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ÉTAT RÉEL DE LA TUNISIE SOUS LA DOMINATION ROMAINE ET BYZANTINE

Nécessité de se rendre compte de ce qu'était exactement, comme population et comme méthode de colonisation, l'ancienne province romaine d'Afrique.

Changements nombreux, déplacements de population et de cultures effectués pendant les huit siècles de la domination romaine ou byzantine; com-< ment ils sont une cause d'erreur et d'exagération pour les savants superficiels.

La province romaine d'Afrique n'acquit une véritable prospérité qu'après plusieurs siècles.

Deux des quatre régions de la Tunisie actuelle n'ont eu qu'un essor très limité dans l'antiquité, la région des foiâts et la région des steppes.

Dans la région la plus peuplée et la plus fertile les villes doivent avoir été . moins importantes que Texamen superficiel de leurs monuments ne le ferait croire.

Les irrigations agricoles doivent avoir été rares dans Tancicnne province romaine d'Afrique.

Calculs chimériques faits par certains archéologues sur la population de certains districts.

La Tunisie fut pour les Romains une colonie d'exploitation, non pas uue colonie de peuplement. — L'élément romain n'agit que comme un ferment.

Conclusions et règles directrices qui résultent pour la France de l'étude attentive de l'ancienne province romaine d'Afrique.

Nous avons, dans le chapitre précédent, indique les ressources de la colonisation telles qu'elles se présentaient au lendemain de notre occupation de Tancienne Régence de TEst. Depuis cet événement, seize années se sont écoulées, quatre résidents j^énéraux se sont succédé ; une quantité de livres, de brochures, de mémoires administratifs ont été écrits et quelques-uns répandus à profusion.

L'expérience commence à éclairer les bons observateurs. Quelle idée doit-on se faire des perspectives de la colonisation tunisienne? quelle est la meilleure méthode d'exploitation du pays ou les meilleures méthodes, car il peut être bon de recourir à plusieurs simultanément?

. Un premier point doit être élucidé ; on parle toujours de reconstituer la prospérité de Tancienne province romaine d*Afrique; mais Ton n'est pas en général très bien fixé sur ce qu'était celle-ci. Nous avons donné plus haut des renseignements sur la culture et la production des céréales (page 383) ; de la vigne (pages 368 à 370) ; de Tolivier (page 380) ; nous y renvoyons et ne ferons que les compléter sur certains points. Mais une question préalable mérite Texamen : quelle était approximativement comme population et comme richesse cette célèbre province romaine d'Afrique? Les avis des hommes compétents sont, sur ce point, largement différents.

Il importe de remarquer que la province romaine d'Afrique a subi bien des vicissitudes durant la domination des Romains, et qu'elle ne fut pas la môme à toutes les époques de cette domination. Les Romains, il ne faut pas l'oublier, ont possédé l'actuelle Tunisie pendant l'énorme durée de huit siècles, depuis la prise de Carthagepar Scipion en Tan 146 avant notre ère, jusqu'à la prise de la Carthage latine ou byzantine et de Bizerte par Hassan-ibn-es- Norman en l'an 698 de notre ère : durant ces 844 années, en effet, aussi bien sous la domination des Vandales (439 à 533) que sous celle des empereurs byzantins (533 h 608], ce fut la langue latine, les idées latines, les lois latines qui régnèrent dans ce pays. Voulût-on, ce qui serait inexact, ne considérer, comme appartenant à la période romaine, que l'espace qui s'écoule entre la prise de Carthage par Scipion et l'invasion des Vandales, soit de 146 avant notre ère jusqu'à 439 après le Christ, on se trouve en présence de 585 années, presque six siècles.

Or, tout prouve qu'il y eut une différence énorme entre la province romaine d'Afrique de l'an 146 avant notre ère et des années qui suivirent et cette même province non seulement au v* siècle après le Christ, mais même aux n* et m* siècles. Dans les premiers temps de la domination romaine, après la destruction de la Carthage punique et pendant un siècle au moins, la province d'Afrique fut fort loin d'offrir le degré de prospérité que l'on associe aujourd'hui à son nom. Les descriptions de Salluste, qui écrivait juste cent ans après la prise de Carthage par Scipion, ayant été proconsul de Numidie en l'an 45 avant l'ère chrétienne, témoignent que le pays était encore très fruste, si nous pouvons parler ainsi : « La mer y est dangereuse ; les rivaj^'cs ont peu de bons ports ; la terre est fertile en céréales, favorable aux troupeaux; la pluie et les sources

étant rares, Tcau y manque. » Qu'une grande partie delà population fût nomade alors, cela n*est pas douteux. Quand Salluste décrit le vent du désert ou simoun, Taspect des campagnes, les entourages immédiats des villes, on reconnaît presque l'état présent des lieux. « 11 s'élève, dit-il, dans le désert de véritables tempêtes comme sur la mer. La plaine étant unie et sans végétation, le vent, que rien n'arrête, soulève le sable, dont les violents tourbillons couvrent les visages, emplissent les yeux en sorte que le voyageur aveuglé ne peut pas continuer sa route. » Ailleurs il dépeint les collines « couvertes d'oliviers sauvages, de myrtes et des autres espèces d*arbres qui poussent sur un sol aride et sablonneux ». On reconnaît l'aspect actuel des nombreux coteaux qui longent les vallées. Il dépeint encore les « villes entourées de vastes plaines nues, où rien ne pousse et où Ton ne boit que de l'eau des citernes ». 11 montre les cavaliers indigènes qui attendent les soldats romains « à tous les passages dilTiciles, cachés derrière les broussailles ou les touffes d'oliviers (1) ». Il s'agit là évidemment non pas des belles plantations d'arbres que connut un siècle ou deux plus tard l'Afrique romaine, mais de toute cette végétation rabougrie et désordonnée qui encombre aujourd'hui l'Afrique du nord.

Ce que Salluste dit de Gafsa est non moins topique : « Les habitants de Gapsa étaient protégés contre l'ennemi par leurs fortifications, leurs armes et le nombre des combattants, mais plus encore par d'affreux déserts, car, excepté les environs de la ville, tout le reste de la contrée est inhabité, inculte, privé d'eau, infesté de serpents. » La marche de Marius sur Gafsa est décrite comme rendue très diflîcile par le manque d'eau, le dernier puits d'eau étant à trois marches de la ville, et aussi par le manque de cultures. « Marius avait à craindre la disette de grains, parce que les Numides aiment mieux mettre leurs terres en pâturages qu'en céréales (2). » Ces mêmes conditions ne paraissent pas améliorées au temps de Salluste. Ainsi, cent ans après la prise de Carthage par Scipion, l'Afrique romaine restait encore une contrée rudimentaire, peu peuplée, peu plantée, médiocrement cultivée, habitée en

(1) Gastou Boissicr, VAfnque romaine (1805), pages ?1 à 24.

(2) Un érudit, dans un très intéressant ouvrage, Lfs Cités romaines de la Tunisie. Essai sur l'histoire de la Colonisation liomaine du Nord (Paris, 1896), M.Toiitaiu, dit que « la Tunisie centrale était déserte et stérile à l'époque de Blarius », 40 ans après la prise de Ccirthagi^ par Scipion. Opiis citatum^ page 41.

grande partie par des troupeaux el des nomades. On objectera peut-être que les descriptions de Salluste s'appliquent en [général à la Numidie (province de Constantine), non à la province romaine d'Afrique : nous admettons cette atténuation ; mais, d'une part Salluste comprenait une partie de cette dernière, notamment la région de Gafsa dans la Numidie, et d'autre part, on ne voit pas que rhistorien romain établisse en aucun endroit de son ouvrage un contraste entre cette Numidie et la province romaine ; au contraire, il généralise le plus souvent en faisant porter ces descriptions sommaires sur l'Afrique sans distinction.

Salluste n'est pas, d'ailleurs, le seul écrivain romain à témoigner que la province romaine d'Afrique n'acquit que lentement une assez grande importance. Pour citer encore un des hommesqui ont le mieux étudié l'histoire latine de la Tunisie : « Sous ïrajan, un écrivain latin qui se croit un sage, se demande sérieusement, s'il n'aurait pas mieux valu que Rome n'occupât jamais ni la Sicile ni l'Afrique, et qu'elle se fût contentée de dominer sur l'Italie (1). » Cet historien, c'était Florus (111, J2) ; Trajan régnait de l'an 98 à l'an 117 après Jésus-Christ, soit deux siècles et demi après la prise de Carthage. Non moins que les descriptions de Salluste, les recherches des archéologues démontrent que la province romaine d'Afrique eut besoin de plusieurs siècles pour atteindre un haut degré de prospérité. L'auteur du chapitre consacré à l'archéologie dans la compilation officielle laTunisie (J890), l'un des meilleurs incontestablement de l'ouvrage, M. Gauckler, s'exprime ainsi : « Les édifices païens les plus nombreux remontent au tcmpsdes empereurs africains ; ceux de l'époque des Antonins sont déjà plus rares. 11 n'existe pas sur le sol de la Tunisie un seul monument romain dont on puisse affirmer qu'il soit antérieur à notre ère (2). » C'est aux empereurs africains qu'universellement on rapporte l'apogée de la province romaine d'Afrique; or ils régnaient de 193 de l'ère chrétienne à 235; il fallut donc trois siècles et demi pour que l'Afrique romaine atteignit la prospérité dont le tableau est aujourd'hui dans toutes les mémoires. C'est la période du ni" siècle, de l'avènement de Septime Sévère

(1) Boissior, V Afrique romaine, page 84.

(2) La Tunisie. Iliiloire et Description (1896), tome !«••, page 304. Cette monographie a été publiée eiiBuile a part t^ous le titre L'Archéologie de la Tunisie et Tauteurs^cât fait connaître; cVst M. Paul Gauckler, ÎDspcctcur chef du service beylical des antiquilés et arts de la Régence.

en 193 à l'avènement deDioclétien en 284, qui paraît avoir été l'époque du brillant essor de l'Afrique romaine (1).

Encore semble-t-il que la prospérité, si grande fût-elle, de cette province si vantée, n'a jamais été aussi éblouissante et aussi complète que nous nous l'imaginons. On est ici victime d'un mirage et l'on voit souvent double ou triple. Les archéologues actuels, ceux du moins qui ont le sens critique, ramènent à ses justes proportions, qui sont encore très satisfaisantes, l'état florissant de ce pays dans ses meilleurs jours. L'un d'eux fait une remarque des plus saisissantes : les Romains et les Byzantins après eux ont occupé l'Afrique pendant huit siècles et demi environ, de 146 avant notre ère jusqu'à 698 après le Christ, car on ne peut considérer comme une interruption la domination vandale, de 439 à 533, puisque les souverains de cette nation adoptèrent absolument les coutumes et les lois romaines. Durant ce long intervalle de huit siècles et demi, il y eut bien des modifications dans l'éclat et l'importance des diverses régions et plus encore des diverses cités; certaines villes surgirent au in' ou iv** siècle, par exemple, ou même sous la domination byzantine^ à titre de forteresses, au v* ou vi* siècle, qui n'existaient pas ou n'étaient que des bourgs au i*' et au n"* siècle ; réciproquement, certaines des villes prospères à cette dernière date avaient cessé dé l'être et fait place à d'autres un ou deux siècles plus tard ; cela est inévitable, les villes ont leurs vicissitudes; nous en sommes témoins dans notre Europe moderne; le moyen âge nous a fourni des exemples analogues; il en fut de même pendant les huit siècles de vie de la province romaine d'Afrique. Or, l'on est porté à additionner la population maxima des villes dont on a trouvé les débris, sans se rendre compte que la période du plus haut point de prospérité de toutes n'a pas été simultanée.

Bien plus, dans une même ville, l'essor des différents quartiers ne coïncide pas. « Comme tout organisme vivant, dit excellemment l'auteur plein de sens critique, les cités naissent, se développent; arrivent ;i leur apogée, puis tombent en décadence et meurent. Elles s'étendent ou se rétrécissent; leur centre se déplace. De nouveaux quartiers se créent aux dépens d'anciens qu'on abandonne. En étudiant les ruines d'une ville romaine, nous voyons toute son his-

(1) C'est l'avèncmeut de Oioclétiea que M. Toiitaiu, dans Les Cités romaines de la Tunisie, considère comme le début de la décadcuce de ce pays, décadence graduelle, d'ailleurs, et lente ; voir son ouvrage, page 38. . <

toire se projeter sur un kncme plan. Les constructions des diverses périodes s'additionnent au lieu de se remplacer et nous donnent rillusion d'un maximum de prospérité qui n*a probablement jamais été atteint dans le passé. Le même phénomène de grossissement se produit aussi bien pour l'ensemble du pays que pour chaque cité en particulier... Certaines villes de la côte agonisaient déjà quand d'autres centres, appelés à un grand avenir, naissaient à peine sur les hauts plateaux. Utique qui remplaça Carthage pendant cent ans est délaissée à partir du m® siècle de notre ère. Les environs de Carthage se dépeuplent au profit de la capitale. Uthina, qui comptait plus de 50,000 habitants au temps des Antonins, tombe dans une telle décadence à l'époque chrétienne, qu'elle ne constitue pas même un évéché et qu'elle devient l'annexe d'une insignifiante bourgade. Par contre, les villes de la vallée inférieure de la Medjerda atteignent leur apogée au commencement du m* siècle. Tel est le cas de Thugga (Dougga) et ses voisines, Thubursicum Bure (Téboursouk), Thignica (Aïn-Tounga), Agbia (Aïn-Hedja). Les inscriptions nous montrent par quels degrés elles sont arrivées à l'état de prospérité qu'atteste la beauté de leurs ruines (Ij. »

Ces observations sont d'une remarquable exactitude. Il y eut succession et non pas simultanéité dans la prospérité de beaucoup de: ces villes. Le sagace auteur cite encore dans le même sens l'essor tardif que prirent les villes de la région de l'olivier : Thélepte (Feriana), Ammœdara (Haidra), Ciilium (Kasserine) étaient presque inhabitées sous les Antonins et on suppute aux chiffres de 20,000 à 30,000 habitants la population qu'elles avaient, sans doute, chacune au iv* siècle. Un fait plus remarquable encore est le développement de Suffetula (Sbeilla), « simple bourgade au temps d'Auguste, devenue au vn*' siècle la cité la plus florissante de toute la région, la brillante capitale du patrice byzantin Grégoire. » C'est avec infiniment de sens que l'auteur conclut : « A supposer que l'on arrive à évaluer avec une exactitude parfaite la population de chaque cité, on ne peut faire le total de tous ces résultats partiels sans tomber dans une exagération évidente (2). »

Tous les savants attentifs, qui ont étudié la province romaine d'Afrique et cherché à la reconstituer sans se laisser duper par les mots et les apparences, arrivent ou conduisent à la même conclu-

(1) La Tunisie, Histoire te Description, tome I«', pages 325 et 326. C2) Id, Ibid., page 327

sion. L*ouvragc déjà cité de M. Touiain sur Les cités romaines de U Tunisie est plein de renseignements qui viennent corroborer ceux qui précèdent. Il divise, conformément à la topographie et à la climatologie, la province romaine d*Afrique en quatre régions : 1* la partie nord occidentale, à savoir le massif montagneux, dont les arêtes les plus élevées sont dirigées du sud-ouest au nord-est, et qui s'étend au-dessus de la grande plaine d'alluvion que la Medjerda traverse entre Ghardimaou et le continent de TOued Béja ; c*est le pays actuellement habité par les Ouchtctas, les Merassen et les Khroumirs; on n'y trouve qu'une seule piaine étendue et fertile, celle de Tabarka; cette région se prolonge par une contrée un peu plus adoucie, mais ayant à peu près le même caractère, celle que l'on appelle aujourd'hui les Mogods; 2** la seconde région toute différente se compose des bassins de la Medjerda et de rOued ^liliane et de leurs afiluents, ainsi que des cours d'eau qui se déversent dans la Méditerranée entre Bizerte et Sousse ; 3° la troisième région, qui s'étend au sud des montagnes de Maktar et de la Kessera, comprend une zone de plateaux jusque vers Gafsa et Moharès, point côtier un peu au sud de Sfax; 4® la zone purement saharienne qui renferme les steppes au nord et au sud des Chotts.

L'auteur, s'aidant non seulement de ses propres travaux, mais de ceux de MM. Tissot, Gagnât et Saladin, fait remarquer que, au temps des Romains, comme au nôtre, « aucune cité importante n'a existé dans la première région où cependant les sources sont nombreuses.

« Que l'on pénètre par les hautes vallées de l'Oued-Zarai et de ses affluents dans les forêts du Fedja et que l'on suive les pistes arabes qui mènent à Bou-Hadjar, à Bordj-Bou-Larès, à Bordj-Aïn- Guitoun ; ou que l'on essaie de retrouver, entre Ghemtou et Tabarka, la voie romaine construite par Adrien, sur laquelle étaient charriés les blocs de ce marbre numidique célèbre dans tout l'univers ; ou que de Béj'i l'on se dirige, à travers les chênes-liège et les broussailles, soit vers Tabarka, soit vers le cap Serrât, nulle part on ne rencontre de ruines étendues... Les hameaux eux-mêmes, les fermes, les établissements agricoles sont peu nombreux (il s'agit du temps des Romains), saufpeut-êtredans les vallées deTOued-Bou-IIeurtma et de son allluent TOued-Rhezela, protégées par de hautes montagnes contre les vents du nord. Ce pays a été peu habité sous la

domination romaine; la vie municipale ne s\i/ est pas introduite. )> {!) M. Toutain confirme à diverses reprises son opinion; dans cette région montagneuse, la forêt fit obstacle à la colonisation antique. « Si aucune cité ne s^e.st jamais fondée, écrit-il encore, dans lès montagnes du nord de la Tunisie, c'est parce que ces montagnes et les vallées qu'elles enserrent ont toujours été couvertes de hautes futaies ou de fourrés presque inextricables. Juvénal a parlé des montagnes boisées qui dominaient Thabraca et des singes qui les peuplaient ; Pline TAncien, des bétes fauves qui, de ce pays, étaient envoyées à Home. » Plus tard, dans les vallées du sud de cette région qui rejoignent la grande plaine de la Medjerda, aux environs de Souk-el-.'\rba, il y eut quelque colonisation, mais presque exclusivement rurale (2).

Voilà pour la première région de l'ancienne province d'Afrique.

En ce qui concerne la région saharienne, qui forme la quatrième partie de cette province, elle fut, sans doute, grâce à la paix, grâce aussiauxéchangos avec les deux autres régions prospères de laTunisie etàplusd'artdansraménagementdeseaux,dans un état plus florissant qu'aujourd'hui ; mais il est certain qu'elle présentait les traits généraux que Ton y constate acluellementctqui se résument dansl'aridité. « Quant à la région saharienne, écrit l'auteur des Cités romaines de la Tunisie, c'est uniquement dans les oasis bien arrosées, situées soit au nord des Chotts, soit près de la Méditerranée sur les rivages des Syrtes, que des villes ont existé et pacifiquement prospéré, sous la JDrotection dos postes militaires plus avancés, chargés de protéger et de contenir les Gélules, les Garamantes et les autres tribus nomades du désert. » L'auteur ajoute, d'ailleurs, avec justesse : « La colonisation romaine atténua peut-être le contraste qui a toujours existé entre les diverses régions de la Tunisie; elle ne réussit pas à l'elfacer et à le faire complètement disparaître (3). »

Ainsi, sur les quatre régions de la Tunisie, en voilà deux, formant à peu près les deux cinquièmes du pays, qui, tout eu étant, sans doute, un peu plus habitées et mieux exploitées, sinon au temps de Marins ou de Salluste, du moins à celui des Antonins ou des Sévère, qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne furent certainement pas

(1) Les Cités Romaines de la Tunisie. Essai sur Vhistoire de la colonisation romaine dans l'Afrique du \ord, par J. Toutain, ancien élève de l'École Normale Supérieure, Paris, librairie Albert Foutemoiug, 1896, page 32.

(2) Id.y ibid., pages 37 et 38.

(3) Id., ihid., pages 3G et 37.

Tobjet, à aucune période de Tempire romain, d'une colonisation intensive.

Restent la deuxième et la troisième rcg^ion, les deux régions mitoyennes ; ce sont elles surtout qui ont été le théâtre de la grande colonisation romaine. Dans ce triangle qui a pour base une ligne allant approximativement de Rizerie à Sousse, en suivant la mer, et pour sommet l'extrémité de la vallée de la Medjcrda, Ghardimaou, et qui embrasse notamment les deux bassins de la Medjerda et de rOued-Miliane et de leurs affluents, les cités furent nombreuses. M. Toutain en énumère 37, avec leurs emplacements actuels. Trente-sept villes pour une région de peut-être 3 millions d'hectares ou même une cinquantaine de villes en admettant qu'on en ait oublié quelques-unes, ce n'est pas aussi énorme que le croient les observateurs superficiels. A supposer qu'elles eussent chacune en moyenne 20,000 habitants, cela ne ferait jamais qu'un million d'âmes, et en y ajoutant la capitale Carthage, qui n'est pas mentionnée dans cette nomenclature, et les villes des autres régions tunisiennes, on arriverait diflîcilement à 1,800,0<")0 ou 2 millions d'âmes pour la population urbaine de la province romaine d'Afrique; mais il est probable qu'il en faut beaucoup rabattre, peut-être un bon quart ou un tiers. Dans les 37 villes de cette région privilégiée qu'énumère M. Toutain (1), nous en voyons qui ne devaient être que des bourgades de 3,000 ou 1,000 âmes tout au plus, selon toute vraisemblance: ainsi, Thul)ba(Enchir Chuiggui). Ktant, depuis 1884, un des propriétaires de l'iinchir Chuiggui ou Schuiggui, actuellement un des principaux domaines viticolcs de l'Afrique française et m'y rendant régulièrement chaque année depuis treize ans, j'ai pu vérifier par les nombreuses citernes que les défrichements ont mis à jour, par les débris de colonnes et quelques morceaux de statues, ainsi que parles restes de constructions épars sur un espace de 30 à 40 kilomètres carrés, que celle vallée fertile, latérale à la grande plaine de la Medjerda et éloignée de moins de 40 kilomètres de Tunis, avait dû compter un assez grand nombre d'exploitations agricoles, quelques villas, sans doute aussi un ou deux bourgs sous la dominalion romaine; mais c'est aller fort loin que d'en faire une ville, du moins une ville importante. II est probable que parmi les 37 cités qu'énumère M. Toutain, plusieurs autres se trouvent dans le même

(1) Les Cités Romaines de la Tunisie ^ page 33.

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cas. Ainsi, en évaluant à 20,000 la population moyenne de chacune de ces agglomérations, même en tenant compte de ce que certaines devaient avoir 50,000 à 60,000 fîmes, nous avons sensiblement exagéré.

En jugeant, d^ailleurs, même les villes les plus notables, comme Thubursicum Bure (Téboursouk) ou Tugga (Dougga) diaprés leurs monuments et en rapprochant ceux-ci des monuments de nos villes modernes, pour en tirer des conclusions sur la population des cités antiques, on court le risque de se fourvoyer. Les villes romaines, qui jouirent d*une période de paix et de richesse tout au moins de 5 à 6 siècles, possédaient, à égalité de population, beaucoup plus de monuments que nos villes contemporaines ; sauf Téglise et le château ou donjon, quand il est conservé, les villes secondaires ou tertiaires d'Europe, à Texception de quelques cités flamandes, germaniques ou italiennes, n'ont été que des agglomérations de maisons modestes ; il y a tout au plus vingt ou trente ans qu'on s'y occupe des services publics qui, sous les Romains, étaient l'objet de tant de sacrifices, comme celui des eaux; les divertissements n'y ont jamais provoqué la construction d'édifices, comme les théâtres, les portiques, les cirques des petites villes provinciales de l'empire romain ; de même les arcs de triomphe, la manie des statues, étaient et sont encore en général inconnus dans nos villes contemporaines. L'esthétique des maisons, le caractère particulier de la vie municipale, l'absence de placements lucratifs pour les grandes fortunes, tout un ensemble de circonstances ont contribué, outre l'énormité de la période de paix, cinq à six siècles, à rendre les moindres agglomérations romaines beaucoup plus ornées et plus décoratives que les villes et les bourgades modernes de même importance. Là où quelques archéologues superficiels croient trouver la trace de 50,000 ou 60,000 habitants, il n'y en avait peut-être que la moitié, et plus d'une bourgade de 5 à 6,000 âmes, étant donnée la prédominance plus accentuée de la vie publique ou commune autrefois et des installations qu'elle nécessite, a pu laisser des restes imposants qui lui font attribuer une population trois ou quatre fois plus nombreuse.

Dans la troisième région de la province d'Afrique, au sud des montagnes de Maktar et de la Kessera, sur les plateaux qui se prolongent au loin vers les Ghotts et vers la mer, sans constituer encore la zone saharienne, « les grandes agglomérations ont été jadis beaucoup plus rares; ce n'est pas seulement de quelques kilomètres que

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sont éloignées les unes des autres les ruines des villes importantes, c'est de plusieurs dizaines de kilomètres. De Tliala à Sbeitla il y a environ (K) kilomètres ; il y en a 'M entre Sbeitla et Kassrinc (Cillium^, de 35 à 40 entre Kassrine et Medinet-el-Khedine (Thélepte), autant entre Medinet-el-Khedine et Sidi-Aiich (Gemellaî). Ces distances augmentent à mesure qu'on se rapproche des Cholts et de la mer: d'Kl-Djem (Thysdrus) aux ruines d'IIodjeb-el-Aïoun, qui représentent peut-être l'ancienne station de Mascliana\ il y a plus de 100 kilomètres à vol d'oiseau ; il y en a davantage entre Gafsa et Gabès. Aucune cite, digne de ce nom, ne s'est construite, aucun monument ne s'est élevé dans les steppes maintenant infécondes, dont les ondulations monotones viennent mourir sur la côte autour de Sfax, de Maharès et de la Skirra (1). »

L'auteur ajoute, il est vrai, qu'il ne faudrait pas croire que ces pays fussent autrefois stériles et déserts, que si les grandes cités y étaient rares, on peut juger, d'après leurs ruines, qu'elles étaient populeuses, que de grosses bourgades et d'importants villages agricoles y ont prospéré. 11 n'y a pas lieu de le contredire; mais l'ensemble de ces conditions indique une population moins dense; la culture de l'olivier, d'ailleurs, si plantureuse et féconde soit-elle, les arbres surtout étant espacés à 20 ou 30 mètres les uns des autres, ne peut comporter autant de main-d'(ruvre ou nourrir autant d'hommes que celle des céréales. Dans cette région, qui est, cependant, la deuxième en importance dos (pialre de l'ancienne province romaine d'Afrique, « de véritables cités ne se créèrent et ne grandirent qu'aux points dont rimportance était capitale pour les communications stratégiques et les relations économiques. Sufetula fut un des principaux nœuds du réseau routier j)ar lequel Theveste se reliait à la côte; Thélepte et Gemella' étaient assises sur les voies romaines qui joignaient Theveste à Tacape (Gabès) par Capsa (2). »

Quant à la région proj)rement saharienne, on a vu que, tout en étant un peu moins déserte et moins abandonnée qu'aujourd'hui, par plus de soins donnés autrefois aux eaux, elle ne pouvait avoir une population nombreuse.

L'importance de certains édifices, destinés à de grands rassemblements d'hommes, fait illusion : ainsi l'amphithéâtre d'Iill-Djem ; les étourdis croiraient, d'après ces restes grandioses, qu'il devait se

(1) Toutain, Les CiU^s Romaines de la Tunisie^ etc., pag»'? 31 et 35.

(2) /</., ibid., pages 35 et 36.

trouver là, dans l'antiquité, une ville de 00,000 à 100,000 habitants ; rien ne prouve que l'antique Thysdrus comptai le quart decctte population. L'empereur Gordien, qui en était originaire, vouluty élever un n[ionument, témoignante de sa reconnaissance et de sa grandeur; on y venait de loin, à des fêtes périodiques que le généreux empereur subventionnait sans doute. Même aujourd'hui on voit en Espagne de petites villes, comme Puerto-Santa-Maria, avoir d'immenses amphithéâtres pour les courses de taureaux, et Ton estimerait très faussement leur population d'après ces installations pour des fêtes qui sont le rendez-vous de toute la région; de même encore, si dans quelque 15 ou '20 siècles, se trouvant en présence des ruines du palais de Versailles et des installations d'eau du parc, quelque archéologue emporté en concluaitqu'il devait y avoir eu là une ville digne de ces ruines et comptant, par exemple, plusieurs centaines de mille habitants.

Si l'on veut raisonner avec justesse, on peut penser que la première région de la province romaine d'Afrique, à savoir la contrée montagneuse et forestière du nord-ouest, comprenant 7 ou 800,000 hecUires, pouvait compter tout au plus ±") à 30 habitants par kilomètre carré ou cent hectares, soit environ 5200,000 à 240,0(K) âmes. La seconde et prospère région, du triangle de Bizerte à SousseetàCihardimaou, renfermant les bassins de la Medjerdaetde l'Oued Miliane, pour une superficie de 3 millions et demi d'hectares environ, pouvait, avec les villes, entretenir une population de KM) à 110 habitants par kilomètre carre ou 100 hectares, ce qui correspond à la densité actuelle de l'Italie et à moitié plus que la densité actuelle de la France ; ce serait, pour cette seconde région, 3 millions et demi à 3,800,000 Ames. La troisième région, celle de Maktar à Gafsa et Sousse à Maharès, un peu au-dessous de Sfax, région où les céréales tenaient moins de place que les pâturages et l'olivier et qui pouvait comprendre environ 4 millions d'hectares, n'avait, sans doute, pas une population supérieure en moyenne à 40 habitants pour 100 hectares, quoique beaucoup plus élevée sans doute sur certains points de la côte, soit 1,<>00,000 âmes environ. Enfin les 3 millions et demi ou 4 millions d'hectares de la région saharienne, y compris le nord des Chotts à moitié de distance de Gafsa, comptaient tout au plus une demi-douzaine d'habitants par kilomètre carré, soit 200, O^X) environ, ce qui porte la population de l'ancienne Tunisie à 5 millions et demi ou 6 millions

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drames. Encore est-ce là une évaluation probablement exagérée.

Quant aux 12 millions drames, dont il est question dans une des monographies de la publication ofliciellc La Tunisie (1), il est impossible de s'y arrêter, tellement elle est chimérique et contraire, non seulement à toutes les données historiques, mais à toutes les possibilités démographiques en tenant compte de la nature des lieux.

L'évaluation faite par un historien attentif, M. Pigeonneau, de rapport de la Tunisie k Vannone romaine et citée plus haut (page 383), soit les deux tiers de 2, 100,000 hectolitres de blé, en chiffres ronds, ou 1,600,000 hectolitres, concorde assez bien avec les données qui précèdent. Si Ton admet que 4 millions d'hectares de terres, en dehors des déserts, des olivettes, des bois et de» pâtures permanentes, sur Tensemble des 12 millions d'hectares de la Tunisie, étaient soumis à la culture, et qu'on en ensemençât en blé environ un tiers, soit 1,300,(XK) à 1,330,000 par année, cela représenterait à 12 hectolitres par hectare, rendement qui, comme moyenne, n'est pas ù dédaigner dans un pays sec, une production totale de blé de 10 millions d'hectolitres, sur lesquels les 1,600,000 hectolitres de contribution de l'ancienne province d'Afrique à l'annone romaine eussent constitue précisément un prélèvement de 10 p. 100, ou la dîme au sens le plus précis du mot.

Il faut donc renoncer aux ridicules hyperboles qu'une sorte de superstition a entretenues sur la prospérité de l'ancienne province d'Afrique; c'était une terre florissante, à coup sûr, mais qui, ni en population, ni en quantité de produits, ne correspondait aux tableaux merveilleux qu'on en a faits. Les saUns^ c'est-à-dire les vastes domaines de pâturages à l'état brut et de forêts en broussailles, y abondaient, du moins dans la région nord-ouest et aussi dans la Byzacène.

L'art si complet des Romains pour capter les eaux ne doit pas, non plus, faire illusion : les procédés de ces habiles et vigilants administrateurs ont été parfaitement décrits par M. Gauckler, l'auteur de la monographie consacrée à l'archéologie dans la compilation ofTicielle La Tunisie^ (1896) (2). Pas une goutte d'eau en quelque sorte n'était perdue ; des successions de petits barrages, de bassins, de rigoles et d'aqueducs recevaient ou captaient et utilisaient toute l'eau tom-

(1) La Tunisie^ Histoire et. Description, tome I^', page 19.

(2) Voir le premier volume, Histoire et Description, pages 305 à 315.

bant du ciel ou sourdanl du sol, tandis qu*aujourd'hui les trombes qui constituent le régime abondant, mais irrégulier, des eaux en Tunisie, à Texception de la zone sud qui en est en grande partie sevrée, dévalent sur des terres sans culture, entraînent le sol des montagnes, gonflent les cours d*eau et se perdent inutilement dans la mer. La culture intensive transforme certainement le régime des eaux et quand la Tunisie sera, depuis un siècle, sous la direction d'une puissance européenne, il est certain que la plus grande partie de l'eau des pluies ne s'y perdra pas comme aujourd'hui. Il ne faudrait pas croire, toutefois, qu'il y eût de vastes étendues de terres irriguées dans l'ancienne province d'Afrique ; quand on pense qu'il faut environ iO,0<'>0 mètres cubes d'eau par an pour irriguer soigneusement un hectare dans les pays du nord où l'évaporation est lente, on peut être certain que les eaux tunisiennes, en dehors des usages domestiques (^bains compris), ne permettaient, au temps des Romains, l'irrigation que d'une façon tout à fait exceptionnelle. 11 ne devait guère y avoir que les environs immédiats des villages et des villes, où se développaient les cultures potagères, qui pouvaient employer régulièrement l'eau aux usages agricoles. S'imaginer que la généralit<i du sol de la Tunisie ou une très forte partie, comme le quart, le cinquième ou même le dixième, fût irriguée sous les Romains, c'est singulièrement se tromper sur le régime des eaux et sur les exigences de l'irrigation. Les agronomes ont parfaitement élucidé ce point (1).

(1) M. Grandcau, l'agronome très connu, qui faisait partie de la tournée organisée pour visiter la Tunisie eu 1896 par le résident général, M. Millet, s'exprime ainsi dans sa Hevue Agronomique du Temps^ du 19 mai 1890: « Sur la

question des eaux, même illusion que pour les forêts LMmmensité de la

plupart dos citernes, les énormes espaces bétonnés (souvent plusieurs hectares dans les environs de Kairouan) destinés à recueillir les eaux pluviales pour les conduire dans ces citernes, bien loin d^autoriser à penser que les chutes d'eau pluviale étaient, il y a seize et dix-huit siècles, beaucoup plus abondantes qu'aujourd'hui, tendent au contraire à démontrer, alors comme dé nos jours, la rareté des pluies et leur inégale répartition. De grandes surfaces pour recueillir le plus d'eau possible en un temps très court, d'immenses réservoirs pour parer aux longues intermittences des pluies, telle me semble être la conclusion à tirer des vestiges romains, en ce qui regarde le régime des pluies.

* Quant à l'irrigation des terres, tout s'accorde à prouver qu'elle n'a pu être plus facile ni plus étendue que de nos Jours. 11 faut d'abord écarter, je crois, ridée que les canalisations des eaux de source aient jamais servi i l'irrigation ; les puits, si nombreux eucore aujourd'hui, et quelques barrages de dérivation de rivières à étinge aussi faible qu'actuellement, ont dû être les

Il est ji^rotesque de se représenter l'antique Tunisie comme une sorte de Delta du Nil. Si M. (irandeau va peut-être trop loin en afTirmant que « les travaux hydrauliques des anciens avaient pour but unique Talimentation des lieux habités et parfois peut-être des jardins qui les entouraient », s'il est vrai que des types distincts de travaux d'irrigation ont été étudiés et décrits dans la vallée de la Medjerda par MM. S<iladin et le docteur Carton, dans Tl^nfida par M. de la Blanchère, dans l'Arad par le docteur (-arton, dans le Bled Séf^ui par le capitaine Privé, dans le centre et dans l'ouest de la Tunisie par MM. Capiat et Saladin, il demeure constant qu'une très faible partie du sol pouvait profiter du bienfait de l'irrigation, même dans le nord et le centre, c'est-à-dire dans l'ancienne /eugitane ou Proconsulaire, u II y a en Tunisie de vastes régions qui n*ort presque pas été irriguées. La Byzacène presque tout entière semble avoir été dans ce cas, bien que l'on puisse relever les traces de quelques barrages sur l'oued Baïech, sur l'oued Fekha, sur d'autres points encore. Dans les pays où ne pouvaient prospérer que des cultures de terres sèches, comme celle de l'olivier, les travaux d'irrigation étaient inutiles (1). »

Que l'olivier tînt une place beaucoup plus importante dans l'Afrique romaine que celle qu'il occupe dans la Tunisie contemporaine, cela est incontestable. Nous avons dans le chapitre précédent (page 380) donné quelques détails sur la productivité de l'olivier au temps de Pline. On retrouve encore aujojurd'hui les oliviers plantés dans la région de Sfax suivant le même mode qu'autrefois, les arbres étant à des distances d'au moins 15 et parfois 24 mètres en tous sens les uns

seules rc8&ourc(;s des cultivateurs de l'époque romaine pour l'arrosage do leurs champs. M. P. Dourde évalue à 1,500 hectares au maximum les surfaces iie terrains que pourraiont irriguer les sources de Kasserine, deSbeitla et do Feriuna, autrefois caDalisées. Si l'ou totalisait le débit de toutes les sources et qu'on y ajoutât Teau des barrages qui paraissent avoir existe^, Paul Bourde estime que toute cette eau suffirait a peine & Tirrigatiou de 7 a 8,000 hectares, dans un pays où 1,300,000 hectares au moins étaient mis en culture (dans la seule région de Sfax).

« Si j'ajoute que toutes les canalisations romaines, sans exception, aboutissaient à des villes, on pensera, je crois, conmie moi, que les travaux hydrauliques avaient pour bnt unique l'alimentation des lieux habités et parfois peut-être de» jardins qui les entouraient, et l'on en tirera la conclusion de M. Bourde, à laquelle je m'associe : les cultures qui couvraient les campagnes du Centre étaient certainement des cultures non irriguées, des cultures de terres sèches. »

(\) La Tunisie. Histoire et Description, tome I"**, page 308.

ÉTAT HÉEL DE LA TUMSIE SOUS LES ROMAIiNS. 409

des autres, comme sous les Romains à 45 pieds dans les sols maigres et à 75 pieds dans les bons sols. Tandis qu'à l'heure actuelle, l'olivier ne couvre, dans la région sud, que la zone étroite du Sahelqui longe la mer, on prétend qu'autrefois une forêt d'oliviers s'étendait sur un million d'hectares de Sfax à Tébessa(l) et que bien près delà moitié, tout au moins le tiers, de l'ancienne province romaine était couvert de cet arbre précieux. Il est naturel, d'ailleurs, que l'olivier fût beaucoup plus précieux pour les anciens qu'il ne l'est pour les modernes ; les premiers ne connaissaient guère, pour l'éclairage, comme pour l'alimentation, que l'huile d'olive, tandis que cent, sinon mille substances diverses, végétales et minérales, pour ne pas parler des animales, fournissent l'huile aux modernes. Cet emploi des terres légères du Sahel et d'une partie du centre de la Tunisie était donc beaucoup plus productif dans l'antiquité qu'il ne pourra l'être de nos jours, quoi qu'on puisse encore légitimement en espérer.

Les auteurs arabes, dit-on, qui ont raconté l'invasion sont unanimes à narrer que, au moment où les musulmans arrivèrent dans le Maghreb (les pays barbarcsques actuels), on pouvait aller de Tripoli à Tanger à l'ombre des arbres et de village en village (*2). Qu'il y ait quelque •exagération orientale dans cette description enchanteresse, cela est assez probable. Voici une légende de Ibn Abd-el-Iïakena : Quand le chef de l'armée arabe qui triompha du patrice Grégoire et prit en 017 sa capitale Sufetula vit l'énorme butin amassé par ses soldats, notamment de jurandes quantités de pièces de monnaie, il 'demanda d'où cet argent était venu; un des habitants se mit à aller de côté et d'autre et regardant le sol trouva une olh'e qu'il apporta au chef victorieux, et il lui dit:« C'est avec cela que nous nous procurons de l'argent. — Comment cela ? reprit le chef arabe. — Les Byzantins, répondit l'homme, n'ont pas d'olives chez eux et ils viennent chez nous acheter de l'huile avec des pièces de monnaie (3). »

Habitués à la vie nomade et aux pâturages des troupeaux, les conquérants auraient en partie détruit ces plantations; l'insécurité et l'énormité des impôts auraient achevé l'œuvre, si bien qu'il ne resterait plus aujourd'hui que le dixième des plantations de la belle période

(1) La Tunisie. Agriculture, Industrie, Commerce (181)6), tome !•', page 195.

(2) Ibid., page 178; voir égalcincut : Toutaiu, Les Cités Romaines de la Tunisie, page 40.

(3) Toutain, Les Cités Romaines ^ etc., page 41.

byzantine qui parait avoir été, non pour le nord, mais pour le centre et le sud, l'époque la plus prospère de Tanciennc Tunisie.

On ne saurait, toutefois, admettre, que comme entachés d^une forte exagération, certains calculs faits sur la population qu'entretenaient les oliviers. « Le gouvernement, dit le recueil ofliciel La Tunisie^ a fait lever le plan de 27, (XM) hectares autour de Sbeitla. Le géomètre chargé du travail, ayant passé trois mois sur les lieux, a relevé avec soin les vestiges de l'antiquité encore apparents sur le sol. Il a reconnu, dans ces 27,000 hectares, outre Sbeitla, 3 villes, 15 centres importants, -19 petits centres et 1,007 moulins à huile. En supposant 20,000 habitants à Sbeitla et une moyenne de 3,000 habitants à chacune des villes, de 600 aux centres importants, de 100 aux 49 petits et de -100 oliviers par moulin, on trouve qu'un territoire où il n'y a plus un arbre, où ne pousse plus qu'un peu de mauvaise herbe et de maigres broussailles et où il n'y a pas 1,500 nomades, contenait autrefois 43,000 habitants et -100,000 oliviers (1). «Ces lignes paraissent avoir été écrites par un homme fort peu au courant des choses agricoles; toutes ces villes, tous ces centres, tous ces moulins peuvent n'avoir pas été contemporains. Passent encore pour les 400,000 oliviers; mais plus d'un habitant pour 10 oliviers, alors qu'il est connu que cette culture exige peu de main-d'œuvre, c'est fort improbable. Les chiffres de population donnés ci-dessus doivent être réduits de moitié au moins sans doute, peut-être des trois quarts; ils sont absolument arbitraires. Si Ton tient compte des remarques que nous avons faites plus haut sur les cités antiques (voir pages 402 et 403), rien n'indique que Sbeitla eût plutôt 20,000 habitants que 8 à 10,000; il est au plus haut degré probable que les trois autres prétendues villes n'étaient que des bourgades de 800 à 1,200 ou 1,500 habitants, qu'il n'y avait guère que 150 à 300 âmes dans chacun des 15 autres centres réputés importants et peut-être de 20 ù 50 dans les -19 petits. Ces évaluations ont beaucoup plus de vraisemblance, et là où les verres grossissants de l'archéologue croient découvrir 43,000 habitants sur 27,000 hectares, la probabilité est qu'il ne s'en trouvait que 10 à 20,000.

Il est bonde ramener aux proportions véritables toutes ces excessives majorations. La vérité est toujours bonne à connaître, parce qu'elle est la seule qui donne des leçons utiles. Une population de 5

(\) La Tunisie^ Agriculture, etc., tome I*»", page 179.

u 6 millions d*habitanls, voilà le grand maximum de ce que Ton peut attribuer à la Tunisie romaine.

Il importe de rechercher les autres caractères de la province romaine d'Afrique. Un des traits les plus certains et qu'oublient la plupart de nos colonisateurs oflicicls, c'est qu'elle ne fut à aucun degré une colonie de peuplement; elle était et reste une très belle colonie d'exploitation (1), c'est-à-dire que les Romains n'y constituèrent jamais une forte partie de la population, qu'ils fournirent seulement les fonctionnaires, les propriétaires, les capitalistes et plus encore les capitaux, les banquiers, les régisseurs, les architectes, les ingénieurs, les contremaîtres, les ouvriers d'élite en tout genre et aussi, ce qu'il ne faut pas oublier, les soldats, les légionnaires, dont un certain nombre firent souche dans le pays. Malgré ce dernier apport, qui introduisait un dernier élément stable de population romaine en Afrique, on peut dire que les Romains n'agirent que comme un ferment sur la masse indigène vingt fois plus nombreuse. Nous avons déjà cité quelques faits à l'appui de cette vérité. A l'aide des inscriptions funéraires, un savant sagace a établi que, même dans les villes, le nombre des Romains constituait une très faible minorité.

Suivant le mot d'un bon observateur, M. Gauckler, qui diffère de la tourbe des archéologues superficiels, « c'est une poignée d'hommes qui a changé la face de l'Afrique ; mais ces hommes formaient une élite ("ij ».

Il faut que cette formule reste toujours présente à l'esprit des Français qui veulent reprendre l'œuvre romaine.

Dans nos sphères oflicielles et ailleurs beaucoup croient que la Tunisie doit être pour nous une colonie de peuplement; c'est une grossière erreur. Outre que nous ne possédons pas d'émigrants en quantité suffisante, vu la stagnation de la population, ses exigences, son endurance atténuée depuis peu d'années, si nous venions à allotir en petits lots une notable partie du sol tunisien, ce serait pour y attirer des Italiens, non des Français.

Ce n'est pas à dire que, à la longue, la Tunisie ne pourra pas contenir, par exemple dans cinquante ans et surtout dans un siècle ou

(1) Sur les (lifTéreDces entre les colonies de peuplement et les colonies d^exploitation, voir notre ouvrage De la Colonisation chez les Peuples Modernes, 5« édition.

(2) La Tunisie, Histoire et Desanption, 1896, page 35.

deux, quelques centaines de mille habitants d'origine européenne, peut-être à la fin du xx* siècle prèsde 1 million d'habitants dans ces conditions, dont une ou deux centaines de mille Français, mais ils se trouveront, surtout ceux-ci, toujours en minorité au milieu de la population berbère et arabe; ils se tiendront principalement dans les villes t)u dans leur banlieue ; ils s'adonneront aux métiers divers; il est chimérique de vouloir que les Français, du moins, constituent la majorité ou même une très forte partie de la population des campagnes. Nos compatriotes se trouveront, sans doute, dispersés sur tous les points du pays, comme grands ou moyens propriétaires, régisseurs, contremaîtres, chefs d'équipe, ouvriers de métiers, forgerons, menuisiers, charpentiers, bourreliers, tonneliers, etc. Nombre de ceux-ci avec leurs épargnes acquerront peut-être quelques terres et créeront des exploitations d'étendues restreintes. Mais rêver de faire de la Tunisie un pays de petits cultivateurs français, surtout appelés directement de France, c'est une chimère qui peut n'être pas sans danger. Les lots que nous destinerions à nos compatriotes auraient bien des chances d'échoir, en définitive, aux Italiens; et quoiqu'il ne faille pas s'alarmer de la croissance du nombre de ceux-ci, il n'y a pas non plus à faire des sacrifices pour le développer.

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