OUIGINES DU PROTECTORAT TUNISIEN
plus de motifs Icgilimcs que celle de la Tunisie, en sorte que^ s'il n'y avait pas un parti arrête de l'ajourner à quelque prix que ce soit, depuis longtemps déjà le gouvernement français eût cédé aux graves considérations que doit lui suggérer l'état fâcheux de la contrée attenante à la frontière tunisienne. En effet, les parages du cap Houx qui représente cette dernière, à environ 15 kilomètres à l'est de la petite ville de La Callc, sont habités par de nombreuses tribus arabes qui délient ouvertement l'autorité du bey de Tunis et ne cessent de se livrer, aux dépens du territoire français, à leurs habitudes déprédatrices, encouragées par la plus parfaite impunité. »
M. de Tchihatchef citait à ce sujet « un acte de sauvage et cynique piraterie qui avait été commis (loi's de son séjour à Alger en 1878) par ces Arabes à Tégard d'un bâtiment français, sans que les autorités algériennes aient pu obtenir une réparation quelconque. »
Après des détails sur cet incident, dont on eut tant de répétitions, le voyageur russe concluait ainsi : « L'humiliante impuissance du Bey ne laissait à la France d'autre moyen que l'emploi de mesures compulsives pour obtenir une prompte réparation, d'autant plus qu'on savait que le gouvernement tunisien était trop pauvre pour payer une indemnité pécuniaire. Malgré cela, Taffaireen resta là, et cette fois encore le gouvernement français avait consenti à attendre son heure pour agir. C'est cette heure décisive que tous les amis de l'humanité en général et de la France en particulier attendent avec impatience. C'est alors seulement que la mission providentielle de la France en Afrique sera réellement accomplie, et que ces splendides contrées redeviendront le grenier et le jardin de l'Europe sans avoir à regretter la protection du drapeau britannique ou italien (1). »
L'heure vint, en elîet, trois ans après que le savant distingué, dont nous venons de citer l'impartial témoignage, gourmandait la longanimité française. Notre gouvernement ne se résolut qu'après des atermoiements à agir contre le gouvernement tunisien, et pendant quelques mois il sembla qu'il voulut se borner à des demi-mesures. En avril 1881 nos troupes entrèrent dans la régence : il fallut pousser beaucoup nos ministres, comme nous n'hésitâmes pas à le faire (2), pour les amener à occuper Bizerte et divers autres points de la Tu-
(1) Effogne, Afg/Uie et Tunisie, Lettres à Michel Chevalier, par P. de Tchihatchef. Paris, 1X80, pages ^6» à 557.
(2) Voir la ëérie de uos articles daus VÉconomUle français du 1*^' semésire de 1881. . . i «
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nisie. Qn hésita à entrer à Tunis Le 12 mai on fit accepter au Bey, àuiquel on n*avait pas, d'ailleurs, déclaré la guerre, le traité qui porte tantôt le nom de traité du Bardo, tantôt celui de Kasr-es-Saïd« C'était un ensemble de clauses assez vagues, qui nous donnaient des droits médiocrement définis. La République française garantissait contre l'étranger l'intégralité du territoire tunisien et assumait la responsabilité de la préservation de l'ordre à l'intérieur. Elle maintefnait, ce qui fut une faute conduisant plus tard à de grands em^ barras dont certains subsistent encore, tous les traités qui unissaient les diverses puissances étrangères à la Tunisie. Les agents diplomatiques et consulaires français prenaient le soin de protéger à l'étranjer les intérêts et les nationaux de la Régence. Les parties contractantes se réservaient enfin de procéder d'un commun accord à une réforme complète du système financier qui avait placé le gouvernement du Bey sous la tutelle d'une commission européenne, et qui suscitait depuis longtemps dans la Régence des plaintes unanimes. Tels étaient les linéaments assez lâches et assez fragiles de cette organisation qui, par des additions et des consolidations successives, est devenue le protectorat français en Tunisie. Ce traité était médiocre. Il excita le désappointement de tous ceux qui avaient conscience du rôle que, dans l'intérêt de la civilisation, nous devions jouer à Tunis. M. de Tchihatchef, le voyageur russe que nous avons cité plus haut et avec lequel nous entretenions une correspondance, nous exprimait tous ses regrets de la pusillanimité française qui s'arrêtait ainsi à mi-chemin. Les arrangements nouveaux élaienl d'autant plus défectueux que nous nous abstenions d'occuper militairement les principales villes de la Régence, notamment Tunis et Kairouan. Les événements se chargèrent de les rendre meilleurs, en nous forçant à sortir de l'excessive modération où nous nous étions tenus. On crut, pour influencer les élections générales françaises qui devaient se faire au mois d'août 1881, pouvoir rappeler en France une dizaine de mille hommes du corps campé en Tunisie. Les indigènes attribuèrent ce rappel à une intervention du sultan et y virent un signe de pusillanimité. Le 28 juin la ville de Sfax entra en insurrection ; le quartier européen fut pillé et notre consul blessé. Il fallut renvoyer dans la Régence des renforts qui débarquèrent à Sfax le 16 juillet et en quelques heures vinrent à bout de la rébellion. On osa marcher jusqu'à Kairouan, la ville sainte, que l'on avait craint d'abord de paraître souiller par le contact européen^
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On y entra sans coup férir. La gare de TOued-Zergua, sur la ligne française du chemin de fer de la Medjerda ayant été brûlée et les employés massacrés, des meurtres sur nos soldats et nos compa* triotes se commettant journellement à Tunis ou dans les environs, on se résolut à une attitude plus énergique et à une occupation totale et définitive du pays tout entier, y compris la capitale. Ces émeutes opportunes, en forlifiant notre situation dans la Régence, nous firent parler plus en maîtres, et le traité informe du Bardo en prit un autre caractère. Mais avant d'étudier l'interprétation qu*on doit lui donner, pour fair^ de la France la protectrice réelle et la tutrice efTcctivc de la Tunisie, il est bon de jeter un coup d'œil sur le pays et ses ressources.