LA MAIN-D'ŒUVRE POUR LES GRANDES EXPLOITATIONS RURALES
garanties; le premier, d'autre part, présente bien des lacunes. Un simple paysan, de 35 à 10 ans, suffisamment dégrossi et instruit, ayant Tesprit ouvert et de l'autorité naturelle, vaut mieux. On en a fait depuis l'expérience et il s'est produit quelques bons échantillons de ce type.
Capital, talent et travail, telle était la formule assez exacte où une école du commencement du siècle renfermait les éléments nécessaires à une production perfectionnée. Les deux premiers étant trouvés, le troisième ne fera pas défaut. Sans être très abondante en Tunisie, la main-d'œuvre n'y manque pas. A la condition que les capitalistes dispersent leurs propriétés sur toute l'étendue cultivable du pays et ne concentrent pas leurs efforts sur une zone limitée, ils pourront se procurer, dans des conditions acceptables, des travailleurs.
Les indigènes, soit Arabes, soit Kabyles, soit, ce qui est le cas habituel, mélange des uns et des autres, feront volontiers, pourvu qu'on les traite avec égard, les labeurs grossiers. Ils n'ont pas toutes les vertus, mais ils ne sont pas non plus la proie de tous les vices, comme quelques arabophobes le voudraient faire croire. On ne peut pas compter absolument sur leur assiduité; comme l'ouvrier parisien, quand ils ont travaillé quatre ou cinq jours de suite, ils sont parfois enclins à tirer une bordée et à laisser le chantier ou la charrue. Au demeurant, ils sont de bons laboureurs, d'humeur assez docile quand on ne les violente pas ; il ne faut point leur donner d'instruments trop perfectionnés, mais ils se servent convenablement de notre araire méridionale ; on peut aussi leur faire conduire la herse ou la houe. Pour 2 piastres 1/2, ou môme parfois 2 piastres par jour, 1 fr. 50 ou 1 fr. 20, ils font tous les labours, même ceux des vignes, d'une façon satisfaisante. On doit renoncer à se servir d'eux pour les travaux plus délicats, la taille par exemple, les soufrages et les applications des insecticides ou cryptogamicides divers auxquels on est aujourd'hui obligé de recourir chaque jour. Encore n*est-il pas certain qu'on ne puisse les former à ces dernières opérations. Kn tout cas, ils sont bons pour tous les travaux communs, pour les manœuvres, par exemple, dans les caves.
Pour toutes les taches, qui demandent plus d'intelligence et plus de soin, l'on a le choix entre les Italiens, d'ordinaire des Siciliens, et les Français. Les Maltais, qui sont, comme on les a heureusement appelés, des Arabes chrétiens, ne louent pas en général leurs bras pour la grande culture. Ils s'adonnent aux mille métiers des villes.
se font voiluriers, portefaix, ou bien encore maçons, entrepreneurs de bâtisses ou même maraîchers dans les banlieues des centres importants. Le Sicilien, au contraire, le vrai voisin de la Tunisie, qui y afflue et y affluera de plus en plus, est, au-dessus de l'Arabe, le travailleur rural, notamment le vigneron habituel. On le paye, d'ordinaire 2fr. 25 à 2 fr. 50 par jour; dans quelques exploitations, le salaire tend à se réduire à 2 francs ; il s*y établira peut-être avec le temps, grâce à Tafflux des ouvriers de cette catégorie, fort malheureux chez eux. Le Sicilien est laborieux, apprend assez vite, quand il Tignore, la bonne culture; parfois insoumis, mais plus rarement que le Piémontais, il rend de précieux services aux colons. Le malheur est qu'avec le gros des travailleurs italiens, il entre en Tunisie un assez grand nombre de criminels, fuyant la police ou échappés aux bagnes de leur pays, ce sont eux les auteurs de la plupart des crimes contre les personnes qui sont encore trop nombreux dans l'ancienne Régence. Un autre inconvénient de la population italienne, c'est que les femmes ne travaillent pas; elles pourraient gagner 1 franc à 1 fr. 25 par jour au sarclage ou à la vendange, ce qui améliorerait beaucoup la situation de la famille ; elles s'y refusent presque absolument et préfèrent surveiller ou plutcH regarder leurs nombreux enfants même adultes. Les garçons, à l'âge de 13 ou 14 ans, peuvent rendre des services.
A Tétage supérieur se présente le Français, Languedocien le plus souvent, arrivant de l'Hérault, du Gard ou de l'Aude ; c'est à lui qu'échoient les fonctions de contremaître ou de chef d'équipe : il y apporte sa grande entente delà culture de la vigne, son habileté, son entrain, sa confiance illimitée en lui-même, son optimisme imperturbable : il a des défauts aussi, contre-partie de ses qualités ; enfant un peu gâté par la prospérité éblouissante dont a joui si longtemps le midi méditerranéen, par les idées et les mœurs démocratiques qui y régnent, il est susceptible, altier et capricieux, bon garçon d'ailleurs et pouvant être aisément conduit quand on connaît sa nature et qu'on use d'un peu de flatterie à l'endroit de son chatouilleux amourpropre, plutôt que de menaces et de raideur.
Le malheur du Français en Tunisie, comme partout, c'est qu'il coiïte trop cher. On paye l'Arabe 1 fr. 20 à 1 fr. 50, le Sicilien environ 2 francs à 2 fr. 50 par journée de travail cfl'ective ; le Français ne revient guère, déduction faite des jours non ouvrables, à moins de 4 francs, 4 fr. 50 ou même 5 francs. Les contremaîtres, naturelle-