CRIMINALITÉ RESPECTIVE DES DIVERS ÉLÉMENTS ALGÉRIENS
fois et tiers plus d'attentats contre les personnes que ceux-ci. La proportion des attentats des indigènes contre les propriétés est plus forte, mais elle reste encore inférieure à celle des européens, si on rapproche le nombre d'attentats commis par chaque catégorie d'habitants de l'importance numérique de chacune de ces catégories. Ainsi, en 1891-180-2, sur 12,997 attentats contre les propriétés, les auteurs furent inconnus pour 257; parmi ceux connus, 1,260 émanaient de Français, 1,857 d'étrangers, 9,623 d'indigènes, soit trois fois et quart plus pour ceux-ci que pour les Européens de toute nationalité, mais il y a environ dans le territoire civil, on Ta vu, six fois plus d'indigènes que d'Européens. Quant aux attentats contre la chose publique, les indigènes, si l'on tient compte de leur nombre, s'en abstiennent beaucoup plus que les autres catégories de population : sur 8,032 attentats de cette espèce en 1891-1892, les auteurs de 2 sont restés inconnus ; quant aux autres auteurs, 1 ,973 étaient des Français, 1,939 des Européens étrangers et 4,118 seulement, bien peu pour le nombre d'habitants de cette catégorie, des indigènes.
Dans l'année qui s'étend du 1" juillet 1894 au 30 juin 1895, le nombre des attentats contre les personnes et contre les propriétés a beaucoup augmenté : 10,168 des premiers contre 8,8i5 en 1891-92 et 1 4,888 des seconds contre 12,1K)5; par contre, les attentats contre la chose publique ont été moins nombreux : 7,457 au lieu de 8,032; mais les proportions des nationalités des coupables se sont peu modifiées; sur les 10,168 attentats contre les personnes, les auteurs de 200 étaient inconnus, les autres se répartissaient en 7,279 à la charge des indigènes et 2,689 à la charge des Européens, dont 1,069 à la charge des Français. Quant aux attentats contre les propriétés, au nombre de 1 4,888, il s'en trouvait 656 dont les auteurs étaient inconnus, 11,325 avaient pour auteurs des indigènes et 2,607 des Européens, dont 1,047 des Français. Les indigènes qui forment même dans le Tell les quatre cinquièmes de la population ne figurent pas pour les trois quarts dans les attentats contre les personnes (1).
(I) Exposé de la situation générale de r Algérie publié en 1896, page 22. D'après le discours de M. le gouverneur général Cambon à rouverture «le la session du Conseil supérieur de 1897, il y aurait eu une amélioration en 1895-96: « Le chiiTre dits attentats commis par des indigènes sur les Européens qui avait été de 10.117 du 1«<- juillet 1894 au 30 juin 1895, e^t tombé pour la période correspondante de 189.')-96 à 6,497. La diminuiion est do ;),G10, c'està-dire du tiers environ. » Le chiffre pour l894-9,'> doit comprendre les attentats des indigènes contre les propriétés européennes ; autrement il ne cadrerait pas avec le relevé de l'Exposé fait en 1898.
Ainsi, il y a beaucoup d'exagération dans la renommée qui attribue aux indigènes une criminalité beaucoup plus forte qu^aux autres groupes de la population. On dira peut-être que presque tous les attentats des indigènes, ou du moins une très grande partie de ces attentats, portent sur les Européens ; cette observation est exacte ; mais il dépendrait, dans une certaine mesure, de ceux-ci et de l'administration de réduire ces crimes ou ces délits des indigènes à Tendroit des colons et de leurs propriétés, par un régime administratif, judiciaire et social, à la fois plus équitable et plus judicieux. Dracon, quoi qu'on en dise, n'a jamais été le modèle des législateurs.
Une des réformes administratives auxquelles les colons attachent de l'importance, c'est de soustraire l'administration de l'Algérie au régime des décrets : sans doute, ce régime a plus de souplesse que celui des lois, et manié par une administration éclairée, impartiale et pourvue d'esprit de suite, il ne serait pas sans avantage ; mais jusqu'ici il a trop prêté aux surprises, aux inspirations, parfois aux aux influences abusives. Outre le préjudice matériel qu'il lui porte, ce régime a pour notre colonie quelque chose d'humiliant. « C'est par décrets,*quand ce n'était pas par de simples arrêtés, disait il y a seize ans un gouverneur général (1), que ce grand pays était non seulement administré, mais gouverné. N'est-ce point un décret qui régit encore tout ce qui touche à la colonisation : le système des concessions, l'attribution des terres domaniales, voire même la constitution de privilèges en contradiction avec les dispositions du Code civil ? Et dans un autre ordre d'idées, qui touche à l'une des matières les plus graves de notre ordre public, la législation des Conseils généraux, n'est-ce point un simple décret qui est venu se substituer, en Algérie, à la grande loi votée pour la France par l'Assemblée nationale? » On a vu que c'est aussi un décret qui a, en 1881, changé les droits électoraux des musulmans et un décret qui a remanié la capitulation en Kabylie. Il est temps qu'une loi organique vienne fixer la constitution algérienne et fassela part du domaine des lois, du domaine des décrets et du domaine de l'arrêté ministériel.
Les discussions sont âpres entre les colons sur le caractère que doit avoir la Constitution de l'Algérie. Est-ce l'autonomie que l'on doit chercher, est-ce l'assimilation à la métropole ? Si aucun de ces deux régimes ne peut être atteint dès maintenant, vers lequel doit-on
(1) Discours de M. Albert Grévy, gouverneur général civil, le 3 décembre ISIO, à l'ouverture de la sessico du Conseil supérieur de gouvernement.
tendre? Ni l'un ni Taulre, à notre gré, ne sont d'ici à fort longtemps applicables. En ce qui concerne Tautonomie, il est clair qu'on ne peut arguer à l'endroit de TAlgérie du régime de l'Australie ou du Canada ; ce serait faire une grossière confusion. S'il n'y avait en Algérie que des Européens, si du moins Européens et indigènes y vivaient parfaitement d'accord, si la France n'avait jamais en à intervenir pour fournir des subventions ou des garanties d'intérêt aux travaux publics algériens; si surtout l'Algérie entretenait elle-même son armée; si enfin elle voulait se passer des 70 ou 80 millions de francs que pour tous ces divers services la métropole paye annuellement sans aucune compensation directe, on pourrait peut-être parler d'autonomie; mais ces conditions ne se rencontreront certainement pas avant un siècle, peut-être avant plusieurs siècles. Même alors, nous croyons que la grande tâche que la nation française doit accomplir, non seulement en Algérie, mais dans tout le nord de l'Afrique, s'accommoderait mal de l'autonomie absolue.
Dans les circonstances présentes, le mot d'autonomie que beaucoup de colons ont à la bouche est un propos ridicule, une vraie gasconnade, puisque ou bien les colons devraient entretenir et payer l'armée, solder les garanties d'intérêts et les subventions aux chemins vicinaux, se passer en toute occasion de l'appui et du crédit de la mère patrie, ce qui constituerait des sacrifices incommensurables qui ruineraient de fond en comble la colonie adolescente ; ou bien si les colons étaient obligés de renoncer à notre grande armée, ils seraient tous, en moins d'un mois, jetés à la mer par les Arabes. Que les Algériens cessent donc d'user de formules qui sont des enfantillages.
Il serait, d'autre part, déraisonnable, de tendre vers l'assimilation avec la France ; non seulement le climat, le milieu, mais les différences ethniques et sociales empêcheront toujours qu'elle se réalise. Tant que les divers éléments de sa population ne se seront pas fondus les uns avec les autres, tant qu'ils ne se seront pas tous européanisés, l'Algérie ne pourra être assimilée à la France ; or, cette fusion ne pourrait s'accomplir qu'au bout d'un grand nombre de générations et après un changement moral très profond, d'une réalisation problématique et peut-être peu désirable, dans l'état d'âme de la population indigène. Môme alors, il resterait la question du climat et du milieu. L'assimilation apparaît donc comme une hypothèse, non seulement très lointaine, mais très invraisemblable. L'Algérie comportera toujours une administration distincte non seulement par le
personnel, mais par le caractère, par la nature des études, par la préparation générale. Ses lois, ses règlements, son régime administratif ne devront jamais être absolument ceux de la France. C'est pour cette raison que nous ne saurions approuver ce que Ton a appelé les « rattachements » des principaux services coloniaux aux services analogues de la métropole, constituant le gouverneur général subordonné aux neuf ou dix ministres qui forment notre cabinet. Celte mesure est opposée aux nécessités présentes. Cette dissémination des services algériens ne peut aboutir qu'à la confusion. Il est vrai que le décret du 5 septembre 1881 qui a créé cet ordre de choses avaient été sollicité par le conseil général de Constantine; mais un conseil général peut être mal inspiré et la province de Constantine, très violemment hostile aux indigènes, s*est souvent montrée très exaltée et plus irréfléchie que les autres provinces. Les autres conseils généraux et nombre de communes s'étaient opposés à ce déplorable régime (1).
Un des projets les plus préjudiciables que caressent les partisans de l'assimilation, c'est la suppression du poste de gouverneur général et du Consoil supérieur de l'Algérie. Quelques démocrates ou radicaux rêvent ce bouleversement. Les trois départements de l'Algérie seraient
(1) DaD9 son discours, à Touverture de la session du Conseil supérieur de 1897, le gouverneur géuéral M. Cambon mentionne cette opposition :
« Il me suffirait de vous rappeler, dit-il, avec quelle ardeur, lorsqu'il fut question d'établir le régime administratif de 1881, dit le régime des rattachements, un grand nombre de Conseils municipaux, et parmi eux ceux d'Alger, d*Oran, de Mostagauem, de Saint-Dcnis-du-Sig, de Sidi-bel-Âbbès, de Tiaret, de Perrégaux, d'Arzew, de Bordj-Meuaïel, de Nemours, d'Orléansville, et beaucoup d'autres encore, protestèrent contre le régime qu'on voulait créer pour l'Algérie. Le Conseil général d'Oran s'unissait à ce mouvement général. Son rapporteur, M. Fouque, faisait remarquer qu'uue des conséquences du régime des rattachements serait l'introduction probable d'une série nouvelle de charges fiscales et, sur la proposition de l'un de ses membres, le Conseil envoyait aux Pouvoirs publics une dépèche de protestation contre les innovations projetées. Non moins énergique, le Conseil général d'Alger adoptait à ruuani:nité, sur la proposition de M. Letellier, qui se disait l'interprète du sentiment public algérien, une délibération pour obtenir le maintien, entre les mains du Gouverneur général, de tous les services administratifs de la Colonie. Enfin, dans sa séance du 25 décembre 1880, le Conseil supérieur, sur un savant rapport de M. Bourlier, demandait que le Gouverneur général fût maintenu avec toutes ses attributions actuelles, qu'il fiU responsable devant les Chambres; que le budget de l'Algérie formât un budget à part; que le Gouverneur eût une action plus directe dans nos relations avec le Maroc, Tunis et Tripoli, et enfin que, pour les affaires spéciales aux services antérieurement rattachés, le Gouverneur général fût appelé à intervenir dans une mesure à déterminer. »
isoles, deviendraient des unités tout comme chacun des 86 départements métropolitains. Entre eux il ny aurait plus de lien, et chacun suivrait son penchant; car, dès maintenant, il y a des traits distincts qui différencient les uns des autres les trois départements algériens. Constantine, par exemple, se montre au plus haut degré arabophobe; Oran est dépensier et prodigue; Alger, comme il convient à la capitale et à son entourage, témoigne d*un sens plus rassis, d'un esprit plus modéré, la sociét<3 y est mieux constituée et plus tempérée. La suppression du gouvernement général et du Conseil supérieur, ce serait la confusion et la dissolution prompte de la colonisation algérienne. Il faut, dans toute la contrée, un plan d'administration qui offre une certaine uniformité et de l'esprit de suite ; il est besoin de vues d'ensemble tant à l'égard des indigènes que des obstacles naturels; on doit s'élever au-dessus des idées fragmentaires auxquelles sont en proie les députés, les conseillers généraux, les préfets eux-mêmes. Les divers départements algériens doivent être contenus et soutenus l'un par l'autre. L'importance de l'élément espagnol dans la province d'Oran trouve, par exemple, un contrepoids dans l'absolue prédominance de l'élément français à Constantine. Avec les fonds qui proviennent des ventes de terres domaniales à Constantine et à Alger on peut acheter aux indigènes des terres pour la colonisation dans^ la province d'Oran. Les problèmes généraux qui concernent chacune* des provinces lui sont communs avec les deux autres. Une révolta dans l'Aurès ou dans le Sud-Oranais émeut et ébranle la colonie touA entière. Les questions de douanes et d'impôts doivent recevoir la« même solution sur tous les points de l'Algérie, sous peine de fraisénormes et de fraudes illimitées. Comment, par exemple, organiser l'octroi de mer différemment pour chacune des trois provinces? L'Algérie ne pourra, d'ici h bien longtemps, si même elle le peut jamais, se passer d'une certaine centralisation à Alger, d'un pouvoir supérieur qui puisse, dans une juste mesure, contrôler les coteries locales. 11 est étrange qu'au moment où les colonies australasiennes, dont le développement rencontre beaucoup moins d'obstacles intérieurs que ceux qui existent en Algérie, cherchent à se fédérer, quelques étourdis veuillent rompre le lien qui unit entre eux nos départements algériens.
Loin d'assimiler complètement l'administration algérienne à l'administration métropolitaine, on devrait se préoccuper de créer pour l'Algérie un personnel administratif spécial qui eût à la fois de
la durée et de la compétence. Tout change trop souvent en Algérie, et les institutions et les hommes. Un écrivain russe, très sympathique à notre colonie, M. de Tchihatchef, dans un livre publié en 1880 (1), constate que de 1830 à 1877 TAlgérie a eu 22 gouverneurs généraux , ce qui ne donne guère que deux ans de durée à chaque gouverneur généraL Pour que son observation restât vraie, de 1877 à 1881, il y a eu deux gouverneurs généraux nouveaux. La durée d'une fonction aussi importante, demandant autant de connaissance du pays, ne devrait pas être moindre de cinq à six ans (2). Les préfets, de leur côté, eux aussi, manquent trop de stabilité.
Il est rare qu*ils restent en place plus de dix-huit mois ou deux ans. On les prend à la Rochelle, â Cherbourg, à Dunkerque, a Dieppe, où ils étaient soit préfets, soit sous-préfets, et on leur donne la préfecture d'Alger, de Constantinc, ou d'Oran. I^s fonctions administratives sont, cependant, tout autres qu'en France dans ce pays neuf et beaucoup plus délicates. Pendant très longtemps la plupart des sous-préfets de l'Algérie remplissaient encore la charge d'administrateurs des communes mixtes chefs-lieux, « cumulant ainsi^ au grand détriment de la chose publique et des intérêts municipaux, les attributions contradictoires d'exécuter et de contrôler (3) ». D'autre part, les commissaires civils, les administrateurs des communes mixtes ont dû recevoir, à Tégard des populations indigènes, des pouvoirs disciplinaires considérables pour que l'administration civile ne fonctionnât pas « dans des conditions certaines d'infériorité vis-à-vis de l'administration militaire ».
Ils sont armés de pouvoirs disciplinaires mal définis et très étendus en ce qui concerne « les infractions spéciales à l'indigénat ». Ils peuvent prononcer seuls des amendes et de la prison, par mesures de police, et ils ne se font pas faute de recourir à ces moyens.
(1) Espagne, Algérie et Tunisie , Lettres à Michel Chevalier par P. de Tchihatchef.
(t) Nous devons dire que depuis 1S81, il y a eu beaucoup plus de permanence dans le gouvernement général. M. Tirman a occupé ce poste pendant une dizaine d'années, et M. Canibon le détient depuis une demi-douzaine.
Une des plus fâcheuses idées que Ton pourrait avoir et que Ton a déjà timidement émise, ce serait de confier le gouvernement général de TAlgérie à un personnage d'apparat, député ou sénateur. Ce serait sacrifier notre colonie que d*en faire un objet de jouissance ou une récompense pour nos médiocrités politiques en disponibilité.
(3) Discours du gouverneur général civil à l'ouverture de la session du Conseil supérieur de Gouvernement en décembre 1879.
En 1883, par 1,000 habitants indigènes non naturalisés, les administrateurs des communes mixtes avaient prononce 16,85 peines; en 1884 le nombre des peines disciplinaires n'avait plus été que de 14,67 par 1,000 indigènes et il était tombé à 13,29 en 1885. Le gouverneur général se louaitde cette décroissance qu'il assure avoir continuée dans le premier semestre de 1886. « Ce résultat, dit-il, est très satisfaisant. Il prouve que les indigènes se plient peu à peu aux exigences de notre administration. Mais, si les conseils des administrateurs suffisent à maintenir le plus grand nombre dans le respect des règlements, il est quelquefois besoin de frapper certains autres, plus réfractaires, de légères peines disciplinaires. Ce régime exceptionnel semble donc encore nécessaire pour une assez longue période de temps. L'abandonner brusquement serait compromettre les excellents résultats déjà obtenus (1). » On a vu plus haut (page 280) que le nombre des peines diverses infligées pour infraction aux règlements de Tindigénat, en vertu de la loi du 25 juin 1890, s'est élevé dans Tannée 1894-95 à 23,494 soit une proportion de 10 pour 1,000 des indigènes du territoire civil, ce qui est énorme quoi qu'on en dise. V^oilà donc des agents qui sont investis, sur des populations de 20,000, 50,000 ou 70,000 indigènes, de pouvoirs sans contrôle. Des fonctionnaires ayant des droits aussi redoutables devraient être choisis avec le plus grand soin. Pendant longtemps, cependant, on distribuait ces places sur de simples recommandations de députés. Le moindre clerc d'avoué ou un négociant en déconfiture était installé dans ces positions : c*est à lui que le gouvernement français confiait les propriétés des Arabes et l'honneur de la France. On a cité le cas d'un acteur, sifflé sur le théâtre d'Alger, que pour compensation on avait nommé commissaire civil avec la tache délicate de régir 15,000 ou 20,000 Arabes (2). Notre personnel administratif civil en Algérie était d'une qualité fort médiocre : légèreté, incompétence, présomption, voilà le bagage que du fond des départements les plus éloignés de la France continentale beaucoup de nouveaux administrateurs apportaient dans notre colonie. On s'est proposé, depuis une dizaine d'années, de remédier à ces abus; on a résolu, théoriquement du moins, d'exiger quelques qualités personnelles de la part des candidats aux
(1) Exposé de la situation générale de l* Algérie en 1886, page 31. (t) Sans pouvoir absolument affirmer ce fait, nous le tenons de personnes sérieuses et bien informées.
postes relativement avantageux cradministrateurs de commune» mixles ; on a mis certaines conditions de capacité ou d*expériencc à leur entrée dans le service, et Ton s'est préoccupé d'arriver à un recrutement offrant plus de garanties. On a aussi changé la situation des adjoints indigènes pour les sections indigènes des communes mixtes. Ces adjoints étaient souvent des étrangers au pays, des. sortes de « rouleurs » qui n'avaient aucun intérêt à ménager leurs administrés et à servir d'intermédiaires éclairés et bienveillants entre eux et l'administration française. Dans telle commune mixte, pendant une période de trois années, on avait prononcé vingt-deux révocations d'adjoints indigènes. On a adopté depuis quelque temps la règle que ces adjoints indigènes doivent être pris dans le pays même parmi les notables des tribus et il semble que l'on ait à se louer de ce système.
Il importerait de consolider, par des règles fixes, ces résultaistemporairement acquis, de demander aux administrateurs, par exemple, quelque connaissance de la langue, du droit et des usagesarabes.
Etant donné que ni Tautonomie, ni l'assimilation ne peuvent, dan» le présent ou dans l'avenir, convenir à l'Algérie, quel est le régime général qu'il convient de donner à cette contrée? Il faut qu'elle s'administre, autant que possible, d'elle-même, sous le contrôle attentif, mais large et bienveillant, de la métropole. Le système des rattachements aux ministères métropolitains doit complètement disparaître. Le gouverneur général, dépendant directement du conseil des ministres, correspondant obligatoirement avec le président de ce conseil et facultativement avec les autres ministres, doit avoir lahaute main sur tous les services algériens qui, tous sans exception, doivent relever de lui seul. Croirait-on qu'aujourd'hui le gouverneur général ignore les nominations dans la magistrature algérienne, ou dans le corps des ponts et chaussées, ou dans celui des forêts? Il faut que le gouverneur général de l'Algérie, au lieu d'être, comme jusqu'à ce jour, une sorte de personnage d'apparat, soit, avec le concours du conseil supérieur de gouvernement, le grand moteur de l'administration algérienne.
Le conseil supérieur de gouvernement, composé de représentants des conseils généraux français, ainsi que d'un nombre un peu moindre d'indigènes et pour départager éventuellement les avis, d'une douzaine de chefs de service, doit jouir des pouvoirs les plus étendus
pour radministralion générale deTAlgérie. II doit être dressé par lui un budget algérien qui soit communiqué au gouvernement métropolitain et aux Chambres françaises ; celles-ci n'auraient pas à le voter tous les ans, mais elles en prendraient connaissance et, au cas où ce budget algérien paraîtrait menacer le fonctionnement des services •essentiels, la solvabilité générale de la colonie, ou établirait des taxes injustes et préjudiciables soit au pays dans son ensemble, soit à une catégorie d'habitants en particulier, les Chambres auraient la faculté d'opposer un veto. Entre ce contrôle discret, cette intervention éventuelle, exceptionnelle, mais offrant toutes les garanties d'efficacité, et la continuelle, minutieuse tutelle imposée aujourd'hui à la •colonie, il y aurait une énorme différence. L'Algérie serait rendue responsable de ses destinées. Elle pourrait conclure des emprunts <jui lui seraient propres ; elle déciderait elle-même de ses travaux publics, toujours sous le contrôle du Parlement français, dans les conditions qui viennent d'être indiquées. Elle aurait, d'ailleurs, à subvenir à l'ensemble de ses dépenses, sans imposer à l'État français d'autre charge que celle de l'armée, par des moyens financiers du genre de ceux que nous avons exposés plus haut, pages 210 à 220.
Les trois départements algériens auxquels il serait plus juste de restituer le nom de provinces, jouiraient, chacun en ce qui le concerne, des pouvoirs locaux habituels, plus étendus même que ceux qui sont conférés aux départements français: ils seraient placés sous le contrôle du gouverneur général et du conseil supérieur de gouvernement, siégeant à Alger.
Ainsi, ce ne serait ni le régime de l'assimilation, ni celui de l'autonomie, deux chimères égales, qui prévaudrait, mais un régime mixte, le seul que comporte la composition si particulière de la colonie, le régime d'une sorte de self-government algérien sous le contrôle de la métropole, celle-ci jouissant d'une part légitime d'influence par le gouverneur général et les chefs de service qui dépendraient d'elle et qui participeraient aux travaux du conseil supérieur, ainsi que par le veto réservé au Parlement français et dont celui-ci n'userait que rarement.
Le régime algérien ainsi conçu aurait beaucoup plus de souplesse, d'efficacité et d'économie que le régime des rattachements; il serait, en outre, bien plus éducatif.
On commence à se convaincre de ces vérités en France. La dis- •cussion qui a rempli plusieurs séances du Palais Bourbon au mois
3iO L'ALGÉRIE.
de novembre 1896, sur rinierpellation de M. Fleury-Ravarin relativement au régime de TAlgérie, a contribué à les préciser et à les propager. Tout le mal qu'avait causé et que cause encore la politique d'assimilation de l'Algérie à la France a été mis en lumière. Le discours du gouverneur général Cambon est rempli de faits pertinents et décisifs à Tencontre de cette malencontreuse confusion d'un pays à population homogène comme la France et d'un pays à populations et races diverses et juxtaposées, sinon mêlées, comme l'Algérie. Cette dénomination même de départements, donnée aux trois provinces d'Algérie, est vicieuse et trompeuse. Citant un député fort expert, M. Jonnart, qui fît partie lui-même autrefois de l'administration algérienne, le gouverneur général disait : « L'erreur de l'administration algérienne a été de copier trop servilement l'organisation métropolitaine. Les départements algériens, en tant que circonscriptions administratives, ont leur raison d'être; mais comme personnes morales, ils résistent moins à la critique. C'est un principe de notre droit public que, pour prétendre h la personnalité civile, les associations d'intérêts doivent avant toute chose justifier d'un patrimoine et de ressources propres. Les trois départements d'Alger, d'Oran et de Constantine n'ont pas, à proprement parler, d'existence budgétaire.... Les conseillers généraux ne représentent qu'une fraction infinitésimale des habitants dont les intérêts leur sont confiés.... Dans le département d'Alger, la circonscription d'Aumale comprend 400 électeurs et 80,052 indigènes ; celle de Boghar, 480 électeurs et 166,769 indigènes ; celle de l'Oued-Fodda^ 334 électeurs et 93,000 indigènes. Dans le département de Constantine, Biskra compte 251 électeurs et 116,265 indigènes; Akbou^ 287 électeurs et 219,865 indigènes; dans le département d'Oran^ Inkermann, 511 électeurs et 85,125 indigènes. »
Aussi arrive- 1- il que les représentants de ces infimes minorités se soucient fort peu de ces énormes majorités. Le gouverneur général Cambon le déclare et le prouve : « Les départements algériens, ditil, comptent parmi leurs ressources des fonds fournis par les impôts indigènes. Ces impôts, c'est l'Etat qui les perçoit et qui donne aux déparlements, ainsi que le disait l'autre jour l'honorable M. Forcioli, la moitié des recettes provenant tant des territoires civils que des territoires de commandement. J'ai voulu me rendre compte de ce que les départements algériens recevaient pour le territoire militaire, c'est-à-dire pour le territoire exclusivement indigène, comme
part d'impôt indigène, et de ce qu'ils dépensaient. Dans la province d'Oran, en l'année 1894, — qui donne la moyenne à peu près, — la recette de l'impôt arabe pour le département a été de 449,000 fr., et les dépenses faites dans le territoire militaire de 28,000. Dans le département de Constantine, la recette moyenne depuis 1881 est de 2 millions de francs comme impôt indigène afférent au territoire civil, et 600,000 francs en moyenne comme part du territoire militaire; mais à partir de 1881 aucune dépense n'a été faite en territoire militaire, toutes les voies de communication construites ou entretenues par le département étant situées en territoire civil. Dans le département d'Alger, j'ai demandé les mêmes renseignements. Le territoire militaire donne comme recettes une moyenne de 550,000 fr. environ (631,000 fr. en 1892, 536,000 fr. en 1894). M. le préfet d'Alger, à qui j'ai demandé ces renseignements, m'a répondu : « A partirde 1880 jusqu'au dernier exercice clos, le dépouillement auquel vous m'avez prescrit de procéder dans l'ordre d'idées qui nous occupe ne donnerait aucun résultat, par cette raison que toutes les dépenses constatées aux comptes administratifs, à l'exception de celles que j'ai indiquées dans le tableau en question, ont été entièrement effectuées en territoire civil, »
Il en est malheureusement de même pour nombre de communes. Un député qui fut plusieurs fois ministre et qui a écrit un rapport et un livre sur l'Algérie, M. Burdeau, faisait remarquer que les communes de pleine exercice manifestent un vif désir d'annexer les indigènes, et il en trouvait la raison dans l'exposé du gouverneur général pour 1882. « Il est généralement impossible, disait cet exposé officiel, de constituer, sans l'adjonction de douars, des communes offrant des conditions de prospérité. Un indigène rapporte en moyenne 2 francs à la commune dont il dépend. Ainsi, sous couvert de création d'institutions libres et d'admission des indigènes à leur bénéfice, on transformait les douars en un domaine de rapport pour les communes, c'est-à-dire en grande partie pour les colons. » Le gouverneur général Cambon reconnaissait combien cette pratique était défavorable aux indigènes : « Dans la période qui a précédé mon entrée aux affaires en Algérie, soixante et une communes ont bénéficié d'annexions de douars. Je me félicite de n'avoir fait, depuis que je suis à la tête du gouvernement général, c'est-à-dire depuis plus de cinq ans, que deux annexions qui étaient véritablement justifiées et demandées par lés habitants. »
Il ne peut y avoir de condamnalion plus explicite du régime départemental et municipal en Algérie et de la situation respective des indigènes et des colons.
Les défauts de la méthode de gouvernement, des rattachements des services algériens aux ministères métropolitains, des fonctions quasi toutes honorifiques du gouverneur général et de T insuffisance, sinon de la nullité, de ses attributions réelles, tous les inconvénients qui en résultent au point de vue de Tefficacité et de Téconomie administrative ont été mis également en pleine lumière dans ces mémorables séances de novembre 1896.
Le gouverneur général représente et ne gouverne pas. En 1881, lors des rattachements, on avait proposé de permettre aux préfets des trois départements de correspondre directement avec les ministres, ce qui eût annulé, même théoriquement, le gouverneur général. On n*osa pas aller aussi loin ; mais pratiquement on y est arrivé : « Il arrive tous les jours, a dit M. Cambon devant la Chambre^ que les ministres signent des lettres dans lesquelles ils donnent des instructions directes aux préfets, et les préfets signent tous les jours des lettres aux ministres; ni les unes ni les autres ne passent toujours par rintermédiaire du gouverneur général. »
. Le gouverneur général n'a d'autorité, en vertu des décrets de rattachement et de l'interprétation qui a prévalu, ni sur les postes, ni sur les forêts, ni sur l'hydraulique, ni sur les douanes. On a vu qu'il n'avait pas été consulté pour l'établissement d'un droit de quai à Alger et qu*il ignorait même cette mesure quand la Chambre de commerce l'en saisit. Il restait étranger aux nominations du personnel judiciaire, même le plus infime. M. Cambon réclamait pour ce haut fonctionnaire tout au moins un « droit d'avis » en ce qui concerne la nomination et le déplacement des juges de paix.
« Sur beaucoup de points, disait-il, la justice est rendue aux indigènes par les juges de paix ; partout les juges de paix, par la nature de leurs fonctions, se trouvent en contact immédiat avec la population indigène. Il faut bien le dire, la mission des magistrats judiciaires en Algérie, en ce qui touche les indigènes, n'est pas seulement une œuvre de justice : c'est une œuvre politique au premier chef. Et qui nous donne-t-on comme juges de paix? Alors que nous exigeons des officiers qui commandent en territoire de commandement ou des administrateurs qui sont chargés des communes mixtes en territoire civil la connaissance de la langue kabyle ou
«rabe, la connaissance des mœurs et des lois indigènes, une certaine pratique, un certain stage ; alors que, dans le territoire de commandement, je place sous les ordres de chefs de bureaux arabes qui sont quelquefois des lieutenants, des adjoints, des stagiaires qui débutent quoiqu*ils aient le grade de capitaine, quand il s*agit de juges de paix, qui ont entre les mains une puissance si redoutable, on les nomme sans s'inquiéter de savoir s'ils connaissent la langue indigène. Je puis me tromper, mais je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup qui possèdent le diplôme de connaissance de la langue indigène. »
Dans ce même discours, le gouverneur général critiquait avec raison la procédure lente et compliquée appliquée aux indigènes. Après avoir signalé d'autres vices et d'autres lacunes de notre régime administratif et politique, après avoir notamment insisté sur l'utilité d'admettre l'élément indigène dans tous les conseils locaux, le gouverneur général Cambon concluait que « les attributions qui sont exercées aujourd'hui à Paris, sous le contrôle des ministres, par des directeurs généraux, par des chefs de division et des chefs de bureau, fussent exercées à Alger par le gouverneur général ». Si jamais la décentralisation a eu une raison d'être, c'est, certes, dans le cas dont il s'agit.
Le gouverneur général cherchait enfin à faire le départ des questions algériennes qui resteraient soumises au Parlement français et de celles qui dépendraient du gouverneur général et du conseil supérieur de gouvernement à Alger, et voici comment il tirait la ligne de démarcation : « On peut distinguer, disait-il, dans le budget de l'Algérie deux ordres de dépenses : les dépenses qui concernent la souveraineté, qui concernent Tintérêt supérieur de la métropole. Ces dépenses sont celles de l'armée, de la magistrature, des cultes, des traitements des hauts fonctionnaires, de l'instruction publique, et ces dépenses doivent rester tout entières aux mains du Parlement métropolitain. Il y a d'autres dépenses qui sont d'un ordre local, colonial, qui n'intéressent pas la souveraineté de la nation au même degré : ce sont la colonisation, les travaux publics, l'assistance et quelques autres de même nature. Ces dépenses peuvent parfaitement cire laissées, puisqu'elles sont de pure administration, à la disposition d'un conseil supérieur élu qui serait le conseil supérieur de l'administration coloniale. »
En s'exprimant ainsi, le gouverneur général était certainement modeste, et il faisait beaucoup trop large la part du gouvernement métropolitain, notamment en ce qui concerne l'instruction publique.
Celle-ci pourrait et devrait dépendre du conseil supérieur de gouvernement à Alger. Il va de soi, d'ailleurs, que le budget algérien, qui devrait comprendre toutes les dépenses de l'Algérie sans exception, devrait toujours être présenté au Parlement métropolitain, non pas pour y être Tobjet d'un vote détaillé par articles, mais pour que celui-ci pût exercer son contrôle et, dans certains cas, peut-être, maië avec des garanties spéciales de manière qu'il n'en fût pas fait abus, un droit de veto.
A la suite du mémorable débat de novembre 189G, le gouvernement est entré, mais fort timidement et incomplètement dans la voie de la décentralisation algérienne. Il a modifié le régime des rattachements de 1881, mais nous ne trouvons pas qu'il les ait supprimés. En vertu d'un décret de la fin de l'année 1896, les pouvoirs du gouverneur général sont un peu élargis; on prend soin au moins de le consulter, de lui demander un avis sur des points où l'on décidait à Paris sans le prévenir; on lui accorde aussi l'initiative et la décision en différentes matières ; mais cette réforme est encore bien insuffisante et laisse aux bureaux des ministères de Paris une bien trop grande influence sur les affaires algériennes. Les droits du gouverneur, pour les nominations du personnel notamment, sont insignifiants, puisqu'on se contente en général de lui demander son avis, tandis qu'il devrait nommer directement à tous les postes, du moins aux inférieurs et aux moyens (1).
A côté du gouverneur général siège à Alger un conseil supérieur de
(1) On se convaincra de rinsuffisance du décret du 31 décembre 1896 par les articles suivaDts que nous en extrayons textuellement :
« Art. 1er. — Sont rapportés les décrets du 18 décembre 1874, du 11 mars 1881 et du26 août 1881.
« Sont également rapportés tous les décrets et décisions portant délégation des pouvoirs des ministres au gouverneur général de l'Algérie par Tapplication des dispositions susrappelées.
« Nomination et attributions de gouvernement du gouverneur général,
« Art. 3. — Le gouverneur général de l'Algérie est nommé par décret du Président de la République, rendu en conseil des ministres, sur la proposition du ministre de l'intérieur.
« Le gouvernement et la haute administration de l'Algérie sont centralisés à Alger, sous son autorité.
« Art. 3. — Le gouverneur général représente le gouvernement de la République dans toute l'étendue du territoire algérien. Il a le droit de préséance sur tous les fonctionnaires civils et militaires.
« Il est consulté sur la nomination de tous les hauts fonctionnaires...
« Des attributifms du gouverneur en matière de services civils. — Dispositions particulières aux services rattachés. « Art. 5. — Tous les services civils de l'Algérie sont placés sous la direc-
gouvernement qui l'assiste et le contrôle à la fois. Le rôle de ce conseil doit naturellement aller en grandissant, en même temps que celui du gouverneur général. Au mois de février 1897, le ministre de rintérieur a saisi le Parlement d'un projet de loi qui modifie la composition et les pouvoirs de ce corps essentiel. Voici l'analyse de ce projet de loi :
Le conseil supérieur se compose aujourd'hui de 38 membres : 18 élus et 20 fonctionnaires. Les membres élus sont nommés au second degré par les conseils généraux, à raison de six par chaque département. Le conseil actuel ne comprend pas de délégués musulmans. Le projet déposé par M. Barthou assure la prépondérance numérique des membres élus sur les fonctionnaires. Le conseil projeté se composerait de 52 membres, sur lesquels 30 devraient leur mandat à l'élection. Il comprendrait 24 membres français nommés
tioD du gouverneur général, à l'exception des services non musulmans de la justice, des cultes, de l'instruction publique et des services de la trésorerie et des douanes, qui demeurent sous l'autorité des ministres compétents.
« Toutefois, le gouverneur général est consulté sur la nomination des juges de paix et des ofûciers ministériels. Il assigne leur résidence aux interprètes près les justices de paix.
« Le gouverneur général est également consulté sur toutes les modiGcations du tarif des droits de douane et de navigation, d'octroi de mer et sur toute modification relative à l'organisation du service.
« Il lui est rendu compte de tous les incidents pouvant intéresser la police et la sécurité générale...
« Dispositions particulières atix services non rattachés.
Cl Art. 6. — Les fonctionnaires et agents des services particuliers à l'Algérie et les brigadiers et gardes domaniaux des forêts sont placés directement sous l'autorité du gouverneur général.
* Les fonctionnaires et agents des administrations métropolitaines sont mis à sa disposition. Il est consulté sur leur résidence, émet son avis sur les propositions d'avancement et sur les mesures disciplinaires. En cas d'urgence, il prononce leur suspension de fonctions.
« Le gouverneur général exerce les attributions qu'il exerçait antérieurement au présent décret en ce qui concerne le personnel des services de l'enregistrement, des contributions directes et des contributions diverses.
« Art. 7. — Les directions générales des contributions directes, des contributions indirectes, de l'enregistrement, .des domaines et du timbre, des postes et télégraphes et l'administralion des forêts exercent en Algérie les mêmes attributions que dans la métropole* quant d l'assiette et à la perception des impôts, taxes et droits dont elles assurent le recouvrement, ainsi que des amendes et contraventions y relatives.
« Les directeurs des départements de l'Algérie correspondent directement avec les administrations centrales à Paris au sujet des questions concernant cette partie du service, de la même manière et dans les mêmes formes que leurs collègues des autres départements.
à raison de 8 par chaque département par les conseillers municipaux des communes de plein exercice au titre français, et par les adjoints municipaux français et les membres français des commissions municipales également issus de l'élection ; 9 membres indigènes musulmans, répartis à raison de 3 pour chacun, entre les 3 départements; 2 pour le territoire civil, élus par les conseillers municipaux au titre indigène des communes de plein exercice et par les membres indigènes des commissions municipales des communes mixtes et i pour le territoire militaire, désigné par le gouverneur général sur la proposition du général commandant la division, et enfin les 19 hauts fonctionnaires qui font actuellement partie du conseil supérieur.
Le mandat de délégué ne pourrait être cumulé avec celui de député ou de sénateur. Il serait également incompatible avec la qualité d'agent ou d'entrepreneur d'un service de TEtat ou d'une société subventionnée ou jouissant d'une garantie d'intérêt assurée
« Toutefois, les propositions de ces chefs de service sont adressées au gouverneur géuéral, qui les transmet à l'administration centrale avec ses observations et son avis, quand la question touche à la législation spéciale de l'Algérie. Un double des rapports relatifs à la restitution et à la remise gracieuse d'amendes ou de droits en sus lui est commuuiqué.
a Aucune concession de forôts à titre définitif ou temporaire ne pourra être faite sans l'autorisation du ministre compétent.
« Art. 8. — Le gouverneur généra] correspond avec chacun des ministres pour les affaires concernant son département.
w II rend compte de ses actes au ministre de l'intérieur et, en môme temps, pour les services dénommés à l'article 7, aux ministres compétents.
« Il adresse chaque mois au ministre de l'intérieur un rapport dans lequel sont analysées et expliquées toutes les décisions doot il n'a pas été rendu compte immédiatement. En outre, il lui remet, chaque année, un rapport général détaillé qui est communiqué au Parlement.
« Art. 9. — Le budget des dépenses de l'Algérie est préparé, sauf pour les exceptions prévues à l'article 5, par le gouverneur générai après avis du conseil supérieur.
« Il est divisé en sections correspondant aux ministères intéressés. Le travail relatif à chaque section est adressé au ministre compétent.
« Il fait l'objet, dans les lois annuelles des finances, d'un état spécial figurant à la suite de l'état législatif concernant les dépenses du budget spécial de la métropole.
« Les crédits sont ouverts au ministre de l'intérieur, sauf pour les services non musulmans de la Justice, des cultes et de Tinstruction publique, pour la trésorerie et les douanes et pour les services énumérés à l'article 7 .
« Le ministre de l'iutérieur et les ministres dans les attributions desquels rentrent les services énumérés à l'article 7 mettent les crédits ouverts par le Parlement à la disposition du gouverneur général, qui peut ou les ordonnancer directement ou en assigner une partie aux ordonnateurs secondaires.
« L'état de ces ordonnateurs est adressé au ministres des finances. »
par TEtat. Les membrçs du conseil supérieur seraient nommés pour trois ans et rééligibles. Le conseil supérieur se réunirait chaque année en session ordinaire. Le gouverneur général pourrait le convoquer en session extraordinaire toutes les fois qu'il y aurait lieu. Le projet détermine les attributions financières du conseil, de manière à assurer au conseil supérieur une initiative et un contrôle. Le conseil supérieur délibérerait sur toutes les questions intéressant l'administration de TAlgérie, à lui soumises par le gouverneur général. II émettrait des vœux sur les divers objets de cette administration en général. Il exprimerait son avis sur les vœux des conseils généraux, mais les vœux politiques lui seraient interdits. Le projet tend à allouer aux membres élus et aux conseillers musulmans des frais de déplacement et des indemnités de séjour.
La composition de ce conseil supérieur projeté nous paraît assez bien entendue; l'élément administratif professionnel doit, en effet, selon nous, figurer, à titre d'appoint tout au moins, dans un corps de ce genre et avoir voix délibérative dans une société aussi bigarrée que la société algérienne. Peu à peu seulement, le nombre des hauts fonctionnaires pourrait y être diminué et abaissé de 19 à 12 ou le nombre des représentants des colons et des indigènes accru au fur et à mesure que l'Algérie, conformément aux règles que nous avons établies dans le chapitre Vlll de cet ouvrage (pages 209 à 221), aurait dégagé la métropole de toute contribution aux dépenses civiles de la colonie. Jamais cet élément administratif ne devrait disparaître complètement et il devrait toujours, joint à l'élément indigène, compter au moins autant de représentants que l'élément des colons. Dès maintenant le nombre des représentants des indigènes pourrait être élevé de 9 à 12.
On voit dans ce projet que l'élection est admise pour la représentation des indigènes musulmans, on y crée un corps électoral indigène analogue à celui que nous avons recommandé depuis une quinzaine d'années et qui pourra être appliqué aussi pour les élections au Parlement métropolitain.
Ce qui est le plus défectueux dans le projet de M. Barthou, c'est l'insignifiance des attributions de ce grand corps qui devrait être la cheville ouvrière de Tadministration algérienne. 11 n'y est notamment pas question d'un véritable budget algérien.
On voit qu'on reste fort éloigné du plan de réformes que nouB avons conseillé dans cet ouvrage.
Comme contrepoids en quelque sorte à l*extension d'attribu tionsque nous désirons pour le gouverneur et le conseil supérieur de gouvernement, il serait indispensable de conférer Tinamovibilité aux magistrats composant la Cour d'appel d* Alger,
Nous avons examiné toutes les mesures propres à faire de TAlgéric une colonie florissante : attirer rimmigraiion^ non pas par des passages gratuits et par des primes, mais par Tappât de terres fertiles, d*une facile et peu dispendieuse appropriation, par la jouissance de toutes les libertés civiles et municipales, parles bienfaits d*un bon régime administratif, tourné tout entier vers la mise eu rapport du pays et laissant aux colons la plénitude de leur initiative ; préparer les races indigènes à une nouvelle organisation économique par rintroduction graduelle et prudente de la propriété individuelle et de Tétat civil; par un meilleur usage de la propriété collective, par le développement d'une instruction saine, judicieuse, portant en partie sur les notions agricoles et techniques (1), enfin parToctroi de certains droits de représentation, voilà la double ligne de conduite qu'il importe de suivre sans incertitude comme sans précipitation, avec patience et esprit de suite ; encourager, non par des dons ou des faveurs, mais par un régime libéral et plein de garanties, la mise en
(1) Parmi les moyens qui peuvent aider à révolution graduelle de la société et de la famille arabe, outre rassistaace proprement dite, renseignement pratique et une meilleure justice, il eu est uoc que nous avons commencé à employer récemment; c'est l'action des femmes françaises sur les femmes indi* gènes; c'est un des facteurs qui peuvent le plus contribuer au rapprochement économique et social de Télément arabe ou kabyle et de l'élément européen. Dans ses discours à l'ouverture de la section du conseil supérieur de 1897, le gouverneur général M. Cambon s'exprimait excellemment en ces termes à ce
propos:
« Pour achever cette œuvre d'humanité, j'ai cru bon d'essayer de faire quelque chose pour la femme indigène. Ses mœurs empêchent nos médecins de l'approcher, et il est impossible de dire ici à quelle cruauté barbare ces malheureuses sont soumises, au moment des épreuves de la maternité. Il y a quinze ans déjà, Mme Paquereau avait sigualé les lacunes de notre assistance à ce point de vue. J'ai donc, dans les deux années 1895 et 1896, confié a une praticienne dévouée et active, des missions qui ont donné d'heureux résultats; ses leçons et ses exemples ont frappé la population de l'Aurès où je l'avais envoyée. Cette année, j'ai institué deux missions permanentes : l'une  Sidi-Aïch, dans la Soumamm, l'autre à El-Kantara, dans la commune mixte d'Ain-Touta. — Nous ne voulons que donner des leçons pratiques aux matrones indigènes : nous poursuivrons prudemment cette œuvre nouvelle. J'ai moi-même réuni un certain nombre de chefs indigènes et j'ai obtenu, de beaucoup d'entre eux, la promesse de leur concours. Si nous persévérons dans nos efforts, nous amènerons peut-ôtrc, dans les mœurs indigènes, une révolution dont les conséquences morales iront loin. »
valeur de toutes les ressources du sol, mines, carrières, phosphates, nitrates, pétroles et autres richesses ; enfin, au faîte de ladministration algérienne, restituer au gouverneur général et au conseil supérieur de gouvernement la conduite efTective des affaires algériennes, constituer un personnel administratif colonial àTabri des influences politiques ; voilà les réformes nécessaires dans Inorganisation de TAlgérie et qui assureraient à cette colonie un rapide et sérieux développement. I
Malgré les incertitudes et les variations de notre politique, malgré des dispositions habituelles peu favorables à la colonisation, TAlgéric a fait des progrès matériels incontestables et qu'il est puéril de dédaigner.
Quand on réfléchit qu'il n'y a que soixante-sept ans que le premier soldat français est descendu dans la Régence d'Alger, qu'il a fallu environ dix-sept ans pour soumettre en gros le pays, que depuis lors il y a eu des insurrections fréquentes, et que néanmoins environ 550,000 Européens, dont 315,000 Français, armée non comprise, d'après les résultats qui nous ont été communiqués du recensement de 1896, sont établis sur cette terre, il y a lieu d'avoir quelque confiance en l'avenir. Seulement il faut que la période des tâtonnements et des fautes graves soit désormais close. Malheureusement, si les progrès matériels ont été considérables depuis vingt ans en Algérie, on ne peut en dire autant des progrès moraux. Il est même possible de se demander si, au point de vue de la conciliation des divers éléments de la population, l'Algérie n'a pas beaucoup rétrogradé depuis 1870. Le recul de l'œuvre essentielle du rapprochement des indigènes et des Européens a pour cause les erreurs et les fâcheuses expériences législatives et administratives que nous avons signalées, et un régime qui donne tout les droits à la minorité des colons et n'en reconnaît aucun à la majorité indigène. II faut réformer complètement ce régime pour arriver à établir solidement en Algérie, d'ici à trente ans, une société paisible, se composant de deux éléments, non pas fondus, mais rapprochés, 1 million environ d'Européens et 5 à 6 millions d'Arabes ou de Kabyles. Comme nous le montrerons dans le chapitre final de cet ouvrage, l'avenir aussi bien de l'Algérie que de la Tunisie, ne dépend pas moins du développement et des progrès de la population indigène que de l'accroissement de la population européenne. Nous sommes de ceux qui croient que l'avenir de la France est
en grande partie sur la terre d'Afrique et que, par l'Algérie jointe au Sénégal, nous arriverons un jour à dominer et à civiliser tout le nord-ouest de ce continent, c'est-à-dire toute la partie qui s*étend do la frontière de Tripoli à TAtlantique, de la Méditerranée au nord jusqu'au bas Niger et se rattache même au Congo par le lae Tchad. « Nous pourrons avoir là sous notre influence, écrivionsnous en 1887 dans la première partie de cet ouvrage, un territoire presque aussi grand que l'Europe et dont il est aujourd'hui démontré qu*une très vaste partie est non seulement susceptible de culture, mais déjà presque en plein rapport ; ces derniers mots s'appliquent au Soudan. Nous devons nous assurer la domination du Soudan : pour y arriver, il n'y a pas une année à perdre. »
Nous avons perdu non seulement une année, mais toute une série d'années ; aussi nous sommes-nous laissé devancer par les Anglais au Sokoto ; la domination du Soudan central nous a donc échappé ; mais nous pouvons toujours relier nos possessions de l'Afrique du Nord à nos possessions de l'Afrique de l'Ouest et à celles du Congo.
L'expédition du général de Gallifet,au commencement de 1873 à El (iolea, qui est située à deux cents lieues de la côte à vol d'oiseau, a été une première excursion utile qui malheureusement n'a pas été assez tôt suivie d'autres. Jusque-là nous n'avions guère dépassé Laghouat et Géryville.
Depuis l'expédition du général de Gallif et jusqu'à celle du colonel Flattersen 1881 , le gouvernement s'était beaucoup trop désintéressé de ces explorations. Il aurait dû presque chaque année envoyer au loin des reconnaissances pour rendre notre uniforme familier et respectable aux tribus du désert. 11 eût fallu que quelques-uns de nos officiers se montrassent à Figuig, puis à Insalah. Si après l'heureuse excursion à El Golea, on eût chaque année fait des explorations du même genre, l'infortuné colonel Flatters n'eût sans doute pas été arrêté dans sa marche vers le Niger, ni assassiné à 400 lieues de la côte algérienne et presque aux portes de l'Aïr. Bien loin qu'il faille abandonner la pénétration dans le Sud, il est incroyable que nous n'ayons pas encore occupé le Gourara et le Touat. Nous perdons le temps en frivoles disputes à l'intérieur et nous ne poussons pas à fond cette œuvre africaine pour laquelle le moment opportun pourrait lînir par disparaître.
Pour faciliter cette tâche, il est bon de nous concilier nos propres
indigènes, de trouver parmi eux des concours pour cette œuvre de pénétration vers le Soudan et le Niger; il sera utile aussi de créer un corps spécial de fonctionnaires algériens, qui soit soustrait à toutes les fluctuations de la politique, qui ait été préparé par une éducation soignée au rôle important qu*il doit remplir. Ce personnel devrait connaître la société et la langue arabes, avoir fait un stage en Algérie et avoir passé des examens appropriés. De même que les Anglais et les Hollandais ont un personnel spécial pour Tadministration des Indes ou de Java, de même devons-nous faire pour notre Afrique; nous Tavons bien essayé en Gochinchine, colonie qui est loin d'avoir la même importance. Avec ces mesures et cette politique, nous ferons de l'Algérie, non seulement une contrée populeuse et prospère, mais encore la tête de ligne de notre domination civilisatrice sur tout un quartier du continent africain.