‹ L'Algérie et la TunisieChapitre 100 sur 222 · L ENSEIGNEMENT ARABE-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L ENSEIGNEMENT ARABE-FRANÇAIS

leur donner une nombreuse clientèle indigène, on arriverait à avoir 20,000 enfants arabes dans ces établissements. Quand on y serait parvenu, pourvu que Ton se montrât habile et prudent dans renseignement, on exercerait une influence sérieuse sur la formation des générations nouvelles et Ton pourrait les initier à nos coutumes et à nos arts industriels et culturaux.

Le Tableau officiel pour 1864 des établissements français en Algérie reconnaissait avec raison que ces écoles arabes-françaises sont le plus puissant moyen d*action pour pousser les indigènes dans la voie du progrès et de la civilisation. Il est difficile de comprendre comment avec cette conviction Ton a si peu fait pour répandre cette institution utile. On nomma, en 1863, un inspecteur spécial des écoles arabes-françaises, des écoles de douars, des zaouias et medersas. On créa à Alger une école normale primaire destinée à fournir des instituteurs à TAlgérie et qui devait avoir pour élèves des Européens et des indigènes : c'était une heureuse fondation; il importe, en effet, que le personnel enseignant dans les écoles des douars soit élevé dans une certaine harmonie avec notre esprit et nous serve d'auxiliaire dans notre œuvre.

Il faut doter sans parcimonie ces établissements, multiplier le nombre des instituteurs indigènes, formés par nous et en possession de notre langue, leur livrer avec générosité tout le matériel dont ils peuvent avoir besoin. Ce sera là une somme largement productive : ce qui jusqu'ici a pu entraver le progrès de ces institutions, c'est la difliculté de trouver des Européens possédant la langue arabe : il faut pousser les Français à cette étude par une rémunération séduisante de façon à avoir à notre service une élite d'instituteurs bien préparés : dans les sociétés primitives, plus encore que dans les sociétés adultes, Técole très prudemment dirigée peut avoir une influence profonde.

Au-dessus des écoles arabes-françaises se trouvait le collège arabe- français fondé à Alger en 1857 ; le nombre de ses élèves internes s'était élevé progressivement à plus de 100; son enseignement comprenait la langue française, l'histoire, la géographie, l'arithmétique, la géométrie, le dessin linéaire et d'imitation, l'arabe, la g^^mnaslique et le chant. Cette tentative avait parfaitement réussi, ce qui nous eût autorisés à faire des essais analogues dans les autres provinces ; on en fonda un, en effet, à Constantinc ; on eût pu en établir sept ou huit autres.

Après 1870 on s'est malenconlreusement avisé de supprimer ces établissements. 11 y a d'autres écoles plus utiles encore peut-être, ce sont les écoles d'arts et métiers, comme celle qu'on fonda à Fort- National. Les institutions de charité et de répression peuvent aussi aider, comme les écoles, au rapprochement des deux races : par une pensée généreuse, mais que nous croyons mal entendue, la lettre impériale de 1865 proposait que dans les orphelinats, hôpitaux, maisons de correction, les indigènes fussent séparés des Européens ; pour les maisons de correction seules, cette séparation pouvait être justifiée. Puisque la bienfaisance publique ne les distingue pas, il les faut laisser côte à côte : la charité bien comprise est une institutrice dont les enseignements ont quelquefois plus d'influence et de portée que tous les autres moyens d'action.

C'est une chose triste à dire, depuis 1870 jusque vers 1890, on s'est presque complètement arrêté dans l'œuvre de l'éducation et de l'instruction des indigènes. On a fait beaucoup moins qu'auparavant, quand il eût fallu faire dix fois plus. Les préjugés anti-arabes, qui ont prévalu d'une manière exclusive entre les deux insurrections de 1871 et de 1881, faisaient oublier qu'il y a en Algérie un autre élément que l'élément européen. On ne voulait voir que les colons. Il semblait que l'on considérât que la langue arabe put être proscrite, tandis qu'il est très utile, au contraire, de l'entretenir, parce qu'elle nous aidera singulièrement dans la pénétration et dans la domination de tout le nord de l'Afrique. 11 serait désirable, au moins pendant quelques dizaines d'années et jusqu'à ce que notre .Afrique soit pi us francisée, que beaucoup des habitants de l'Algérie, tant les Français que les indigènes, fussent bilingues et qu'ils se servissent des deux idiomes, le français et l'arabe : c'était la condition des Alsaciens, c'est encore celle des Flamands, des Basques et de beaucoup d'autres populations.

Ce fut un acte absurde de fanatisme ou de chauvinisme que la suppression en 1871 des collèges arabes-français d'Alger et de Constantine ; on annexa le premier de ces établissements au lycée d'Alger et l'on crut faire merveille. Un administrateur bien intentionné, mais sur ce point imprévoyant, M. l'amiral de Gueydon, gouverneur général civil, dans son rapport de 1873, se félicitait de ces mesures destructives :

« Le succès, disait-il, a été jusqu'à présent complet. Les familles musulmanes ne semblent montrer aucune répugnance à placer leurs

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enfants dans un établissement (le lycée) où elles savent que leur religion sera respectée ; les jeux de la camaraderie ont, dès le premier jour, rapproché les élèves des deux races, et les résultats du concours pour les prix de Tannée scolaire 1871-1872 témoignent de la plus féconde émulation dans les études. »

Cette satisfaction était fort exagérée. Que les Arabes riches ou aisés envoient leurs enfants dans les lycées européens, c'est fort bien ; il n'en résultiitpas qu'il fallût supprimer les collèges arabesfrançais. Ces établissements, qui correspondaient à des écoles d'enseignement primaire supérieur, étaient destinés à une clientèle beaucoup plus vaste que celle des lycées. En créant un de ces collèges arabes-français dans chacune des huit ou dix villes importantes de l'Algérie, on y eût bientôt attiré un millier de jeunes gens indigènes sur lesquels on eût pu exercer une considérable influence intellectuelle et morale. La langue arabe doit être en honneur en Algérie ; nous voudrions que même dans les lycées de notre colonie on l'y enseignât. Il convient que le colon d'Alger puisse, sans se trouver trop dépaysé, voyager au Maroc, dans les oasis du Sahara et jusque dans le Soudan, Tous les hommes cultivés en Algérie devraient savoir l'arabe (1 ).

Le dédain où l'on a tenu depuis 1870, jusque vers 1890, l'instruction indigène se manifeste dans presque tous les documents officiels de cette période. C'est à peine si l'on y trouve quelques lignes consacrées à ce service qui est si important. Le volume intitulé : Klat de r Algérie au 31 décembre 1879 et au 1" octobre 1880, publié par ordre du gouverneur général Albert Grévy, ne contient que quelques pages îi ce sujet. Le document officiel publié en 1883 par le gouverneur général Tirman, sous la désignation d'Etat de V Algérie au 31 novembre 1882, s'étend davantage sur l'instruction des indigènes, mais il contient surtout des projets et des circulaires. Les progrès accomplis sont à peu près nuls. Le document publié en 1884 indique bien quelques efforts,

(1) Nous n'ignorons pas qu*ou nous objectera peut-être que, en enseignant la langue arabe eu Algérie, nous travaillons au maintien des mœurs et des idées indigènes ; mois il est impossible de penser à détruire et à remplacer les unes et les autres, du moins pendant plusieurs générations; nous ne considérons pas, d'ailleurs, cet enseignement de l'arabe comme devant être universel; dans les écoles primaires on peut, en général, s'en passer sur le territoire du Tell, ou lui faire la part congrue; mais il est évident qu'il est nécessaire de faciliter les rapports des deux races entre elles par la parole.

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mais qui sont encore loin de suffire, el il en est de même pour les publications officielles postérieures.

Les établissements d'enseif^nemcnt secondaire en Alj^érie comprennent trois lycées, ceux d'Alj^er, de Constantine et d'Oran, sept collèges communaux et quatre établissements libres, pour les garçons; pour les filles, un collège communal, trois cours secondaires et un établissement libre. Le nombre, on le voit, de ces institutions secondaires, n'est pas grand. Il a môme décru depuis dix ans, le nombre des collèges communaux de garçons ayant été de 9 en 1885 contre 7 en 189(), avec un même nombre de lycées ; on comprend, toutefois, que, dans une colonie aussi jeune, les familles pensent h autre chose qu'à faire de leurs enfants des lettres ou des savants. Les écoles secondaires d'enseignement supérieur, ce que les Allemands appellent les Bealschulen^ les institutions comme les écoles Turgot, Lavoisier, Jean-Baptiste Say et autres qui existent à Paris, avec une direction encore un peu plus pratique, feraient à merveille Talfairc des Algériens. Dans les quatorze établissements d*cnscignement secondaire pour les garçons de notre colonie, en 1892-1803, on comptait 3,508 élèves, ce qui est assez considérable, en moyenne 250 élèves par collège ou lycée ; les deux cinquièmes de ces élèves suivaient l'enseignement spécial, aujourd'hui dénommé moderne et ne comprenant ni le grec, ni le latin. Or, sait-on combien parmi ces 3,508 élèves il y avait de musulmans? 09 seulement et 130 Européens étrangers. C'est assez dire que ce n'est pas notre enseignement secondaire, même moderne, qui attire les indigènes ou les l'^uropéens étrangers. Peut-être le prix en est-il trop élevé pour eux; plus probablement leur esprit est médiocrement touché des beautés des littératures classiques ou même des avantages de l'étude approfondie des sciences. La fréquentation des lycées et collèges par ces deux éléments, les musulmans et les Européens étrangers, a diminué de moitié depuis une dizaine d'années; en 1884 on y comptait, en effet, 144 élèves musulmans et 234 européens étrangers.

Notre enseignement secondaire est donc très regrettablement constitué en Algérie, puisqu'il n'attire que les seuls Français. Il ne remplit pas son office qui serait de franciser un très grand nombre des étrangers européens domiciliés dans notre colonie et d'étendre aussi notre culture intellectuelle sur un certain nombre de musulmans: 130 élèves européens étrangers surenviron 220,000 ûmes qui,

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en 1893, composaient la population civile européenne étrangère, 69 élèves indigènes sur plus de 3 millions et demi d'âmes qui formaient la population musulmane, voilà des chiffres dérisoires et qui condamnent d'une façon saisissante notre politique scolaire. Nos lycées et collèges paraissent si peu convenir à notre Afrique que même, du chef des colons, le nombre de leurs élèves diminue, ou du moins ne suit pas Taccroissement de la population. En 1882 on comptait dans nos établissements d'enseignement secondaire pour les garçons 3,771 élèves, soit 203 de plus qu'en 1892-93; on dit, il est vrai, que le collège de Miliana servait alors à la fois à renseignement secondaire et à l'enseignement primaire, et que, la séparation entre ces deux enseignements ayant été pratiquée en 1885, l'effectif du collège de Miliana diminua de ce chef de 103 élèves ; cette explication ne rend que partiellement compte de la stagnation, sinon du recul, du nombre des collégiens depuis 12 ans dans un pays où la population s'est accrue de 15 p. 100 dans cet intervalle. Ce qui frappe encore plus, c'est la diminution continue du nombre des élèves musulmans: on en comptait 263 en 1879, puis 198 en 1882, 115 en 1885-86 et seulement 69 en 1893.

Nos collèges ne poussent pas leurs racines assez profondément dans les couches des populations étrangères et musulmanes ; par leur structure et le peu de vitalité de leur sève, c'est à peine s'ils en effleurent la surface. Nous regrettons le type des collèges arabesfrançais ; il convient d'y revenir ou de créer quelque chose d'analogue, simple, pratique, facile d'accès et peu coûteux.

En ce qui concerne les établissements secondaires, offîciels ou libres pour les Qllcs, la fréquentation s*en est développée dans ces dernières années ; elle monte à 736 élèves en 1893, dont le tiers pour les établissements libres, tandis que, en ce qui concerne les garçons, les établissements libres ne comprennent que 12 à 13 p. 100 du nombre total des élèves. Sur ces 736 élèves des collèges ou cours secondaires de filles, on ne compte que 23 étrangères et pas une seule musulmane en 1893; dans les années de 1884 à 1892, on a parfois compté une élève musulmane, mais jamais plus d'une.

Les écoles primaires supérieures sont presque toutes à créer en Algérie où elles répondraient si bien aux besoins des colons et de la partie supérieure de nos sujets arabes. En 1885-86 on ne comptait que quatre établissements de cette nature, dont trois dans la province de Constantinc ; il y avait, en outre, huit cours complémentaires qui

venaient relever le niveau assez modique de quelques rares écoles primaires. Les stalistiqucs des dernières années, notamment de 1890-93, se taisent sur ces écoles primaires supérieures, comme si Ton ne s'intéressait plus h cet excellent type d'enseignement, le meilleur dans une colonie.

L'enseignement primaire pur et simple serait plus à la portée de la généralité des indigènes et pourrait leur rendre plus de services. On recensait en Algérie pour Tannée 188*2, dans le territoire civil, en dehors des écoles purement arabes ou privées, 718 écoles primaires, dont 21 écoles arabes-françaises, 19 de garçons et 2 de filles. Le nombre des élèves dans tous ces établissements publics ou libres était, dans la même année^de 53,666. C'est un assez beau chiffre ou plutôt un fort beau chiffre pour la population européenne ; mais sait-on combien il y avait d'Arabes parmi ces 53,666 enfants ? Il s'en rencontrait seulement 3, 1 72, dont 2,814 garçons et 358 filles. Voilà, au bout de cinquante années d'occupation de l'Algérie, le contingent d'élèves indigènes du territoire civil, que nous avions réussi à amener dans nos écoles publiques : 1 élève à peu près sur 700 indigènes ; c'était vraiment infiniment peu. Ce petit nombre des élèves musulmans devait tenir surtout au petit nombre des écoles arabes-françaises. Il n'y avait dans tout le territoire civil que 21 de ces établissements quand il devrait y en avoir plusieurs centaines ; on ne peut même dire que ce nombre augmentât, car il s'en trouvait 22 en 1879.

Dans le territoire militaire il existait, en 1882, 9 écoles arabesfrançaises ayant 19 instituteurs et institutrices et 474 élèves dont 196 musulmans. Les écoles purement musulmanes du territoire militaire comptaient 369 instituteurs et 4,426 élèves sur plus de 700,000 habitants, un élève pour 150 habitants. Tout cela est assez misérable.

Les documents plus récents n'indiquent qu'une bien légère amélioration dans cette situation regrettable : ils ne donnent pas, d'ailleurs, autant de détails que les publications antérieures ; ils ne distinguent plus le territoire civil du territoire militaire, ni les écoles arabes-françaises des autres. Kn 1892-93 on comptait en Algérie 1,200 écoles primaires, dont 927 écoles publiques, 127 écoles privées et 146 écoles maternelles; les écoles primaires et maternelles propres aux indigènes ne figuraient, dans ce total, que pour le chiffre infime de 147. Le nombre total des élèves de tous ces établissements primaires ou maternels en 1893 était de 114,776, dont 63,240 garçons et

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