LE RÉGIME DES PLUIES
au moins de la Tunisie du nord ; elle est encore de 463 millimètreB en 61 jours dans la région des bas plateaux ; elle descend à 414 millimètres en 65 jours dans la zone du Sahel et elle n*e8t plus que de *231 millimètres en 30 jours dans la zone des oasis. Si Ton tient compte de ce que, dans le bassin de Paris, la quantité d*eau tombée est de 582 millimètres, en un plus grand nombre de jours il est vrai et avec plus de régularité (en 1894 à Paris, année sèche, à Tusine municipale de Saint-Maur(l),488 millimètres en 137 jours), on peut en conclure que si Ton prenait des mesures, comme le faisaient les anciens, pour bien recueillir et retenir ces eaux des pluies, toute la partie septentrionale du pays serait suffisamment arrosée pour les cultures analogues à celles d'Europe, et toute la partie méridionale pour les productions spéciales d'un pays relativement sec, l'olivier, le dattier, là où l'irrigation est possible, etc.
Pour fixer les idées, toute la côte septentrionale aux environs de Tabarca jusqu'aux deux tiers de la distance entre cette ville et Bizerte, reçoit plus de 900 millimètres d'eau en une centaine de jours ; Ain Draham même, au milieu des forêts de la Kroumirie, bénéficie de Ténorme chute de 1,754 millimètres d'eau en 131 jours; la zone qui à la hauteur de Maktar, en plein centre tunisien, s'étend jusqu'à Zaghouan, puis oblique vers le nord-ouest en passant audessus du Kef et retourne au nord-est en passant par Béja et rejoignant la mer au sud-est du lac de Bizerte, reçoit 580 à 650 millimètres d'eau dans un nombre de jours qui varie de 73 (Zaghouan) à 97 (Bizerte) par an ; la zone qui entoure Tunis et comprend la plus grande partie de la vallée de la Medjerda. notamment Souk el-Arba, et s'arrête à Test au milieu de la presqu'île du cap Bon reçoit 496 millimètres de pluie en 96 jours (Tunis même) à 600 millimètres en 76 jours (Souk-el-Arba); la zone longitudinale qui renferme la partie orientale et méridionale du cap Bon, notamment Nabeul, puis le littoral jusqu'un peu au-dcssousde Sousse et toute une longue bande centrale s'étendant jusqu'à Kasserine recueille de 400 à 500 millimètres, 443 millimètres en 59 jours pour Sousse ; le Sahel moyen, y compris Sfax et la région toute centrale, y compris Kaïrouan, reçoit de 270
(I) Annuaire, statistique de Paris, année 1894, p. 19. On n'a compté comme jours de pluie à Pari», que ceux où l'eau tombée a dépassés miliiin^tres. Il faut d'autre pari, tenir compte, de ce que l'évaporation est beau«'oup plus forte en Tunisie que danitle bassin de la Seine. Néaumoins, partout où la pluie tombée dépasse 450 millimètres eu GO ou 80 jours, les cultures du M:di de l'Europe sont possibles.
à 400 millimètres (274 millimètres en 45 jours à Sfax et 353 en 53 jours à Kairouan); enfin toute la zone méridionale, y compris le littoral autour de Gabès et Zarzis, ainsi que l'île de Djerba, et dans rintérieur Gafsa et la région des Chotts, ne reçoit plus que 100 à 250 millimètres d'eau, h savoir 242 millimètres en 44 jours à Gafsa, 215 à Gabès en 41 jours, 158 seulement à Tozeur en 27 jours. Toute la Tunisie septentrionale, qui est au-dessus d'une ligne tirée de l'est à Touest et partant d'un peu plus bas que Nabeul pour arriver un peu plus bas que Maktar, se prête donc bien aux cultures d'Europe; aux environs de Sousse, et surtout au-dessous, il faut se livrer de préférence aux cultures spéciales comme l'olivier. La moyenne des minima de la température hivernale, à Tunis même (décembre, janvier et février), est de -{- 6,9 -{- 4,3 et -{- 5,4 centigrades, avec une moyenne effective de -f- 10,7 ; la moyenne effective du printemps, mars à mai, est de -|- 16,1 ; celle de l'été, juin à août, de 26 degrés, et celle de l'automne, septembre à novembre, de 20,7 avec une moyenne générale de 18,3 pour l'année; les moyennes mensuelles maxima sont de 30,7 en juin, 34,3en juillet, 35,1 en août, 32,2 en septembre. Ce sont là des chaleurs supportables.
Ce n'est pas seulement la production, c'est la santé des hommes, surtout des Européens, qui se ressentent des circonstances naturelles propices. Les pays fiévreux sont bien plus rares dans l'ancienne régence de Test que dans sa voisine occidentale; les statistiques militaires, du mois d'août 1883 au mois de mars 1884, ont établi que les entrées des soldats à l'hôpital, écrivait le docteur Bertholon, ont été moindres en Tunisie que dans Tune ou l'autre des provinces d'Algérie ou même qu'en France (1).
D'après un travail postérieur du même médecin, la mortalité parmi les Français établis en Tunisie serait, depuis 1882, de 24 à 25 pour 1,000, fort inférieure à celle des Français établis en Algérie; à Tunis même, la mortalité française, de 1886 à 18U0, aurait été de 25,2 pour 1,000, contre 34 pour 1,000 à Marseille, 30 à Reims, 26,6 à Toulouse, 24 à Paris et 26 pour l'ensemble de la France.
La flore de la Tunisie est celle de tout le bassin de la Méditerranée; outre le blé et les plantes diverses qui forment les prairies, notamment le sulla, sainfoin indigène qui est très vivace et abon-
(I) Bertholon, Revue de géographie, octobre 1884.
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dant, quoique assez diiïicile à propager par la culture, c*est aussi le pays d'élcclion de l'olivier, du figuier, de Toranger, de la vigne et, dans la parlie tout à fait méridionale, du dattier. Les montagnes du nord, surtout celles des Kroumirs, se trouvent encore couverte» de bois touffus, notamment de chênes-liège : dans le centre et le midi, au contraire, les montagnes sont déboisées. Les terres incultes sont généralement hérissées de Icntisques, de romarins, parfois de jujubiers; elles le sont beaucoup moins de palmiers nains qui font le désespoir des défricheurs en Algérie. La plupart des plantes potagères, des arbres fruitiers de la région supérieure méditerranéenne paraissent pouvoir être introduits avantageusement en Tunisie.
Par ses avantages et ses attraits naturels, par sa position si voisine de la Sicile, la Tunisie a servi de déversoir à presque toutes les races qui successivement ont dominé la Méditerranée. On suppose, d'après les dolmens et les monuments mégalithiques, que les aborigènes ont une origine commune avec les Bretons et les Andalous. Ce qui est plus certain, c'est que les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Byzantins et les Arabes conquérants s'y établirent et formèrent des couches superposées qui se retrouvent encore soit à l'état distinct, soit à l'état de mélange dans la population tunisienne. Quant aux Turcs, aux soldats françaisde Louis IX ou à ceux de Charles-Quinf-, aux cooimerçants et aux employés de Marseille et des autres points méditerranéens, ils ne furent qu'un élément adventice et de peu d'importance ; mais les Grecs et les Juifs dans l'antiquité, ceux-ci de nouveau après les expulsions d'Espagne, puis, dans le courant de ce siècle, des familles levantines vinrent fréquemment s'établira Tunis et forment dans cette ville même des colonies qui lui donnent un caractère beaucoup plus bigarré et plus oriental que celui do Bjne, d'Alger ou d'Oran. Il en est ainsi à un moindn» degré des principales villes de lacôle entre Tunis et Gabès.
Des anciens et renomm.îs conquérants, les Carthaginois et les Romains, surtout les derniers, il reste d'abondants vestiges, des ruines nombreuse^, mais aucun débris ethnique qui ait gardé une individualité distincte. Kn dehors des nombreux Juifs et des Levantins ou des représentints de races européennes, il n'y a pi us comme éléments constitués en groupes homogènes que les Berbères ou Kabyles et les Arabes. Encore doit-on dire que fréquemment les deux éléments se sont plus ou moins fusionnés, les Berbères s'étant arabisés dans le sud et les Arabes s'étant berbérisés dans le nord ot le
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centre. La souche berbère, quoique mêlée cl enchevêtrée à Tautrc, est, cepeadant, de beaucoup la plus importante et la plus vivace. Il est préférable que les Arabes, qui ont donné leur langue et leur religion à la contrée, n'entrent pas, par eux-mêmes, pour plus du huitième ou du septième, soit 150,000 k 200,000 âmes, dans le bloc de la population. Le type berbère est, d'ailleurs, très reconnaissable, souvent sous sa forme la plus caractéristique d'homme trapu, brachycéphale (à larges crânes ronds) et à poil roux ou châtain. Toutes ces races diverses, les anciens aborigènes, les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Arabes ont donc fini par faire un ensemble de population qui, quoique différente de traits, reste assez uniforme d'aspect, et se distingue surtout aujourd'hui par la diversité de genre de vie qu'imposent les différences d'occupations ou de nature du sol. La maison et la tente se partagent d'une façon à peu près égale la population tunisienne, les villes étant beaucoup plus nombreuses relativement et plus importantes eji Tunisie qu'elles ne Tétaient en Algérie lors de notre débarquement. La population urbaine mêlée, connue sous le nom de Maures, y tient une plus grande place. Dans le nord et le centre une notable partie des travailleurs ruraux a conservé l'habitude de vivre dans des villages et dans des maisons. Quoique divisée, comme toute race musulmane, en sofou partis rivaux qui cherchaient à se renverser et à s'opprimer mutuellement, la population de l'ancienne Régence avait perdu presque toutes ses habitudes guerrières. Plus d'habileté dans le * travail industriel, plus de goût pour le commerce, même pour les choses de l'esprit, moins de rudesse, tels sont ses traits caractéristiques. On sait, d'ailleurs, que plus on avance d'Egypte au Maroc, plus les Arabes perdent en ingéniosité et en souplesse d'esprit, et plus ils gagnent en vigueur physique et en énergie morale. Les Tunisiens sont considérés comme les plus afllnés et les plus doux des habitants de l'ancienne Berbérie. Tunis était le grand marché de fabrication et d'approvisionnement pour les' populations du Soudan, ce qui explique le très grand nombre de ses habitants (environ 150,000). Elle renonça plus tôt à la piraterie. Les israélites qui forment une beaucoup plus forte part de la population tunisienne (environ 60,OOD sur 1,500,000) que de la population algérienne (50,000 sur 4 millions et demi) contribuaient à cette expansion de la reine des Syrtes sur l'intérieur.
On suppose que le nombre d'habitants de la Tunisie a été autre-
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fois beaucoup plus considérable qu'aujourd*hui. Cerlains pensent qu*au dernier siècle elle comptait cinq millions d'habitants, ce qui est démesurément exagéré. Mais il est possible que cette densité de population fût atteinte ou même un peu dépassée pendant la domination romaine (1). Dans presque tous les << enchir» ou domaines que les Européens ont acquis, le soc de la charrue en défonçant se heurte à des ruines qui témoignent que les villages ou les fermes devaient être à grande proximité les uns des autres. Dans une propriété du nord, près de Tébourba, que nous connaissons particulièrement, le domaine de Schuiggui, en plantant quelques centaines d'hectares de vignes, on a découvert des quantités de citernes et d^aulres débris qui font penser à une forte population et à une exploitation intense du temps des Romains : ce n*est pas là un fait isolé. Les mêmes traces de densité du nombre des habitants abondent presque partout. Le mot arabe enchir qui désigne aujourd'hui le domaine ou la grande propriété rurale signifie également ruine (2). Toutes ces circonstances, excellentes conditions relatives topographiques, climatériques, même hydrauliques, le caractère doux, relativement laborieux et Tesprit ouvert des habitants font espérer qu'en quelques dizaines d'années, avec delà persévérance, des capitaux et une conduite habile , on pourra restaurer, en grande partie, la prospérité de l'ancienne province romaine d'Afrique.
(1) Voir plus haut la note de la page 3il.
(2) Nous reviendrons dans un chapitre postérieur sur les conditions de l'exploitation de la Tunisie par les Romains. (Voir piui bas pages 39â à 411).