‹ L'Algérie et la TunisieChapitre 17 sur 222 · L'IMMIGRATION · texte numérisé non relu

L'IMMIGRATION

années, du moins, le gouvernement eût envers Timmigration une conduite circonspecte et réservée. C'était à la fois un devoir moral et une mesure de prudence politique de ne pas favoriser la trop grande et trop subite affluence des Européens dans cette terre agitée par la guerre et dont on ignorait encore les ressources. Mais, après 1847, après la pacification générale et les premiers essais de cul* ture par des mains européennes, l'administration aurait pu, à notre gré, sans témérité, ouvrir largement les écluses à ce courant d*émigrants, qui tendait spontanément à se porter vers notre terre d'Afrique. Il eût été expédient et pratique de ne pas imposer alors des entraves pénibles et de ne pas outrer les mesures de prudence. C'eût été d'une politique prévoyante et judicieuse que de maintenir l'appel qui avait été fait de 1838 à 1842 aux agriculteurs et aux arti* sans d'Europe; si l'immigration s'était maintenue au chiffre qu'elle avait atteint pendant ces quatre années, la population européenne de notre colonie serait presque le double de ce qu'elle est aujourd'hui.

Ce n'est pas que nous trouvions avec beaucoup de publicistes que la présence en Algérie de 500,000 Européens civils une soixantaine d'années après le débarquement de nos troupes, soit insignifiant (1). C'est, à nos yeux, au contraire, un résultat d'une haute portée et qui prouve que l'élément européen a de sérieuses chances d'avenir et de prospérité dans notre colonie d'Afrique. Que l'on se reporte au berceau de tous les autres établissements européens qui ont acquis par la suite des temps le plus haut degré de splendeur, et l'on verra qu'il

',1 Le receosemeDtde 1891 porte la population coloniale d'origine enropéenne à 48:) 466 âmes, dont 267,672 Français et 215,793 étrangers. Dans ces chiffres n'est pas comprise « la population comptée à part », c'est-à-dire d'après la définition administrative, les corps de troupe de terre et de mer, prisons, hospicei>, lycées et collèges, etc. Cette population comptée à part ne figure que pour 16,745 tètes dans le recensement de 1891 et ne comprend que les dernières catégories citée», prisons, hospices, etc., non l'armée; l'armée n'a pas été comprise dans le recensement de 1891. D'autre part, en rattachant la population en bloc aux diverses nationalités, on arrive à 271,101 Français et à 218,301 étrangers, d'origine européenne, ensemble 489,402. Ce uonibre a dû s'accroître de 20 à 25,000 de 1891 à 1896. Au moment où nous revoyons cette note, les renseignements de détail sur le recensement de 1896 n'ont pas encore paru. H a transpiré seulement que la population totale de l'Alj^érie s'est accrue d'environ 160,000 Ames depuis 1891. D'autre part, la population dite européenne comprend, par les naturalisations, un petit nombre de descendants d'Arabes et de Turcs et quelques milliers de juifs iudigènes déclarés, à leur naissance, comnae Français, sans mention de î'indigénat. Sur le caractère un peu hybride des Français Algériens, voir quelques pages plus loin.

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s'en fallut de beaucoup que rimmiçration, à Torigine, y fût aussi nombreuse. L'Australie elle-même, jusqu'à la découverte des mines d*or n*a pas fait en population de plus rapides progrès qne l'Algérie. Depuis 1815 où les premiers émigrants libres s'y rendirent, jusqu'à Tannée 1850, qui précéda la découverte des gites aurifères, l'Australie avait reçu moins de colons que TAlgérie n*en comptait à la fin de Tannée 18G4(1). Une faut donc pas rabaisser outre mesure, ainsi que le font la plupart des publicisles, l'importance de l'immigration européenne dans notre colonie d'Afrique; mais il est incontestable que cette immigration eût été beaucoup plus considérable, à partir surtout de 1847, si le gouvernement n'y avait pas mis d'inutiles entraves ; et ces entraves multipliées, ces précautions exagérées et trop prolongées, ces règlements vexatoires, ont fini par détourner de T.\lgérie le courant de l'émigration européenne qui ne demandait pas mieux que de s'y porter, et ont jeté à la longue du discrédit sur notre colonie.

Heureusement sa situation est devenue telle qu'elle ne s'augmente pas seulement par les recrues qui lui viennent du dehors; elle grandit par elle-même et par l'excédent continu, depuis quelques années, du nombre des naissances sur le nombre des décès. 11 n'en fut pas ainsi à Torigine, et la mortalité dans la population européenne fut si grande pendant les vingt premières années qu'on put douter de l'avenir de la colonisation. Les prophètes de malheur ne manquèrent pas et les faits semblèrent leur donner amplement raison.

Depuis la conquête jusqu'au 31 décembre 18G4, il y eut dans la population civile européenne 62,768 décès, contre 44,900 naissances. Cet excédent des décès tient, en partie, pour les premières années du moins, à ce que le nombre des colons célibataires était très considérable, ce qui tendait à réduire les chances de naissances, relative-

(1) Le chiffre des immigrants libres en Australie s'est élevé, en effet, d'après Mérivale, à 3,970 personnes de 1815 à 1825, 5,175 personnes de 1825 à 1829, 53,274 individus de 1830 à 1839, enfin, 120,937 immigrants de 1830 d 1850, soit en tout 188,000 immigrants en trente-cinq ans. Or, en 1864, la population européenne civile de l'Algérie, recrutée presque uniquement par l'immigration libre, dépassait 200,000 Ames. Eu 1850, c'est-à-dire soixante-trois ans après que la frégate Sirius avait débarqué 800 condamnés déportés à Botany-Bay, l'ensemble des colonies australasiennes, y compris la Nouvelle-Zélande, n'avait que 505,906 habitants, chiffre à peu près égal ù celai de la population européenne de l'Algérie en 1891; il est clair que ce parallélisme ne durera pas et que la population européenne en Algérie ne pourra plus croître aussi rapidement qu'en Australie.

LE PEUPLEMEIST. — L'ACCLIMATATION. 3t

ment aux chances de décès. Mais les difficultés de racclimatement furent, on ne peut le nier, une des principales causes de cette énorme mortalité; elle diminua peu à peu : de grands et patients travaux, des dessèchements de marais, des défrichements heureux, enlevèrent à la côte une partie de son insalubrité; les règles hygiéniques furent mieux connues et mieux observées; en outre, il s'est forme toute une génération créole, jeune encore, il est vrai, mais née sur le sol algérien et plus apte que les nouveaux arrivants à supporter le climat de la colonie. En 1853, l'excédent des décès a cessé de se manifester pour ne plus reparaître. Depuis lors, les naissances alimentent chaque année, en l'augmentant, la population d'origine européenne. En 1863, il y eut 8,531 naissances contre 0,347 décès ; la différence au profit des naissances atteignait donc 2,184; en J8G4, le nombre des naissances parmi les colons était de 8,408, celui des décès de 5,497, ce qui constitue, au profit des naissances, une différence de 2,911. Pour prendre des périodes plus rapprochées de nous, dans les trois années 1879, 1880, 1881, le nombre total des naissances dans la population européenne, israélites indigènes non compris, a été de 39,307; celui des décès, après défalcation des décès militaires, s'est élevé à 32,431, ce qui représente un excédent de6,876 naissances, ou bien encore une proportion de 83 décès p. 100 naissances (1). Pour les années 1891, 1892 et 1893 le nombre total des naissances s'élève à 52,012 et celui des décès à 44,303 parmi la population d'origine européenne, ce qui ferait ressortir un excédent de 8,309 naissances ; la proportion des décès aux naissances est de 81 à 100 (2). On a calculé que par le seul fait de l'excédent des naissances sur les décès, tel qu'il se manifeste depuis 1853, la population européenne de l'Algérie devrait doubler en cinquante-six ans environ. C'est là une situation qui est assez favorable. Pour peu que l'immigration se maintint, le nombre des habitants d'origine européenne devrait vers 1930 s'élever à 8iX),0(K) âmes ou 1 million. Or, quand on parle d'une colonie, ce n'est pas trop que d'exiger

(1) Statistique générale de VÂlgérie^ années 1 879-1881 « publiée en 1882, p. .31.

(2) Statistique générale de V Algérie, années 1891-0.3, p. 113. Les 52,G13 naissances pour les trois années, donnant une moyenne de 14,203 naissances par an, représeutent, pour la population coloniale, soit 483,465 àiucs, une natalité annuelle de 29,30 par 1,000 habitants, comparativement à 22 1/2 ou 23, chiilrede la natalité en France, 27.7 en Suisse, 29.1 en Belgique, 30.8 en Ânglelenrc. {Voirnotre Traité théorique et pratique d'économie politique, t. lV,p.C05.)

une centaine d'années pour la voir arriver à un état durable de prospérité et de grandeur. Il ne faut pas oublier, en outre, que TAlgéric n*est qu'en partie une colonie de peuplement et qu'elle sera surtout une colonie d'exploitation.

Il importe, cependant, d*entrer plus avant dans cette question de la population européenne et de son accroissement continu par ses propres forces. Diverses nations, on le sait, entrent dans la composition de l'élément européen en Algérie. En 1861 , sur 192,746 colons, on ne comptait que 112,229 Français, c'est-à-dire environ 58 p. 100, Venaient ensuite les Espagnols au nombre de 50,021, soit 26 p. 100 de la population européenne; on comptait encore 11,256 Italiens, 8,260 Mallais, 8,332 Allemands ou Suisses ;le reste appartenaitàdes nationalités diverses et non classées. Or, ces différents groupes ne présentent pas les mêmes chiffres proportionnels de naissances, et de décès : il y a même entre eux sous ce rapport, de très grandes différences. En 1856, l'on relevait pour chaque élément colonial par an et par 1 ,000 :

ItaiisancM. Décès.

Français 41 43

Espagnols 40 30

Maltais 44 30

Italiens 39 28

Alieinauds 31 56

C'étaient donc les Italiens, les Maltais et surtout les Espagnols qui se trouvaient dans les conditions les meilleures, c'étaient «ux qui augmentaient le plus. La population française, diaprés ce tableau, abstraction faite de l'immigration, restait à peu près stationnaire et tendait plutôt à diminuer Mais depuis lors la situation s'est considérablement améliorée pour les Français. Déjà, en 1856, il y avait progrès sur les années précédentes : car l'année 1853 présentait sur 1 ,000 colons français 41 naissances et 51 décès. Aujourd'hui, même pour les Français, le chiffre des naissances surpasse celui des décès. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs, avec l'auteur d'une brochure médicale (le D' Beaufumé, Coup d*œil sur les colonies)^ que la situation plus défavorable en apparence des colons français vînt d'une incapacité constitutive de supporter le climat d'Afrique. Il faut se garder de ces généralisations précipitées, et il convient d'étudier auparavant de près les conditions dans lesquelles vivent les différents éléments européens.

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