‹ L'Algérie et la métropoleChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Ouenza (1).

Voici un autre cas concret, celui de TOuenza. Celui-là il n'y a pas à l'extraire de dossiers. Il a fait du bruit dans le monde, avec un peu d'effort on se le rappellera peut-être. C'est encore chaud, mais pourtant c'est bien un cadavre, comme ceux qu'on a disséqués dans les chapitres précédents. L'affaire est close, les passions sont mortes, on peut examiner avec une curiosité exclusive d'anatomiste. Rappelons de quoi il s'agit. L'Ouenza est toute une colline d'excellent minerai de fer. Voici les évaluations offlcielles d'après le Rapport général du budget algérien de 1914 : entre 30 et 75 Millions de tonnes. De rOuenza on voit se dresser dans le Sud, tout près, un autre piton qui s'appelle Bou Khadra. Lui aussi renferme des masses de fer énormes, évaluées à 22 millions de tonnes. Cela fait un total de 52 à 97 mil-

(i) Mis ^^ fQi^t ÇQ i9Ui iiprM une éto^e 9Vf U t^r^in ea

lîoQs de tonnes, total approximatif, qui a chance d'être au-dessous de la réalité; les ingénieurs qui font des évaluations de. ce genre pour un conseil d'administration sérieux ont le devoir d'être prudents. Les enthousiastes ont dit 400 millions de tonnes pour TOuenza tout seul. C'est un chiffre de ce genre qui a agi sur les imaginations, et par conséquent, même imaginaire, il eût été une réalité redoutable.

Nous sommes en pleine guerre mondiale ; tous les cours sont fantastiques et instables. Pour interpréter en argent les valeurs dont il s'agit il a bien fallu utiliser les cours d'avant la guerre, encore qu'ils soient périmés. Cent millions de tonnes d'hématite, au cours de la Bourse de Londres, qui était de 20 francs la tonne environ, cela fait 2 milliards de francs, qui dorment sous les pins de l'Ouenza. C'est un prodigieux trésor ; une pareille masse de métal a bien )» droit d'exercer une influence perturbatrice sur les boussoles humaines.

Pour comprendre il faut se i^ésigner à suivre les débuts de l'affaire, qui d'ailleurs sont curieux. Les tout premiers remonteraient aux Romains. A l'Ouenza, quand on approche de la mine, on voit de très loin une longue tache rouge très apparente sur le vert de la pinède. Ce sont des déblais qui entourent les orifices de vieux puits romains. Et par conséquent l'Ouenza n'est pas une découverte récente, nos prospecteurs n'ont jamais ignoré cet énorme amas de fer. Il crevait les yeux. Le 16 avril 1897, exactement, fut fait le petit geste administratif initial qui a tout

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déclanché. Ce jour-là M. Pascal, de Souq Ahras, obtint à rOuenza ce qu'on appelle juridiquement un permis de prospection. Mais M. Pascal ne s'intéressait pas directement au fer pas plus que n'avaient fait avant lui les Romains. Car les vieux puits allaient chercher à travers le minerai de fer un fllon de cuivre. C'est ce filon de cuivre que M. Pascal, à son tour, prospecta d'abord, et essaya d'exploiter ensuite. Sur les bords de l'Oued Mellègue, qui passe au pied delà montagne, il a construit une lavçri^, jet .ui) petit Decauville, encore existant, conduis14>' fe^iâinerai dk-^ cuivre de la mine à la laverie. La ^rola^du petit Deoetu-». ville est remblayée en minerai de^fér;"ïé*mîne!'atd0 ' fer dans tous les travaux Pascal, qui sont assez importants, est toujours utilisé comme caillasse, ou pour parler argot de mineur comme « stérile ». Dans quel mépris on tenait alors le fer de l'Ouenza, une petite anecdote permet de le mesurer. M. Pascal, déjà propriétaire de la mine de cuivre, eût pu acquérir des droits sur la totalité du fer de l'Ouenza; (en termes techniques la minière). Il n'y avait qu'une demande officielle à adresserr C'eût été à ce momentlà une simple formalité. Il y avait quelques frais, il eût fallu débourser environ 150 francs tout compris. On a certainement le droit de dire qu'en ce temps là, vers la fin du siècle dernier, un professionnel au courant a refusé d'acheter 150 francs les deux milliards de fer de l'Ouenza. Tout compte fait, à ce prixlà, il se fût estimé roulé. On dit qu'un ingénieur du service des mines en tournée conseillait à M. Pascal de faire ce petit sacrifice, à tout hasard, et M. Pas-

cal aurait répondu : € A quoi boni Quel est Timbécile qui viendra jamais exploiter du fer à FOuenza! » Le mot n*a pas besoin d'être authentique pour être une représentation exacte de Topinion universelle en 1897» Qu'est-ce qui s'est donc passé depuis, en un laps de temps si court ?

' Le fer est un minerai bon marché. D'autres minerais algériens courants, le plomb, le zinc, le cuivre ont une valeur respective de 150, 300, 500 francs la tonne, en chiffres ronds. Le minerai de fer, le plus '•: •■ êommiMi ^W'iays, valait 20 francs environ. Il est bien ^, .euteudu. que ce»* chiffres s'appliquent au minerai /-\: > :riûduà3'^îûë,-là*-bas sur les marchés européens en France, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne. Et il est clair qu'un minerai bon marché, comme le fer, ne peut pas supporter des frais de transport illimités. L'Algérie ne travaille pas elle-même ses minerais, puisqu'elle n'a pas de houille ; elle ne les vend pas non plus sur le marché européen, puisqu'elle^ n'a pas de flotte pour les y transporter. Elle vend sur place à des intermédiaires qui viennent chercher le minerai à quai, m sous palan », comme on dit. Dans les ports de l'Afrique du Nord, le minerai de fei:, l'hématite, à 50 p. 100, se négociait à un cours oscillant entre ID et 12 francs, vendu « sous palan » ; il perdait donc déjà la moitié de sa valeur. Mais l'Ouenza est à 200 kilomètres de la mer, au taux modéré de 3 centimes la tonne kilométrique, c'est 5 ou 6 francs de frais supplémentaires. Pour un minerai riche comme le cuivre ou le plomb, c'est une surcharge insignifiante. Mais pour lo fer! la valeur do la tonne

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d'hématite se trouve réduite à 5 francs, avec lesquels il. faut assurer Texploitation, la rente et l'amortissement du capital, sans parler des aléas, du coulage, etc.. On n'osait pas hasarder une exploitation avec une marge de bénéfices aussi faibles. Les fers d'Algérie sont célèbres depuis longtemps. La Compagnie bien connue de Mocta-el-Hadid les a fait connaître. Mais cette compagnie très prudente a eu ses premières grandes exploitations au bord de la mer. La mine de Mocta, épuisée aujourd'hui, était dans la grande banlieue du port de Bône. Celle de Beni-Saf, qui lui a succédé, a son propre port, le port de Beni- Saf, créé parla compagnie; la mine est pratiquement sur la grève, C^est seulement ainsi que vers 1897 encore on concevait une mine de fer en Algérie. Je suppose que ce qui a cl^angé essentiellement depuis c'est l'âme de l'industrie sur la planète. A la suite des États-Unis, de l'Allemagne, on a osé tous les jours davantage, on a fait de plus en plus grand. Il y a eu cet épanouissement du c Kolossal » qui vient d'aboutir à de terribles monstruosités ; et des choses, qui paraissaient il y a vingt ans d'une hardiesse absurde sont devenues des banalités courantes. L'homme qui a eu l'imagination financière assez vive pour concevoir le premier qu'un cube énorme d'hématite à 200 kilomètres de la mer était exploitable, et qui fut donc bien certainement, dans l'affaire de rOuenza, l'initiateur, c'a été un M. Charbonnel. II était, dit-on, dès l'origine, un rabatteur d'affaires, pour le compte du Creusot. Et en eflfet, dans la société qu'il fonda, les capitaux et les hommes du

Creusot tenaient une place importante. Cette société Charbonnel dès 1903 avait traité avec l'Algérie, elle avait la signature du gouvernement général, tout paraissait fini. On sait qu'au contraire ça commençait à peine. Entre 1903 et 1913 se place précisément Taffaire de TOuenza, qui fit beaucoup de bruit, et mit en mouvement beaucoup de passions, Tobjet propre de ce petit chapitre.

Ce qui s'est passé est bien net. Si on dégage le cœur de Tafi'aire d'une broussaille extraordinairement touffue d'incidents accessoires, on trouve l'Ailemagne, tout bonnement. Je suppose qu'aujourd'hui ça ne surprendra plus personne. On sait bien quelle importance avait pour l'Allemagne la question du minerai de fer ; et qu'il y avait autour de notre Afrique du Nord des convoitises impériales précises. Il n'est pas question d'incriminer qui que ce soit. Ces passions françaises qui s'agitèrent autour de l'Ouenza, on es> sûr qu'elles ont été très désintéressées, très pures. Au moins en gros. Autour d'un trésor de deux milliards il ne se peut pas que l'argent n'ait joué aucune espèce de rôle. Mais des défaillances individuelles n'ont pus d'intérêt pour le but qu'on poursuit. On n'écrit pas un réquisitoire. On s'efforce de comprendre, de démonter des rouages. Il est d'autant plus facile d'ailleurs de jouer avec des passions qu'elles sont sincères, violentes et aveugles.

Le rouage essentiel dans l'affaire de l'Ouenza a donc été une certaine maison Mûller. Et si on était tenté de croire que nous prêtons une importance exagérée à un comparse, rappelons que cette maison

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MûUer est aujourd'hui propriétaire de l'Ouenza, ayant pleinement atteint le but qu'elle a poursuivi pendant dix ans. Disons, pour être tout à fait exact, que la Société concessionnaire de TOuenza est une société indépendante, où la maison Mûller a, ouvertement, sans contestation, un paquet d'actions considérable. Cette maison Mûller est très connue; c'est une des plus considérables parmi les sociétés marchandes de minerai. Elle a des bateaux qui vont chercher le minerai à quai en Algérie, et qui le transportent jusqu'aux usines d'Europe. Le siège social est à Rotterdam et les bateaux Mûller naviguent non seulement sur l'Océan, mais aussi sur le Rhin ; car la clientèle principale est constituée par la métallurgie Rhénane (Thiessen, Krupp). Ainsi s'explique le choix de Rotterdam aux embouchures du Rhin. Ces embouchures étant hollandaises, la maison Mûller l'est aussi, mais elle a ses attaches en amont sur la Ruhr. A Dieulette n'a-t-elle pas été le paravent de Thiessen? C'est une maison allemande en somme, ou si l'on veut être plus précis, boche, puisque ce mot tend à s'appliquer aux Allemands masqués d'une nationalité d'emprunt. Allons d'entrée de jeu au devant de toute interprétation fâcheuse. Toute l'affaire de l'Ouenza serait inintelligible, si on voulait s'abstenir d'y montrer la main de l'Allemagne : on se trouve donc entraîné à souligner les accointances allemandes de la maison Mûller. Il est bien entendu cependant qu'aujourd'hui, la victoire nationale acquise, on trouverait absurde de considérer la maison Mûller comme autre chose que ce qu'elle est, une auxiliaire très précieuse

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de TAlgérie, avec laquelle elle a une association .ancienne d'intérêts. Mûller en effet ne s'est pas contenté de transporter dans ses bateaux les minerais algériens. Et d'ailleurs à la base de ce grand mouvement d'affaires allemandes, depuis vingt ans, il y a toujours le cumul, le trust d'affaires disparates, se soutenant l'une l'autre. C'est la marque distinctive des affaires allemandes. Mûller donc est depuis longtemps déjà concessionnaire exploitant d'une grande mine de fer algérienne, à Miiianah. Il y a même donné une preuve singulière de hardiesse commerciale, de prodigalité intelligente. La mine a construit un funiculaire dont elle aurait pu très bien faire l'économie, et qui rend de grands services aux habitants de la ville.

Ce Mûller, qui avait été devancé à l'Ouenza par le Greusot, en est devenu le concurrent tardif, mais en définitive heureux. Il est certain, officiel, que, dans la société Charbonnel, avec les Schneider du Greusot, la maison Krupp figurait. Indéniablement c'était une menace pour Mûller, puisque son meilleur client, son client le plus retentissant en tout cas« allait acquérir la possibilité de lui faire faux-bond, en s'approvisionnant directement. D'après les Pages Libres, 13 février 1909, p. 173, Mûller aurait été prévenu de ce qui se tramait par M. Geny, alors directeur général de la Société Schneider ? En tout cas il déclara la guerre, il la fit, ce fut une guerre de dix ans et elle se termina par la victoire Mûller. M. Jonnart aimait k raconter comment il reçut dans son cabinet M. Portalis, représentant français de la maison

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Miiller, porteur dé quelque chose d'assez semblable à un ultimatum. La conversation se serait terminée à peu p'ès comme ceci : « L'Algériç ne veut pas, eh bien! nous la ferons vouloir. » Et ils le firent comme M. Portalis le disait. C'est une scène admirable.

Cette guerre dans laquelle, au premier moment, deux maisons allemandes s'affrontaient, ne garda pas longtemps ce caractère de discorde civile. Krupp était entré dans le consortium Schneider à un moment où un contrat qu'il avait avec des mines suédoises venait à expiration. Il faut rappeler que le minerai suédois et le minerai algérien sont identiques, interchangeables, ce qui n'est pas vrai de beaucoup d'autres minerais de fer sur la planète, des minerais français phosphoreux par exemple* L'interlocuteur suédois comprit la menace et renauvela le contrat à des conditions avantageuses. Dès lors rOuenza ne présenta plus pour Krupp qu'un intérêt accessoire. Il serait infiniment ridicule de prétendre connaître les idées de derrière la tète de Krupp, Il faut absolument mettre ici un point sur l'i. Sur le jeu de Krupp on est renseigné, très ouvertement, par une démarche de son représentant français Charbonnel, qui apporta, un moment donné, le désistement motivé de son actionnaire allemand.

La guerre de l'Ouenza a donc mis aux prises, en réalité, le Creusot et la maison MûUer* Il ne faut pas hésiter à reconnaître que la maison française à été au-dessous de tout; la boche admirable. Les résultats seuls l'indiquent. Lorsque Mûller s'est présenté, tardivement, l'affaire était conclue, les signatures

étaient échangées. Mûiler était seul, avec sa volonté, contre tout le monde, et, dès ce moment là pourtant, insolent et provocant, comme toute la Bochie. Il a battu en retraite lentement dans le maquis de la procédure, il y a retenu son adversaire dix ans, terminant par la victoire complète cette guerre d'usure.

Très beau, mais enfin le tempérament et les ressources de MûUer n'ont pas suffi ; il lui a fallu des armes que lui ont fournies nos lois et nos règlements. C'est très simple. La cuirasse avait deux énormes défauis.

D'abord la loi de 1810, qui réglemente les mines en France et par conséquent en Algérie distingue la mine et la minière. On dit « mine » quand les travaux s'enfoncent dans le sol, quand il y a des puits et des galeries. On dit « minière » quand il y a exploitation à ciel ouvert, en carrière. A quoi correspond cette distinction? Le législateur de 1810 le savait peut-être, c'a été dit peut-être dans les discussions qui ont accompagné le vote? Pourtant ce n'est pas sûr. La distinction peut remonter à quelque autre des siècles antérieurs et avoir été reproduite machinalement. Ce qui est sûr, c'est que, au xx* siècle et en Algérie, elle est tout à fait incompréhensible. Bien entendu entre mine et minière il n'y a aucune distinction d'après la nature du minerai. A TOuenza, par exemple, la même hématite est minière en surface, mine en profondeur. Il n'est pas possible de tracer des démarcations précises entre les deux. Voilà une équivoque admirable et Muiler Ta utilisée très intel-

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ligemment. A TOuenza le Creusot avait la minière. Mais on a déjà vu que la mine de cuivre de TOuenza avait un concessionnaire, Pascal. Bien entendu la concession portait la formule traditionnelle « cuivre et minerais connexes ». MûUer ayant acquis les droits de Pascal se trouva posséder au titre < minerai connexe » non seulement la mine de cuivre, mais celle de fer. Le voilà logé dans le sous-sol de FOuenza. C'est une position de combat superbe. La mine lutte contre la minière. A quel point ça pouvait être une source abondante d'atermoiements, voilà une petite anecdote qui le montre. La minière c'est le sol luimême. Mais le sol de TOuenza qui est boisé relève du domaine, plus exactement du service forestier. A un moment donné, des mois ont été perdus, non, je crois bien qu'il faut dire des années, parce que, à Paris, les mines et les forêts se renvoyaient les décisions à prendre au sujet de la minière. Extraordinaire! mais exact! Bien entendu la mine plaida contre la minière jusqu'à l'épuisement des juridictions. Mais Mûiler avait une autre corde à son arc. Derrière les tranchées successives des juridictions échelonnées, il y avait le parlement français, redoute centrale.

Pour exploiter l'Ouenza, la seule ligne algérienne existante serait le tortillard de Tébessa. Cette ligne avait été construite jadis, comme tant d'autres en Algérie, (comme celle de la Mina par exemple), par des esprits supérieurs qui n'avaient pas d'illusions sur l'avenir de l'Algérie ; pour la pompe et l'ostentation ; dans la conviction qu'elle ne serait pas sérieuse*

ment utilisée ; sur le principe de la garantie d'intérêts quoiqu'il arrive, avec un cahier des charges qui faisait du déficit un devoir. Tout cela est classique.

Il fallait donc assurément que la compagnie de rOuenza construisit un chemin de fer nouveau, le sien. Elle voulait être maîtresse de choisir le tracé direct, et la pente la plus favorable ; maîtresse de fixer la puissance de ses rails, la capacité de ses wagons, l'emplacement de ses gares, l'horaire, et de tout sacrifier au but poursuivi. C'était la seule façon de l'atteindre. L'Ouenza fut donc étroitement associé à un projet de chemin de fer. La mine et la voie ferrée étaient inséparables. Parfait, mais l'Algérie c'est la France et en territoire français on ne peut pas construire un cheinin de fer sans l'autorisation du Parlement. C'est là que, en dernière analyse, Mûller attendait le Creusot pour lui livrer la bataille décisive.

Le Parlement, à lui tout seul, laissé à lui-même, se serait peut-être mis en travers. La métropole boude les projets algériens, d'instinct, depuis 1830. C'est une famille où on a toujours grinché, par tradition. En tout cas il y eut un magnifique soulèvement de l'opinion publique tout eiitière qui fut extrêmement bruyant, et dont on a probablement tout de même gardé quelques souvenirs. Tout le monde marcha, la petite et la grande presses, les revues, le Parlement; l'Ouenza fut en vedette partout, ce fut pendant longtemps une préoccupation parisienne. Il n'est pas possible de donner une idée nette des critiques faites au projet ; parce qu'elles furent

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Voies ferrées desservant la zone frontière minéralisée entre la tunisie et l* algérie.

plus que variées; contradictoires. Certaines furent faites d'un point de vue socialiste, et d'autres d'un point de vue chauvin, d'autres sont des argumentations précises et scientifiques de doctrinaires. Pour l'un (M. Labordére) la construction du chemin de fer est une charge dangereuse ; pour un autre (M. Régnier) c'est une affaire magnifique jusqu'au scandale. Dans la plupart des cas, les contradicteurs sont des marche-à-l'œil évidents, chevauchant leur dada propre avec l'aveuglement /urieux des convictions profondes. Car nous sommes un peuple religieux. Maintenant, mon Dieu ! nous sommes aussi un peuple parlementaire. Le chemin de fer projeté doit aboutir à Bône, qui est la circonscription administrative de M. Thomson, alors ministre, si je ne me trompe. Un homme politique, un ministre en place, a nécessairement bien des ennemis !

La campagne fut nécessairement incohérente, parce que les renforts venaient tumultueusement de tous les points de l'horizon ; mais elle fut uniformément violente et convergente, comme dirigée. Tous ces gens-là, à coup sûr, se trouvent s'être battus pour la maison Millier ; ceci est un fait tout nu. indéniable. Et il est bien probable que cette maison, énergique, intelligente, avait fait le nécessaire pour mériter sa chance. Aujourd'hui il semble qu'on peut dire ces choses-là sans choquer personne. La guerre nous a éclairés. Nous savons de reste comment l'Allemagne conduit une campagne d'opinion en pays « neutre ». Cette affaire de l'Ouenza, vue à distance, a tous les caractères d'une campagne de ce genre.

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Ceux-là même qui Tout menée chez nous auraient vraiment mauvais caractère, s'ils s'offensaient rétrospectivement qu'on les soupçonne d'avoir été dupes. Par le temps qui court tant d'autres poires ont vu clair et ont fait leur mea culpa. La maestria de cette maison MûUer est d'ailleurs à elle seule déjà une excuse pour ses dupes. Voilà une simple firme allemande qui déchaîne la tempête dans le parlement et l'opinion publique d'un pays étranger, pour la simple satisfaction de ses intérêts privés. Et le pays avec lequel de simples particuliers jouent aussi magnifiquement, ce n'est pas le Honduras ; c'est la France. C'est très beau. Il est prodigieusement curieux de comparer à l'intensité de la fièvre dans un aussi grand organisme les dimensions relativement microscopiques du microbe pathogène aui secrète d'aussi redoutables toxines. On peut se demander à vrai dire si Mûller a été complètement isolé dans cette lutte. Un Boche ne l'est jamais. Et un marchand de fer boche encore moins, fournisseur des hauts fourneaux rhénans. Il devait avoir derrière lui tout l'empire, muet et pesant de tout son poids. Et alors l'adversaire, le pauvre Creuset, avait donc contre soi le gouvernement allemand, et, bien entendu, aussi le gouvernement français : car dans ce temps là nos métallurgistes n'étaient pas en faveur. Que voulez-Vous qu'il fît! C'est une considération de nature à atténuer peutêtre, mais non pas à faire disparaître l'admiration pour la manière dont Mûller a conduit sa campagne. La Chambre, on le sait, a rejeté le projet de chemin de fer, et du coup le consortium Schneider (on disait

consortium) a eu les reins cassés. Le traité qui liait l'Algérie à lui était décennal. Il expira en 1913 et, séance tenante, le Gouvernement algérien n'eut rien à faire d'autre qu'à capUuler entre les mains du vainqueur. C'est ce qu'il fit par un traité en bonne et due forme le 13 octobre 1913. Mûller était inort enseveli dans son triomphe. Mais sa Maison dure dirigée par sort parent et successeui* Kroller : on peut continuer à la désigner par le nom du fondateur; La Maison Mûller est désormais propriétaire légitime et définitive de rOuenza^ comme elle Test de Milianah, ou du moins la Société actuelle de TOuenza ne dissimulé pas qu'elle a la maison Mûller comme gros actionnaire. Non seulement le gouvernement algérien a signé, mais toutes les autorités métropolitaines, administrations, ministres, parlement, ont donné les paraphes nécessaires. Ils les ont donnés gracieusement, discrètement, silencieusement. Ce silence brusque et profond, après le tumulte de naguère, est impressionnant. L'affaire de l'Ouenza est close, définitivement, à tout jamais. Il s'en allait temps. Il y a lieu de s'en réjouir sans réserves.

D'autant que la Maison Mûller a fait à l'Algérie un pont d'or. La compagnie paie à la Colonie une grosse redevance par tonne. Elle l'associe à ses bénéfices (délég. fin.^ session de itiai 1914, N'» 2 6w, Rapport général dii budget^ p* 146)* On n'entrera pa'fe dans lé détail, tnais la iloutelle convention est pouf la colo^ nie infiniment plus avantageuse que l'ancienne. On admiré que la société d'exploitation ait osé assumer de telles charges.

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On s'inquiète même un peu. Car enfin ce traité fut signé juste avant la guerre* H n'y a pas d'illusion à se faire sur le chemin quô le minerai de TOuenza était appelé à prendre 5 celui d'Bssen ^ar Rotteirdam« Il n'est guère possible que le gouvernement inipérial se soit désintéressé tout à fait d'une convehtion qui touchait à ses intérêts militaires. Octobre 1913, dix mois avatit la guerre! Mais le gouverhement allemand à ce momént-là voyait venir l'orage, IF était conscient de ses propres intentions. Il avait stir lé cburs proéhain dès événetnents des certitudes outrecuidantes que nous contiaiseotis. Il a avoué offiôlelle^^ ment deis intentions sur nos colonies. Vers ce teiiips nous avons vU débarquer en Algérie une ttiission Frobéûius, sur laquelle il a été gardé dahs les journaux uii silence extraordinaire, et qui uë pouvait pas être aussi complètëtoent ethnographique qu'elle voiflait bien lé dire. Dans la convehtion du 13 oôtobre4

si alléfchaUté, le concessionnaire, dOiit il faut pourtant bien avouer qu'il est boche^ n'a-t-il pas ci'U entrevoir, derrière le gouVernemeht frartçais. Un autre gouvernement, l'impérial, qui comptait se substituer à l'autre à bref délai : qui y comptait aveô ce sourire supérieur et cette certitude mathématique, que nous connaissons? Et alors ces concessions pécuniaires inespérées OUt-ellôs été faites, sâhs àrriêre-pëhsée, au gOtiVferuemèût frauçais cobtrftctaht définitif? Ou bien avec l'idée qu'un événement proche, étiorme et inévitable^ permettrait de réviser le contrat s'il se trouvait écrasant à l'usage. Ce n'est pas du tout qu'on se scandalise rétrospec-

tivement de cette hypothèse. Mais c'est qu'elle est effrayante pour l'avenir. Le contrat ne sera pas révisé par un nouveau contractant. Cela est tout à fait certain d'ores et déjà. Et s'il est écrasant, inexécutable, il faudrait donc qu'il fût inexécuté ! On recommencerait l'affaire dç l'Ouenza! perspective effroyable. Mais c'est un cauchemar. La maison Mûller est bien armée. A défaut du chemin de fer elle truste les transports maritimes. Le fer de l'Ouenza s'exploitera en carrière avec un minimum de dépenses. Cette maison Mûller a fait ses preuves, à Milianah en particulier. D'ailleurs le prix du minerai, comme de toutes choses, a prodigieusement monté. Tout est donc pour le mieux, tout est clos. Il est bien probable, à regarder froidement les choses, que le gouvernement impérial allemand s'est occupé de l'Ouenza. Dans la convention d'octobre 1913 il a eu Isrmain peu ou prou. Soit ! Mais où sont aujourd'hui les projets du gouvernement impérial sur l'Algérie? Sic vos non vobis. Ce n'est pas qu'on ait l'intention de donner un satisfecit à la maison Mûller qui ne s'en soucie pas. Mais c'est qu'on veut préciser le but poursuivi. En démontant cette vieille affaire de l'Ouenza, précisément parce qu'elle est finie, on a cherché à mon* trer la difficulté avec laquelle l'Algérie défend ses intérêts, l'absurdité de ses rouages administratifs, qui sont ceux de la métropole, comme la machine fonctionne péniblement, avec des grincements terribles et une déperdition de forces incroyable.

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Dans la bataille de TOuenza, on a réservé pour la fin un incident qui souligne Finsuffisance de cette machine. Depuis le début de TafTaire, la Tunisie toute voisine a toujours porté à TOuenza un intérêt sournois. Cette proie magnifique est à quelques kilomètres de l'autre côté de, la frontière.

Transportons-nous, par la pensée, sur le terrain. C'est la frontière de TAlgérie et de la Tunisie, région Kef-Tébessa. De grandes étendues, plates ou ondulées à peine, pauvrement boisées de petits pins d'Alep clairsemés, ou plus généralement nues jusqu'au bout de l'horizon. C'est la steppe coutumière où le regard s'étend loin. Il se pose çà et là sur des chicots montagneux, isolés comme des îles de 'la mer Egée. Presque chacun de ces chicots est minéralisé ; l'Ouenza en est un ; et de l'Ouenza on voit se découper sur le ciel le Bou-Khadra, le Slata, et là-bas dans le Sud, très loin mais très distinct le Kalaat-es-Senam, que son profil a fait surnommer la « table de Jugurtha >. Dans ce même horizon, du haut du même belvédère, on peut se faire montrer du doigt par un initié d'autres gisements, moins apparents au premier coup d'œil, mais tout aussi connus, Kalaat-ed-Djerda, Zrissa, et là-bas dans l'Oued Mellègue Nabeur. C'est un archipel de gisements miniers, les uns Algériens et les autres Tunisiens. La frontière passe quelque part entre eux. Rien sur le terrain ne permet de la reconnaître : aucun accident naturel du moins. De

part et d'autre c'est le même pays, et c'est la même minéralisation. Cette ligne frontière indiscernable à l'œil sépare pourtant deux mondes, celui de la vie et celui de la mort économique. Tous les gisements de fer tunisiens sont depuis longtemps en pleine exploitation, même Nabeur, qui est très médiocre. En Algérie le Bou-Khadra en 1918 n'est même pas encore concédé ; on n'a pas encore tiré de l'Ouenza une tonne d'hématite.

La paralysie algérienne est partieulièrement évidente en matière de phosphates. Sur cette steppe mitoyenne entre la Tunisie et l'Algérie, la richesse minière est non seulement d'hématite, mais aussi de phosphates. On sait qu'il s'en trouve là des gise^ ments, qui passent, actuellement encore, pour uniques au monde. De puissantes couches calcaires imprégnées de phosphates couvrent des espaces immenses, constituent des montagnes entières. L'obstacle à leur exploitation a longtemps paru être leur éloignement de la mer. A cause de cet éloignement, lorsque/ fut fondée la société de Gafssa, les gens sages firent sur son berceau les pronostics les plus fâcheux. Mais son histoire est résumée excellemment en deux chiffres, qui sont k la disposition de tout le monde dans la cote de la Bourse. Ses actions, de 500 firancs au début, au temps des alarmistes, sont montées progressivement aux environs de 4.000 où elles se sont maintenues. Le Gafssa est célèbre d'ailleurs ; ce doit être une des affaires françaises les plus brillantes du dernier quart de siècle. C'est une affaire tunisienne, bien entendu. Les trésors énormes qui dor-

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maient dans la sleppe algëro-tuuisieaiie c'est la Tunisie qui les a rendus accessibles — pas l'Algérie, Pour rendre sensible l'innocence de l'Algérie en ces matières il faut dire un mot du Kouif.

Le Kouif est un gisement de phosphates sur la frontière tunisienne, mais en territoire algérien. Ce gisement est la prolongation de celui de Gafssa et, s'il y a entre les deux une petite diflférence de richesse, elle est au bénéfice du Kouif. Le pourcentage du phosphate dans le minerai du Kouif est supérieur de quelques points^ à celui de Gafssa. La mine du Kouif existe depuis 1892 et pendant tout ce temps-là, jusqu'à ces toutes dernières années, son histoire a été celle de ses faillites successives. La compagnie actuelle, qui va prospérer apparemment, a, dit-on, parmi ses meilleures chances, les conditions excellentes dans lesquelles elle a racheté une affaire tombée au voisinage du néant. Pourquoi? La réponse n'est pas douteuse^ ; parce que le Kouif est en Algérie. C'est fantastique, mais c'est comme ça et ça n'est contesté par personne.

Dans cette même région, qui avoisine Tébessa, il y a une autre montagne de phosphates très riches, c'est le djebel Onk. La richesse du gisement est indéniable, le cube énorme, depuis longtemps des convoitises s'agitent autour. Mais c'est encore une mine future, on n'attend pas qu'elle devienne une réalité avant une dizaine d'années. Le retard de l'Algérie est indéniable : c'est la Tunisie qui a mené le branle. Elle est très consciente de sa supériorité, il est naturel qu'elle ait voulu s'en servir. Qu'on jette un coup

d'œil sur la carte, on verra la Tunisie tendre ses voies ferrées vers TOuenza comme un faisceau de tentacules : Tune surtout, la plus récente, celle qui vient de Bizerte, et qui a la mine de Nabeur comme point terminus. Il est un^peu loin encore de rOuenza, le point terminus, 85 kilomètres, mais en terrain uni et c'est un très beau chemin de fer, qui n'ajustement pas grand chose à véhiculer; c'eût été si tentant. L'Ouenza se serait bien volontiers laissé faire, au temps du consortium Schneider. Une société minière a tant d'avantages à traiter avec la Tunisie plutôt qu'avec le redoutable complexe Algérie-Métropole.

Lors de la grande bataille parlementaire la Tunisie fît une attaque déterminée pour mettre la main sur rOuenza. On invoqua Bizerte port de guerre, l'intérêt ùational, il y eut un projet ministérifl précis. C'aurait pu réussir. Il y avait bien des difficultés. Après tout c'est Bône qui est le port d'embarquement tout indiqué de TOuenza. Il en est plus près que Bizerte d'une soixantaine de kilomètres. Dépouiller l'Algérie d'une ressource aussi importante était délicat. J'imagine aussi que Mûller ne s'était pas donné tant de peine pour que la Tunisie en devînt la bénéficiaire. En somme l'Algérie a gardé l'Ouenza, qui lui appartenait, grâce à l'empereur d'Allemagne. C'est un peu caricatural mais pas foncièrement inexact.

Plaider rétrospectivement pour Bône ou Bizerte n'a rien à voir avec l'objet qu'on se propose, non plus qu'être désagréable à la société de l'Ouenza. Dans cette affaire de l'Ouenza, ce qui me semble pas- 'sionnant c'est la paralysie algérienne ; encore accu-

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sée par Tactivité tunisienne. Naturellement c'est une Question de législation. L'Algérie, pour le législateur, c'est là France ; entendons qu'elle est traitée comïne si elle l'était ; la seule chose que les deux pays aient de commun ce sont justement les lois et les règlements. C'est toujours le même practical joke, il est à la base de tout en Algérie, on le rencontre si souvent qu'on finit par n'y plus songer, mais il faut le souligner si on veut comprendre. Au contraire, la Tunisie est la Tunisie ; elle a des lois et des règlements à sa mesure. En matière de chemins de fer elle construit ses lignes à son gré, sans consulter qui que ce soit. £n matière de mines elle a créé de toutes pièces sa législation ; c'est une adaptation, je crois, des lois américaines et australiennes; en tout cas, sur ce point comme sur d'autres, (act Torrens par exemple), la Tunisie a pu s'inspirer des expériences faites jlans les pays neufs au cours du xix* siècle.

On se gardera bien d'essayer une étude comparée des lois sur les mines en Algérie et en Tunisie. Mais on se trouve avoir eu un contact personnel avec des prospecteurs, cet échantillon très particulier d'humanité qu'on appelle prospecteurs. On en a gardé des souvenirs vivants. Et on les croit susceptibles d'éclairer un peu la question.

L'institution est empruntée aux États-Unis et aux colonies anglaises : et le mot aussi : prospector. Ce que nous avons de plus proche, dans notre vocabu-

laire, c'est m inventeur ». La loi de 1810 connaît en matière de propriété minière les droits de < i'inven-; teur ». Le mot n'a guère besoin d'explication. On invente une mine comme une machine, ou un nouveau procédé industriel. < Inventeur », le mot fleure rintellectuel, ^ingénieur, Thomme à idées, qui travaille avec son cerveau dans un cabinet ou dans un laboratoire. Le prospecteur est un équivalent de Tin? venteur en pays neuf, et il ne lui ressemble pas.

Dans nos vieux pays, en France par exemple, il y a 70 habitants au kilomètre carré, anciennement civilisés, sachant tous grossièrement ce que c'est qu'une mine et un métal, lisant tous le journal. Il n'y a pas une motte de terre qui ne soit connue, le moindre affleurement est signalé depuis longtemps, il a son histoire locale, les imaginations se sont excitées sur lui à maintes reprises successives A travers les siècles, autour de lui des rêves se sont échafaudés, de$ illusions se sont écroulées, il a causé des ruines, des procès. Et puis tous ces gens-là sont individuellement propriétaires. Il faut avoir vécu en pays barbare pour sentir combien la propriété individuelle est un produit de la civilisation. Notre campagne est hérissée de murs, de haies, coupée de fossés, semée de pancartes avec des interdictions et des menaces. Nos goumiers retour du nord sont restés ahuris de ce pays étrange où on ne peut pas circuler en dehors des routes. Dans ce pays-làu on découvre encore des mines, comme récemment du fer dans le Oalvados, de la houille en Lorraine. Mais ces découvertes-là se font en profondeur, au moyen de fouilles ooâteusee,

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qui sont des expériences scientifiques; on se guide avec des calculs, d0s hypothèses basées sur la carte géologique. On invente ces naines^là. Le mot est juste.

Mais en Algérie les eonditions sont tout autres. Le pays est presque vide ou vaguement peuplé. Les habitants sont des Musulmans du xx* siècle. Avant notre arrivée ils connaissaient quelques gisements de plomb et d'antimoine, les plus importants, ou-les plus commodément situés pour eux. Avec la galène ils fondaient des balles, Tantimoine écrasé leur donnait la poudre noire avec laquelle leurs femmes se fardent la figure, aux sourcils et aux yeux, ce qu'ils appellent le koheul. Ce n'était pas une exploitation. Au fur et à mesure du besoin n'importe qui allait à l'affleurement avec \in petit couffin. Depuis ht conquête française l'usage se perd parce qu'il y a des épiciers qui vendent èi bas prix du plomb de chasse tout fondu et du koheul tout prêt. Au temps jadis, au moyen'*Age, autant qu'on peut en juger, quand il y avait de grands royaumes berbères, le Sultan a fait quelquefois creuser dés galeries dans un affleurement de cuivre. Nous le supposons, nous autres, d'après l'aspect du terrain, mais les indigènes ne savent plus. En face de ces puits et de ces scories, ils racontent des histoires d'or et de diamants, de trésors gardés par des djinns. « Vous tuez une jeune chouette, et vous trempez une férule dans son sang, etc.. » Ils ne connaissent plus le minerai de cuivre, non plus que celui de fer; çà ne les intéresse plus. Il y a des siècles que PBurope leur fournit ces métauxrlà, générale-

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ment ouvrés. Naturellement ils ignorent davantage encore la blende ou la calamine, qui est pourtant un minerai covirant dans l'Afrique du Nord. Ils n'ont pas la moindre idée des phospliates, etc. Ici, au rebours de la France, les affleurements restent k déconvrir, à la surface du sol, en parcourant le marteau à la main la montagne et la brousse; besogne énorme dans un pays immense et très minéralisé. L'Afrique du nord, au point de vue minier, est aussi vierge que l'Amérique ou l'Australie. Ca peut paraître extraordinaire, c'est comme ça; la mine est une des infériorités les plus curieuses de l'Islam.

Il y a donc place pour le prospecteur à la mode anglo-saxonne. Il est si iusoupçonité chez nous qu'il faut essayer d'en camper un au hasard. Ducrot, né en Bourgogne, est venu en Algérie de très bonne heure, & quatorze ou quinze ans, tout seul, à ses risques et périls, car il était orphelin. Beaucoup plus tard, aux approches de la cinquantaine, il reçut un beau jour des mains du facteur une lettre, ce qui était inusité : ( Mais si, c'est bien pour vous, c'est votre nom qui est dessus. — Tieus, c'est dr6le, j'en attends pourtant pas; c'est peut-être des prospectus. — Non, c'est une lettre de France. > Ducrot déchira l'enveloppe avec méflance; la lettre venait de Bourgogne, et commençait par : ( Mon cher oncle ». Ducrot fut extrêmement ému, et de ce jour il fut l'oncle d'Amérique de quelqu'un l&-bas, vers Dijon, qu'il ne connaissait pas très bien, mais qu'il aimait beaucoup.

Dans sa longue carrière il ilt beaucoup de métiers; par exemple, pendant un temps, celui de charretier,

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très dur, et aussi celui de chasseur, plus pittoresque : dans la grande forêt de TEst, il chassait ce qu'il appelait « la fauve » : à l'entendre la panthère y était incluse,, mais il n'était pas un homme qu'il fallût croire nécessairement sur parole, c'était surtout le sanglier, et il le vendait sur le marché de Souk-Ahras. Il était bien là, sur la frontière, pour être gagné à la fièvre minière tunisienne, et c'est ce qui advint. Il a été prospecteur pendant les vingt dernières années de sa vie, nomadisant à travers le bled avec une paire de mulets, un marteau et une boîte d'acides. Une existence aventureuse; Ducrot montrait sur son avant-bras gauche une cicatrice de blessure, la trace d'une balle à ce qu'il semblait, et il racontait une histoire à faire dresser les cheveux sur la tète. C'est une existence magnifique après tout, qui forme un homme. Elle n'enseigne pas l'orthographe, je n'ai jamais pu obtenir de Ducrot qu'il écrive mon nom autrement que Gotié, ce qui me créait des difficultés à la poste restante. En revanche il savait lire les cartes topographique's et géologiques, et encore mieux le terrain; il marchait les yeux à terre : « C'est drôle, moi, un ancien chasseur, je ne vois plus les perdreaux, parce qu'il faudrait lever le nez. » Rien du sol ne lui échappait, il avait l'œil et le flair, l'instinct. Dans la montagne au ioin il reconnaissait la cassure qui avait chance d'être minéralisée. Il était amusant à voir aux prises avec un échantillon douteux de calamine. C'est un minerai « protée » disent les livres; en langage courant, il ressemble à n'importe quelle caillasse. Ducrot avec ses gros doigts

caleux pressait la petite éj^rouyetle de Terre, il y dosait en un clin d'œil Tàcide et le minerai, il la promenait au-dessus de la flamme, il manipulait la base) il tersait le réactif, il faisait toutes ces besognes savantes comme il eût roulé une cigarette. 11 lui était parfaitetnelit égal de ne pas comprendre ce qu'il fai* sait et d'estropier curieusement les appellations chimiques. Bn quelques minutes il était flxé. C'en était ou ça n'en était pas. £t c'était définitif, il n'y avait pas à y revenir, il ne se trompait jamais, l'ai songé à lui certain jour^ dans un beau et grand laboratoire de la Faculté des Bciônces : un de mes collègues, théoricien éminent, travaillait depuis quelques jours sur un échantillon difficile de calamine. Je pensais, mais je n'ai pas dit, qu'Avec Ducrot, assis par terre, l'éprouvette d'une main et la bougie de l'autre, ça n'aurait pas traîné. C'était un superbe quinquagénaire, grande sec, alerte, vigoureux, noir de poil. Pourtant il est nlort très brusquement : usé, je suppose : ces existences violentes n'otit pas de irapport nécessaire avec la longévitéi

Raconté en France, ce type d'hoinme parait irréel. J'ai entendu cette question, avec un sourire critique : « Qa existe ça? » Et sans doute ce n'est pas de chez nous. Ça n'a pris racine en Tunisie qu'à l'abri d'une législation d'origine anglo-américaine. L'iUVenteur en Ffance a la réputation d'être prédestiné ft être dépouillé. Que sera^K^e du prospecteur qui est généralement un simple, un ouvrier inculte ? A soû Usage la législation tunisienne a institué le permis de prospection. Il s'accorde néoessairemeut, automatique-

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ment) au premier demandeur d'un affleurement noureau. On n'a pas Tintention d'entrer dans les détails techniques de la loi^ ni, ce qui est au moins auâsl important, de la jurisprudence tunisienne. Disons seulement que le prospecteur heureux reçoit dh l'État un papier officiel, un titre de découverte, de propriété, qui s'appelle permis de prospection et qui est négociable. Il n'aura pas travaillé en vain. A la partie qu'il joue il y a un enjeu sérieux;

Il en est ainsi en Tunisie rmais non pas actuelletnent en Algérie, puisque l'Algérie a la loi française. Cette loi française la Chathbre l'a retouchée légèrement il y a quelques années. A ce propos^ ou à tout autre, a-t-on vu émerger quelque part la question des prospections? Non : et notons ceci : le grand obstacle à l'introduction en territoire français du permis de prospection tunisien, c'est l'idée absolue, mathémathique, que nous nous faisons du droit de propriété. Voici l'objection formulée dans toute sa force insurmontable : « Je suis chei moi, sur ma terre 5 un monsieur passe et y trouve un affleurement dominerai que je ne^onnais pas. Sous ce seul prétexte vous lui conféreriez un droit. Quel droit? Il y en a pas d'autres sur ma terre que Je mien. Je suis pro^ priétaire ou je ne le suis pas. » On^n'a pas l'intentiion dedidcuter (^ette objection* A quoi bon d'ailleurs? La Tuniëie^ sœur dé l'Algérie^ a déjà passé outre. Mais ce qui parait très curieux j c'est oeôi* Nous avoiis un parti socialiste, extrêmement bruyaùt et influent. Il s'agit d'une interprétation abusive du droit de propriété aux dépens d'un pauvre diable, d'un ouvrier.

S'est-il donc trouvé un socialiste, un seul, pour s'intéresser à la question? Jamais de la vie! La question n'existe pas. Elle n'a jamais été posée un seul instant.

Tl n'y a pas que cette question-là. En voici par exemple une autre. En France, et par conséquent en Algérie, du minerai ne peut être vendu qu'après concession. Le détenteur du permis de prospection français (en territoire domanial) peut bien faire des travaux étendus, accumuler le minerai sur le carreau de la mine. Il ne peut pas en vendre une tonne tant qu'il n'est pas concessionnaire. La concession c'est l'entrée en possession définitive, solennelle, étudiée longuement et longuement attendue, à la portée seulement des bourses énormes, des financiers. C'est tout naturel en France. Rappelons-nous ce qu'est, par exemple, une houillère du Pas-de-Calais. C'est une masse qui ne sera pas épuisée avant quelques siècles. Une concession de propriété pareille, qui engage l'avenir pour une durée illimitée, ne peut pas être faite à la légère, ni à un pauvre diable.

Mais dans l'Afrique du Nord, la plupart des mines sont d'un type tout différent. Dans ce pays vierge il y a une foule de poches, petites ou médiocres, qui sont vidées en quelques années. Quelques centaines de mille francs qu'on enlève, après quoi il ne reste plus qu'à aller ailleurs. Des mines de cette sorte devaient pulluler chez nous aussi à l'aurore de la vie minière, dans la Gaule romaine; aujourd'hui, après 2,000 ans de curiosité ininterrompue, elles sont loin. Pour des gisements de ce genre la Tunisie a jugé que la concession solennelle n'était pas appropriée, que

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c'était un obstacle aa développement rapide et à la recherche. Elle a créé le permis provisoire d'exploitation qui lui a rendu de grands services, qui est une des raisons de sa supériorité.

Les raisons 4e cette supériorité on n'a pas la prétention de les analyser plus longuement. On a voulu faire ressortir dans quelques petits cas concrets la souplesse de la loi minière tunisienne, accommodée au pays et au temps. On croit que par contraste l'affaire de rOuenza en ressort mieux. L'Algérie n'ignore pas l'absurdité de son régime minier métropolitain. Un homme politique algérien, M. Lefebvre, a fait campagne pour un permis d'exploitation conçu à la Tunisienne. Non seulement à Bône, directement frappée, mais dans toute la colonie, les lenteurs incroyables de l'Ouenza ont laissé une aigreur confuse. Pourtant l'Algérie, très diverse, n'est guère un pays où il puisse y avoir, sur n'importe quelle question, une conviction commune bien nettisment consciente. En revanche, ce n'est pas non plus un pays où le présent et le passé enseignent la désespérance. La conquête a duré vingt ans, voire un demi-siècle, mais elle a pris fin. A la Mina, à l'Ouenza, les absurdités accumulées, les délais extraordinaires, n'ont pas empêché l'issue d'être ce qu'elle devait être. A la longue, tout de même, la réalité a bien l'air de se faire jour.

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