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CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES ACCIDENTELLES DE NOTRE ÉTABLISSEMENT EN ALGÉRIE. CARACTÈRE TOUT PARTICULIER DE CETTE COLONIE.

Coicsid6ratio7is g^^nêrales. — Origine tout exceptionnelle de notre établissement colonial en Algérie. — L'Algérie doit tenir une place à part dans Thistoire de la colonisation.

Coup d'œil historique sur les commencements de la conquête. — Irrésolution des Chambres et du gouvernement. — Hostilité d'un grand nombre d*împortants personnages parlementaires.

La politique qui prévaut pendant huit ans est celte de l'occupation restreinte. — On cherche confusément en Algérie l'application d'une formule analogue «i, celle du protectorat. — Efforts persévérants pour gouverner l'intérieur du pays au moyen de princes indigènes, plutôt alliés que dépendants. — Les combinaisons avec la famille bcylicale de Tunis. — Les nombreux traités avec Abd-el-Kader. — Les propositions faites à Achmed, bey de Constantine.

La société indigène algérienne n*était ni assez compacte ni assez assise pour fournir les éléments d'un protectorat.

L'Algérie n'est devenue une colonie que fortuitement et malgré l'intention de la métropole.

En dehors des colonies à esclaves, qui produisaient du sucre, du café, de l'indij^o et quelques autres denrées d'exportation, le xvni* siècle n'avait laissé à la France que quelques positions commerciales méritant plutôt le nom de comptoirs que celui de colonies. Des circonstances spéciales, appartenant à Tordre des faits politiques, diplomatiques et militaires, nous ont dotés depuis lors d'une vaste contrée où nous nous sommes fixes d'une manière pernianente en vue de la colonisation. 11 importe de signaler, dès l'abord,

Torigine toute singulière et exceptionnelle de cet établissement colonial. 11 dut sa naissance, non à des faits de Tordre économique, mais à dœ circonstances de l'ordre politique. Ce fut une conquête, et une conquête sans préméditation, amenée par des événements fortuits.

L'histoire moderne, croyons-nous, n'offre aucun fait analogue à celui de l'occupation de l'Algérie par la France depuis plus de soixante ans. Une insulte de la part d'un souverain barbare, le refus des réparations exigées, le besoin de détourner en France l'attention publique des affaires intérieures, telles furent les circonstances minimes et contingentes qui nous amenèrent en Afrique. C'est la seule fois qu'une grande entreprise de colonisation ait eu son origine dans une question de point d'honneur national. Quand les Portugais et les Hollandais fondèrent leur empire oriental, ils y étaient portés par l'appât d'un trafic hautement rémunérateur et par l'espoir d'obtenir le monopole des relations fructueuses de l'Europe avec l'Asie. Quand l'Espagne étendit sa domination sur toute l'Amérique du Sud, elle se sentait attirée vers ce vaste continent et elle y était retenue par les énormes richesses métalliques dont la révélation l'éblouissait, en même temps par l'abondance des produits naturels et par la facilité de la conquête et de l'occupation. Quand l'Angleterre envoya ses enfants vers les vastes plaines de l'Amérique du Nord, elle se trouvait plongée dans une crise économique, sociale et religieuse, où l'émigration était un bienfait incontestable et le seul remède peut-être contre des maux d'une rare intensité (1 ). Toutes ces nations avaient cédé à l'attrait du trafic, à l'appât des richesses ou bien encore à un besoin économique et social.

Pour tous ces peuples, la colonisation fut l'œuvre moins des gouvernements que des particuliers, œuvre lente, mais persistante, commencée et poursuivie par des légions d'aventuriers hardis et heureux, régularisée après coup par l'intervention gouvernementale. Rien ne ressemble moins à la création de notre colonie algérienne. Celle-ci naquit d'un seul jet, par l'initiative du pouvoir, à la suite d'un fait fortuit qui occasionna l'envoi d'une armée française à Alger ; il n'est peut-être pas téméraire de dire que, si nous nous sommes fixés en Afrique, la cause en a été moins au besoin de nous y établir qu'à la difficulté de nous en éloigner.

(^) Se reporter pour l'hiâtoire des colonisatious portugaise, espagnole, hollandaise et anglaise à notre ouvrage De la Colonisation chez les peuples modernes^ A* édition 1891, Guillaumin, éditeur.

Cette situation, qui fait à notre entreprise alg^érienne une place à part dans l'histoire de la colonisation, est accompagnée d'autres circonstances non moins exceptionnelles. Toutes les nations qui avaient fondé des colonies autres que celles d'exploitation les avaient placées dans des contrées vacantes ou très peu peuplées ; elles s'étaient emparées de ré|;î^ions d'une facile conquête, offrant en abondance des terres libres et d'une appropriation aisée, ne présentant qu'une population disséminée, primitive et incapable de résistance. La France, au contraire, prenaitpossession,en 1830, d'une terre occupée, cultivée, défendue par une population nombreuse, guerrière, opiniâtre. Cette race établie sur le sol d'Afrique depuis des siècles était douée d'une civilisation avancée ; elle formait une société régulière, pourvue de tous les éléments de vie et de consistance; elle avait un sentiment élevé de sa nationalité ; elle répugnait par ses mœurs, ses idées, sa religion, à toute assimilation avec une autre race, et ce qui contribuait à augmenter encore les diiïicultés, c'est que la religion de cette race indigène est une religion hautement spiritualiste, dépourvue presque de toute empreinte de superstition, une religion qui, par la simplicité et la netteté toute philosophique de sa doctrine, parla pureté de SCS enseignements, est douée d'une force défensive que, au point de vue humain, on peut appeler insurmontable (1).

Telles sont les circonstances caractéristiques dans lesquelles a pris naissance notre tentative de colonisation algérienne ; il importe de ne les pas oublier un instant, si l'on veut être juste et impartial, si Ton veut émettre des idées pratiques et réalisables. Rien ne ressemble ici à l'établissement des Anglais dans l'Amérique du Nord ou en Australie. C'est un fait sans précédent, sans analogie dans l'histoire moderne.

Fonder une colonisation agricole dans un pays où tout le sol était possédé et cultivé ; introduire une population européenne au milieu d'une population musulmane, qu'on o'avait ni le droit ni la force d'extirper ou de refouler; faire de ces deux éléments juxtaposés et hétérogènes un ensemble, si ce n'est homogène, du moins régulier: c'était là le plus difiicile problème que se fût encore posé la politique coloniale des peuples modernes.

Xous n'avons pas à retracer les circonstances spéciales qui nous

{1} Le caractère spiritualiste, au point de vue du dogme, de la religion mahoniétane, s'allie, comme chacun sait, dans la pratique, à une scusualité très goûtée des peuples orientaux et méridionaux par l'autorisation de la polygamie et de la répudiation.

attirèrent en Afrique en 1830; nous n'avons pas à faire Thistoire de ces guerres sans cesse renaissantes, qui jusqu'en 1 847 (soumission d'Abdel-Kader) ou môme jusqu'en 1857 (fin de la guerre de Kabylie) accompagnèrent notre laborieux établissement dans ce pays. On peut dire que la difïicultc de la conquête fut l'origine de la colonisation (1). Une publication assez récente et d'un très grand intérêt, les Commencements d'une Conquête^ de M. Camille Rousset, dans la Bévue des Deux Mondes des années 1885 à 1887, décrit, d'une façon saisissante, l'origine tout accidentelle de notre établissement en Afrique. Ces récits animés et détaillés doivent être lus par tous ceux qui s'étonnent des lenteurs de la colonisation algérienne, et particulièrement par les esprits impatients et ignorants que les premières épreuves d'une entreprise colonisatrice découragent. Il était bon de rappeler à notre génération, qui les a oubliés, les tâtonnements de notre installation en Algérie. Les Chambres françaises, pendant toute la première partie du règne de Louis-Philippe, étaient plutôt hostiles à l'occupation définitive de Tancienne Régence ; les économistes, cédant à un préjugé dont beaucoup ne se sont pas encore dégagés, la déconseillaient; ce qui surprendra davantage, l'un des généraux que les combats d'Afrique ont le plus illustrés, le maréchal Bugeaud, qui doit à l'Algérie toute sa gloire, est resté jusqu'en 1838 un des partisans décidés de l'évacuation.

1) Rappelons seulement quelques dates qui montrent les lenteurs de la conquête ; le débarquement des Français à Sidi-Fcrruch s'effectue le 14 juin 1830; Alger se rend le 5 Juillet; Orau est occupé au commencement de 1831; la Kasba de Donc est prise en 1832; nous occupons Arzew et Mostagancm en Juillet 1833 ; nous entrons dans Tlemceu en janvier 1836; nous prenons possession de la Galle dans la même année. C'est aussi en 1836 qu'a lieu la première et infructueuse expédition contre Constantine. Le traité de 1837 avec Abd-el- Kader ne nous laisse guère que le littoral de TAIgérie et cède à Témir Tintérieur, presque jusqu'aux côtes, dans les provinces d'Alger et d'Oran. Dans la même année 1837 ft'effectue la seconde expédition de Constantine, et nous prenons cette ville le 13 octobre. En 1838 seulement, nous mettons garnison à Koléa et à Blida, l'une située à 39 kilomètres, l'autre à 51 d'Alger. Nous n'occupons déûuitivement Médea et Miliana qu'en 1840. £n 1843, toute la province d'Oran est en feu ; en 1844, nous prenons Riskra et Dellys. Dans la môme année, le maréchal fiugeaud remporte la bataille d'isly sur les Marocains. Le 23 décembre 1847, Abd-el-Kader se rend au général de Lamoricière. En décembre 1852, nous prenons Laghouat. L'expédition de Rabylie s'effectue pendant l'automne et l'hiver des années 1856 et 1857. En juin 1857 seulement la Kabylie est déûuitivement soumise. On ne peut donc considérer TAlgérie comme complètement conquise que depuis une quarantaine d'ann<^es tout au plus. Nous ne parlons pas ici des insurrections, comme celle de 1871 dans la province d'Alger et de Constantine, et celle de 1881 dans la province d'Oran.

Sans entrer dans des détails qui seraient ici hors de mise, il est utile à notre sujet de citer quelques-uns des* faits ou quelques-unes des manifestations qui décèlent le mieux, pendant la période initiale, 1 opinion publique française à Tégard de TAlgérie et du rôle que nous y devions prendre.

Si vingt jours après la prise d'Alger on pouvait trouver dans la rue Bab-el-Oued un restaurateur, dans la rue de la Marine un hôtel de Malte, un hôtel des Ambassadeurs dans la rue des Consuls, et çà et là sur des toiles flottantes Tenseigne d*un charcutier, d'un débit de vin, d'un dépôt de conserves alimentaires ; si, d'autre part^ dans les mêmes premières semaines de l'occupation, le commissaire du roi, maire d'Alger, M. Cadet de Vaux, s'occupait de former, sous le nom de ferme expérimentale d'Afrique ou de ferme modèle, une société pour exploiter un domaine de 1 ,000 hectares à prendre sur les bords de THarrach, bientôt les hésitations des pouvoirs publics venaient décourager ces rudiments d'entreprise ou en faisaient ressortir le caractère aventureux et précaire.

On ne savait et l'on ne sut pendant dix ans si l'on se contenterait de tenir garnison sur quelques points de la côte ou si l'on prendrait possession de tout le territoire. On ignorait encore si l'on administrerait au moyen de beys indigènes ou si Ton soumettrait le pays à la direction immédiate de la France. S'il s'était rencontré, comme aujourd'hui en Tunisie, les éléments d'un gouvernement indigène subordonné et docile, il est hors de doute qu'on se fût rangé à un régime beaucoup plus indigène encore et moins empreint d'esprit français que notre protectorat tunisien. On chercha, sans se lasser ni s'instruire par les déceptions de plus de huit années, à constituer des pouvoirs arabes que l'on pût simplement influencer : on le voulut faire dans le beylick de Titeri avec Moustapha ben Omar et d'autres encore, dans la province d'Oran et celle d'Alger avec Abd-el-Kader, dans la province de Constantine avec Yusuf et Achmed. On alla jusqu'à vouloir introduire le Bey de Tunis dans les affaires algériennes, afin de trouver un intermédiaire près de la population arabe et de dégager le gouvernement français des diflicultcs de la conquête et des soucis de l'administration.

L'Algérie ne fournissait pas les éléments d'un gouvernement indigène sérieux et pacifique. La société musulmane n'y offrait rien de compact ; les tribus étaient divisées et hostiles entre elles ; les principaux chefs n'avaient pas assez le sentiment de notre force ou

étaient dévorés d'une ambition ardente, d'un fanatisme religieux exalté : Achmed à Constantine était trop cruel et trop barbare, Abdel-Kader trop arrogant et trop enthousiaste. Lui-même, le plus populaire et le plus vénéré des chefs algériens, rencontrait parmi ses coreligionnaires, même les plus religieux, des ennemis ou des rivaux, comme ce Mohammed-El-Tedjini, marabout de haute race et de grande renommée, qu'il alla assiéger en juin 1838 dans son ksar d'Aïn-Madhi, au Sud-Oranais, et dont il eut tant de peine à surmonter avec de grandes pertes d'hommes l'acharnée résistance.

La formule du protectorat n'existait pas encore ; on avait la pensée confuse de cette solution, on s'clTorçait de la réaliser; mais les éléments manquaient : à savoir une autorité indigène incontestée et prête à une certaine docilité, une nation compacte et paisible. Ce sont les Arabes, qui par leur indiscipline, leurs divisions, leur arrogance, ont forcé le gouvernement français à conquérir, malgré lui, tout le pays; il a employé huit années à tâcher de séduire les chefs pour s'en faire des alliés fidèles.

Le gouvernement de Charles X avait eu un instant l'idée de charger le célèbre pacha d'Egypte, Mehemet Ali, du soin de venger les insultes de la France sur le dey d'Alger. Mehemet eût conquis l'Algérie et l'eût gouvernée, comme son pachalik, à titre de vassal et tributaire de sultan. Des difficultés diplomatiques européennes auraient empêché une combinaison où la France montrait tant de désintéressement. Le premier gouverneur sous la monarchie de Juillet, le général Clauzel, qui avait à cœur de garder Alger, rêva d'associer un personnage moins remuant et moins en vue que Mehemet Ali, le bey de Tunis, à l'œuvre mi-partie de conquête mipartie de civilisation de la France en Afrique. Le bey aurait administré, en qualité de notre vassal, toutes les parties du territoire algérien que nous n'aurions pas occupées, c'est-à-dire la totalité moins quelques points des côtes. En l'absence d'une autorité tout à fait indigène, on voulait ainsi recourir à un prince arabe voisin. La même idée dura jusqu'après la prise de Constantine où l'on pensa à faire administrer cette province, à défaut d'Achmed insoumis, par le bey de Tunis.

Elle reçut un commencement d'exécution : un arrêté du général en chef, en date du 15 octobre 1830, destituait Hadji- Achmed, bey de la province de Constantine; un arrêté du lendemain nommait à sa place Sidi Moustapha, prince de Tunis, frère du bey : quelques jours

après celui-ci prenait, par son envoyé, l'engag^ement de payer à la France, comme bey de Constantine, une redevance annuelle d'un million,réduitepar exception à 800,000francs pour 1831. Cette combinaison n'eut pas de suite. Le potentat hardi qui régnait à Ck^nstantine montra en 1836 et en 1837 qu'il fallait autre chose qu'un arrêté pour le déposséder.

Ce que l'on croyait avoir fait au centre en nommant un bey de Titeri, et à l'est en introduisant sur le papier un prince tunisien à Constantine, on le tenta également à Touest dans des conditions moins laborieuses. Le vieux bey d'Oran, Hassan, avait dès la première heure reconnu la souveraineté de la France ; il était doôile, mais cassé par Tâge et ne demandait qu'à abandonner sa charge en réalisant ses richesses. Il se laissa donner un successeur, qui fut encore un prince de Tunis, Achmed ; le lieutenant de celui-ci arriva dans le port d'Alger avec deux cent cinquante soldats tunisiens qu'avait été chercher un bâtiment de l'Etat français. L'investiture du beylik d'Oran était donnée à peu près aux mêmes conditions que celle du beylik de Constantine, à savoir le payement annuel d'une redevance de 1 million, réduite pour Tannée 1831 à 800,000 francs. La France, toutefois, se réservait, ce qu'elle ne faisait pas à Constantine, le droit d'occuper une place dans la province d'Oran, Mers-el-Kebir.

Ces combinaisons montrent combien étaient modestes nos prétentions et combien aussi la colonisation territoriale tenait peu de place dans nos projets. Les arrangements du général Clauzel ne furent pas, il est vrai, ratifiés à Paris : on les annula; mais simplement parce qu'on jugeait que le général avait empiété sur les attributions du ministère. L'idée de gouverner avec des chefs indigènes, non pas même protégés, mais simplement vassaux et tributaires, persista pendant près de dix ans.

Nos beys et nos aghas n'étaient pas obéis ou perdaient peu à peu

quelque chose de leur docilité : de là les expéditions auxquelles nous

fûmes entraînés. Notre bey de Titeri, par exemple, Ben Omar, ne

par\Tnait pas à se faire respecter des habitants de Medea. Il fallait

s'efforcer de l'y maintenir. Nous avions occupé Bône en août 1830,

et n'avions nulle envie de pénétrer dans l'intérieur, mais Achmed,

l'impétueux bey de Constantine, ne voulait pas nous y laisser en paix.

Ce fut ainsi partout. Notre adhésion persistante à la méthode

d'occupation limitée fut sans cesse déjouée par les événements.

L'indécision de la France à l'endroit de l'Algérie fut un mal

chronique. D'une part, on ne voulait pas Tabandonner ; d'autre part, on ne voulait pas la conquérir. Dans la séance de la Chambre des députés du 7 mars 1833, le maréchal Soult, ministre de la guerre, s'exprimait d'une façon qui ne pouvait encourager ni nos soldats ni ceux qui auraient pu se faire colons : « J'ai annoncé, disait-il dans cette séance du 7 mars, en rappelant le débat de Tannée précédente, qu'à moins de considérations politiques d'une telle nature qu'il soit dans l'intérêt de la France d'y renoncer, le gouvernement n'avait aucun projet d'abandonner la côte d'Afrique. » Ce verbiage grammaticalement incorrect et obscur, ce mot de « côte » substitué à celui de « terre », ne laissaient dans l'esprit aucune impression nette. Nous n'étions maîtres que du sol que foulaient nos soldats, et ceux-ci, sauf dans des incursions brèves, se cantonnaient sur quatre ou cinq pointu de la côte. Il fallait en 1833 une expédition pour protéger la fauchaison des foins dans les prairies de Tentrée de la Mitidja, toujours envahie par la tribu remuante des Hadjoutes. L'apparition du capitaine Pélissier, au printemps de 1834, sur le marché de Boufarik, à neuf lieues d'Alger, paraissait un événement d'une rare audace.

Dans la province d'Oran, où l'on n*occupait, outre cette ville, qu'Arzew etMostaganem, le gouvernement français posait lui-même les bases de la grandeur future d'Abd-el-Kader. La combinaison avec UD prince de Tunis ayant échoué, c'était au jeune et nouvel émir qu'on voulait confier le soin d'administrer le gros du pays, non plus comme vassal, ni même comme tributaire, mais simplement comme allié. En 1834, un traité, précurseur de celui de la Tafna, était signé entre le général Desmichels et Abd-el-Kadcr. On reconnaissait à celui-ci le droit d'entretenir des représentants près de nous à Oran, Mostaganem et Arzew; nous devions avoir quelques officiers français à Mascara, la capitale du jeune chef. Nous nous engagions à lui livrer tous les indigènes qui fuiraient les tribus pour échapper à un châtiment mérité. Nous lui livrions toute la province, sans condition de redevance, en ne nous réservant que les trois places maritimes. Nous lui faisions cadeau de cent fusils et de 500 kilogrammes de poudre. Quoiqu'on trouvât à Paris ce traité exorbitant, il reçut l'approbation royale. L'application qu'Abd-el-Kader fit de cet accord le rendit encore plus nuisible à nos intérêts. Au lieu de protéger l'émir et de l'avoir pour vassal, il semblait que nous eussions cherché en lui un protecteur.

L'attitude des Chambres n'était pas de nature à rafTermir celle des généraux. La Commission d'enquête de TAIgérie, instituée au mois de juillet 1833, avait bien voté par dix-sept voix contre deux la résolution que « rhonneuretrintérèt delà Francecommandaientde conserver les possessions sur la côte septentrionale de TAfrique » ; mais elle ajoutait lesdeux paragraphes suivants singulièrement émoUients : « Kn réservant les droits de la France à la souveraineté de toute la Régence d*Alger, il convient de borner, pour le moment, Toccupalion militaire aux villes d'Alger et de Bône protégées par des lignes d*avant-postes dont les travaux de fortification pourront être ajournés, ainsi qu'aux villes d'Oran et de Bougie ; les forces effectives entretenues dans la Régence doivent être fixées à vingt-un mille hommes qui auront comme auxiliaires des forces indigènes. » Cet effectif égale à peine la moitié du corps d'armée qui, cinquante ans plus lard, est jugé nécessaire pour conserver la contrée pacifiée.

Plusieurs des principaux personnages de la Chambre montraient presque de l'hostilité à l'occupation algérienne. Dans la séance du 7 mars 1834, le rapporteur des crédits supplémentaires, M. de Rémusa t, déclarait que la question d'Alger était une question réservée, que tout ce qui avait été fait jusqu'alors devait être tenu pour provisoire : « La Chambre a droit d'attendre, ajoutait-il, que, dans le cours de l'année et avant la solution définitive du problème, aucune expédition nouvelle, aucun développement des établissements coloniaux ou militaires ne viendra grever le budget de surcharges imprévues. » Un mois plus tard, le rapporteur du budget de la guerre pour l'exercice 1835, M. Hippolyte Passy, s'écriait : « N'allons pas nous croire engagés à réaliser l'impossible, à poursuivre à grands frais un système de conquête et de colonisation auquel manque toute garantie, toute certitude de succès. » D'autres voulaient qu'on s'en tint à l'occupation de la seule ville d'Alger. Certains regrettaient même qu'on eût pris Alger.

Un des plus célèbres parlementaires du temps, M. Dupin, dans la séance du 29 avril 1834, fut d'une violence sans égale contre la nouvelle conquête : « La colonisation, disait-il, est une chose absurde; point de colons, point de terres à leur concéder, point de garanties surtout à leur promettre. Il faut réduire les dépenses à leur plus «mple expression et hâter le moment de libérer la France d'un fardeau qu'elle ne pourra et qu'elle ne voudra pas porter longtemps. » Et c'était un haut fonctionnaire du gouvernement qui

s'exprimait sur ce ton; M. Dupin était, en effet, procureur général.

Dans ce budget de 1835, le gouvernement demandait un crédit de 400,000 francs pour un essai de colonisation; la commission était d'avis de n'en accorder que 1 50,000. Un des orateurs les plus applaudis de ce temps, Odilon Barrot, prononça un discours dont voici la conclusion : « La dépense de 400,000 francs préjugerait la colonisation, c'est pour cela que je vote contre. » Et la Chambre aussi vota contre.

Notre génération qui a assisté aux tergiversations des Chambres dans les affaires du Tonkin et de Madagascar ne se doutait pas qu'un demi-siècle auparavant l'irrésolution et l'illusion avaient été, à l'égard de l'Algérie, plus flagrantes encore et plus durables.

Nos généraux, cherchant partout en Afrique une autorité indigène sur laquelle ils pussent s'en remettre du gouA'ernementde tout l'intérieur, demeuraient pleins de condescendance et de complaisance pour Abd-el-Kader. Le gouverneur général, comte d'Erlon, faisait avec lui au mois de mai 1835 une nouvelle convention plus humiliante que les précédentes. Qu'on en juge par ces formules : « Quand l'émir jugera bon de nommer un hakem (gouverneur) à Miliana ou à Médéa (c'est-à-dire à douze ou quinze lieues d'Alger), ou quand il jugera bon de le destituer, il en informera le général. Lorsque le général aura besoin de quelque chose de ces pays, il en écrira au hakem qui préviendra l'émir... L'émir pourra, par l'entremise de son oukil (consul ou accrédité résidant à Alger ou à Oran), acheter poudre, soufre, armes, mortiers et tout ce qui se rapporte aux munitions de guerre ; l'émir rendra aux Français tous les déserteurs français, comme aussi les Français rendront à l'émir ses déserteurs; si l'émir avait l'intention de faire une expédition à Constantine ou à Tunis, il en ferait part au général pour qu'il donne son avis sur cet objet. »

Ceux qui, aujourd'hui, s'indignent des attributions purement honorifiques qu'on laisse au docile et utile bey de Tunis n'ont qu'à relire toute la série des traités conclus avec Abd-el-Kader. Nous lui abandonnions presque nos fidèles amis Arabes, nos alliés sincères de la première heure, comme les Douair et les Smela, des environs d'Oran, et les Coulouglis (soldats turcs) deTlemcen. Toutes ces complaisances de l'autorité française n'arrivaient pas à lui concilier d'une manière durable l'impétueux émir ni les autres principaux chefs.

Certains hommes de guerre des mieux trempés et d'un esprit original, le général Bugeaud surtout, en venaient à se lasser de luttes incessantes et à penser que l'Afrique ne valait par les efforts faits soit

pour la conquérir, soit pour Tadministrer. Après sa brillante campagne deTlemcen, la Tafna et la Sikak en 1836, Bugcaud revenait en France, plus que jamais partisan de Tabandon de l'Afrique : « Malheureusement, écrivait d'Oran le 19 juillet 183G Tun de ses subordonnés, le lieutenant-colonel de Maussion, il professe toute la journée à tout le monde, ot d'une voix retentissante, ce système, qui ajoute beaucoup au découragement des troupes, ce dont il ne se doute pas. » C'est seulement deux ans plus tard que le général Bugeaud fut définitivement converti à l'idée de conquérir l'Algérie. Quand le maréchal Clauzel fît en 1836 la première et désastreuse expédition de Constantine, ce n'était pas pourplacer cette importance province sous le gouvernement direct de la France, c'était simplement pour remplacer Achmed, le bey arrogant, par un de nos brillants cavaliers, Yusuf. Les Chambres restaient toujours dans l'illusion que ces demi-mesures aboutiraient à pacifier le pays: Le Moniteur Officiel note qu'il y eut un mouvement prolongé quand le péncral Bugeaud, dans la séance du 19 janvier 1837, déclara que, pour conquérir l'Algérie, il fallait au moins quarante-cinq mille hommes, et ajouta : « On a dit que la Restauration a conquis l'Afrique et que le gouvernement de Juillet ne sait ni la conserver ni l'administrer. Messieurs, c'est que la conquête n'a pas encore été faite; elle est encore à faire. La Restauration n'a pris qu'Alger ; nous avons bien pris depuis plusieurs villes, et nous n'en sommes guère plus av'ancés ; mais, quand la France voudra faire cette conquête, quand elle le voudra sérieusement, elle la fera. »

Elle fut longtemps à le vouloir: lesentimentpopulaire était hostile à 1 abandon ; la famille royale était très nettement déterminée pour l'occupation progressive ; la Chambre eût volontiers, si elle l'eût osé, décidé révacuation. L'année 1837 donna une preuve nouvelle des transactions auxquelles conduit cette division des pouvoirs publics. Au lieu d'un g^ouverneur, l'Algérie vit lui arriver en quelque sorte, au mois d'avril de cette année, deux demi-gouverneurs : le général de Damrémont à Alger et le général Bugeaud à Oran. Celui-ci, qui avait parlé d'une façon si nationale et si militaire à la Chambre des députés ie 19 janvier 1837, concluait, quatre mois après, le célèbre traité de h Tafna avec Abd-el-Kader. Il fallait toujours des conventions nouvelles avec rémir, parce qu'il trouvait toujours des arguments pour se soustraire aux précédentes; la France n'était jamais lasse de concluredesaccords avec un hommequi n'était jamaislasdeles enfreindre.

i2 L'ALGÉEIIE.

Le traitd de la Tafna ne faisait, comme toujours, que renchérir, à l'avantage de l'émir, sur les précédents. Dans la province de Touest, la France ne se réservait autour d'Oran qu'un territoire d'une dizaine de lieues de rayon, limité par le marais de la Macta, le Sig, la rive méridionale de la grande Sebkha et le rio Salado jusqu'à la mer, plus Mazagran et Mostaganem avec leur, banlieue. Dans la province d'Alger, la France ne conservait que la partie de la plaine de la Mitidja limitée par une ligne comprenant Colca, suivant le cours de la ChifTa et la crête du petit Atlas y compris Blida, jusqu'à l'Oued Khadra et a au delà », vague formule qui amena un peu plus tard la rupture du traité. Tout le reste de la province d'Oran, y compris Tlemcen, tout le reste de la province d'Alger relevaient d'Abd-el- Kader, qui n'était assujetti à aucun tribut. Si Ton ajoute que, dans la province de Constantine, nous occupions seulement Bougie et Bône, on voit combien avaient été stériles nos sept années d'occupation restreinte. Le traité de la Tafna excita en France un profond mécontentement ; il n'eut pour mérite que de nous permettre de préparer et de mener à bien la seconde expédition de Constantine.

Si la libre populaire en France était froissée de tous les avantages faits à Abd-el-Kader, il s'en fallait que le Parlement en fût autant ému. L'un des hommes d'État les plus belliqueux de ce temps, M. Thiers, disait à la tribune le 21 avril 1837, quelques semaines avant la conclusion du traité, dans une discussion sur des crédits supplémentaires : « Si l'on pouvait arriver à nous assigner quelques lieues de terrain autour d'Oran, d'Alger et de Bône, je serais satisfait; je ne suis donc pas partisan de l'occupation illimitée. »

On n'avait môme pas exécuté à la lettre le traité de la Tafna ; car Blida qu'on nous rendait et qui aujourd'hui est considéré presque comme de la banlieue d'Alger dont elle n'est distante que de cinquante kilomètres, ayant député des notables au général de Damrémont, obtint qu'on ne mît pas dans ses murs de garnison française.

On projetait de suivre à Constantine la même méthode qui réussissait si médiocrement à Oran et à Alger. On voulait traiter avec le célèbre bey Achmed. On lui demandait de reconnaître à la France autour de Bône et de la Calle la possession d'un étroit territoire ; tout le reste de la province fût resté à Achmed, à la seule condition que le bey reconnût publiquement la suzeraineté française par le paiement d'un tribut annuel et par l'élévation du pavillon

français au-dessus du sien dans Constantine. Ces arrangements ne différaient de ceux conclus avec Abd-el-Kader que par le caractère de vassalité imposé au bey de Constantine, tandis que la situation faite à Témir était celle d'un véritable souverain indépendant.

Le parti pris de la France de remettre à des chefs indigènes tout rintérieur du pays ne cessa pas de se manifester. Le président du conseil, M. Mole, dans une dépêche du 3 septembre 1837, qu'il adressait au général de Damrémont, commandant en chef la seconde expédition de Constantine, lui écrivait ces lignes remarquables : « Il faut, avant tout, par-dessus tout et par tous les moyens, réussir; mais, comprenez bien ce que le roi et son gouvernement appelleront ici le succès : la paix et jusqu'au dernier moment plutôt que la guerre. Dégagez-vous des influences militaires qui vous entoureront ; bravez l'ardeur guerrière, et si Achmed renouvelle ses propositions pendant que vous serez en marche ou devant la place, acceptez-les telles qu'elles avaient été arrêtées entre vous et lui, telles que vous me les avez adressées. Négociez toutefois, sans vous arrêter, sans ralentir les opérations du siège, sans tirer un coup de canon de moins. La signature et l'échange des ratifications doivent seules vous faire cesser Temploi de la force. J'espère encore qu' Achmed traitera; ne lui demandez rien de plus que ce dont vous vous étiez déjà contenté. » Une lettre du roi, datée du 4 septembre, disait, elle aussi : « Si nous étions assez heureux pour qu' Achmed se déterminât à souscrire préalablement la sage convention qui avait été préparée, je considérerais ce résultat comme aussi avantageux pour la France qu'honorable pour vous et pour les troupes que vous commandez, et je bénirais le ciel qu'il eût été obtenu, sans l'avoir acheté par la perte des braves Français que des combats nous auraient coûtés ! »

Le second siège de Constantine commença le 6 octobre 1837 ; le 11, après des journées de bombardement, le général de Damrémont, se conformant à ses instructions, voulut encore négocier. On lui fît celte fière réponse : « Si les chrétiens manquent de poudre, nous leur en enverrons; s'ils n'ont pas de biscuit, nous partagerons le nôtre avec eux ; mais tant qu'un de nous sera vivant, ils n'entreront pas dans Constantine. » Le 13 octobre, la place était prise, mais le général en chef de l'armée française, Damrémont, était tué (1).

(I) On peut lire dans les Commencements d'une conquête de .M. Camille Roussel le récit animé et poignant de toutes ces luttes interrompues par de précaires traités.

Ainsi la France, ne se réservant que sept à huit villes des côtes avec une étroite banlieue, le tout inférieur en étendue à un département français, avait offert à Abd-el-Kader tout l'ouest et tout le centre de l'Algérie, à Achmed tout Test. Celui-ci rejeta or<;ueil- Icusement ce magnifique cadeau ; l'autre l'accepta, mais le trouva trop mince et ne s'en voulut pas contenter.

Avions-nous raison de dire que la possession de l'Algérie fut imposée à la France par la force des choses, que notre gouvernement et nos parlements voulurent toujours limiter Toccupation? La conquête de l'Algérie fut, en quelque sorte, fortuite et imposée au conquérant. La colonisation fut encore plus étrangère à ses premières visées, le refus d'un crédit de 400,000 francs en 1834 en est la preuve.

Nous ne poursuivrons pas plus avant cet aperçu historique. Après la rupture, en 1838, du traité de la Tana, les illusions disparurent, mais les tâtonnements se renouvelèrent. Grâce au ciel, nous avions, pour vaincre les Arabes, l'appui de beaucoup d'Arabes. Sans les indigènes amis, nous n'aurions pas triomphé des indigènes hostiles. La situation du pays, le morcellement du territoire, les jalousies des tribus, l'absence d'un gouvernement central s'opposaient à l'établissement d'un protectorat; c'était la formule, alors vaine et irréalisable, dont les ministres et les députés avaient la vague intuition et qu'ils poursuivaient avec ténacité. C'est presque comme pis aller que l'Algérie est devenue une véritable colonie. Il nous en a coûté près de vingt ans de luttes et un nombre de milliards difficile à calculer; mais la moisson, si lentement ensemencée, pourra un jour payer la France de tant d'efforts et de pertes.

Quelle différence, toutefois, entre le berceau si agité et si incertain de notre colonie algérienne et celui des anciennes colonies anglaises qui formèrent les Etats-Unis d'Amérique, ou bien encore le berceau de l'Australie, ou du Canada, ou même de Java! Si l'on voulait trouver un antécédent historique à la colonisation de l'Algérie, il faudrait remonter au Mexique avec sa population dense, ses races variées et ennemies, son territoire au relief inégal. Encore la comparaison est-elle insuffisante. Jamais autant que dans notre Afrique du Nord, la nature, l'histoire et, en outre, la religion n'accumulèrent tant d'obstacles à l'action d'un peuple civilisé.

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