L'IMMIGRATION
circonstances. Tantôt on Tencourageait ou même on la provoquait, plus souvent on la restreignait.
La bonne volonté administrative qui s'était manifestée de 1838 à 1843 cessa bientôt. Après la révolution de 1848 on multiplia les entraves. Le passage dans la colonie ne fut accordé que sur la preuve établie d*un travail assuré d'avance en un lieu et chez un patron connus. Des Espagnols, qui se trouvaient alors en chômage momentané dans la province d'Oran, furent renvoyés dans leur pays. Quand, en 1853, une compagnie genevoise voulut organiser des colonies suisses à Sétif, on exigea de chacun de ces colons la possession en espèces d'une somme de 3,000 francs. Si Ton n'eût voulu par ses mesures que sauvegarder les intérêts des colons, on pourrait dire qu'elles étaient empreintes d'une prudence exagérée ; mais le vrai motif de ces règlements, c'était que l'administration redoutait une immigration trop considérable. On en trouve la preuve dans un rapport fait, en 1854, au ministre de Tagriculture par un haut fonctionnaire, M. Heurtier, au nom du comité d'émigration :
« Le temps viendra bientôt, y est-il dit, où la France, économe t( de ses enfants, utilisera les bénéfices de sa prudente réserve, au « profit de l'Algérie, vaste champ ouvert à l'activité humaine et « magnifique débouché pour l'exubérance de notre population. Il •< nous serait difficile de prévoir exactement les conséquences de « cette transmigration, mais on peut la pressentir. Quel serait le (( régime économique le plus favorable au développement de la « colonisation ? Quel parti pourrait-on tirer dès à présent de cet « immense mouvement d'hommes, qui, dédaignant la côte d'Afrique n pour les zones les plus éloignées du globe, semblent nous dire « que la Méditerranée serait une barrière insuffisante entre eux et « la mère patrie? Ces questions graves. Monsieur le ministre, le <« fonctionnaire chargé plus spécialement de représenter le dépar- « tement de la guerre n'a pas jugé qu'il fût opportun de les traiter, « ni de provoquer en ce moment une immigration étrangère trop '< nombreuse dans nos possessions algériennes. Une dépêche du « maréchal ministre de la guerre vous a témoigné en termes « explicites le même sentiment. Des raisons de l'ordre politique, « tirées notamment des nécessités que nous imposent les guerres « d'Orient, ont fait prévaloir cet avis au sein de la commission. »
Telle était l'opinion de la haute administration sept années après
la reddition d'Abd-el-Kader et la complète sujétion du pays. Malgré Tallusion faite aux nécessités de la guerre d'Orient dans le rapport dont nous venons de citer un extrait, cette politique de réserve et d'abstention, hostile à l'immigration, n'était pas transitoire ; ce fut une politique constante qui ne cessa pendant longtemps de diriger le gouvernement dans la conduite des affaires algériennes. On s'étudia à limiter le nombre des immigrants et il ne fut pas diffi* cile d'y parvenir. On continua à exiger des nouveaux arrivants la justification d'un capital relativement assez considérable; aux simples ouvriers l'on demandait la possession de 400 francs en argent, aux prétendants à la propriété du sol on imposait l'obligation de justifier d'une fortune de 1,500 à 3,000 francs selon les temps.
Apssi, malgré le grand nombre des permis de passage gratuits, la population coloniale n'augmentait qu'avec une grande lenteur : en l'année 1857, suivant M. le colonel de Ribourt, sûr 80,000 passages gratuits accordés, il y avait eu 70,000 retours. En 1856, le nombre des Européens établis en Algérie n'atteignait que le chiffre de 159,282. Au lieu de s'étendre avec les progrès de la pacification, l'immigration avait diminué de plus de moitié. De 1840 à 1845, la population européenne s'était accrue chaque année de 13,493 individus; de 1850 à 1855, l'accroissement annuel n'avait été que de 6,000 environ. Lors de la création du ministère spécial de l'Algérie et des colonies il y eut un nouvel essor qui ne dura que deux ans ; l'immigration s'accrut dans une proportion sensible; en 1861, la population européenne de l 'Algérie monta à 192,801 individus. C'était la preuve d'une reprise notable dans le courant de l'immigration; c'était de plus, comme nous Talions voir, l'indice de la diminution de la mortalité parmi les résidants européens (1).
Ainsi, le premier fait caractéristique de la colonisation algérienne, c'a été pendant une trentaine d'années l'opposition presque constante et systématique du pouvoir à une immigration considérable. Ce fait remarquable a son explication dans les conditions exceptionnelles dont fut entouré le berceau de notre colonie africaine. Il était naturel, il était légitime peut-être que, pendant les premières
(1) Nous devons dire que les chiffres ci-dessus sont ceux qui, à travers les obscurités et les contradictions des statistiques algériennes, nous ont paru les plus exacts pour exprimer la croissance delà population coloniale européenne à proprement parler. Les dénombrements algériens sont assez confus en ce qu'on ajoute souvent à la population européenne coloniale, soit Tarmée, soit les Israélites naturalisés français.