LE PAYS ET LES HABITANTS
mysticisme religieux, n'entre que comme un élément accessoire par le nombre, puissant comme ferment, dans la population algérienne. L'influence des lieux a peut-être plus marqué de son empreinte les hommes que celle de la race. Des Berbères sont devenus nomades dans le Sud et des Arabes se sont faits sédentaires dans le Nord.
Sur les cartes que Ton a essayé de dresser de la répartition des Berbères et des Arabes, on voit des Berbères occuper le Mzab, c'est-à-dire Textrême Sud, et toute la région de Tougourt; les Arabes, au contraire, peupler tout le bas de la vallée du Chélif, une partie de celle de la Tafna et certains districts de la province d'Alger. Mascara, si voisine de la côte, et longtemps la capitale nominale, sinon réelle, d'Abd-el-Kader, était bien arabe.
I^ plupart des écrivains attentifs qui ont étudié l'Algérie, Faidherbe, Jules Du val, Warnier, évaluent à près de 2 millions d'âmes l'élément berbère, ce qui ne laisserait qu'un million d'âmes environ à la race arabe pure, le chiffre de 3 millions d'indigènes n'ayant été dépassé que depuis le recensement de 1886. Encore doit-on tenir compte des Maures andalous chassés d*Espagne, gens urbains ou agriculteurs habiles, dont le général Faidherbe, peut-être avec exagération, a fixé le nombre à 600,000. 11 faudrait aussi mettre en ligne de compte les nègres provenant du Soudan.
On voit quelle population bigarrée, d'origines diverses, qui défie tout classement rationnel. Ce qui parait exact, c'est que le tiers tout au plus, peut-être même le quart, des habitants de l'Algérie a une racine sémite. Le lien religieux seul les a rattachés, encore faiblement, les uns aux autres. La vie de la tente, qui paraît être la vie normale du désert, l'insécurité qui rendait la culture intensive impossible, le groupement obligatoire en tribus, pour échapper aux vexations et à la ruine, ont donné, sauf dans les massifs difficilement pénétrables de la Kabylie, un aspect assez nniforme à ces populations hétérogènes. Que notre civilisation se répande pendant quelques dizaines d'années encore sur cette terre d'Afrique, et les vieilles races laborieuses ou commerçantes, i ancien Berbère, l'ancien Romain, l'ancien Maure de Grenade, reprendront lentement les habitudes d'esprit et d'activité méthodique qu'eurent autrefois leurs ancêtres; l'Arabe même des
grandes tentes se laissera à la longue pénétrer par ces influences nouvelles (1).
(1) L'Afrique du Nord a, sons doute, beaucoup changé et reculé, au point de Yuede la civilisation, depuis les Romains; l'absence de sécurité semble avoir été la principale cause de ce recul. Mais les caractères généraux du pays et des habitants sont, en définitive, restés les mêmes. Il suffit pour s'en convaincre, de lire les historiens romains et notamment le plus précis d'entre eux, Salluste. Voici comment il décrit le pays dans son Jugurlha : c La mer y est dangereuse, les rivages ont peu de bons ports, la terre est fertile en céréales, favorable aux troupeaux, contraire aux arbres ; la pluie et les sources étant rares, l'eau y manque. » Dans le même ouvrage, il dépeint les collines « couvertes d'oliviers sauvages, de myrtes et des autres espèces d'arbres qui poussent sur un sol aride et sablonneux. » Pour le Sud, il le décrit ainsi : « Il s'élève dans le désert devéritables tempêtes, comme sur la mer. La plaine étant unie et sans végétation, le vent, que rien n'arrête, soulève le sable, dont les violents tourbillons couvrent les visages, emplissent les yeux, en sorte que le voyageur, aveuglé, ne peut pas continuer sa route. »
Quant aux habitants, ils paraissent se rapprocher beaucoup de ceux d'aujourd'hui. Ainsi que le remarque M. Gaston Boissier (l'Afrique Homaine, p. ?3), l'armée de Jugurtha, avec ses réguliers solides et ses contingents irréguliers qui se précipitent sur l'ennemi, comme une nuée d'orage, et, au moindre accident, se dispersent, rappelle absolument l'armée d'Abd-el-Kader. Voir pour plus de détails, dans !a deuxième partie de cet ouvrage, les chapitres consa- .crés à la Tunisie.
Néanmoins les Romains ont admirablement civilisé cette terre d'Afrique, mais ils y ont mis quatre siècles (Note de la 2* édition).