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LES DIFFÉRENTS PRODUITS AGRICOLES

seps, en poursuivant celte chimère de mer intérieure africaine, c'est-à-dire de la création de marais dans le genre de ceux qui infectent les côtes des départements de TAude et de l'Hérault, aura mis par hasard la main sur une véritable source de richesses : en fonçant des puits artésiens on a fait jaillir des eaux abondantes qui atteignent, dit-on, le débit de 300 mètres cubes à l'heure. Ce sera une desfois, moins rares qu'on ne croit, où en courantaprès l'ombre on aura trouvé et saisi la proie.

Il est probable que l'on pourra, dans une certaine mesure, reproduire dans le sud tunisien l'œuvre remarquable à laquelle nous nous sommes livrés avec succès dans le sud-est algérien. On a vu plus haut (pages 130 h 133) quel nombre considérable de puits artésiens nous avons percé dans l'Oued Hhir. Un savant russe, M. de Tchihatchef, a rendu, il y a près de vingt ans, un éclatant hommage au talent de nos ingénieurs qui ont ainsi fait jaillir les eaux souterraines sur presque tout le long parcours d'El-Kantara à Tougourt et même à Ouargla. Après avoir, au grand ébahissemcnt et au grand profit des indigènes, multiplié les puits dans cette région^ nous nous sommes avisés que nous pourrions en tirer quelques bénéfices pour nous-mêmes. Il est probable que les oasis de Tozeur^ Gafsa, Gabès et autres pourront être élargies par un bon système de captation des eaux et que Ton pourra en faire surgir quelques nouvelles. L'idée de planter des dattiers est devenue familière aujourd'hui. Le dattier n'a pas à l'heure actuelle d'ennemi connu, comme le phylloxéra. Il rapporte brut, suivant les espèces, entre 2 et 10 francs par arbre, sur lesquels il semble que les deux tiers représentent un revenu net ; mais il faut s'armer d'une longue patience dans la plantation de palmiers^ car il s'écoule dix à douze années avant la période de production.

Il est vrai que cette exploitation peut fournir autre chose que des dattes : l'on a souvent cité la description faite par Pline le Jeune de l'oasis de Tacapc et citée par M. Tissot dans sa Géographie comparée de la province romaine d'Afrique: « Là, sous un palmier très élevé, croît un olivier, sous l'olivier un figuier, sous le figuier un grenadier, sous le grenadier la vigne ; sous la vigne on sème du blé, puis des légumes, puis des herbes potagères, tous dans la même année, tous s'élevant à l'ombre les uns des autres. » Il y a certes beaucoup de redondance méridionale dans cette peinture de l'écrivain antique ; le palmier-dattier permet des cultures intercalaires

:iS2 LA TUNISIE.

qui viennent ajouter au produit; mais il est assez diilicile d'en découvrir qui soient très rémunératrices: les eaux des puits artésiens ne sont pas en général de très bonne qualité ; en outre, le sol des oasis est ordinairement salé. On peut produire sous les dattiers du blé et de l'orge, de la luzerne aussi, mais en quantités restreintes et ces produits sont d'un prix de vente modique; on a essayé du poivre rouge ; les légumes cultivés comme primeurs paraissent y réussir (1) ; on pense aussi à la vigne, tout au moins pour les raisins secs; on est donc encore loin de pouvoir réaliser les merveilles décrites par Pline ; toutefois, avec le temps et l'étude, il est pro- .bable que Ton trouvera pour les plantations de palmiers des cultures intercalaires qui ajouteront dans une proportion appréciable au revenu. Le sud tunisien pour les transports est, par la proximité de la mer et grâce au chemin de fer de Gafsa ù Sfax (en construction), plus favorablement placé que le sud-est algérien.

A la vigne, à l'olivier, au palmier, à l'élève du bétail, aux plantes potagères, au chêne-liège, faut-il joindre ou préférer d'autres branches de production? Ces cultures, — du moins plusieurs d'entre elles, les plus rémunératrices, — sont aléatoires sans doute; mais dans ce temps où les capitaux ne rapportent que 2 3/4 p. 100 en fonds d'Ktat ou en obligations de premier ordre, ne peut-on se lancer dans des entreprises où les gains peuvent être considérables et où la perte, si l'on ne recourt pas au crédit, ne peut jamais être que partielle? Nombre de personnes, cependant, appréhendent ces aventures; mais où en serait le monde si Ton n'avait jamais rien aventuré ?

Il faut aussi se souvenir que la Tunisie a été dénommée le grenier de Home et qu'il y aurait, par conséquent, un défaut de mémoire à n'attacher aucune importance, dans la production tunisienne, aux céréales. Si avilis que soient les prix des grains, la culture en peut encore, du moins comme auxiliaire et sous un certain mode, être rémunératrice dans les pays où les espaces sont énormes, la terre peu coûteuse et la main-d'œuvre rudimentaire à bon marché.

On nous permettra peut-être de donner ici quelques détails sur la vieille réputation de la Tunisie dans le monde antique. Sous la ré-

(1) Au commencement du mois de mars 18^7, nous avons mangé de bonnes asperges provenant d'une oasis près de Tougourt, dans laquelle nous avons un intérêt.

LA CULTURE DES CÉRÉALES. \m

publique romaine, il y avait trois provinces dé9ig:nées sous le nom de <c provinces frumentaires » : la Sicile, la Sardaig^ne et l'Afrique carthaginoise (Zeugitane et Byzacène). C'étaient elles trois qui fournissaient à Vannone tous ses approvisionnements. Sous Auguste, aux trois anciennes provinces frumentaires on adjoignit l'EgyptCk Wannone, qui provenait de dîmes perçues sur les propriétaires de ces contrées, montait alors à 27 375 000 niodii, ce que Ton traduit par "2 396 000 hectolitres, environ la moitié de l'approvisionnement total de Rome : la Sicile cessa, sous les successeurs d'Auguste, d'être soumise à l'annone, et Ton ne tira bientôt plus de la Sardaigne que de faibles ressources. L'Kgypte et l'Afrique carthaginoise restèrent donc les deux provinces nourricières de Rome ; l'on évalue que, sous les Fia viens, l'Egypte fournissait un tiers de l'annone et l'Afrique les deux autres tiers (1). C'est la proportion indiquée par Josèphe, et qui ne paraît pas inadmissible, puisque les terres cultivables d'Egypte étaient évaluées à 2 750 000 hectares et celles df la Zeugitane et de la Byzacène à près de 8 millions d'hectares (2).

D'après le plus sérieux auteur romain, Varron, le blé donnait l(K) pour 1 dans la province proconsulaire d'Afrique. Quelques écrivains anciens, Pline entre autres, disent même que dans la Byzacène, littoral de la Tunisie, le rendement atteignait 150 pour 1 et même au delà; il fait, il est vrai, cette prudente réserve : vix credibile diclu. Nous voulons admettre que ces assertions tiennent de la légende, mais ce qui est incontestable, c'est que les anciens plaçaient, pour la production du froment, la province romaine d'Afrique avant la Sicile, l'Egypte et la Bétique.

Cependant, les procédés de culture paraissent correspondre presque exactement à ceux d'aujourd'hui. La charrue n'a pas changé. Cette expression de Varron : in Africa ad Byzacium, item ex modio nasci centum, ne semble pouvoir être prise que dans un

(1) H. Pigcouneau, L'annone romaine et les corps de naviculaireSy extrait de la Revue de V Afrique française^ pp. C et 7.

(2; Ces reD:«eignements provieuuent de H. Pigeonneau, mais le chiffre de 8 millions d'hectare» cultivables parait plutôt élevé, étant donné que la Tunisie, comme on l'a vu page 3i4 (uote), ne comprend que 13 millions d'hectares, dont 3 millious de dunes, sebkhas, rivières et 4 millions de roches, sans compter qu'une partie des espaces restant dans le Sud ne sont propres qu'à certaines cultures nrbustives. Il est vrai qu'une partie des roches pouvait être cultivée .sous les Romains, n'ayant pas encore été dénudée par l'absence d'entretien des bois et que, pour la môme raison, les dunes peuvent s'être étendues depuis la barbarie.

sens approximatif, quoiqu'on trouve dans Pline et les autres écrivains latins des assertions concordantes ou même encore plus brillantes. La terre étant plus peuplée était, il est vrai, beaucoup plus fumée qu'actuellement (1). Il faut dire que, même à l'heure présente, on obtient dans le Sahel et la contrée de Kairouan, dans les années très pluvieuses et très favorables, sinon des rendements de 100 grains pour l, du moins de 30 à 50; mais, il ne se présente guère qu'une de ces années sur 8 ou 10, et la moitié du temps, par défaut de pluie dans ces régions du Sud, la récolte n'aboutit pas. 11 faut que les années extraordinaires fassent la compensation.

On ne doit donc pas renoncer à la culture du blé et des autres céréales, l'orge, le seigle, le maïs en Tunisie. Un des moyens recommandés, pour en tirer un revenu rémunérateur, la meilleure organisation actuelle, suivant certains observateurs, consisterait à se servir des indigènes comme métayers. En leur faisant des avances, en leur donnant des intruments de travail un peu plus perfectionnés, la charrue en fer au lieu de celle en bois, en les éduquant graduellement, sans prétendre transformer complètement et immédiatement leurs cultures, en les habituant, par exemple, aux hersages, comme on Ta vu plus haut, en ce qui concerne l'Algérie (page 269). ultérieurement aux fumures, il est probable que l'on obtiendra des résultats avantageux. Les indigènes louent déjà volontiers, moyennant 100 à 120 francs, l'étendue de terres appelée mechia qui correspond à ce qu'une charrue peut cuUiver et qui, d'ordinaire, embrasse une dizaine d'hectares, mais il s'agit ici naturellement de terres défrichées. Le métayage indigène, sous une attentive surveillance et une intelligente direction, parait pouvoir donner des produits plus considérables.

Il sulTit de citer un exemple algérien, celui de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sélif, dont nous avons sous les yeux le quarante-deuxième rapport annuel. Sur une surface de 15,677 hectares, dont 14,7 i4 lui appartiennent en propre et933 représentent sa part dans les terrains de parcours indivis, celte compagnie entretenait une population européenne de 370 âmes au 31 décembre 1891 et une population indigène de 3,662 âmes, ce qui ne laisse pas que d'être assez considérable, représentant environ 26 habitants par

f\) Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'A/inquCy pp. 305 et suivanteR.

LE MÉTâYAGB INDIGÈiNE. 385

kilomètre carré; or, il s'agit ici des hauts plateaux et d'une population toute rurale. On avait donné à bail à prix d'argent à des Européens et à des indigènes, mais pour une grande partie à ceux-ci, plus de la moitié du territoire, soit 8,1-17 hectares, pour un prix total de 93,874 francs, formant une moyenne de 11 fr. 52 par hectare. Les métayages fournissaient davantage : 6,107 hectares étaient sous ce mode d'exploitation en 1891, ayant pour tenanciers en partie des Européens, mais en plus grande partie des indigènes, et avaient produit à la compagnie 302, 111 francs, soit 49 fr. 46 en moyenne par hectare. Le rendement le plus élevé des métayages était de 75 fr. 63 par hectare et le rendement le plus bas ne descendait pas au-dessous de 30 fr. 30 par hectare dans chacune des 21 sections des propriétés de la Compagnie cultivées sous ce régime. Il faut dire que l'année 1891 avait été une année agricole particulièrement bonne.

Le montant des fermages et des métayages réunis atteignait ainsi 395,985 francs ou une moyenne de 27 fr. 77 par hectare, représentant 7,92 p. 100 du capital de la Compagnie. La propriété la plus favorisée avait fourni 18,50 p. 100 et la moins favorisée 4,44 p. 100. Avec diverses autres ressources, notamment des gains sur marchandises en magasin, on arrive à un total de bénéfice de 453,124 francs, dont il faut défalquer 121,726 francs de frais généraux et d'impôts, ce qui fait ressortir le bénéfice vraiment net à 331,000 francs en chiffres ronds ou 6,60 p. 100 du capital de 5 millions de francs. Cette rémunération est fort large, infiniment supérieure à celle de la généralité des terres en France. On peut dire, en outre, qu'un capital de 5 millions de francs pour ces 15,000 hectares, soit 333 francs par hectare, ne peut s'expliquer que par des majorations d'apport ou par des dépenses très exagérées au début de la Société qui, pendant sa période d'enfance, avait été très mal conduite. Au lieu de 5 millions, le capital aurait dû ne s'élever qu'à 3 ou 4 millions, 200 à 260 francs par hectare, de sorte que le revenu aurait atteint 9 à 10 p. 100. Il est vrai que l'année 1891 était une très bonne année. Si l'on prend les trente-huit années écoulées depuis l'origine de la Société, soit la période 1854 à 1891, on voit que les superficies exploitées par les fermiers avaient atteint en tout 280,459 hectares, produit une somme totale de 4,813,117 francs, soit 17 fr. 16 par hectare, que, d'autre part, les superficies cultivées par des métayers, toujours dans ces trente-huit années, atteignaient en tout 153,663 hectares, ayant rapporté à la Compagnie de Sétif 5,171,581 francs, soit

33 fr. 66 par hectare. La moyenne de rendement pour ces trentehuit années des terres tant louées que livrées à des métayers montait à 23 francs par hectare en chiffres ronds; la compagnie ne garde, d'ailleurs, presque rien en jachères; en 1891, elle avait loué ou mis en métayage 14,255 hectares, sur les 15,667 qu'elle détenait, de sorte que les jachères et les terrains de parcours non exploités ne représentaient que 1,412 hectares, moins de 10 p. 100 du domaine entier. En admettant que la proportion ait élé la même dans toute la période depuis 1854, la moyenne du produit net de Theclare pendant ces trente-huit ans, jachères et terrains de parcours compris, ressortait à 21 francs au moins, ou 329,217 francs par an ; si Ton déduit pour frais généraux, impôts, etc. 120,000 francs par an comme en 1891, on obtient encore un résultat moyen, depuis l'origine, de 209,217 francs ou plus de 4 p. 100 nets sur le capital de 5 millions, malgré toutes les fautes commises au début, et la majoration probable du capital; si celui-ci n'avait monté qu'à 3 1/2 ou 4 millions (240 à 265 francs par hectare), ce qui semble suffisant, le revenu net moyen en ces trente-huit années eût été de 5 1/i à 6 p. 100.

C'est surtout avec le concours des indigènes que la Société obtient ces résultats; car pour toute la période qui s'écoule de 1854 à 1891, les fermiers et les métayers européens lui ont versé l,6l36,271 francs seulement, tandis que les fermiers et les métayers indigènes lui ont payé 8,113,427 francs. Les pertes sur les fermiers et métayers indigènes n'ont atteint que 164,260 francs, à peine plus de 2 p. 100 des sommes dues; les perles ont été de 40,735 sur les fermiers et métayers européens, soit une proportion légèrement plus forte.

Les frais généraux s'expliquent tant par les dépenses de bureau, d'entretien, de contribution, de fontaines, de plantations, etc., que par le personnel de contrôle et de surveillance qu'il faut maintenir. Ce personnel se compose de deux employés à Genève, un directeur, un sous-directeur, un caissier-comptable, un comptable, un magasinier; en Algérie, deux intendants agricoles, au traitement de 6,000 francs pour le directeur, 4,400 pour le sous-directeur et de 2,400 à 1,900 francs pour les cinq autres employés qui le suivent, avec soit le logement, soit une indemnité de 200 francs; deux palefreniers, onze gardes champêtres européens, dont les émoluments varient, suivant leur ancienneté, de 1,230 francs à 1,650 francs, logés, enfin quinze gardes champêtres indigènes, dont les émolu-

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