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LES CONDITIONS DE LA GRANDE COLONISATION

même six ou sept, ces très grandes dépenses ne rapportent aucun revenu. L'heure de la recolle sonne plus lard, celle-ci peut être abondante. Il est désirable, presque indispensable, que ces capitaux appartiennent en propre à ceux qui en disposent : faire intervenir le crédit, du moins avant d'avoir obtenu des revenus considérables, dans une œuvre de colonisation, c'est courir à une ruine presque assurée. Quelle folie, d'ailleurs, d'emprunter pour faire des vignes! Quelle témérité à la fois de la part de l'emprunteur et du prêteur î Celui qui prête sur une vigne le quart seulement de sa valeur présente peut perdre la moitié de son argent si les fléaux naturels s'acharnent prématurément sur le vignoble hypothéqué. Il ne faut pas imiter certains vignerons algériens dont un document cité plus haut décrit la précaire situation. Il est arrivé qu'on a pu acheter, même en Tunisie, moyennant 200,000 ou 300,000 francs ou peu s'en faut, de grands domaines ayant coûté plus de 1 million, mais que les propriétaires avaient eu le tort de créer en partie avec des emprunts (1). D'ailleurs, il suffit qu'un vignoble soit négligé pendant quatre ou cinq ans pour qu'il perde les trois quarts de sa valeur.

Les colons tunisiens ont souvent demandé l'établissement d'une banque d'Etat, quoique l'on s'en occupe moins depuis sept ou huit ans; cette institution, qui offre des côtés très dangereux, pourrait servir au commerce, et, à un degré ultérieur de développement, à l'agriculture elle-tmême. Mais nous ne saurions trop dissuader ceux qui veulent constituer sérieusement des domaines en Tunisie de recourir à l'emprunt. Le procédé le meilleur, quand il ne s'agit pas d'un propriétaire résident, faisant de l'entreprise son unique affaire, semble le suivant : il faut former de petites sociétés amicales entre personnes sérieusement riches qui n'ont besoin ni de tous leurs capitaux ni de tous leurs revenus. On réunit ainsi les centaines de mille francs nécessaires ; l'on n'a presque aucuns frais généraux

(I) On peut citer le cas du domaîDC d'Amourah en Algérie, à une vingtaine de kiloinètrci^ d'Affreville, contenant plus de 400 hectares de vignes ayant coûté plus de 2 millions, qui a été racheté par un des créanciers, la Compaffnie Algérienne^ en 1894, pour environ 700,000 france^et qui, par sa récolte de 1895, abondante et bien vendue, a produit lo0,0C0 francs uets; les actionnaires ont tout perdu. En Tunii^ic, il n'y a pas eu d'exemples de désastres aussi complots, parce que les colons avaient moins emprunté et étaient d'une qualité plus résistante; mais quelques domaiues de la preroiùro heure, du côté d'Utique notamment, ont changé de mains dans des conditions très désavantageuses pour leurs créatnurî».

dans la métropole, Tun des associés servant de délégué, moyennant une modique rémunération : Ton court l'aventure avec la perspective de faire une œuvre intéressante et de réaliser des gains si le bonheur a voulu qu'on mit la main sur un bon régisseur.

C'est là qu'est l'écueil. La grande propriété en France est tellement rare que ni la théorie, ni la pratique, ni les écoles, ni les exploitations n'ont formé une pépinière de régisseurs capables, d'hommes qui aient des connaissances, de l'expérience et du caractère. Les Allemands, môme les Suisses, nous ont devancés sur ce point. C'est par des Suisses que sont on général gérées les grandes plantations de Cuba ; les vignobles tunisiens sont analogues à celles-ci.

Ce n'est pas une mince trouvaille que celle d'un homme ayant de l'instruction générale et une compétence spéciale, s'élcndant à la culture, au bâtiment, à la comptabilité, un peu au commerce et surtout au maniement des hommes; qui ait un caractère ferme et souple, prévoyant et entreprenant, qui ^achc tenir en main et diriger, sans les froisser et les faire fuir, cent ou deux cents ouvriers de nationalités diverses et de tempéraments opposés, qui maintienne tout ce monde en haleine, qui voie à la fois le détail et l'ensemble, qui à la patience et à la persévérance joigne l'entrain. Tout cela est nécessaire pour la grande colonisation dans les pays neufs. Nous avons des écoles en France qui forment d'excellents directeurs et contremaîtres d'usines; nos écoles d'agriculture ont bien des mérites; mais il leur faudra beaucoup d'efforts encore pour qu'elles produisent de futurs et bons directeurs d'entreprises coloniales agricoles ; il ne s'agit pas seulement pour cet objet d'orner l'esprit de certaines connaissances ; il faut encore façonner le caractère, apprendre aux jeunes gens à la fois <\ obéir, à surveiller et à commander. La difficulté de rencontrer de bons régisseurs est et restera longtemps Tune des entraves de la colonisation française (1). On s'est adressé de préférence, dans les premiers temps, à d'anciens officiers ou à des propriétaires ruinés ; il est clair que ce dernier type offre bien peu de

(I) Cette carrière de régiâseur agricole n'existe pour ainsi dire pa», jusqu'ici, en France. Ou eu a la preuve dans le classement de sortie de l'École d'agriculture de Montpellier. La moitié, sinon les trois quarts, des élèves diplômés et presque tous ceux qui occupeut les premiers rang sont des étrangers. Italiens, Roumains, Grecs, Espagnols, Autrichiens ou Égyptiens. En outre, même dans cette école qui est bien dirigée, mais qui s'occupe un peu trop exclusivement de la vigne, il est beaucoup de couuaissances pratiques auxquelles il semble que l'on n'attache pas assez de prix, la comptabilité par exemple.

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