‹ L'Algérie et la TunisieChapitre 102 sur 222 · L'aLG&RIB · texte numérisé non relu

L'aLG&RIB

jeunes musulmans et d*amener danà nos écoles publiques, par de^ encouragements de nature diverse, un plus grand nombre d'élève& indigènes ». Enfin à l'article 5 figurait une somme de 16,000 francs^ destinée à doter les élèves du territoire civil de bourses au lycée d'Alger et dans les divers collèges. Le Conseil supérieur du gouvernement de l'Algérie a porté ce crédit à 30,000 francs.

Voilà tout ce que faisait le budget colonial pour l'instruction chez les indigènes : il y affectait 74,000 francs sur un ensemble de dépenses de 37 à 38 millions. Les localités ne semblaient guère dispo* sées à faire beaucoup plus : car le département et la ville d'Alger ont refusé l'un et l'autre, dans ces dernières années, le crédit de 8,200 francs nécessaire pour l'entretien de l'école arabe-française d'Alger, et il a fallu que l'autorité supérieure inscrivît d'office ce crédit au budget du département (1).

Pendant toute une série d'années, l'administration française ne se montra guère plus libérale. Le chapitre 58 du ministère de l'Jnstruction publique, portant pour rubrique : Instruction publique musulmane^ figurait au projet de budget de 1885 pour le chiffre infime de 49,000 francs, à savoir : 26,900 francs pour le personnel, 6,100 pour le matériel et 16,000 pour les bourses aux élèves indigènes dans le lycée d'Alger et les divers collèges. C'était juste les mêmes chiffres qu'en 1879, et cependant depuis lors le ministère de l'Instruction publique en général avait plus que doublé. On trouvait en outre dans le même projet de budget de 1885 une somme de 45,000 francs sous la rubrique suivante : Subventions aux communes de l'Algérie et encouragements pour le développement de l'instruction primaire chez les indigènes. Ainsi on s'en tenait toujours à moins de 100,000 francs pour l'enseignement des Arabes et, cependant, les sommes figurant au budget général de 1885, indépendamment des subventions générales ou départementales, pour le service de l'instruction primaire en Algérie, montaient en chiffres ronds à deux millions de francs. On n'en consacrait pas le vingtième aux indigènes qui constituaient les six septièmes de la population. On oubliait qu'il serait singulièrement important de les rattacher à la France par la langue et par une certaine communauté de vues et d'arts, sinon absolument d'idées. On laissait tomber les écoles arabes-françaises créées sous l'Empire ou dans

(1) Ces renseignements sont extraits des Procès-verbaux des délibérations' du Conseil supérieur de gouvernement (Alger, 1880, p. 72 et suivantes).

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les années qui suivirent immédiatement 1870 ; on n*en comptait en 1884 que trente (1) dans les trois départements deTAlgérie, que nous possédions depuis plus d*un demi-siècle. Le rapport de M. Etienne^ député d'Oran, sur le budget général de l'Algérie en 1887, n'annonçait aucune amélioration, car on y voyait toujours figurer pour la somme infime de 49,000 francs l'article pour l'instruction publique musulmane.

Il faut le dire sans ambages : la France n'a pas rempli son devoir envers la population arabe. Depuis soixante-sept ans qu'elle la domine et qu'elle lui a enlevé le droit de se gouverner, elle n'a rien fait de sérieux pour son éducation. C'est un million que le budget colonial devrait affecter au service de l'instruction parmi les musulmans ; les départements et les villes devraient en faire autant. 11 faudrait avoir des écoles normales d'instituteurs indigènes, une vingtaine de collèges arabes-français entourés d'écoles arabes-françaises, un certain nombre d'écoles d'arts et métiers et des milliers d'écoles indigènes pures et simples (2), en attendant que ces dernières pussent être tranformées en écoles arabes- françaises, ce qui, du moins pour le territoire militaire, ne pourrait guère se faire que dans quinze ou vingt ans au plus tôt (3). Nos efforts, tant dans nos livres que dans la presse, pour dévoiler cette lamentable situation et susciter dans la conscience française la notion de son devoir, ont obtenu à la longue

, (I) 23 en territoire civil, 7 en territoire militaire.

(2) Ce qui peut faire maintenir, au moins pendant un certain temps, en dehors des villes surtout, des écoles spéciales pour les indigènes, c'est l'observatiou suivante que nous lisons dans le journal La Vigie algérienne : u II y a d'autres raisons pour lesquelles la fréquentation de nos écoles par les jeunes Arabes soulève de graves difficultés : ce sont les grandes distances à franchir pour s'y rendre, surtout au travers des montagnes et d'ennuis climatériques de toute sorte. 11 y a aussi, il faut bien l'avouer, des détails relatifs au langage, et surtout à la saleté incurable de la plupart des enfants des tribus, qui rendent leur contact avec les fils de nos colons l'objet d'une répulsion réelle... Il n'est pas agréable d'envoyer ses enfants sur les bancs d'une école, côte à côte avec des petits Bédouins sorti? du gourbi, couverts de haillons, et possesseurs d'une vermine dont jamais personne ne songe à les débarrasser... n Nous ne contestons pas que cette obi^er vation n'ait quelque portée. Mais un peuple civilisé «urmonte à la longue des difficultés de cette nature. Beaucoup de petits Bas- Bretons, il y a vingt ou trente ans, n'étaient guère plus ragoûtants que les petits Kabyles.

(3) Un peuple colonisateur qui passe pour être peu dominé par la philanthropie, le peuple hollandais, consacrait en 1882 la somme relativement énorme de 1,214,596 florins, soit 2,600,000 francs, aux dépenses de l'enseignement pour les indigènes des Indes néerlandaises. (Voir notre ouvrage De la colonisation '<:hez les peuples modernes, 4» édition, p. 298.)

quelques résultats. Depuis 1888 ou 1889 on a introduit dans le budget de l'Algérie de plus larges dotations pour renseignement des indigènes musulmans. Au budget de 1896 on trouve portée une somme de 641,900 fr. pour renseignement primaire des indigènes, dont 258,900 francs pour les traitements et les allocations du personnel enseignant; 375,000 francs, pour la création d^écoles et de classes nouvelles, et 8,000 francs pour les cours d'adulles indigènes. On a réduit ainsi de 55,000 francs les propositions du gouvernement qui» pour l'enseignement indigène primaire, montaient à 0%,900 francs. Si aux 641 ,900 francs votés, on joint une centaine de mille francs pour les dépenses des maîtres indigènes et de renseignement des langues indigènes dans les écoles normales ; 82,900 francs pour les medersas (enseignement indigène supérieur) et 265,000 francs, chiffre de 35,000 francs moindre que celui proposé par le gouvernement, de subventions aux communes pour construction d'écoles ou ouverture de classes, les unes et les autres destinées aux indigènes, enfin 50,000 francs de bourses aux élèves indigènes dans les lycées, on arrive à un total de 1,139,000 francs en 1896 pour l'ensemble des sacrifices de l'Etat en vue de l'instruction, à tous les degrés, des indigènes de TAlgérie, sur un budget total de l'instruction publique dans ce pays de 6,115,466 francs incombant à l'Etat. Ainsi ce n*est guère que le sixième de ce budget qui est affecté aux sept huitièmes de la population. Il y a amélioration relativement à la situation lamentable de 1880 à 1890; mais cette amélioration est encore légère et l'on voit que dans nombre de cas les crédits proposés pour l'instruction des indigènes par le gouvernement ont été réduits par la commission du budget et par la Chambre.

On a promulgué, en 1883, une loi pour la réorganisation de l'instruction primaire en Algérie. On y rend obligatoire, pour toutes les communes de plein exercice ou mixtes, l'entretien d'écoles primaires publiques, ouvertes gratuitement aux enfants européens et indigènes. L'instruction primaire est, d'après la loi, obligatoire pour les Européens et les Israélites ; elle ne le sera pour les musulmans que par des arrêtés spéciaux que le Gouverneur général sera libre de prendre pour les communes ou les fractions de communes qui lui paraîtront comporter cette obligation ; on fera bien de ne pas user de cette faculté ; c'est parla persuasion, non par la contrainte, que Ton peut obtenir des résultats. Il est édicté qu'on devra établir, dans les divers départements algériens, des cours normaux destinés à préparer les

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indigènes aux fonctions de renseignement. On accorde une prime de 300 francs aux indigènes pour la connaissance de la langue française. On décide qu*il pourra être fondé des cours normaux spécialement destinés à Tétude de Tarabc ou du berbère par les instituteurs ou institutrices français. En territoire militaire, on donne au Gouverneur général, sur la proposition du général commandant la division ou à la requête de Tinspecteur d'Académie et après avis du Conseil départemental, le droit de créer des écoles où l'enseignement serait donné en français et en arabe.

Il est à craindre qu'on n'obtienne de cette loi, en pratique, que des résultats fort modiques. Ce sont les ressources, en effet, qu'il faudrait répandre largement, par centaines de mille francs. Si Ton peut espérer que, dans les districts les plus avancés du territoire civil, les enfants des indigènes pourront fréquenter les écoles purement françaises, la généralité d'entre eux ne pourra aller, pendant longtemps encore, que dans les écoles où l'arabe sera enseigné en même temps que notre propre langue ; ce sont donc les écoles arabesfrançaises qu'il eût fallu multiplier dans la plus grande partie du pays tandis qu'on les a supprimées. Des sommes notables devraient être affectées à cette œuvre civilisatrice. Il importerait aussi de rendre l'instruction de nos écoles, surtout de celles fréquentées par les musulmans, moins ambitieuse et plus efficace. On écrivait, en 1884, de Kabylie, que l'on enseignait aux rares enfantsindigènes qui fréquentaient nos écoles les détails de l'histoire romaine et de l'ancienne histoire de France, ainsi que les plus délicates minuties de la grammaire française. Ce sont là des niaiseries pour cette catégorie d'élèves.

Il faudrait aussi s'attacher à former des maîtres, de nombreux maîtres indigènes, tout en respectant scrupuleusement dans l'enseignement leur religion. Une somme d'une centaine de mille francs en 1896, on l'a vu, est dépensée dans les écoles normales pour préparer l'enseignement indigène; elle est ainsi répartie : 15,000 francs pour l'enseignement des langues indigènes dans les écoles normales primaires; 60,000 francs de dépenses des cours normaux aux instituteurs destinés aux écoles indigènes; 10,000 francs de dépenses du cours normal de monitrices indigènes ; 5,000 francs de frais de voyage en France des élèves-maîtres indigènes brevetés. Mais il résulte des statistiques que le nombre de maîtres indigènes subventionnés par l'État est infinitésimal. En 1893, sur 977 instituteurs ou moniteurs il ne s'en trouvait que 103 de musulmans et sur 1,502 institutrices

OU monitrices, seulement 5 musulmanes. Le chiffre des instituteurs musulmans était en forte décroissance, car il montait à 127 en 1891 et à 113 en 1892; la proportion des instituteurs musulmans ayant obtenu un brevet avait encore plus fléchi : de 117 en 1891, il était tombé à 109 en 1892 et à 59 en 1893, sans doute parce qu'on avait réduit les avantages accordés aux maîtres indigènes par la loi de 1883. Ce n'est pas par cette lésincrie et ce dédain du concours des maîtres indigènes que nous pourrons étendre notre influence en Afrique. Un millier de tolbas subventionnés et bien dirigés par nous serait d'un grand secours pour notre œuvre.

Quant à l'instruction parmi les colons, chacun sait qu'elle est très florissante. L'Algérie européenne est au premier rang de tous les pays pour la fréquentation des écoles primaires. On a créé à Alger un centre complet d'instruction supérieure. Une loi du 21 décembre 1879 a fondé dans cette ville, à côté de l'école préparatoire de médecine et de pharmacie qui existait déjà, trois autres écoles préparatoires à l'enseignement supérieur, à savoir : une école préparatoire à l'enseignement du droit, une école préparatoire à l'enseignement des sciences, une école préparatoire à l'enseignement supérieur des lettres, puis un observatoire, un service météréologique. 11 conviendrait, disions-nous dans la première édition de cet ouvrage, de transformer ces écoles en véritables facultés. On aurait ainsi une université à Alger. Ce que nous voudrions également, c'est que dans cette université, dans tous les lycées, dans toutes les écoles européennes d'Algérie, on fît une place à renseignement de la langue arabe. Si l'Algérie doit exercer une influence considérable sur l'Afrique intérieure, il convient qu'elle cultive cette langue qui lui rendra tant de services pour les relations avec tous les Arabes de cette partie du monde. Les habitants de l'Algérie, tant ceux d'origine européenne que les indigènes, doivent être, en grande partie, des hommes bilingues. La langue arabe est un instrument précieux qu'il faut se garder de détruire. On est un peu entré dans cette voie; les écoles de médecine, des sciences, des lettres, du droit, dites préparatoires, ont été relevées d'un degré dans la hiérarchie ; l'école de médecine s'est appelée « Ecole de plein exercice », et l'adjectif un peu humiliant de préparatoire a été supprimée dans la dénomination des écoles de droit, des lettres et des sciences ; ni les unes ni les autres ne sont, toutefois, encore des facultés et T Université d'Alger est encore à naître. Il n'est pas douteux qu'elle ne finisse par

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Toir le jour, et il lui sera possible, sous ce climat difTérent et sur ce sol antique, d*avoir de Toriginalité. Quant aux cours d^arabc, ils figurent à Técole supérieure des lettres et y comptent trois professeurs, c'est bien peu.

Il avait été institué, il y a quinze ans, non seulement à Alger, mais à Oran et à Constantinc, des cours supérieurs d'arabe. Ces cours avaient été d'abord peu en faveur: en 1878, les trois réunis ne comptaient que 78 auditeurs ; en 1879, le nombre s*en élevait à 128, dont 56 à Alger, 45 à Oran et 27 seulement à Constantine. En 1882, le chiffre des auditeurs montait à 196, dont 143 à Alger, 24 à Oran et 29 à Constantine. Il y avait un nouveau progrès en 1886, car l'école des lettres d'Alger enregistrait 187 élèves pour le brevet d'arabe, 25 élèves pour le diplôme d'arabe et 17 élèves pour le brevet de kabyle. Il paraît y avoir eu un recul, comme sur beaucoup de points, dans les années récentes; le nombre des élèves inscrits et suivant les cours pour le diplôme ou le brevet de langue arabe ou kabyle à l'école des lettres d'Alger n'était, en 1893, que de 72 ; le nombre des élèves inscrits, mais se préparant par correspondance, atteignait 73, ensemble 145, 42 de moins qu'en 1886. Il n'avait été délivré en cette année 1893 qu'un diplôme de langue arabe, aucun de langue kabyle, 21 brevets de langue arabe et 3 de langue kabyle. )1 y avait, en outre, 54 auditeurs libres pour les cours d'arabe tant d'Alger que d'Oran et de Constantine. Sous le rapport de la fréquentation surtout, c'est un recul manifeste. Toutes les écoles publiques, même les élémentaires, devraient, en Algérie, avoir un cours arabe, au moins facultatif.

11 est intéressant de se rendre compte, tant au point de vue des Européens qu'au point de vue des indigènes, de la fréquentation et des résultats des quatre écoles supérieures qui constituent le groupe de haut enseignement de l'Algérie. L'école de plein exercice de médecine et de pharmacie d'Alger s'est fort développée : en 1882, le nombre des étudiants y était de 69; il resta stationnaire pendant quelque temps, n'atteignant que le chiffre de 67 en 1886, plus 48 auditeurs bénévoles ou élèves sages-femmes. En 1893, les étudiants pour le doctorat en médecine étaient au nombre de 65, ceux pour le grade d'officier de santé de 31, ceux pour la pharmacie de 41, ensemble 137, plus 12 élèves sages-femmes et 14 auditeurs bénévoles. Pour les examens de doctorat une délégation de la faculté de médecine de Montpellier vient se joindre à Alger aux professeurs de

l'école de cette ville : en 1893, 22 élèves avaient été reçus aux deux examens de doctorat ; 23 aux différentes épreuves pour le diplôme d'officier de santé ; 2 avaient été reçues sages-femmes ; 77 élèves avaient passé heureusement les examens de pharmacie. L'école de médecine d'Alger rend des services incontestables, et elle est appelée à un grand développement, si surtout elle sait faire une part aux indigènes.

L'école de droit est beaucoup plus fréquentée, quoiqu'elle ait un peu fléchi depuis quelques années; en 1882, on y comptait 332 élèves; en 1886, il n'y en avait plus que 280 et 233 en 1893. L'école des lettres avait 128 élèves en 1882 et 145 en 1893; mais la moitié ne suivent pas les cours et se préparent par correspondance; comme compensation, il y a une centaine d'auditeurs divers. L'école des sciences comptait 28 étudiants en 1882, 26 en 1886 et 27 en 1893, plus 30 auditeurs bénévoles ; c'est bien peu pour celte dernière école.

Il serait important que les indigènes participassent, dans une certaine mesure tout au moins, aux leçons de médecine, de pharmacie et de science, sinon de lettres et de droit; or, sur ce point, les résultats sont tristes et décroissants. Kn 1882 les étudiants indigènes à ces quatre écoles étaient au nombre de 35, dont 3 seulement pour la médecine et la pharmacie, 28 pour le droit, 4 pour les lettres et pas un seul pour les sciences. On ne donne plus, et c'est, sans doute, par une honte légitime, le même renseignement pour les années toutes récentes. Tout ce que nous pouvons tirer des statistiques, c'est que, depuis la création de l'école de médecine et de pharmacie d'Alger, il a été délivré par elle jusqu'en 1893 inclusivement 102 diplômes d'officier de santé, dont 11 seulement à des musulmans, pas un en moyenne par année, 207 diplômes de pharmaciens, dont un seul à un musulman. En ce qui concerne le droit, il a depuis l'origine été délivre 816 diplômes ou certificats de licenciés, bacheliers ou capacitaires, dont 3 seulement à des musulmans. Pour les sciences sur 687 diplômes divers, toujours depuis l'origine, 4 ont été accordés à des musulmans, dont 3 de bachelier es sciences et un de bachelier de l'enseignement spécial. Enfin, à l'école des lettres, sur 827 diplômes ou brevets, 25 ont été oclroyésà des musulmans, dont 3 de bachelier, un diplôme de langue arabe, 19 brevets de langue arabe et 2 de langue kabyle.

11 résulte de ces chiffres que nos écoles d'enseignement supérieur, sauf en ce qui concerne les langues indigènes, sont quasi stériles

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pour nos sujets musulmans. Cependant, les Arabes ont excellé dans la médecine et dans les sciences. Il serait très important et pour la société indigène et pour notre influence qu*il se formât tous les ans quelques dizaines, sinon de médecins, du moins d'ofdciers de santé et de pharmaciens indigènes dans nos écoles de haut enseignement. On devrait faire des efforts pour les y attirer et leur ouvrir quelques carrières à ce point de vue.

Une branche d'écoles indigènes dont on s'est heureusement occupé dans ces dernières années, ce sont les medersas qui, au nombre de trois, à Alger, à Tlcmcen et à Constantine, distribuent une sorte d'enseignement supérieur, surtout de théologie, de droit et de morale. On a compris enfin qu'il fallait dépouiller les principes des philosophes du xvni* siècle et se conduire envers la religion musulmane, comme Bonaparte au Caire, lui témoigner, sinon de la sympathie, du moins de la déférence et s'efforcer, par l'intermédiaire des medersas, d'exercer quelque action sur les masses musulmanes. Nous avons dit que le chapitre du budget consacré aux medersas s'élève à 82,500 francs. A vraiment parler, cette somme n'est pas entièrement consacrée à cet enseignement supérieur ; car on y trouve 16,000 francs pour des bourses musulmanes dans les lycées et collèges (en plus d'une somme de 50,000 francs portée à un autre chapitre à titre de subvention aux lycées d'Algérie pour l'entretien des élèves indigènes). Les traitements du personnel même des medersas ne montent qu'à 28,500 francs, se répartissant entre trois directeurs (professeurs d'arithmétique, histoire, géographie française), 1 à 1,600 francs, 2 à 1,700 francs; trois professeurs de droit musulman, à 2,800, 2,400 et 1,600 francs respectivement; un professeur de langue arabe et française à 1,500 francs, un professeur de langue française à 1 ,000 francs, 3 répétiteurs chargés des cours de français à 1 ,200 francs, 900 francs et 700 francs ; 3 professeurs chargés des notions de sciences à 100 francs chacun ; 3 professeurs chargés des notions d'enseignement civique, l'un à 400 et les deux autres à 300 francs ; 3 oukhafs, un à 1 ,700 francs, deux autres à 1 ,000 francs; un secrétaire de medersas à 500 francs. Une somme de 10,800 francs est, en outre, affectée aux bourses et aux demi-bourses dans les trois medersas ; les locations d'immeubles absorbent 3,000 francs, soit 2,000 francs à Alger et 1,000 à Tlemcen, celle de Constantine possède sans doute son local; on consacre 215 francs à des achats de livres et 935 francs en dépenses de matériel, non compris

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23,000 francs de dépenses résultant d'une nouvelle organisation de ces établissements en 1896.

Voilà, certes, un enseignement supérieur musulman chichement composé et doté ; la nomenclature de ces chaires et de ces traitements est instructive; si sobre que soit l'Arabe intellectuel, on compte un peu trop sur cette sobriété. On ne disperse pas non plus l'attention des élèves sur un grand nombre de sujets. 11 y a de Texcès dans cette simplicité. Quand on consacrerait des crédits deux ou trois fois plus élevés à entretenir un haut enseignement indigène plus varié et moins sordidement pourvu, on ne commettrait, à notre sens, aucune faute politique ou morale. En 1893, avant cette réorganisation, les trois medersas comptaient 132 étudiants réguliers, dont f)5 boursiers et 67 élèves libres; elles avaient, en outre, 19 auditeurs bénévoles; elles délivrèrent dans cette année 11 brevets d'études musulmanes. Outre les sommes qui figurent au budget de l'Etat, les medersas en 1893 bénéficiaient de 4,725 francs de bourses départementales et de 6,475 francs de bourses communales.

Un enseignement qui devrait tenir une grande place dans notre organisation algérienne, c'est l'enseignement technique industriel et agricole pour les indigènes; nous entendons par ce mot la propagation de notions et de pratiques très usuelles chez nous, mais inconnues de nos sujets musulmans. Apprendre à un certain nombre d'entre eux les arts et métiers les plus utiles et les connaissances agricoles courantes en pays civilisé, ce serait une des tâches les plus civilisatrices, tant au point de vue matériel qu'au point de vue rural. Cela pourrait se faire simplement par la création de quelques ateliers dans un certain nombre de centres où l'on recevrait quelques élèves indigènes, en les mettant au courant de nos outils, et de même par quelques fermes modèles, très économiquement installées où on leur enseignerait l'emploi et la conservation du fumier, le hersage des terres, etc. On ne voit pas que rien de sérieux ait été fait à ce point de vue. Le budget contient bien un assez gros chapitre de 120,000 francs pour un seul établissement, dit Ecole nationale d'apprentissage de Dellys, avec dix fonctionnaires et agents d'administration « et dix fonctionnaires d'enseignement )> ; il est évident que l'on se trouve là en face d'une installation à prétentions considérables. En distribuant ces crédits en 15 ou 20 ateliers divers à l'usage des Arabes, avec un bon forgeron serrurier, un bon menuisier et un bon charpentier chacun pour maîtres, on arriverait, sans doute, à

DE l'enseignement DES ARTS ET MÉTIERS. 26»

des résultats autrement pratiques. Peut-être un système de primes données à ceux des artisans qui formeraient quelques apprentis indigènes suffirait-il. En plus de ces 120,000 francs pour TÉcole de Dellys, on trouve encore un crédit insignifiant de 4,000 francs pour renseignement technique, dont 3,500 pour renseignement industriel et 500 pour renseignement commercial; ce n'est pas avec ces rognures que Ton peut rien édifier.

Pour exercer une influence profonde sur les indigènes, il est bon de ne pas vouloir leur imposer d'emblée des changements trop considérables dans leurs procédés et leurs méthodes. On réussit mieux avec des améliorations graduelles. Le rapport du Conseil d'administration de la Compagnie algérienne, en mars 1896, aux actionnaires de cette société, Tune des plus importantes de la colonie, contient à ce sujet un passage caractéristique. Après avoir constaté que les fermiers indigènes, tout en faisant preuve de vitalité et de courage^ restent encore, pour la plupart, rebelles aux enseignements qu'on leur donne et ne modifient que peu ou pas leurs procédés de culture, ce rapport ajoute : « A titre d'expérience, nous cultivons nous-mêmes une superficie importante. Grâce à l'économie qui a présidé à cette exploitation, grâce aussi à l'appoint fourni par la vente du bétail, nous avons couvert et un peu au delà le chiffre de nos dépenses malgré les dégâts énormes causés par l'orage du 7 juin. Afin d'agir sur l'esprit de nos fermiers, nous employons des instruments agricole du même type que les leurs, mais en les perfectionnant. Nous avons transformé la charrue arabe en remplaçant tous les organes en bois par des organes en fer, cet instrument coûte peu et fait un bien meilleur travail ; nous avons employé des herses légères auxquelles l'attelage arabe suffit, le résultat a été excellent et si notre exemple est suivi, si les indigènes se décident à herser leurs labours^ ce qu'ils n'ont jamais fait, ce sera un réel progrès. »

Voilà une excellente méthode d'initiation. Il serait à désirer que tous les grands colons la suivissent. Depuis 67 ans que nous occupons l'Algérie, il n'est que trop clair que nous n'avons fait aucun effort sérieux pour le relèvement de la population indigène; les seuls biens que nous leur ayons procurés et qui ne sont pas d'ailleurs, négligeables, c'est la sécurité et un marché plus étendu pour la maind'œuvre ; cela ne nous dispense pas de l'œuvre d'éducation graduelle^ tant technique qu'intellectuelle.

Le budget de l'Algérie contient deux crédits pour le culte musulman^

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Tun de 222,430 francs pour le personnel, Tautre de 75,000 francs pour le matériel. Ce n*cst guère que le triple de la dotation du culte protestant, laquelle s'élève à 93,500 francs, quoiqu'on n'évalue qu*à une dizaine de mille le noiïlbre des protestants algériens. Les 222,430 francs du personnel du culte musulman se répartissent ainsi : 25 traitements de mufti de 2,400 à 4,000 francs ; 172 traitements d*imans de 600 à 1,500 francs ; puis 93,430 francs en bloc pour les mouderrès, professeurs de droit, bach-hazzabs, lecteurs du Corau et le personnel inférieur du culte ; enfin 5,000 francs d'indemnités diverses.

L'assistance publique est, après l'éducation, le second moyen par lequel la nation colonisatrice peut influer sur la population colonisée, la rapprocher d'elle et se la concilier. Ce service figure au budget algérien de 1896 pour la somme de 2,915,000 francs, dont 2,091,000 francs pour les hôpitaux ; le reste va en dépenses diverses; nous relevons une somme de 200,000 francs pour subventions aux bureaux de bienfaisance musulmans et secours et subsides aux indigènes. Il existait, en 1893, dans la colonie 21 hôpitaux civils et 61 hôpitaux militaires, ces derniers recevant aussi, dans un grand nombre de cas, des malades civils. Sur 42,145 malades civils traités en 1893, il s'en trouvait 20,285 Français, 370 Israélites indigènes et 8,728 musulmans sujets français ; le reste appartenait à différentes nationalités, y compris 603 Marocains et 70 Tunisiens. Les musulmans sujets français ne formaient doncque20p. 100 environ de l'ensemble et étaient au nombre des colons français traités comme 43 est à 100. Quant aux vieillards et incurables,les établissements hospitaliers en abritaient 1,233 en 1893, dont 925 Français et 41 seulement musulmans sujets français. En ce qui concerne les aliénés, sur 767 qui se trouvaient en traitement en 1893, en relevait 456 Français et 212 musulmans. On ne donne pas la décomposition par nationalité des enfants assistés. Les bureaux de bienfaisance, autres que le bureau musulman d'Alger, avaient secouru, dans les trois années 1891-1893, 67,344 personnes, dont 21,049 Français, 2,638 Israélites indigènes, ce qui représente pour ceux-ci une proportion énorme, 8,596 musulmans et 35,061 étrangers divers, parmi lesquels 16,031 Espagnols et 12,402 Italiens. Quant au bureau de bienfaisance musulman d'Alger, qui jouit de la personnalité civile, il était venu en aide à 2,480 musulmans en 1893.

On ne peut dire que l'assistance publique se montre particulière-

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ment large, sur notre terre d^Afrique, à la population indigène musulmane; elle est autrement tendre pour la population israélite, ce qui tient à la prépondérance politique fâcheuse que Télément israélite indigène a exercé, depuis le décret Crémieux, sur l'Algérie.

En dehors des secours proprement dits et de Thospitalisation, l'administration devrait s'occuper, dans une certaine mesure, ce qu'elle ne néglige pas complètement, il est vrai, d'aider les indigènes dans le cas de difficultés et de calamités, par des prêts de semences, quelquefois par des prêts sur récoltes. Envers une population à ce stage de développement, il faut un peu un gouvernement paternel.

On ne peut compter sur la prévoyance de toute cette population, quoiqu'il y ait parmi elle quelques rares sujets qui commencent à prendre nos habitudes d'économie. Ainsi, un certain nombre, trop petit sans doute, fait des versements à nos caisses d'épargne. De 1884 à 1893, sur 22,888 livrets nouveaux délivrés par les caisses d'épargne algériennes, 889, en moyenne 90 par an et plus de 4 p. 100 du total. Tout été à des musulmans. Il est regrettable qu'on ne nous dise pas combien de livrets en tout sont actuellement dans leurs mains. Mais la présence de quelques centaines de musulmans parmi les porteurs de livrets de nos caisses d'épargne est un indice intéressant. Par contre, ils sont de plus assidus et plus nombreux clients des monts-de-piété ; près du tiers des opérations de ces établissements les concerne ; ainsi en 1893, sur 4,166,580 francs prêtés par les deux monts-de-piétc d'Alger et d'Oran, 1,677,388 francs l'ont été à des Européens de toute nationalité, 1,157,613 à des Israélites et 1,331,779 à des musulmans.

Après les écoles et l'assistance, la plus puissante ressource de la civilisation est dans Inorganisation judiciaire. Assurément, on a bien fait de laisser en général les indigènes soumis à leurs lois et même souvent à leurs juges (1) : les y soustraire entièrement eût été un acte aussi empreint d'injustice que d'imprudence; mais, tout en respectant les droits et la législation des Arabes, il est bien des moyens moraux dont rinfluence peut être pénétrante.

En vertu du décret du 21 avril 1866 et conformément au sénatusconsulte du 14 juillet 1865, l'indigène peut déclarer qu'il entend être régi par les lois civiles et politiques de la France. De telles

(1) Il y a cependant, comme on va le voir, à cette règle des exceptions que Ton aune tendance à beaucoup trop étendre, ainsi qu'on le verra plus loin dans le texte .

déclarations sont rares. Il faudrait étudier les mesures propreis à les rendre plus nombreuses. Les Arabes commencent déjà à s'apercevoir que leurs juges ne valent pas toujours les nôtres.

Jusqu'à une réforme qui date de 1886, les tribunaux français connaissaient dés contestations entre indigènes dans les deux cas suivants : quand, dans l'acte attaqué, les contractants avaient déclaré se soumettre à la loi française ou s'ils se présentaient d'un commun accord devant les tribunaux français; en second lieu, les indigènes pouvaient toujours appeler des jugements de leurs cadis devant nos tribunaux de première instance, si l'objet du litige excédait 200 francs et n'en dépassait pas 1,500; devant la cour d'appel, s'il excédait 1,500 francs. Ces dispositions étaient justes et sages. Cependant, un décret du !•' octobre 1854, inspiré par un sentiment très honorable, mais appliqué avec exagération, celui du respect de la nationalité arabe, livra la justice entre musulmans aux seuls magistrats de leur religion : il en résulta de criants abus ; il fallut revenir au bout de cinq ans sur cette marque excessive de confiance et rétablir la juridiction facultative de nos tribunaux pour les contestations entre indi* gènes. Aux termes d'un rapport du ministre de l'Algérie et des colonies, en 1859, l'iniquité et l'ignorance des magistrats arabes délivrés de tout contrôle et de tout contrepoids avaient pris des pro» portions scandaleuses et les indigènes réclamaient comme un bienfait le droit de recourir à nos magistrats. Si nos tribunaux étaient plus nombreux, si l'usage de la langue arabe était plus répandu parmi les Européens et celui de la langue française parmi les Arabes^ on ne peut douter qu'un très grand nombre de contestations entre indigènes ne vînt se soumettre librement à notre juridiction. Ce serait un progrès essentiel au point de vue du rapprochement des deux peuples.

L'amélioration, sur ce point, fut sensible et rapide. Alors qu'elle n'était jamais obligatoire, notre justice gagnait et se substituait graduellement à la justice indigène. En 1879, la cour d'appel d'Alger avait jugé 725 affaires^ dont 192 entre Français, 41 entre Français et autres Européens, 23 entre Français et musulmans, 10 entre Européens non français de nationalités diverses, 4 entre Européens non français et indigènes, enfin 455 entre indigènes, soit, pour cette dernière catégorie, les trois cinquièmes du tout. La proportion était moins forte pour les affaires portées devant les tribunaux civils et de commerce, mais les démêlés entre indigènes y tenaient encore une

l'organisation de La justice pour les indigènes. 273

g^nde place. Dans cette même année 1879, sur 13,893 affaires dont étaient saisis les tribunaux civils et les tribunaux de commerce, 6,308 concernaient des litiges entre Français, 2,026 entre Français et autres Européens, 1,788 entre Français et musulmans, 788 entre Européens non français, 306 entre Européens non français et indigènes, enfin 2,677 étaient des affaires entre musulmans. La justice française serait encore bien plus recherchée par les indigènes si elle n*était à la fois coûteuse et lente. La rendre moins dispendieuse et plus rapide, c'est une tâche à laquelle on ne saurait trop s'appliquer.

Par des raisons que nous ignorons, le nombre des procès entre indigènes jugés par nos tribunaux a, toutefois, diminué depuis 1879. Ainsi en 1884 sur 1,161 affaires jugées par la Cour d'Alger, 346 étaient des litiges entre Français, 246 entre Français et Européens étrangers, 157 entre Français et musulmans, UK) concernaient des procès entre Européens étrangers, 101 entre Européens étrangers et musulmans, enfin 121 seulement entre musulmans. Ce n'est guère que le quart du nombre des affaires entre indigènes sur lesquelles se prononçait la Cour en 1879. De même pour les tribunaux de première instance et de commerce ; là aussi il y a eu décroissance. Sur 24,517 affaires qu'ils ont tranchées en 1884, 11,057 concernaient des litiges entre Français, 5,321 des litiges entre Français et Européens, 3,381 entre Français et musulmans, 2,195 entre Européens étrangers, 1,680 entre Européens étrangers et musulmans, 933 enfin entre musul* mans. C'est infiniment moins qu'en 1879. Tout en admettant que ce recul puisse avoir une cause particulière qui nous échappe, nous devons signaler comme une nécessité la simplification des formalités et des charges de la justice française et la réduction de ses lenteurs. Dans une colonie tout doit être prompt et bon marché, la justice surtout.

En 1891, la Cour d'appel d'Alger avait à juger 2,272 affaires civiles et commerciales, dont 150 entre musulmans; le nombre des affaires de toute nature entre musulmans soumises aux tribunaux civils ou de commerce en 1892 s'est considérablement relevé et atteint le chiffre considérable de 10,272, d'autre part, les affaires musulmanes portées devant les juges de paix français ont monté au chiffre énorme de 74,147 ; mais ces chiffres ne représentent plus le recours facultatif des indigènes à nos magistrats et par conséquent n'ont pas grande valeur à titre d'indice normal ; la législation a été»' en effet, singulièrement changée depuis 1886, par deux lois, l'une

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du 10 septembre 1886, l'autre du 17 avril 1889, et la juridiction française est, dans bien des cas, imposée aux musulmans, même pour les affaires où ils sont seuls parties.

Au sein du Conseil supérieur de T Algérie, en 1879, on s*élait occupé des moyens d'amener encore plus promptcment et plus complètement Textension de la justice française parmi les musulmans. Il est bien entendu que lorsque nos tribunaux jugent des procès entre musulmans, ils appliquent la loi musulmane, non la loi française; c'est le juge qui est français, non la législation. On proposait dans le Conseil supérieur que, dans tout litige entre musulmans et en matière musulmane, Tune des parties fût autorisée à déférer à elle seule la cause à la juridiction française, sans avoir besoin de l'assentiment de son adversaire. Cette mesure n'aurait rien d'excessif. Le même Conseil émettait également le vœu que toutes les questions se rattachant à la propriété du sol, riiême en matière de succession, fussent portées devant les tribunaux français qui, d'ailleurs, appliqueraient entre musulmans la loi musulmane, tout en respectant la loi de 1873 sur la constitution et le maintien de la propriété privée, laquelle alors n'était pas encore abandonnée ni suspendue. Cette proposition avait pour objet d'éviter qu'à chaque succession l'indivision renaquît et que les intérêts des copartageants» s'enchevêtrassent d'une manière inextricable. Comme on va le voir, il lui a été donné en grande partie satisfaction.

Les juges entre musulmans, sauf les cas qui viennent d'être spécifiés et ceux que nous allons indiquer en vertu d'une réforme récente, sont les cadis constituant des tribunaux appelés mahakmas. Le nombre de ces cadis, qui sont à la fois des magistrats et des notaires, a toujours été en diminuant par la voie de suppression d'emploi. Dans l'espace de quinze ans, d'après le général Cérez, on aurait aboli 200 fonctions de cadi. Dans la seule année 1880 on en a supprimé 13, si bien qu'il n'en restait plus alors que 120. Cette justice musulmane est, d'ailleurs, bien peu coûteuso. Elle figurait au budget de 1880 pour une somme de 1 17,950 francs, dont 139,900 pour le personnel et 8,050 pour le mobilier. Les 120 cadis conservés avaient des traitements assez minimes : 1,500 francs pour les 22 cadis de la première classe, 1,200 francs pour les 22 de la deuxième classe et 1,000 francs pour les 76 delà troisième classe. On trouva le moyen, au budget de 1885, de réduire encore la dotation pour la justice musulmane ; elle n'y fut plus que de 95,000 francs pour le personnel

L'ORGANISATIOiN DE LA JUSTICE INDIGÈNE. 275

et 8,050 pour le matériel. C'est encore ce chiffre qui figurait au budget de 1887. Le nombre des cadis n'était plus que de 80. On alloue une prime de 200 francs aux cadis qui connaissent la langue française, mais en 1884 trois cadis seulement avaient pu passer à ce sujet des examens qui leur valussent cette prime. Les émoluments de ces magistrats sont, sans doute, trop peu élevés pour attirer les hommes intègres et instruits. Il serait à désirer que tous ces fonctionnaires indigènes connussent bien le français. Le Conseil supérieur a émis le vœu que Tétudc de la loi française (et sans doute aussi de la langue française) fût rendue obligatoire dans toutes les medersas et autres écoles où se forment les jeunes gens qui se destinent à la profession de cadi.

Un décret du 10 septembre 1886 a réorganisé la justice musulmane de façon à lui substituer obligatoirement dans différents cas, non plus facultativement, la justice française. Voici en quels termes le gouverneur général, dans son Exposé sar la siluation de V Algérie en 1886, analyse et commente ces dispositions nouvelles :

(( Les indigènes musulmans non naturalisés seront régis par la loi française, si ce n'est pour leur statut personnel, leurs successions et ceux de leurs immeubles dont la propriété n*aura pas été établie conformément à la loi du 26 juillet 1873, ou par un titre français administratif, notarié ou judiciaire. Le cadi ne sera plus le juge de droit commun qu'en matière de statut personnel et de successions, et encore les parties auront-elles la faculté de se présenter d'accord devant le juge français. Les attributions des magistrats musulmans se trouvant considérablement réduites, il sera possible de supprimer certaines mahakmas qui seront réunies aux circonscriptions voisines. La création de mahakmas annexes et l'établissement d'audiences foraines pareront ensuite aux inconvénients que présenteraient des circonscriptions trop étendues.

« La compétence des juges de paix s'est accrue de ce que le décret a enlevé à la connaissance des cadis conformément aux principes posés par les juridictions françaises: Tappel des- décisions rendues par le cadi ou par le juge de paix sera toujours porté, quel que soit le taux du procès, devant le tribunal civil de l'arrondissement, sauf pour l'arrondissement d'Alger où la Cour, au moins provisoirement, connaîtra des appels. Le décret consacre l'abandon de l'institution des assesseurs qui auront seulement voix consultative et ne seront pas remplacés.

« Les attributions des cadis, en leur qualité de notaires, ont été aussi diminuées. Us ne pourront procéder aux opérations de comptes^ liquidation et partage des successions musulmanes, que dans le cas où elles seront purement mobilières. Le droit qu'ils possédaient de partager les successions immobilières, même celles dans lesquelles étaient compris des immeubles soumis ù la loi de 1873, leur a été enlevé, et désormais toute succession comprenant des immeubles devra être liquidée par un notaire français. Comme conséquence la propriété reposera bientôt partout en Algérie sur des titres sérieux et incontestables, ce qui facilitera la pénétration du pays arabe par l'élément européen. »

Nous ne jugeons pas que le fond de ces dispositions soit entièrement condamnable ; mais elles peuvent entraîner à des mesures qui^ par leur radicalisme, auraient une mauvaise influence sur Tavenir du pays et sur le rapprochement moral des races. Il semble que l*on ait une tendance à éliminer du service de la justice tout élément indigène ; la suppression des assesseurs parait nettement Tindiquer. Cette exclusion, pour quelques bons effets momentanés, aurait des conséquences graves qui semblent échapper aux colons.

Dans ces dernières années, on a encore réduit la justice musulmane ; elle n'apparaît plus au budget de 189G que pour une somme de 101,050 francs, au lieu de 147,950 au budget de 1880; cette somme de 101,050 francs se répartit ainsi : 93,000 francs pour le personnel, 8,050 francs pour le matériel. Il n'y a plus que 60 cadis en 1896, au lieu de 120 en 1880; sur ces 60 cadis, 53 sont payés 1,500 francs et 7 ne reçoivent que 1,000 francs chacun. 60 cadis pour 3 millions et demi d'indigènes, en laissant de côté les tribus sahariennes, c'est un magistrat musulman pour près de 60,000 âmes. Si l'on songe qu'il y a 105 justices de paix pour environ 500,000 Européens, soit une justice par moins de 5,000 de ces derniers (1), on voit l'énorme écart. Cette quasi suppression graduelle de la justice musulmane, tandis qu'il faudrait seulement Tunir à la nôtre dans les sommets et l'améliorer aux degrés inférieurs, nous parait une grande faute politique et un mal social.

Beaucoup de gens pensent que la fonction de cadi doit être un jour supprimée et qu'il y aurait avantage à ne pas trop tarder. Nous

(I) On dira, il est vrai, comme on le verra plus loin, que les justices de paix françaises s'occupent en partie également des afTaircs indigènes ; mais cela, ne fait qu'atténuer légèrement la disproportion signalée dans le texte.

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