DE L\ REPRÉSENTATION DES INDIGÈNES
couleur de peau plus cuivrée que la nôtre? L'affaiblissement même des croyances religieuses, ou du moins la constitution de Tétat absolument laïque enlève un des obstacles qui auraient pu séparer, au point de vue du droit politique, les Arabes des colons.
S*il est donc inévitable que, dans un avenir qui ne saurait être éloigne de plus de trente ou trente-cinq années, on doive accorder, de gré ou de force, des droits politiques aux Arabes, mieux vaut les y préparer de longue main. Sans aller jusqu'au suffrage universel qui serait impraticable, on devrait créer parmi les indigènes des catégories, reposant sur l'éducation, l'exercice des industries, la propriété foncière, le service militaire, et donner à ces catégories le droit électoral. On a le choix entre deux moyens pour accorder aux Arabes une représentation à notre Parlement : d'après le premier, les électeurs indigènes, constituant des collèges spéciaux, pourraient élire au Parlement français un nombre de députés et de sénateurs strictement égal au nombre des sénateurs et des députés qui seraient élus par les colons. Ce procédé aurait certains inconvénients : il introduirait dans nos Chambres des représentants ayant d'autres idées, d'autres vues, un autre statut personnel que le nôtre et légiférant, néanmoins, sur tous les intérêts, aussi bien sociaux que moraux, des Français. On pourrait échapper en partie à ces conséquences, en décidant que les collèges électoraux arabes ne pourraient élire à notre Parlement que des citoyens français. Un autre moyen plus simple et qui rendrait la transition aisée, ce serait de joindre en Algérie aux électeurs politiques actuels, qui ne sont que les colons français, tous les indigènes qui jouissent aujourd'hui de l'électorat municipal (voir plus haut page 291). Le corps électoral algérien se composerait en 1900 ou 1905 de 120000 ou 130 000 électeurs dont 30000 ou 40000 indigènes. Peu à peu, l'on étendrait le corps électoral dans la population arabe au fur et à mesure que l'éducation et l'aisance se développeraient parmi les indigènes; mais le nombre des électeurs indigènes resterait toujours au-dessous de celui des électeurs français. Tel est le moyen d'éviter à la colonie et même à la métropole des secousses profondes (1).
(1) Nous oe donnons ici que les grandes lignes du projet de représentation des indigènes. Il est évident que les députés algériens ne pourraient toujours être que des Français ou des indigènes naturalisés, c'est-à-dire ayant adopté notre statut personnel. Le nombre de ceux-ci n^estpas grand, mais on a vu plus haut (page 3G) que de 1865 à 1894 les naturalisations de nausulmans algériens se sont élevées à 930, sans compter G45 Marocains et 993 Tunisiens (il est
Il ne s'agit pas, dans ce plan qui, d'ailleurs, n*esl qu*une esquisse, de noyer rélémeni français dans un flot surabondant d'électeurs indigènes, ni de constituer un droit électoral individuel à chaque musulman, mais de recourir à un système de sélection prudente pour que le corps électoral algérien ne soit pas exclusivement composé des Européens et des Israélites et qu'il soit tempéré par un appoint arabe et kabyle. Les Kabyles et les Arabes n'étant pas assujettis au service militaire, et il est désirable qu'ils en demeurent indemnes, le droit de représentation au Parlement devrait être borné à quelques catégories d'entre eux s'étant signalés par des services spéciaux. Si l'on dit que les Arabes, même de ces catégories spéciales, seraient inaptes à remplir cette fonction, on doit réfléchir que la population indigène de l'Algérie se compose pour les quatre cinquièmes au moins, sinon pour les neuf dixièmes, de Berbères, qui ont toujours eu du goût pour le self governmenl. En les faisant participer, dans une proportion modeste, à la représentation algérienne, on désagrégerait, du moins dans la région du Tell — et ce n'est que là qu'il y ait quelque utilité à le faire — la tribu coërcitive et l'on préparerait à nos idées et à nos lois un terrain meuble oii elles pourront plus facilement germer et prendre racine.
Rien n'oblige à ce que le sufl'rage universel s'exerce toujours per
vrai qu'il peut y avoir un certain nombre de juifs ci an s ces dernières catégories). Il est très vraisemblable que les déput<>s élus seraient toujours des Français d'origine, d^autant plus qu'on devrait veiller à maintenir dans le corps électoral la prédominance à l'élément européen. Il serait aisé d'y arriver en n'étendant qu'avec circonspection le droit électoral à de nouvelles couches d'indigènes. Quoique les représentants dussent, suivant toutes les probabilités, rester des Français d'origine, la représentation des indigènes aurait néanmoins pour ceux-ci de très f^rands avantages : elle forcerait les députés à tenir beaucoup plus de compte des intérêts de l'élément arabe et i ne pas le sacrifier systématiquement, Je ne dis pas aux intérêts permanents des colons, mais aux préjugés, aux cupidités, aux rancunes, aux appétits, souvent aveugles et dangereux, de la masse électorale française. Le développement pacifique et continu de l'Algérie en serait beaucoup mieux assuré.
On ne saurait élever contre notre projet aucune objection sérieuse, car ou pratique déjà notre système pour l'élection & notre Parlement des représentants de l'Inde française et du Sénégal. On prétendait aux Indes n'admettre comme électeurs aux élections légiMatives pour le Parlement français que les Hindous dits « renonçants », c'est-à-dire ayant renoncé à leurs lois nationales et à leur statut personnel ; mais à la suite de vives polémiques on maintint le droit électoral aux Hindous ayant conservé leur statut personnel propre; en étendant ce droit à certaines catégories d'indigènes algériens dans les mêmes conditions, on n'innoverait donc pas, on ferait en Afrique ce que nous faisons en Asie.