A NOTRE PROTECTORAT TUNISIEN
La France semble vouloir faire œuvre sérieuse de colonisation en Tunisie. Elle y prétend prendre sa revanche des lents tâtonnements et des échecs coloniaux d'autrefois. Depuis seize ans que nous en sommes maîtres, cette contrée est devenue la favorite de ropinion publique française. Le traité du Bardo, qui y a posé le germe, encore insuffisamment développé, de notre domination, date du mois de mai 1881 ; dès le lendemain, un grand nombre de capitalistes français vinrent acheterdes terres dans Tancienne Régence et y consacrer des sommes considérables à les mettre en valeur.
La Tunisie a beaucoup d'attraits : une position superbe qui offre un développement de côtes tel qu'en possèdent peu de pays ; des golfes nombreux qui pénètrent dans les terres et qui peuvent former des ports excellents de guerre ou de commerce, une étendue de sol fertile dont la proportion à Tensemble du territoire dépasse de beaucoup celle des autres contrées de l'Afrique du Nord, sauf peut-être le Maroc ; deg montagnes médiocrement élevées qui abritent les vallées et les plaines sans constituer aux voies de communication des obstacles difficilement surmontables ; la prédominance des vents du nord, qui tempèrent la sécheresse de Tair et
fournissent, dans la région septentrionale du moins, des pluies assez régulières; le voisinage de notre Algérie, déjà avancée en colonisation, la proximité de la Sicile et de Malte, qui déversent à Tunis le superflu de leur population robuste, sobre et laborieuse ; voilà, certes, des conditions physiques favorables.
Les conditions morales et sociales ne le sont pas moins ; une race douce, pour la plus grande partie sédentaire, n'ayant aucun goût pour les armes, habituée à la vie des villes et au travail des champs, connaissant et pratiquant comme régime habituel la propriété individuelle ; les hautes classes et les classes moyennes déjà affinées par une demi-culture, ayant du penchant pour les choses de Tesprit, se sentant attirées par nos écoles, toutes disposées, sous la réserve des opinions religieuses, à se faire nos disciples ; un gouvernement indigène, naguère très corrompu il est vrai, mais régulièrement obéi sur tout l'ensemble du territoire, ne se heurtant nulle part, comme l'ancien dey d'Alger, à des feudataires orgueilleux, jaloux ou récalcitrants ; une administration française qui, sans prétention apparente, sans ostentation, sans bruit, s'insinue avec discrétion, mais avec fermeté et persévérance, étend une main souple et légère sur les divers services publics, les soumet peu à peu à son empreinte ; une méthode excellemment éducatrice qui agit avec ménagement, faisant entrer le temps dans ses calculs, s'efTorçant de modifier le caractère d'un peuple barbare et de former son esprit par les procédés dont un homme fait usage à l'endroit d'un adolescent ; comme résultat de toutes ces circonstances heureuses, une paix que rien ne trouble, une cordialit^^ de rapports entre les nouveaux venus, les dominateurs européens, et la grande masse des habitants.
Voilà une colonie presque idéale à son début ; il semble qu'il soit possible de la constituer sans massacres, sans expropriations, sans confiscations d'aucune sorte, sans aucune de ces mesures artificielles qui consacrent l'oppression ou l'humiliation d'un peuple au profit d'un autre. Sauf la guerre, aussi débonnaire que courte, du 22 avril 1881 au 31 mai de la même année, et la révolte de Sfax du 28 juin au 16 juillet, aucune violence n'aura marqué l'établissement de la France en Tunisie. L'histoire si variée de la colonisation n'a pas présenté encore d'origines aussi pures.
Les débuts furent très heureux ; la colonie fit peu de bruit, ne demanda guère à la France que des conseils et un appui moral. Elle se montra active dès la première heure. Elle jouit en outre de si