LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE. — LA POLYGAMIE
et si la fortune le permet, il songe aux autres et prend alors successivement autant de femmes qu'il lui en faut pour se permettre un grand train de maison et le confort intérieur auquel il peut prétendre. S'il n'a qu'une femme c'est un pauvre homme; il lui est interdit de représenter et de faire honorablement l'hospitalité, à laquelle les enfants d'Ismaël tiennent autant par tradition que par j^loriole (1). »
Ainsi expliquée, il est évident que la polygamie, au contact de notre civilisation matérielle, doit tendre à disparaître. C'est simplement l'organisation économique défectueuse de la société arabe, le défaut d'échanges, qui la soutient parfois encore. « Il suffît de mettre à la portée de l'Arabe, dit le commandant Richard, ces divers arts manuels dont la femme lui procure les bienfaits. Donnez-lui le meunier, le boulanger, le tisserand, le tailleur, le maçon, etc., et tous ces ouvriers vous tueront la polygamie roide morte. Quand vous aurez transformé le milieu où vit l'Arabe, au point d'annuler la femme comme unique artisan de sa vie matérielle, vous aurez transfîguré celle-ci et lui aurez assuré la place qu'elle doit occuper à côté de l'homme. En la rendant moins indispensable aux soins grossiers, vous la rendrez plus noble et plus chère. On la prenait pour moudre du blé et faire cuire du pain, on la recherchera pour l'aimer, pour satisfaire au plus impérieux besoin du cœur, quand avec la plus modique somme on pourra remplacer chez le boulanger voisin son travail de deux jours. Machine avant, femme après. »
Ces réflexions sont d'une grande justesse de raisonnement et d'une parfaite conformité avec l'histoire : c'est la division du travail, c'est le développement des échanges au dehors, qui ont tué l'esclavage domestique de l'antiquité ; ce sont les mêmes puissances qui doivent triompher de la polygamie arabe, servitude domestique déguisée. Pour tous ces changements sociaux, qui exercent une si grande influence sur les mœurs, les faits économiques ont une force bien plus irrésistible que toute propagande morale. Le moulin mécanique, plus que toutes les prédications, bat en brèche la polygamie. Mais pour l'éliminer, il faut d'autres progrès simultanés. Il convient que l'entrée du territoire des tribus soit rendue aisée aux Européens, qui seuls peuvent porter aux Arabes ces arts perfectionnés auxquels,
(I) De V émancipât ion de la femme arabe, par le commandaDt Charles Richard, ancien chef des affaires arabes à Orléansville. Cette émancipation, à notre sens, ne doit pas être poursuivie sans transition ni ménagement.
par rindustric de la tente, ils suppléent si imparfaitement et avec tant de labeur; il faut surtout s^efforcer, par une certaine instruction technique et professionnelle, de développer la connaissance et la pratique des arts usuels dans la population indigène. Quand la polygamie ne sera plus indispensable aux Arabes pour le confort de leur intérieur, elle deviendra un fait de plus en plus rare.
L'écart entre les mœurs arabes et les mœurs européennes tend, par la force des choses, à s'atténuer. Interrogé, devant la Société Française protectrice des indigènes^ sur les causes qui empêchent nos sujets musulmans de faire comme les juifs qui ont pris à la fois la nationalité française et notre statut personnel, un Arabe de grande distinction, parlant admirablement notre langue, déclarait devant moi qu'il n y a que deux obstacles : le mariage indissoluble et Tégalilé de droits des filles et des garçons pour la succession paternelle. La loi française qui, en 1884, a établi le divorce, abaisse singulièrement le premier de ces obstacle. Certes, le divorce n'est pas la répudiation, droit unilatéral et plus ou moins absolu. Il place sur un terrain d'égalité complète la femme et l'homme; mais il enlève au mariage ce caractère de rigueur implacable qui était de nature à effrayer les musulmans. Quant à l'égalité successorale des garçons et des filles, une plus grande liberté introduite dans nos lois de succession et une augmentation de la quotité disponible rendraient aussi le droit français plus acceptable aux indigènes.
Une des mesures à prendre pour faire sortir les indigènes de la demi-civilisation où ils se trouvent, c'est la constitution de leur état civil, du moins dans le Tell et sur les hauts plateaux. II convient que l'autonomie de leur personne civique et morale soit consacrée par la personnalité même de leurs noms. Ils sont aujourd'hui comme étaient autrefois les membres des clans dans les diverses contrées de l'Europe, comme se trouvaient les juifs au commencement même de ce siècle. Leur constituer des noms patronymiques et des prénoms qui fassent à chaque homme une individualité distincte et nette, c'est une des tâches qui s'imposent îi l'administration française (1).
Dès aujourd'hui le gouvernement a sur les Arabes plusieurs moyens d'action qui peuvent les mettre dans la voie où nous désirons les voir marcher, non pas celle de l'assimilation ou de la fusion,
(1) Voir plus haut, p. 111, où en est cette œuvre.
L^ENSEIGNEMENT PARMI LES INDIGÈNES. 2oi
mais celle du rapprochement et de la conciliation. Les trois principaux sont Téducation, le service de la justice et l'assistance. Pour relever le niveau de la société indigène, ce sont là les leviers qui ont le plus de force. Malheureusement, en ce qui concerne Tinstruction publique indigène, comme dans toutes les autres questions, Tadministration française a singulièrement varié. Après quelques louables efforts sous TEmpire, elle s'est presque complètement désintéressée de ce domaine de 1870 jusqu'en 1 883 ; elle n'a pas, non plus, compris le genre d'instruction qu'il est utile de distribuer, sinon à tous nos sujets musulmans, du moins à une partie d'entre eux. Les statistiques algériennes sont, d'ailleurs, encore plus confuses que de coutume en ce qui concerne les écoles, les classes ou les élèves indigènes.
Les établissements d'instruction publique destinés aux Arabes étaient naguère de deux sortes : d'abord les écoles des douars et les zaoaiasou medersas, qui n'offrent qu'un enseignement purement arabe; d'un autre côté, les écoles arabes-françaises et les collèges arabes-français. Il n'est pas inutile, ne serait-ce que pour blâmer dans le passé notre négligence et pour encourager nos efforts dans l'avenir, de jeter un coup d'oeil sur le faible développement du service de l'instruction publique parmi les indigènes algériens. Les écoles des douars correspondent à nos écoles primaires : on en comptait, vers 1878, près de 2,000 qui recevaient environ 28,000 enfants, auxquels des maîtres appelés iolbas, presque tous fort ignorants, munis d'une autorisation délivrée parle commandant du territoire, apprennent à lire et à écrire; les zaouias, qui ressemblent un peu à nos établissements d'instruction secondaire, reçoivent un certain nombre de jeunes gens sachant déjà lire et écrire : on y étudie le Coran et ses commentateurs, Sidi Khélil principalement. Tous les cadis et magistrats indigènes sortaient autrefois de ces zaouxa^, mais il n'en est plus ainsi : on a créé à Alger, à TIemcen et à Constantine trois écoles supérieures ou medersas, qui préparent les jeunes Arabes aux emplois de la magistrature indigène.
Tout cet enseignement arabe à ses trois degrés était maigre et pauvre : peut-être n'eût-il pas été prudent de lui donner un plus grand développement ; il vaut mieux élever à côté et en face de lui des écoles arabes-françaises, bien dotées, bien dirigées ; le moyen de dominer un peuple et de se l'assimiler, c'est de s'emparer de l'enfance et de la jeunesse : on ne peut le faire par contrainte, mais les moyens moraux sont nombreux et efficaces. La lettre impériale
de 1865 émetiail Tidée de développer le haut enseignement musulman cl spécialement Tétude du Coran et de la législation indigène. On a prétendu que ce serait là une imprudence. La connaissance du Coran se perd, dit-on, en Algérie; il ne faut pas la raviver: c'est un livre plein d'exhortations guerrières contre les infidèles et qui contient mille textes que Ton peut tourner contre nous.
D'autre part, il est certain qu'il y a eu des marabouts et qu'il y a encore des ordres de Khouans favorables à notre influence, celui de Sidi Mohammed Tedjini, par exemple, et l'on peut faire prévaloir leur interprétation dans les écoles que nous soutenons (1).
L'objet de nos efTorls, ce doit être l'extension de l'enseignement arabe-français, du moins dans les villes et autour d'elles ; c'est par lui que nous pouvons prendre presque au berceau possession des générations nouvelles. Ces écoles avaient fait, avant 1870, quelques progrès. En 1804, on en comptait 18 ainsi réparties :
Province d'Alger, Province de Conslantine,
ËlèvcH ÉlèTPS Élôvcs Élèves
indigènes, européens. indigènes, européen^.
École de Tizi-Ouzou... 77 » École do Tébessa 4G 10
— Fort-Napoléon.. 43 3 — Collo 15 9
— Bcni MaDsour.. 24 » — Ain Beida 54 \l
— Laghouat 30 3 — Takitount 17 5
— Djelfa 15 >» — Bordj-bou Are-
— Astafs 25 » ridj 21 13
— DjeudeU 42 » — Bou-Saada 60 7
— BeuiZoug-Zoug. 33 >. — Batna 36 14
— ïoukria 42 » — Biskra 44 î)
— llemnis 22 5
C'était un total de 658 élèves indigènes contre 90 Européens. En 1865, on créa plusieurs écoles arabes- françaises dans la province d'Oran, qui jusque-là n'en avait pas, à Ammi-Moussa, Nedromah, Fcudah, Zennorah et Saïda. On peut calculer que vers 1870 le nombre des élèves indigènes dans tous ces établissements était de 1,000 au moins. Mais c'était encore bien peu pour une population de plus de 3 millions d'Arabes ou Kabyles. Il faudrait que chaque centre important de colonisation eût une bonne école arabe-française, c'est dire que le nombre de ces écoles doit être plus que décuplé. En usant des moyens moraux légitimes pour
(I) Voir les deux volumes si intéressants de Léon Roches, ancien secrétaire d'AbJ-EUKader et ancien interprète en chef de l'armée d'Afrique, intitulés : TrenU-diiiix am à travers l'Islam (1832-1864).