ORIGINES DU PROTECTORAT TUNISIEN
plan d'avenir. Les partis sont toujours injustes et sans prévoyance.
Il était indispensable en 1881 que nous missions la main sur la Régence de Tunis : tout nous y conviait ; tout depuis des années, sinon depuis des siècles, avait préparé notre installation, comme tuteurs, dans ce pays. Nos traités avec lui datent de loin et nous y assuraient une prépondérance de droit que la conquête de T Algérie devait encore consolider. La marine française avait eu fréquemment à intervenir, au xvn* et au xvni* siècle, soit devant Tunis, soit devant Bizerte et Sousse. Les noms du duc de Beaufort, du maréchal d'Estrées, de Duquesne, se rattachent à Thistoire de Tunis. Le xix* siècle s'ouvre par un traité, celui du 23 février 1802, qui consacrait notre suprématie dans cette région : <( La nation française, y est-il « dit, sera maintenue dans la jouissance des privilèges et exemp- « tions dont elle jouissait avant la guerre et, comme étant la plus (( distinguée et la plus utile des autres nations établies à Tunis, elle « sera aussi la plus favorisée. »
La conquête de TAlgérie nous fit rechercher une intimité particulière avec le Bey de Tunis. On trouve dans les curieuses études de M. Camille Housset, les Commencements d'une conquête^ des renseignements topiques sur le rôle que joua le Bey pendant les premières années de nos luttes algériennes. Depuis lors, nos consuls, et entre autres Mathieu de Lesseps, Roche, Roustan, furent en général les inspirateurs du gouvernement beylical et les initiateurs de tous les progrès de la Régence.
Le gouvernement pacifique, mais ferme, de Louis-Philippe, alors qu'il était encore en proie aux difficultés de la prise de possession de l'Algérie, ne redoutait pas de se poser, à l'égard de toutes les autres puissances, en protecteur de l'indépendance tunisienne. M. Guizot en donne la preuve quand il écrit dans ses Mémoires : « Une escadre turque sortait presque chaque année de la mer de Marmara pour aller faire sur la côte tunisienne une démonstration plus ou moins menaçante... Mais nous voulions le maintien du statu quoei chaque fois qu'une escadre turque approchait ou menaçait d'approcher de Tunis, nos vaisseaux se portaient vers cette côte, avec ordre de protéger le Bey contre toute entreprise des Turcs. »
La Porte, qui en 1833 avait rétabli, les armes à la main, son autorité affaiblie et déchue à Tripoli, ne put donc en faire autant dans la Régence voisine. C'est ainsi qu'en 1836 une escadre turque fut arrêtée devant La Goulette, par l'escadre française de l'amiral
Hugon. En 1837, le mémo sort échut au capitan pacha que Tamiral Lalande engagea sérieusement à rentrer dans les Dardanelles. Les intrigues ourdies à Tunis furent ainsi déjouées par notre fermeté, et le premier ministre du Bey, qui complotait pour rétablir l'occupation turque dans le pays, fut décapité. Les firmans d'investiture que la Porte décernait aux bey s ne tiraient pas à conséquence grave; interrogés par nous sur la question des firmans, les gouvernements turc et tunisien répondaient en déclarant qu'ils n'entendaient apporter aucune modification au statu quo. Nous saisissions ainsi chaque occasion de faire obstacle à l'établissement d'une souveraineté ou d'une suzeraineté étrangère quelconque sur le terrain de l'ancienne Carthage.
Nous intervenions en même temps au point de vue économique dans la Régence et nous essayions d'en faire une sorte de prolongement de l'Algérie. Les quelques routes, les ponts, les réparations d'acqucducs, ces embryons de travaux publics auxquels on se livra, aux en\'irons de Tunis, à partir de la seconde moitié de ce siècle, furent en général des œuvres françaises. L'acte le plus décisif de l'entrée officielle de la France dans l'organisation économique de la Tunisie fut la série de conventions qui constitua, avec la garantie du gouvernement français, un réseau ferré tunisien. Au mois de mai 1876 le Bey concéda à des Français la ligne de Tunis à la frontière algérienne (Tunis à Dablet-Jandouba d'après l'acte de concession, aujourd'hui à Ghardimaou) avec des prolongements divers. Cette ligne de 190 kilomètres, qui suit l'importante vallée de la Mcdjerda, devait être longtemps improductive; elle Test encore et le restera pendant 15 à 20 ans; il fallait pour l'exécuter des subventions ou des garanties que ne pouvait fournir le trésor obéré du Bey. Une loi de mars 1877 approuva l'apport de cette concession tunisienne à la petite Compagnie algérienne de Bône à Guelma, qui devait augmenter de 150 p. 100 son capital-actions, émettre plusieurs centaines de mille obligations et exécuter tout un réseau reliant à la fois Bône et Constantine à Tunis. Kn même temps la Compagnie de Bône à Guelma cessait d'être une compagnie d'intérêt local, garantie par le département de Constantine, pour devenir une compagnie d'intérêt général, garantie directement par le gouvernement français.
Le jour où la France consentait ainsi à un sacrifice qui lui a coûté jusqu'à présent et qui lui coûtera encore lonp^temps 2 millions de francs par an pour doter la Tunisie de chemins de fer, il était
ORIGINES DU PROTECTORAT TUiNISIEN. 335
entendu implicitement que la Régence devenait une sorte de pays vassal qui, au lieu de payer un tribut, en recevait un (1).
Le congrès de Berlin, qui se réunit peu après, ne pouvait, dans le démantèlement de Tempire ottoman, rester indilTcrent au sort éventuel de la Tunisie. Ce n'est un mystère pour personne que le grand chancelier de Tempire d'Allemagne, M. de Bismarck, nous conviait alors à prendre possession de cette contrée. Si nous eussions été assez bien inspirés pour le faire, au moment où TAngleterre venait de se saisir de Chypre et où TAutriche-Hongrie annexait à son empire l'Herzégovine et la Bosnie, nous nous serions épargné bien des embarras et nous posséderions aujourd'hui en Tunisie une situation à certains égards encore plus nette et plus favorable que celle que nous y avons prise. Nous nous serions trouvés beaucoup plus dégagés de tous les liens envers les puissances étrangères qui entravent dans une certaine mesure notre action.
M. Waddington, avec l'imprévoyant désintéressement qui a si souvent caractérisé la diplomatie française, préféra, suivant son expression,revenir de Berlin « les mains nettes ». Ce fut une faute des plus graves et qui suffit à signaler Timpéritie de ce ministre. On avait obtenu, il est vrai, certains engagements moraux derAngIcterre. Comme l'écrivait le môme M. Waddington au marquis d'IIarcourt, dans sa dépêche officielle du 26 juillet 1878, le ministère britannique, par l'organe du marquis de Salisbury, avait déclaré « qu'il ne devait tenir qu'à nous seuls de régler, au gré de nos convenances, la nature et l'étendue de nos rapports avec le Bcy, et le gouvernement de la Reine acceptait d'avance toutes les conséquences que pouvait impliquer, pour la destination ultérieure du territoire tunisien, le développement naturel de notre politique ».
Ces propos de congrès furent bientôt oubliés. L'Angleterre et ritalie à Tunis nouèrent des intrigues pour diminuer notre situation dans ce pays et nous discréditer auprès des indigènes. Les luttes du
(I) Ce fut une faute financi^Te, de la part du gouvernement français, de faire exécuter ci'tte ligne h voie large; si elle l'eût été à voie étroite, elle ne coûterait, sans ilijute, rien on (jua^i rien au trésor français, les 7.000 ou 8.000 francs environ de recettes brute:* kilométriques qu'elle réalise étant sufûsants pour payer les frais d'exploitation et l'intérêt des frais d'établissement d'un chemin de fer à voie étroite, qui n'eût pas dû coûter dans cette vallée plus de C.'i.oOO francs à 70 Ouo francs par kilomètre. Nous renvoyons le lecteur aux détaiU que nous avons donnés plus haut sur les chemins de fer en pays neufs, voir pages 143 à !,')>.
consul italien Maccio avec notre consul Houstan sont devenues légendaires. Une affaire de chemin de fer que le Bey allait concéder aux Italiens, en dépit des engagements solennels pris avec nous, les fourberies auxquelles on recourut pour rendre nulle Tacquisition faite par une compagnie française du vaste domaine de TEnfida, que Tancien ministre Khérédine avait vendu à des Marseillais, et pour faire attribuer cette propriété à un petit juif indigène, protégé de TAngleterre, enfin des invasions de la tribu tunisienne des Kroumirs sur le sol algérien, coïncidant avec le massacre de notre mission Flatters dans le Sahara, cet ensemble de circonstances devait, si nous n'eussions agi énergiquement, avilir pour toujours le nom français à Tunis et dans un temps assez bref faire passer ce pays sous la domination italienne.
La prise de possession de Tunis par la France était depuis longtemps prévue : tous les amis sincères du progrès humain la désiraient. Un voyageur russe ayant une grande autorité scientifique, M. P. de Tchihatchef, dans un livre qui a précédé de plus d'un an rentrée de nos soldats dans la Régence, appelait de tous ses vœux cet heureux événement. Faisant un tableau de Taspect riant et florissant qu'offrent les campagnes algériennes auprès de la nudité des vallées et des plaines tunisiennes qui en sont voisines, M. de Tchihatchef écrivait que le temps ne pouvait manquer de faire justice de cette choquante anomalie et il ajoutait: « C'est une question d'intérêt français, car l'annexion de la Tunisie procurera à la France non seulement un territoire d'une fertilité proverbiale, mais encore le plus beau port de la Méditerranée, celui de Bizerte, puisque le lac et le canal qui le joignent à la mer n'attendent que quelques coups de pioche d'un ingénieur européen pour réaliser cette merveilleuse transformation. De plus la France se trouverait dans la proximité de ces golfes syrtiques, indiqués par la nature même pour servir de communication avec les régions les plus productives et les plus peuplées de l'Afrique centrale. »
Le voyageur russe, qui voyait dans son propre pays tant d'exemples de l'action utile qu'une nation civilisée peut exercer sur des peuples barbares en décomposition, ne pouvait assez s'étonner de la longanimité française qui tolérait de la part des Tunisiens toutes sortes d'affronts et de dénis de justice : « A une époque comme la nôtre, écrivait-il, où les annexions se pratiquent sous tous les prétextes possibles, il n'est point d'annexion qui réunisse en sa faveur