LA CULTURE DG LA VIGNE
rement à Tacape, où elles donnaient une double récolte (1), etaus^i à Tripoli dont on estimait les crus. Les vins de la région syrtique s'exportaient.
Columelle cite le raisin de Numidie comme très renommé à cause de son rendement considérable. Nulle autre variété n*était plus agréable par sa fermeté, d'où lui venait le nom de duracina (*2), « Pline raconte que les raisins de cette espèce, séchés à la fumée des forges d'Afrique, étaient fort appréciés à Rome, où l'empereur Tibère les avait mis à la mode (3). » Séchés au soleil, ils donnaient un vin liquoreux, passum^ qui avait une certaine réputation ; on le plaçait au second rang, immédiatement après celui que fournissait la Grèce (4). Palladius nous en a conservé la recette. « Les raisins desséchés au soleil étaient placés dans une corbeille de jonc tressée lâche. On les battait vigoureusement avec des baguettes, et lorsque les grains étaient rompus, on soumettait la corbeille à l'action du pressoir (5). »
Si ce qui précède n'a plus qu'un intérêt de curiosité, il nous semble que ce qui suit peut influer sur la pratique actuelle de la culture de la vigne en Tunisie. Pline et Columelle nous ont conservé les procédés de viticulture dans cette région. « On évitait avant tout d'exposer les ceps au Midi. Magon recommandait de les planter du côté du Nord. Les vignes en général n'étaient pas maintenues debout comme dans d'autres contrées ; la violence du vent avait fait adopter la méthode qu*on emploie encore aujourd'hui au
(1) Pline, XVm, li : « Super omuia est, biferam vitem bis aimo viDdemiarc. » Nous nous sonimes souvent demandé ce que Pline pouyait bien vouloir dire par une double vendange ; notre expérience comme propriétaire d*un grand vignoble tunisien nous a permis de nous rendre compte do ce qu'était cette gasconade qui a un petit fonds de vérité. En Tunisie, les grapillons, provenant des bourgeons tardifs, sont fort abondants et permettent, en effet, aprè» la grande vendange, d'en faire une petite, qui n'eé>t pas sans intérêt, car elle peut procurer parfois un supplément de 4 à & hectolitres à l'hectare, sinon un peu plus.
[1) Pline, XVI, m : « Uva non aliubi gratior callo, ut inde posait invenissc nomcn duracina. »
(3) Pline, XiV, m: « Aliis gratiam, qui et vinis, fumus affert fabrilis; iisque gloriam prœcipuaminfornacibus AfriccB, Tiberii Gœsaris auctoritas fecit.*>
(4) Pline, XIV, xi: « Passum a Cretico Gilicium probatur et Africum, et in Italia, fioitimifiquc provinciis. »
(5) Pallad., XI, xix : « Passum nunc fiet ante vindemiam, quod Africa suevit universa conûcere pinguo atque jucundum, et quod ad conditum, si utaris mellis vice, ab inflatione te vindices. Leguntur ergo uvœ passs quam plurimœ, etc. »
Maroc, dit M. Tissot. On laissait les vignes ramper sur le soi comme des herbes, pour nous servir de l'expression de Pline, et c'est à ce procédé qu'on attribuait le développement extraordinaire que prenaient les grappes (1). »
Les détails qui suivent peuvent encore intéresser : « Dans la méthode punique adoptée par les Romains, les fosses des vignobles étaient protégées par des pierres d'une grosseur moyenne disposées contre les parois et destinées à défendre les racines de la vigne contre les eaux de la saison des pluies et les chaleurs de Tété, Magon recommandait également, comme engrais, le marc mélangé au fumier. Il conseillait enfin de ne combler qu'à moitié, dès la fîn de la première année, la fosse qui avait reçu les plants : ce n'était que dans le cours des deux années suivantes qu'on remplissait graduellement. Le printemps était l'époque préférée pour la taille. On adoucissait Vàpretédu vin avec du plaire^ et^ dans certains cantons^ avec de la chaux (2). »>
Voilà ce que nous a légué Texpérience antique : elle est décisive sur l'aptitude de la Tunisie à la viticulture. Elle recommande aussi divers procédés qui ont été consacrés dans le bas Languedoc, comme l'habitude de laisser les vignes ramper à terre et celle de mettre du plâtre dans les vendanges. Il est important de ne pas perdre de vue tous ces détails historiques. Ils montrent que les méthodcsdc culture de la vigne dans la province romaine d'Afrique ne différaient guère de celles que l'on suit aujourd'hui dans les départements de l'Hérault, de l'Aude ou des Pyrénées-Orientales. Ces renseignements sont précieux pour confondre les légions d'étourdis qui, ignorant le passé, ou bien affirment que la vigne ne peut pas réussir en Tunisie, ou qu'il faut employer pour sa culture toutes sortes de procédés qu'ils inventent ou qu'ils empruntent à
(1) Voici divers textes â ce sujet: Pline, XVil, ii : « In Africa uieridiem vineas spectare, viLi inutile, colono insalubrile est, quouiam ipsa; meridiona? subjacetplagd*. »
Columelle, III, xii: « Democrito et Magoue iaudcutibus cœli plagam septentrioualeui, quia existimeut ci subjectas feracissimas fieri viueas, quœ taïucn bouitate viui supcrentur. »
Columelle, XIV, m: « Vêtant hoc aliubi venti: ut in Africa Excrescere
ultra suos pollices prohibitae, sctnpcrque pa»tinatis similes, herbarum modo vagantw per arva^ ac succuui terni; passim uvis bibunt, qure oh id magnitudinein iufantiuin pueroruui in interiore Africœ parte exsuperant. »
(2) Pline, XIV, xxiv: « Africa gypso mitigat asperitateiu, uccnon aliquibus sui partibus calce. »