‹ L'Algérie et la TunisieChapitre 118 sur 222 · LA TUNISIE ET L'OPINION PUBLIQUE EN FRANGE ET A TUNIS · texte numérisé non relu

LA TUNISIE ET L'OPINION PUBLIQUE EN FRANGE ET A TUNIS

brillants souvenirs du chef de Tancienne province romaine d'Afrique et elle offre de si séduisants décors pour réjouir les yeux des touristes, que l'opinion publique en France lui fut presque immédiatement conciliée ; de là s'est constituée dans la mère patrie, quasi à Tétat de légende, la croyance en un développement déjà merveilleux de la Tunisie et en une prospérité coloniale aussi assurée que débordante.

Les colons français de Tunisie, cependant, ne sont pas tous dans le contentenient. Il en est qui montrent quelque mauvaise humeur. Us auraient été déçus ; le développement de la prospérité du pays ne serait pas aussi rapide qu'ils Tespéraient. Tous leurs rêves ne se seraient pas réalisés. Cette colonie, qui a aujourd'hui une quinzaine d'années d'existence, ne jouirait pas de tous les avantages qu'ils se flattaient qu'elle posséderait bientôt. Le progrès y serait lent ; quelques-uns même prétendent qu'il serait complètement arrêté, et il en est qui vont jusqu'à dire que, au lieu d'avancer, la colonisation reculerait. Les terrains qui, à Tunis et auprès de Bizerte, avaient, au lendemain de l'occupation, décuplé de valeur, tombèrent très audessous des espoirs de la première heure à partir de 1887 ou 1888, et ce n'est guère que depuis 1892 à Tunis, non pas encore à Bizerte, qu'ils ont sensiblement repris. Les réformes jusqu'ici effectuées, les conversions de la dette tunisienne, la suppression des capitulations, seraient insuffisantes. La loi immobilière nouvelle, l'une des plus perfectionnées que connaisse le monde entier, serait restée longtemps une vaine formule théorique, entravée par des taxes trop élevées. Les impôts seraient mal assis, trop nombreux, trop touffus ; il les faudrait tous transformer. Le commerce extérieur serait entravé par des droits extravagants et absurdes, et surtout par l'absence de stabilité en ce qui concerne les relations avec la France. Les faillites augmenteraient en nombre ; l'excédent de l'importation sur l'exportation deviendrait considérable et menacerait la colonie de ruine. L'administration française, embarrassée par sa timidité et son goût pour les ménagements, laisserait prédominer l'élément étranger. Bref, la colonisation serait dans une mauvaise voie.

Certains esprits absolus iraient jusqu'à jeter un œil d'envie sur l'Algérie et regretteraient presque le régime des commissaires civils ou des bureaux arabes, des expropriations de terres, des concessions, des créations officielles de centres ou de villages, du code de Tindigénat et de toutes ces belles institutions qui ont été mêlées à la croissance de l'Algérie comme, dans une terre mal cul-

tivée, le chiendent ci les mauvaises herbes s*aitachent aux racines des plantes utiles. Il se forme, à Tunis, un petit parti de Tannexion, sinon à TAIgérie, du moins à la France. Sans aller aussi loin, la Chambre de commerce de Tunis adressait au premier résident général français^ M. Cambon, et à son successeur, M. Massicault, diverses communications où elle demandait des changements essentiels dans l'organisation commerciale et fiscale de la contrée. Elle publiait, cinq ans à peine après la prise de possession du pays, un Exposé de la situation économique de la Régence de Tunis ^ qui contenait ses griefs et ses vœux. Kn 1895 et 1896, malgré les efforts et le zèle du nouveau résident, M. Millet, ces plaintes sont devenues beaucoup plus aiguës ; le parti d'opposition a plusieurs fois triomphé dans les élections aux Chambres de commerce et d'agriculture et a pris parfois une attitude presque violente à Tendroit du résident général.

Dans toutes les contrées, les colons sont impatients. Ceux qui s^iexpatrient ou qui placent au loin leurs capitaux ont, en général, un esprit d'aventure qui apprécie mal les obstacles et s'en irrite. Les colons ressemblent aux adolescents ou aux jeunes gens qui, connaissant encore imparfaitement le monde, croient qu'ils n'ont qu'à marcher droit devant eux pour arriver promptemcnt au but. Qu'il convienne parfois de faire des détours, de s'arrêter même et de réfléchir, cela n'entre ni dans leurs idées ni dans leurs plans. La moindre déconvenue leur parait venir du mauvais vouloir d'autrui. Il y a, dans les plaintes des Français résidant à Tunis, les traces de cette disposition de caractère. Il s'y trouve néanmoins aussi quelque chose de fondé.

Sans prétendre inconsidérément qu'il faille tout réformer en Tunisie, le moment est venu où il importe de modifier l'organisation économique, du moins le régime commercial de l'ancienne régence. 11 est incontestable que la constitution de notre protectorat n'a pas été exempte de fautes, même de fautes lourdes, qu'on a laissé aux étrangers des droits et surtout des prétentions qu'il eût été facile et nécessaire de leur enlever, qu'on a maintenu dans une incertitude inquiétante les relations commerciales entre la France et sa nouvelle possession. Le protectorat, excellent comme méthode de gouvernement intérieur, n'eût pas dû empêcher que l'on ne proclamât la Tunisie « possession française » et que l'on ne donnât à la France un titre de pleine propriété et de libre disposition de ce pays. A ce point de vue, les plaintes des colons sont assez justifiées ;

Page 1