plateaux et la ée; tout i-fait dans l'Est c'est la barrière les, puis c'est l'Atlas de filidah, celui de i. En Oranie la barrière se rétrécit et es communications deviennent plus aisées jppe et la mer. Ce nouveau régime s'étaient sous le méridien de Tiaret; et Tiaret, grande part, doit justement à ce fait soa 3 ancienne. Entre Tiaret et c el Batba > le irien IbnKhaldoun place « les plateaux de nous savons très bien ce qu'il veut dire, 1 de Mindas est aujourd'hui encore très a cartes l'orthographient Mendez. Il est lellement par un village de colonisation.

Jadis c'a été, je suppose, un rendez-vous de nomades. Mendez est dans une grande cuvette, traversée par un oued pérenne ; ce semble être le plus bel abreuvoir de la région à beaucoup de lieues à la ronde. Le traducteur dlbn Khaldoun (le baron de Slane) emploie le mot de « plateaux > ; (il est vrai que le texte est moins précis, on y trouve le mot « toloul > au singulier « telL ») Pourtant il me semble que ie mot plateaux est approprié. Il est rigoureusement exact pour une partie de la région (par exemple celle où sei-rouve le village de Prévost-Paradol.) A Mendez même en revanche, et autour de Montgolûer, le terme de « plateau » ne peut plus être pria dajis son sens technique précis. Il reste commode cependant, pour désigner un pays légèrement ondulé, de relief usé, aplati, où les cours d'eau serpentent paresseusement, comme par exemple le fossé d'eau stagnante, bordé de lauriers-roses, au bord duquel est Mendez. C'est un plan incliné, où rien en tout sens ne gène la marche; car il n'y a pas trace de forêt; dans les parties les plus incultes on voit seulement quelques palmiers nains et beaucoup d'artichauts sauvages. C'est un lieu de sources d'ailleurs ; on n'y rencontre pas do grands oueds dangereux, impassables après les pluies. Même dans l'Oranie, où l'Atlas a perdu sa splendeur, je ne sais pas s'il est nulle part ailleurs (le traversée aiissi facile. Ces « plateaux » de Mendez ont une importance unique pour les communîôations entre les steppes et la mer.

Aussi en est-il souvent question dans l'histoire, même dans cette pauvre histoire si lacunaire du

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moyen ftge berbère. Nous savons qu'il y fut litnré au moins une grande bataille (eiitre Almohades et Almoravides en 1140). C'est aujourd'hui le pays des Flittas, qui sont une soui-tribu des Bédouins SoueïdT L'histoire nous dit quahd et comment les Soueïd ont conquis Mindas sur les Beni-Badin, qui en avaient jadis expulsé lès Behi-Loilmi — et le nom des Beni-Loumi à survécu d'ailleurs dans celui que porte une subdivision des Flitta (les Beni-Loumi de la carte). — L'histoire nous dit encore quand et comment lés Beni-Loumi ont bâtttl et chalssé de Mindas les Matmata. Ce qui est curieux ce n'est pas seulement qti'on se sibit si souvetlt disputé ce coin de terre les armes à là main. C'est surtout que lô souvenir de toutes ces péripéties ait été conslervé, dans un pays comttie cette Bei^bérie, si insoucieuse de soh passé. Notei qtle ce Mendez, avant nos côlons, n'a jamais été une ville, ni même une bourgade; c'était un simple lieudit ; et il faut donc admettre qu'il était d'assez grande importance.

Entre 18l9 et 1888, quand oh se demàitidait Si là voie ferrée t)asseràit dans la vallée de la Mitià, où sur les plateâuï de Mendez, les hommes dont la décision dépendait peuvent être soupçonnés de n'avoir pas Iti Ibn Khaldduù avec attention. Pourtant ils étaieht doèumentèS ; les militaires, les bureaux arabeS en particulier, avaient dé bonhes raisoris pour ne pas ignorer lé pays des tlittàs ; puisque c'a été un foyer importatit dans l'insiirrection de 1864. Cette insurrectioh qui a pris naissance dans l'Atlas Saharien, chez les nomades, n'a gagné le Tell qu'en tin point,

le pays des Flittas. Un Tôle sensationnel fut joué par le caravansérail de la Rahouia; ce caravansérail, dont la garnison fut massacrée, gardait un petit défilé par où la route débouche dans la cUvette de Mendez. L'insurrection prenait par les plateaux de Mindas le vieux chemin traditionnel des invasions antérieures. Les militaires en ont bien reconnu l'existence, puisque ce sont eux qui Tout transformé en route départementale. En effet, entre Relizane et Tiaret, il y a un chemin de fer et une grand'route, qui ne se suivent pas du tout. Pendant que le chemin de fer emprunte la vallée; la grand'route passe sur les crêtes par Mendez. Cette route est beaucoup plus ancienne, elle est l'œuvre de l'autorité militaire, qui l'a transmise ensuite à l'autorité civile. Gomme toutes les routes de ce genre, elle s'est faite progressivement, avec des tâtonnements et des rectifications, à la mesure des besoins et du pays. Elle est l'œuvre empirique du bureau arabe, c'est-à-dire de gens qui vivaient à même le sol, et qui étaient ouverts de parti pris aux influences indigènes. Mais le chemin de fer fut une œuvre rationnelle de bureau, exécuté d'un seul jet, après mûre délibération entre techniciens et compétences.

Ces délibérations nous les avons. L'itinéraire de la vallée fut choisi en connaissance de èause, après projets, contre-projets, enquêtes, contre-enquêtes. L'administration des chemins de fer a bien voulu m'autoriser à jeter un coup d'œil sur ses dossiers. En 1881 les deux itinéraires avaient été étudiés, les dossiers mentionnent deux avant-projets. L'un est celui

qui fut exécuté; Tautre qui s'appliquait à Titinéraire Mendez porte le nom d'un M. Jean Marie. Une enquête de commodo et incommodo fut ouverte en septembre 1881 à la Sous-Préfecture de Mostaganem et à la Préfecture d'Oran. Les résultats de ces enquêtes sont consignés dans des registres, dont la lecture est intéressante.

Les colons, les commerçants, tous ceux qui habitent le pays et qui ont le contact des nécessités économiques, tous ces gens là sont unanimes.

« Le projet présenté par M. Jean Marie... est plus court, il traverse des terres fertiles, des lieux salubres, et dessert, à partir de Relizane, plusieurs villages déjà créés. » (Signature illisible. Colon à THillil.)

En quatre grandes pages M.'.Desmoulins, architecte à Mostaganem, dit la même chose avec plus de détails : « Le projet Jean-Marie est plus court de 14 kilomètres » (sur le parcours total jusqu'à la mer, de Tiaret à Mostaganem) et M. Desmoulins fait observer que les 14 kilomètres en plus « grèveront le trafic d'une charge perpétuelle ». Entre Relizane et Tiaret « la vallée de la Mina est peu peuplée, et peu susceptible de colonisation » : si on voulait y créer une agriculture d'irrigation ça ne pourrait être qu'au détriment de Relizane qui tire déjà la langue en été. Le tracé Jean-Marie, au contraire, « par le milieu des Flittas, dessert le plus riche territoire de cette populeuse tribu » et M. Desmoulins énumère les centres de colonisation existants ou possibles. Il voit un intérêt stratégique à ce chemin de fer projeté < au ftiilieu de ces populations si souvent remuantes. >

Enfin il estime € que là nature des sols assure une stabilité certaine et un entretien facile eii passant par le sommet des Flittas, tandis qu'il n'en est pas de même dans la vallée de la Mitia ]».

M. Coheft, propriétaire, dit.là même chose : « ceux qui connaissetit le pays savent combien sont arides les versants de la Mina... le tracé Jean-Marie... suivant Tancienne route stratégique, offre d'immenses avantagés, » etc..

Les colotis de Mendez, unanimement, déclarent que « le chemin de fer passatit par les Flittas est le seul admissible ». Une pétition pour ce cheitiltf de fer porte la signature de tous les colons de Tiaret. L'arrondissemetit de Mostàganetn, qui est le seul directement intéressé, semble avoif soti opinion faite. Il affirme qiîé le tracé de la Mina est une bêtise.

Le registre d'enquête â la préfecture d'Oran donne une autre note. Otan est tout à fait indifférent à l'itinéraire choisi, il condamne impartialement les deux projets ; Otàn boude un chemin de fèr qui intéresse le port de Mostaganem et qui ne peut donc que nuire au port d'Orân. Ce particularisme sottement égoïste est Un tràii algérien, il semble qu'oh le respire dans l'air de ôe pays de çoff, incurablettlent berbère; deux villes voisines européennes sont SLUssi incapables de conibiner leUrs intérêts que denX tribus indigènes. Et cela fait sentir combien l'arrondissement de Mostaganem, parfaitement isolé, restait incapable de défendre ce qui lui semblait être la vérité.

11 est curieux surtout de constater que le tracé de là Mina n'est défendu par personne; et c'est d'autant

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plus particulier que ce tracé semble avoir ses partisans ; ou en tout cas le tracé des Flittas a ses ennemis; mais qui se réfugient dans le maquis de la procédure, sans plaider le fond. Le registre de Mostaganem, qui est un hymne au plateau de Flittas, clôt par cette protestation rageuse, courte et isolée contre le tracé des Flittas et le projet Jean-Marie : « ... un projet n'a de valeur réelle que lorsqu'il porte une date certaine, et qu'il est signé par son auteur » ... Les pièces déposéei^ à l'enquête par M. Jean-Marie ne portent pas de date, (date est souligné), ce qui est contraire à tous les règlements administratifs; l'autorité supérieure ne peut admettre, etc.. grave Infraction aux règlements... irrégularité semblable silflit pour faire exclure de l'enquête, etc.. »

Oran qui voudrait faire annuler l'enquête Insiste beaucoup sur ces irrégularités. A feuilleter le registre oranais oii voit que ce M. Jean-Marie (représèiitant la Société Ouest-Algérien) est entré tardivement en lutte avec l'autre société, la Ftanco-Algériértne. Le contre-projet Jean-Marie est inachevé, il h'a pas pu être présenté tout etitier dans les délais légaux. On imagitie comprendre à peu près ce qui s'est passé. Ce projet Jean-Marie ti'a jamais été tout à fait sérieux, c'a été un effort tardif et inutile, un geâte théorique ; l'administration avait son siège fait.

Plus tard, en 1904, le Syndicat professionnel agricole de Zemmora a des insinuations perlldes. Les justes revendicatîofis de la population furent tiiéconnues, les influences occultes eurent le dessus sût l'intérêt général... Il est certain qu'en 1881 la région inté-

ressée avait une préférence décidée pour Tun des deux projets, et que Tautre fut adopté par Tadministration. Le chemin de fer décidé passa par la vallée de la Mina. Cela né nous autorise pas, je crois, à parler d'influences occultes, et à supposer des horreurs. S'il y a eu des motifs inavouables, des interventions politiques ou financières, non seulement on ne semble pas les avoir connues avec précision, mais encore on ne les imagine pas nettement. En tout cas il n'est pas nécessaire de les invoquer. Tout s'explique sans elles. Ce qui m'a intéressé justement dans cette petite histoire, c'est son innocence. Elle n'a rien du tout de scandaleux. Tout s'y explique par le jeu pur et simple des institutions ; on y voit fonctionner à nu, sans aucune tricherie, les rouages normaux de la vie administrative.

« Le tracé par la Mina a été adopté, nous dit-on officiellement, parce qu'ii paraissait moins coûteux, et qu'on espérait introduire la colonisation dans cetterégion jusque là délaissée ». Les personnages administratifs qui ont invoqué ces raisons étaient certainement sincères, mais naturellement d'une sincérité un peu grossière de document officiel. Les hommes, quels qu'ils soient, prennent une décision conforme à leur tournure d'esprit, à leurs instincts profonds, et ils la justifient ensuite, vis à vis d'eux-mêmes et des autres, par des raisonnements excellents. Nous sommes tous ainsi. Dans cette affaire de la Mina, les personnalités dont la décision a dépendu furent naturellement des techniciens âgés, formés en France. Le chemin de fer P.-L.-M. suit le Rhône, puis la

Saône, puis TYonne, puis la Seine. Ces vieux messieurs, qui devaient ajouter une ramiûcation nouvelle au réseau algérien, avaient chacun, dans son cerveau complexe et fixé depuis Tadolescence, une image de notre réseau français, calqué sur le réseau de nos rivières. Ils n'avaient rien de mieux à faire qu'à obéir à l'influence inconsciente de leur éducation technique, qui était leur raison d'être. Le tracé qui suivait la vallée était a priori celui qu'on pouvait s'attendre à leur voir choisir.

Ainsi est-il advenu que, depuis 1888, il y eut entre Relizane et Jiaret deux voies de communication fout à fait indépendantes, la route et la voie ferrée, construites chacune suivant des principes différents, et en concurrence. C'a été une expérience curieuse. Cette expérience, au bout de vingt ans, dès 1908, apparaît déjà close ; elle l'est officiellement, administratif vement. Dans l'exposé des motifs d'un projet de loi, qui a été voté, les pouvoirs publics déclarent « complètement déçues... les espérances » qu'avait fait concevoir le tracé par la Mina : il est désormais entendu qu'une erreur a été commise dans le choix du tracé. L'administration fait mea culpa ; elle se rallie sans réserve à la thèse des colons; il n'y a plus de discussion.

Dans cette Oranie, qui est la partie du Tell la plus sèche, les vallées profondes et étroites, orientées Sud- Nord, comme celle de la Mina, sont défilées des vents d'Ouest qui sont les' vents pluvieux. Tout le monde affirme qu'elles sont particulièrement arides. Le service météorologique, réorganisé depuis peu, mais

gêné par la guerre, n'a pas encore un réseau de stations assez serré, pour qu'on puisse lui demander en chiffres tout à fait précis la solution de ce petit problème. Pourtant la station de Prévost-Paradql (nom indigène Mechera-Sfa), dans Tannée 1914, accuse 928 millimètres de pluie, ce qui est énorme pour J' Algérie. La station d'Uzès-le-Duc (nom indigène Fortassa), dans la même année 1914, a seulement ^19 millimètres, ce qui est nettement insuffisant. Prévost- Paradol et Uzès-le-Duc sont à 35 kilomètres Vun de rautre,'et la différence d'altitude est seulement de 400 mètres. Il est extraordinaire que ça corresponde à une différence de 60 centimètres dans la hauteur des pluies. Dans notre climat français nous n'avons pas da pareils écarts. Les climats algériens sont bien plus sensibles à l'influence du Heu et de l'exposition. Uzès-le-Duc est dans la vallée de la Mina, Prévost- Paradol sur la rive droite et sur le plateau. On pourrait être tenté de conclure que la différence notée entre les deux points correspond à l'écart moyeh normal entre la vallée et le plateau. Mais ce serait une grosse eri^eur, puisque dans cette même année 1914, la station de Mendez accuse 390 millimètres seulement. L'écart avec Uzès, c'est-à-dire avec la vallée, se réduit ici à quelques dizaines de millimètres. Les chiffres de cet ordre sont les -plus vraisemblables ; mais ce petit écart-là prend une grande importance pratique au voisinage du chiffre au-dessous duquel le blé ne lève pas. Encore faut-il ajouter que sur les plateaux la chute d'eau prend quelquefois la forme de neige, ce qui n'est pas indifférent pour

UN CHEMIN DP fW MANQUÉ 79

Ti^griculture. En somme, ep patière de p)uies, les plateaux sont avantagés peu ou prou. Gela ne parait pas douteux quoiqu'on ne puisse pas préciser tout à fait le degré. L'opinion populaire, qui est unanin^e U-dessus, reproche à la vallée son insalubrité. C'est ^ un reprocha que les vallées méritent assez volontiers daps un pays oà la pialaria existe. Le projet de loi de 1908 résume tout cela en ces termes : « l^a vallée de la Mina, entre Uzès-le-Duc et le débouché de la rivière dans la plaine, sur un parcours de près de 45 kilomètres, est stérile et malsaine. La population indigène qui l'habite est rare et misérable. La coIqnisatiop européenne a refusé d'y pénétrer. >

Ce dernier point peut être précisé davantage. Sur ce parcours de 45 kilomètres on n'a trouvé qu'un prétexte possible de gare, ou du moins de halte, c'est le tombeau d'un santon musulman, Sidi Mohammed ben Àouda, Saint-Mahomet-fils-de-la-Jument. C'est le Saint des Flittas, le principal auxiliaire et le substitut de Dieu dans toute la région. Dans les transactions, sur les marchés, le serment familier est celuici : par Dieu et notre seigneur fih de la jument { Akarbi ou ech*cheikh ben Aouda). Son tombeau est un lieu de pèlerinage deux fois l'an, une fois avant et l'autre fois après la moisson. On dit que ce pèlerinage est une chose à voir, un grand pardon Breton. Il y a donc deux jours de l'an, ou deux courtes périodes de quelques iours, où, sur la ligne de la Mina, on délivre des billets en nombre appréciable pour un point intermédiaire entre Uzès et Relizane. Le reste de Tannée le train passe dans cette ^ection-là sans y

LA UIBK EN VALEOR uemeotuD voyageur OU une tonne de

it une section très coûteuse. Il faut en s l'administration des cliemins de fer isseur de la Franco-Algérienne), c La i presque constamment la Mina et qui )is cette rivière, a été établie à une ibie, de aorte que chaque grande crue avaries graves et, par suite, des repaies, et des interruptions prolongées de L'une de ces interruptions, survenue a duré plus de six mois... Chaque jments et des affaissements partiels...

aux de grosses réparations... la ligne ;i des inondations exceptionnelles. > irs une vieille histoire qu'on retrouve oins de l'Algérie; la lutte de l'admichemins de fer avec les oueds, qui ts sournois, aux fantaisies imprévues, ^es rivières habituelles de chez nous.

t du tracé par la Mina une Critique aincante ; voilà vraiment une accumuis excellentes. Mais elles ne sont pas trouve déjà vingt ans plus tôt dans le jète h Hostaganem. Il est vrai que 1 maintenant les a faites siennes; c'est angement ; l'administration a été cpérience.

ssible. On ne voudrait pas le nier tout ; les bonnes raisons, l'expérience, les contrôlés, c'est dans la recherche

scienjtifique seulement que c'est important; on ne se sent pas sûr que ça pèse toujours très lourd dans la conduite des affaires humaines. Pour bien comprendre le revirement officiel dans la question du chemin dé fer de la Mina, il faut insister sur un autre côté de cette question. Dans les quinze ou vingt dernières années uue révolution économique s'est accomplie, et Tarrondissement de Mostaganem est peut-être la partie de l'Algérie qui en a profité davantage.

Jusque dans les toutes dernières années du dernier siècle, l'Algérie dans la question des céréales a tâtonné sans aboutir. Toutes les fois qu'on refaisait les comptes du producteur, l'addition donnait le même total décourageant. Au-dessous de 10 quintaux à rhectare le colon ne fait pas ses frais ; les terres algériennes ne donnent pas davantage ; et la conclusion revenait comme un refrain : il faut laisser la culture du blé aux indigènes.

Brusquement tous ces calculs sont devenus faux, ainsi qu'il advient fréquemment, dans la vie pratique, aux raisonnements mathématiques.

Et ce qui s'est passé est très curieux* Une méthode nouvelle de culture a été introduite et a tout bouleversé. On a pris l'habitude, même dans la presse, de l'appeler « dry farming ». Le nom vient des États-Unis. Mais la méthode elle-même n'a rien d'américain ; il est vrai seulement qu'elle a été là-bas analysée scientifiquement et probablement perfec-

I j'^^Tf .-fcj

Si LA MISE, EN VALEUR

tionnée. A cela près le dry farming est vieux de 2.000 ans et il est méditerranéen. Un Carthaginois, Magon, en a écrit le premier traité connu. Virgile a mis en hexamètres les labours préparatoires de printemps,

gelidus canis quum montibus humer liquitur;

et l'assolement biennal

Bis quae solem, bis frigora sensit.

Un musulman Espagnol du xii® siècle a écrit un livre du fellah où il décrit avec précision les quatre labours, pendant l'année de jachère, en janvier, en mars, en juin, en septembre: le livre du fellah sait très bien qu'il faut maintenir le sol à l'état meuble, pour utiliser intégralement toutes les pluies (4). MM. Trabut et Mares, professeurs d'agriculture, qui ont décrit le dry farming en 1906, n'ont pas été plus explicites que leur collègue arabe du xii* siècle.

Notez que cette vieille méthode n'a pas seulement survécu dans les livres mais aussi dans la mémoire et dans la routine des paysans méditerranéens. Assurément l'Afrique du Nord est depuis des siècles sous la domination des pasteurs bédouins, qui ne sont pas les amis du farming, dry ou non. Pourtant Trabut et Mares (2) signalent les labours de printemps aux environs de Tunis, et d'ailleurs tous les jndigènes,

(1) Aug. Bernard. Aon. de Géog. T. XX, p. 422.

(2) Algérie Agricole, 1906, p. m.

UN GHEMIK DE FBR MANQUÉ 83

dès qu'ils ont assez de terres, pratiquent 4'assolement biennal. En somme, dans ce pays silencieux, où chacun garde pour soi sa pensée^ tout le monde savait; excepté nous, septentrionaux transportés.

A partir de 1900 environ, nous aussi nous avons pénétré le secret de polichinelle. On ne sait pas bien comment. A coup sûr nous n'avons pas été à l'école des Etats-Unis. Le dry /'arming' apparaît dans les toutes . dernières années du xix® siècle en Oranie^ plus précisément à Sidi-bel-Àbbès. Il a été importé par des Andalous. On ne nous en dit pas davantage et je suppose, qu'on n'en sait pas plus long (i). Gela est très beau. Il faut se représenter les soixante-dix ans d'efforts, les lois votées, les décrets, les enquêtes, les mesures administratives, les professeurs et les ingénieurs éminents, les sociétés et les conférences, les articles et les livres, tout le fourmillement de la vie politique, administrative et intellectuelle, autour d'une question brûlante. Il faut se représenter aussi la foule des colons,,qui y ont laissé leur bourse, leur effort, et toute leur vie écoulée jour à jour. Celui qui a trouvé est un inconnu que nous pouvons seulementimaginer: quelque « Pépète », débarqué d'une balancelle, pieds nus dans ses espadrilles, ignorant également ou, si l'on préfère, connaissant dans la même mesure, le français, l'arabe et l'espagnol, enfermé dans le cercle étroit des gens et du patois de son patelin ; sachant très peu de choses, et ne pouvant en exprimer aucune. Il suffisait qu'il sût très exactement la seule chose

(1) Trabut et Marèi, p. 118

qui importât. Le héros inconnu a dû être quelque chose comme ça ; il serait sorti de son obscurité s'il était devenu millionnaire. II est donc probable qu'il mourut sans le sou. Mais il avait semé pour d'autres le germe de grosses fortunes. On peut trouver curieux ce processus pénible; la longue lutte acharnée, aveugle, tâtonnante, contre des obstacles en partie imaginaires, l'inexpérience aux prises avec l'inconnu^ et tout de même, en définitive le succès; un très beau spectfiele, et une image âdèle de l'Algérie. Mais ce n'est pas la question, le dry farming ne nous intéresse que par sa répercussion «ur le chemin de fer de la Mina.

A l'est de Tiaret s'étendent les plaines du Sersou. Jusqu'à la lin du xix* siècle, le Sersou fut, comme le reste des Hauts Plateaux, une steppe à peu près vide, pays de nomades et de moutons. Or, brusquement, en un nombre d'années étonnamment petit, eUe s'est couverte de superbes tnoissons et de villages européens. C'a été le succès le plus retentissant du dry farming j celui qu'on cite toujours en exemple. Or les grains du Sersou ne peuvent s'écouler que par la voie ferrée de la Mina, cette même voie qui subit périodiquement, du fait des crues, des interruptions susceptibles de durer six mois.

D'ailleurs aujourd'hui même, sous nos yeux, le même dry farming est en train de transformer les plateaux de Mendez. De vieux villages qui végétaient, comme Mendez, ont pris de l'importance; d'autres ont été créés de toutes pièces et sont devenus rapidement de gros bourgs, des villages champignons,

comme Montgolfier (qui a succédé au caravansérail de la Rahouïa). D'autres, tout nouveaux, commencent' à peine à sortir du sol. Dans la icuvette de Mendez, à l'extrémité sud, le village projeté à Hue n'a encore qu'une seule maison, sa maison d'école, toute neuve et toute pimpante, parfaitement isolée, au milieu du vide. Un autre village projeté, Ghouala, n'a jusqu'ici que ce nom indigène; on ne sait pas encore de quel nom de grand homme européen il sera plus tard affublé.

C'est une fermentation curieuse, qui est loin d'être terminée. Notez qu'il ne s'agit pas là d'une honorable comédie administrative, comme la colonisation officielle en a souvent donné des exemples. La création du village de Mendez, en 1870, a prêté à sourire. La plupart des Concessionnaires, les uns après les autres, ont abandonné leurs concessions. Mais, dans la suite des temps, elles ,ont été rachetées par les trois oh quatre autres, ceux qui sont restés. Geux-là ont bénéficié du dry farming et sont aujourd'hui des millionnaires imposants. Montgolfier est l'orgueil du pays, le village qu'on cite en exemple. 11 a gardé à peu près au complet tous ses concessionnaires du début, rapidement enrichis. Le centre, qui n'a p^s dix ans d'existence, est déjà promu à la dignité de commune de plein exercice, avec maire et conseil municipal; ce qui est un avancement d'une rapidité inouïe. Le bourg est superbe à voir, grand, bien bâti, propre, cossu.

Voilà une transformation magique. Ces plateaux de Mendez, avant nous, avaient certainement moins

mauvaise réputation que le Sersou. Ce n'était pas la steppe. Pourtant les Flittas n'ont pas de villages, ni même de fermes isolées. Ils ne sont pas fixés au sol ; ils vivent sous la tente, ou sous des gourbis provisoires. Il suffit de voir Relisane aveo son magnifique marché au bétail, et son hippodrome rustique^ pour comprendre qu'on est dans un pays d'élevage. Certes il était aussi agricole; nos colons ont trouvé des champs tout défrichés. Mais c'était un pays de silos* On sait bien en gros ce qu'est un silo ; un grenier souterrain avec une étroite ouverture masquée et maquillée. On sait bien que ce sont des greniers de nomades^ de cultivateurs qui n'ont pas de maisons' en pierres. Mais on.ne réfléchit pas en général à ceci» Dans une partie do l'Afrique du Nord, jadis et sou^ vent encore aujourd'hui, le paysaur sème comme on prend un billet de loterie, pour le cas où il pleuvrait. Il sait que la récolte viendra une année sur deux, ou sur trois^ Les années-mauvaises le bétail mange le blé en herbe. Les bonnes années on sait qu'il faut emmagasiner le grain et le conserver^ sous peine do famine, non pas seulement jusqu^à l'année suivante, mais jusqu'à la prochaine réôolte ce qui n'est pas du tout la même chose. De là vient le silo et son importance extrême. Un pays de silos est un pays de ré*colte incertaine, bi ou triannuelle< Et le plateau de Mendez fut un pays de silos i Rappelons qu'à Mendez eli 1915 il est tombé 390 millimètres de pluies; ce qui eût été un peu grêle avant le dry favming*

Il est vrai que les terres sont remarquables. Dans la cuvette de Mendez ce sont des alluvions épaisses;

à Montgolfier et à Prévost-Paradol, c'est tout autre chose ; c'est un terreau noir, interstratlQé avec des lits assez minces de grès dur. Ce terreau noir est curieusement crerassé de minces fissures profondes, où la canne du promeneur enfonce brusquement et disparaîtrait tout entière. Au village de^ Montgolfier ce terreau fait le désespoir des maçons et des propriétaires de bâtisses : il a une épaisseur énorme, et il est instable, les murs gauchissent et se fendent dans Tes maisons toutes neuves. M. A..., l'un des principaux colons, est très fier de la sienne ; il a poussé les fondations à une profondeur énorme, il a lié ensemble les fers àl des planchers par une armature rigide de métal : à ce prix il espère avoir fait un bloc immuable. Ce terrain fendillé est perméable et sec. Ce qui importe surtout c'est que les géologues ont classé ce terrain dans l'éocène inférieur, qu'ils appellent aussi, pour le profane, terrain à phdsphates ; et ce nom dispense d'en dire plus long.

Dans toute l'Algérie (à Sidi-bel-Abbès, h Sétif), les terrains à phosphates sont les pays d'élection des céréales. L'analyse y a décefé 1, 5 à â p. 100 d'acide phosphorique, qui fait tout à fait défaut dans d'autres très belles- terres, celles de la Mitidja, par exemple (1).

Il faut ajouter quelque chose encore. On a noté la fertilité latente, eh puissance, des sols désertiques, ou flteppiens, ceux qui ne produisent presque' rien. Ils accumulent, faute d'emploi, leurs richesses chimiques ; ils sont en jachère millénaire. Lorsque, par

(l)TrabiJtet Mares.

extraordinaire, ils portent une moisson, elle est monstrueuse. Les empereurs Auguste et Néron et le préfet Lacroix, cités par Strabon et Trabut, ont eu entre leurs mains et ont fait figurer dans des expositions des touffes venues de la Byzacène ou du Hodna, et dont chacune, issue d'un seul grain de blé, était un faisceau de^ 200, 300, 400 tiges (1). A ce titre le plateau de Mondez aurait accru par une épargne millénaire sa fertilité naturelle. Il est sûr qu'elle s'est révélée surprenante. Depuis \e dry farminçy les mauvaises années ont disparu, aucune récolte annuelle en aucun pays du monde n'est plus régulièrement assurée. Mais par surcroit les terres, à Montgolûer, depuis dix ans, n'ont jamais donné moins de 20 pour un sans la moindre fumure. C'est le double de la moyenne algérienne. Il est vrai qu'à Sidi-bel-Abbès, tout au début on obtenait aussi, et on n'obtient plus, du tout mamtenant le 20 pour un. L'exubérance de ces terres vierges ne dure pas toujours. Mais c'est du présent qu'il s'agit. Dans ce même présent le blé de Montgolfier, qui est du blé dur, pèse, dit-on, 88 kilos l'hectolitre, alors que le maximum donné par les traités d'agriculture algérienne est 86 kilos. Et enfin actuellement, en 1916, le blé, qui valait il y a dix ans 18 à 20 francs, se vend 32 francs l'hectolitre.

Voyez ce que tout cela signifie en chiffres précis, à la date de 1917. On compte les frais de culture à 170 francs par hectare. Le bénéfice net à l'hectare est donc entre 450 et 500 francs. Le colon de Montgolfier,

(1) Trabut et Marès, p. 115. Voir aussi Revue Africaine, t. XII, pr. 417. '

qui est un tout petit colon, à la mesure administrative exacte, avec ses 70 hectares dont la moitié en jachère annuelle, peut avoirmis dé côté une quinzaine de mille francs par an : et c'est un paysan. Le gros colon, celui de Mendez, par exemple, qui en quarante ans d'acharnement peut avoir mis bout à bout 5 ou 600 hectares, encaisse annuellement une centaine de mille francs de bénéfices nets. Un résultat qui donne tout de même un sens final à toute une dure vie de solitude, d'angoisses et de peines.

J'ai souvenir d'un voyage en chemin de fer avec un homme de talent, M. Hess, qui a écrit, entre tant d'autres, un livre hostile à l'Algérie. C'était aux environs de Saïda (un autre coin où le dry farming a fait merveille) ; c'était à une saison où les blés étaient coupés et par une nuit de pleine lune éclatante; les grandes plaines blanches et nues, qu'on regardait filer par la portière, en apparaissaient plus désolées. M. Hess me montrait en ricanant ce qu'il appelait le désert. Ce souvenir m'est resté vivant, tr^s caractéristique du touriste métropolitain qui a des idées générales; parce que, dès lors, dans ce désert-là, on vendait l'hectare un millier de francs. C'est son prix actuel à Montgolfier où, il y a dix ans, on l'a acheté 25 francs. Ces chifi'res sont médiocres, à côté de ceux qu'on ol)tient dans les régions viticoles, la Mitidja par exemple. Certains viticulteurs comptent leurs bénéfices annuels par millions ; l'hectare de la Mitidja se vend 4 ou 5.000 francs. l\ est bien entendu que c'est la vigne, par excellence, qui fait ruisseler l'or dans l'Algérie actuelle. Mais les

résultats obtenus avec les céréales, encore que plus humbles, sont tout de même surprenants I

Il faut se représenter la profondeur de l'ébranlement dans les sociétés indigènes et européennes. C'est le gouvernement qui avait acheté aux Flittas les terres de colonisation au prix de â5 francs ; on se doute bien qu'il y avait eu un peu de pression ; ces gens-là ont sous leurs yeux tous les jours leurs propres champs qui en d'autres mains ont pris 40 fois plus de valeur; de l'aigreur est inévitable. Pourtant ces Flittas ont gardé beaucoup de terres, qui ont elles aussi bénéficié de la plus-value ; c'est une compensation très sérieuse, et ce n'est pas la seule. 11 arrive souvent par exemple que les colons prennent à bail des terres indigènes et les cultivent avec leur outillage moyennant une redevance. Les intérêts entremêlés^ l'émulation^ les haines mêmes, avec le contact quotidien, ce sont des germes puissants de fermentation et de transformation.

Dans la société européenne un type nouveau est apparu^ le nouvel enrichi ; il est nouveau en Algérie même, où le xix® siècle n'a guère connu les fortunes subites. Chez nous, en France^ nous avons des paysans riches, mais ils ne le sont pas devenus brusquement et ils n'ont pas été déclassés. Naturellement on n'aurait pas de peine à trouver des prototypes, j'imagine, dans les pays neufs d'Amérique et d'Australie. Notre nouveau riche algérien, qui est d'hier, n'est encore ni classé ni décrit : on J'entrevoit à peine, à travers les passions qu'il excite sur son passage. On rit do lui : on dit les avoir vus, sa

femme et lut, dans les restaurants ohies de grande ville, imiter avec anxiété et maladresse la façon dont les voisins de table tenaient leur fourchette et se versaient à boire. Au village, on ne Taime pas; & la gare, à la poste, à Técole, les petits employés, qui ont Une bonne instruction primaire et un traitement infime regardent^ av^c les sentiments qu'on devine> cet individu inculte qui a gagné le gros loti Dans le grand public on lui fait des reproches très graves et justifiés; en ce moment même dans la crise que nous traversons, quand on parle de les soumettre S rim^^ pôt foncier, dont ils sont exempts, les nouveaux riches font une résistance désespérée qui choque beaucoup de gens. D'après les bruits qui viennent des grandes banques^ ces bénéfices énormes qu'ils font annuellement, non seulement n'ont pas pris du tout le chemin de la souscription nationale, par exemple, mais ne sont môme pas déposés dans les banques. Des centaines de millions, atithentiquement constatés, auraient disparu, mystérieusement engloutis. On devine ce qu'ils sont devenus lorsqu'on entend dire que monsieur Un tel se promène dans les rues, va lire le communiqué et prendre son apéritif avec trois cent mille francs en billets de banque sur le corps, cousus dans ses vêtements. « Il mériterait que je le fasse dépouiller par un apache au coin d'une borne », dit en riant l'administrateur. Cette anecdote, trop précise^ est peut-être controuvée, mettons que oe soit une plaisanterie *) elle a tout de même une valeur documentaire de caricature»

Après tout il n'y a rien là d'extrêmement coupable.

On reconnaît les instincts profonds du paysan, ils nous choquent seulement parce que nous les retrouvons chez un millionnaire. Il en est du nouveau riche comme des poissons de grandes profondeurs ramenés brusquement à la surface de TOcéan : leur vessie natatoire n'est pas bien en ordre ; il ne peut pas y avoir adaptation immédiate au nouveau milieu. Les nouveaux riches ne savent pas que, tout de même, dans une certaine mesure, qui est une question de tact, richesse oblige. La persistance de l'instinct paysan ne laisse pas d'ailleurs d'avoir son bon côté. Ce n'est pas seulement dans la rente nationale que le nouveau riche a répugnance à mettre son argent, c'est dans n'importe quelle valeur de bourse : c J'aimerais mieux le foutre à l'eau >, aurait dit M. X. 11 ne comprend que la terre, la terre algérienne, celle qu'il connaît; il ne convoite que ça, tous ses bénéfices y passeront, c'est-à-dire qu'ils resteront dans le pays jusqu'au dernier sou'. C'est un sentiment très sain, un élément de prospérité future pour le pays. . Beaucoup de gens, j'imagine, ont de la sympathie pour cet homme. Dans un monde de fonctionnaires il a « vécu dangereusement > et ça lui a réussi. Dans un pays jusqu'ici pouilleux il donne l'exemple excellent de l'opulence, qu'on espère contagieux.

En tout cas, ces gens-là sont une force financière, électorale. L'administration pourrait bien ne pas s'émouvoir d'une belle suite de raisonnements logiquement déduits. Mais voici qu'est apparu sur ce plateau de Mcndez un petit monde nouveau, en pleine fermentation, assez puissant pour que son mécon-

UN CHEMIN DE FBft MANQUÉ 93

tentement soit dangereux. Ce sont là des arguments en chair et en os qui modifient du tout au tout l'aspect du problème. Ainsi est-il advenu que Fadministration a fait volte-face complète : le chemin de fer par la Mina fut condamné, vingt ans après son inauguration.

* Mf

La question est donc close. Colons et administration sont d'accord, TAlgérie est unanime, Texécution de la décision commune ne présente plus aucune difficulté. C'est une erreur! L'Algérie n'est pas libre d'exécuter ses décisions; elle est un bloc de trois départements français, aussi départements que les Bouches-du-Rhône ou le Var. On ne peut pas modifier quoique ce soit au tracé des chemins de fer algériens sans une loi. Dans l'affaire de la Mina il a fallu mettre en mouvement tous les rouages administratifs et législatifs parisiens, c'a été un spectacle intéressant, et, jde notre petite histoire, c'est quelque chose comme le bouquet.

Le nouveau projet fut approuvé par les Délégations algériennes à la session de 1907 et « d'un accord unanime ». En gros il prévoyait non seulement la construction de la Hgne nouvelle, mais aussi la suppression de l'ancienne. Il faut ajouter quelques détails. La nouvelle ligne à construire doit passer par Mendez, puis Montgolfier, bien entendu : elle rejoint l'ancienne à Prévost-Paradol, et se confond avec elle jusqu'à Tiaret, Dans la partie de l'ancienne

94 La mise en valeur

ligne devenue inutile, entre Prëvost-Paradol et Relizane, on conserve un tronçon pour desservir Uzèsle-Duc, et d'autant que cô tronçon doit être l'amorce d'un autre chemin de fer futur vers Mascara. Mais s tout le reste, la racine de l'ancienne ligne doit disparaî-

tre ; c'est à effacer du terrain et de la carte. On tient beaucoup à cette mesure destructive. Cette vieille ligne, lorsque la nouvelle fonctionnera, fera peut-être 300 francs par kilomètre et elle coûtera 3.000 francs / et on n'entrevoit pas de probabilité pour que cette

proportion varie jusqu'à la consommation des siècles. Il faut s'en débarrassera tout prix. Cela semble raisonnable, et quand on a fait une sottise le mieux est de le reconnaître franchement. Seulement la métropole n'a pas acquiescé. Elle a bien accepté latiouvelle ligne, mais elle a refusé le déclassement de Tancienne. La métropole, cela signifie d'abord le grand conseil des Ponts-et-Chaussées, puis la' Chambre et le Sénat. Ce sont là les puissances qui ont dit non.

Pour comprendre ce qui s'est passé on a le projet de loi présenté à la Chambre, un rapport Milliès- Lacroîx au Sénat; il me semble que ces pièces, tout officielles qu'elles soient, laissent entrevoir la réalité.

L'Algérie avait été unanime à une protestation près, celle d'Uzès-le-Duc. Dans là combinaison nou- ' telle Uzès évidemment était rattaché à Relizane par un détour,^ sensiblement plus long que l'ancienne route directe. Il est vrai que la colonie proposait des tariffe de faveur calculés de façon à compenser les

pertes matérielles dont Uzès était menacé. Mais, les intérêts line fois sauvegardés de cette façon, il resterait des inconvénients sans compensation possible, comme celui de changer de train à Prévost-Paradol. Dans le tableau général des communes d'Algérie, Uzès a 145 habitants. D'autre part, comme les textes officiels le reconnaissent loyalement, € il y aurait gaspillage des deniers publics à laisser subsister deux lignes concurrentes quand une seule suffirait. » Mais sous notre régime, avec nos mœurs et nos habitudes d'esprit, les deniers publics n'intéressent passionnément personne. Le scrutin d'arrondissement a solidement organisé la défense des intérets privés, même et tout particulièrement contre l'intérêt général. C'est un beau ou un vilain côté du régime suivant l'angle sous lequel on l'envisage.

^Pourtant que les 145 colons d'Uzès, qui trouvaient, désagréable d'avoir à changer de train, aient réussi à eux tout seuls à émouvoir en leur faveur la Chambre et le Sénat, je n'en suis pas certain. A lire entre les lignes des documents officiels, et autant qu'on ^qu'jjn peut les interpréter, il ne semble pas que la Chambre et le Sénat aient eu un rôle prépondérant. La pierre d'achoppement parait avoir été le conseil général des ponts et chaussées; C'est lui qui dans une réunion du 8 février 1910 a enterré le projet de déclassement. C'est extrêmement naturel, pour l'éternellè même raison^ qtfun fonctionnaire, à la fin de sa carrière, juge nécessairement avec l'expérience de toute sa vie. Déclasser 43 kilomètres de chemin de ter ! dans quel département français de France

une pareille amputation est-elle imaginable? C'est un meurtre sauvage. En tout cas, une résolution énorme : et un corps délibérant d'intellectuels arrivés ne peut pas aimer les résolutions violentes. Du moment qu'une question concernant l'Oued Mina est jugée en dernier ressort à Paris, invariablement il faut s'attendre à une décision qni n'a pas de rapport avec la réalité.

Officiellement par conséquent c'est bien simple. Entre Eelizane et Tiaret, il y aura désormais deux chemins de fer, l'ancien et le nouveau. Mais cette vérité officielle a chance de comporter à la longue quelques tempéraments. Actuellement, en 1917, le nouveau chemin de fer est en construction : il est ouvert à l'exploitation sur une première section (jusqu'à la station de Zemmora); mais il est loin d'être achevé. 11 est imprudent d'anticiper sur les fantaisies de l'avenir. Seulement on devine assez aisément les dispositions présentes de ceux qui sont chargés d'exécuter la loi, de la direction algérienne des chemins de fer par exemple. Voici comment se termine le rapport Milllès-Lacroix au Sénat. « Cette solution... au surplus, n'enlève pas au gouvernement général de l'Algérie le droit, si l'expérience lui en démontre l'utilité, soit de réduire les services d'exploitation, soit même de poursuivre plus tard devant le Parlement le déclassement de telle ou telle section de la ligne. » Voilà une porte de sortie entr'ouverte. Naturellement le gouvernement général ne se résignera pas à jeter :200.000 francs par an dans les eaux delà Mina. Il ne se fera pas inviter deux fois à

réduire les services d'exploitation. Mais ce n'est pas tout. Ni M. le Gouverneur général, ni le Parlement français ne commandent aux éléments. Depuis trente ans, il a fallu défendre la ligne contre les inondations de la rivière. Cette défense va fléchir, une fois qu'elle sera devenue relativement plus coûteuse et manifestement inutile. C'est humain, il n'y faudra pas de machiavélisme, il suffira de se laisser aller. Déjà dans le passé l'inondation a parfois interrompu le service pendant six mois. Elle pourra faire beaucoup mieux, si, par lassitude, on lui laisse un peu les coudées franches. Le jour où elle aura effectué le déclassement sur te terrain, l'autre déclassement, le parlementaire, sera superflu, mais très facilité. « L'expérience, comme dit M. Milliès-Lacroix, aura démontré l'utilité >. Et tout le monde sera content, mêftie le législateur.

Cette petite histoire ne méritait peut-être pas qu'on s'y arrête si longuement. Pourtant elle est si caractéristique! Nous avons beau lire Ibn Khaldoun de notre mieux, nous n'avons pas d^ancêtres ici, nous ne sommes pas mis en garde par nos traditions et nos instincts, nous ignorons des choses énormes. Jamais nous n'aurions pu sur notre propre sol nous tromper aussi grossièrement.

L'Algérie par surcroît est très mal organisée pour céder rapidement aux leçons de l'expérience, parce qu'elle a une armatui^e métropolitaine. Il est absurde que' l'Algérie soit traitée admiriistrativement comme si elle était une vieille province française, mais cela est ainsi.

De tout cela on est curieux de voir les consé-

quences. La petite histoire de la Mina nous les fait toucher du doigt dans un exemple concret. Assurément il y a une grosse perte de temps, une déperdition de forces énorme. Pourtant la réalité triomphe à la longue après de curieux détours. C'est le marteau-pilon et la mouche. Mais du moins la mouche finit-elle par être écrasée. Ainsi a poussé l'Algérie depuis quatre-vingt six ans.

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